Explore every episode of the podcast Le monde en questions
| Title | Pub. Date | Duration | |
|---|---|---|---|
| #153 – Rhythm’n’blues. Jump blues, Doo-wop & Soul music. 100 hits de 1942 à 1945 | 12 Jul 2023 | 01:11:19 | |
En plateau
Belkacem Meziane nous invite à remonter le temps dans l’anthologie musicale qu’il publie et présente à nos auditeurs et auditrices. Rhythm’n’blues retrace en effet vingt ans de musique, allant de 1942 à 1945, qui donneront naissance à deux nouveaux courants : la soul et le funk. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le public noir américain se passionne pour le jump blues, un genre musical nouveau, à la croisée du swing, du blues, du boogie woogie et du gospel. En 1949, le magazine Billboard crée le top rhythm’n’blues, un terme qui sera désormais adopté par toute l’industrie musicale pour qualifier une diversité de courants allant du boogie woogie de Louis Jordan au doo-wop de The Clovers en passant par la fusion blues/gospel de Ray Charles et le blues survolté de Chuck Berry. Le rhythm’n’blues propulse alors le marché de la musique populaire noire à l’échelle nationale jusqu’au milieu des années soixante. Bonne écoute et bel été ! À l’oreille
ET : | |||
| #152 – Ukraine : le double aveuglement | 05 Jul 2023 | 01:08:11 | |
En plateau
Hamit Bozarslan, historien et sociologue du fait politique, spécialiste du Moyen-Orient, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), publie Le double aveuglement, aux éditions du CNRS. ContexteL’effet de sidération provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, dans la nuit du 24 février 2022, est une conséquence de l’aveuglement des pays européens et des États-Unis vis-à-vis de la nature du régime de Poutine. Jusqu’au passage à l’acte, personne ou presque ne croyait (possible) que Poutine, bien qu’ayant massé des troupes sur les frontières de l’Ukraine, envahirait ce pays. Tel est le premier type d’aveuglement dont Hamit Bozarslan fait l’analyse. Avec la chute du Mur de Berlin, l’implosion de l’Union soviétique, la fin de la Guerre froide, les démocraties bourgeoises libérales ont cru à l’avènement de la fin de l’histoire, pensant qu’elles avaient gagné la guerre contre le bloc soviétique et que le temps des passions était désormais révolu. Aveuglées, elles se sont trompées, elles n’ont pas voulu voir tout ce qui pourrait remettre en cause leur conviction, oubliant le rôle que les passions et l’irrationnel pouvaient jouer dans la décision de déclencher une guerre. Elles n’ont aussi par leur inaction (en 2008 en Géorgie), leur démission en 2015 (en Syrie avec la fameuse ligne rouge qui n’en était pas une), leur silence, leur lâcheté, posé aucune limite au projet expansionniste et révisionniste de la Russie poutinienne et à la dérive autoritaire du régime. Qu’en est-il de l’aveuglement du côté de Poutine et de son régime ? le dirigeant russe est mu par la volonté de reconstituer l’Union soviétique, il se projette dans une vision néo-impériale de la Russie sans comprendre le changement stratégique d’époque qui fait de la Russie d’aujourd’hui un Etat post-impérial. Vouloir reconstruire l’Empire est une forme d’aveuglement, une mission impossible car il manque à la Russie les éléments fondamentaux pour le faire tels qu’analysés au XVIème siècle par Ibn Khaldoun, penseur érudit musulman. Il faut une solidarité égalitaire interne (asabiyya), une idée universelle (da’wa) et un projet d’élévation (avec un esprit de sacrifice) pour construire un empire. Poutine n’a aucune de ses trois cartes en main et sa volonté de reconstituer l’Union soviétique est par conséquent vouée à l’échec. Les théoriciens et idéologues qui l’entourent se trompent en se pensant dans un temps historique de fondation d’empire. L’Empire russe s’est effondré une première fois en 1917 et une seconde en 1990. Si donc l’Union soviétique est bien morte, si nous ne sommes pass non plus au temps de Catherine II, il convient dès lors de penser la guerre actuelle en Ukraine comme un affrontement entre forces démocratiques et forces antidémocratiques. Si les régimes démocratiques ne sont pas belliqueux, bellicistes, revanchards, et s’ils ne peuvent gagner que les combats menés en leur sein pour davantage de démocratie libérale et davantage de démocratie sociale, ils ne doivent pas pour autant faire preuve de lâcheté et démissionner face à leurs responsabilités nationales et internationales, comme ils l’ont fait durant la guerre d’Espagne, souligne Hamit Bozarslan, en n’aidant pas, au nom de la neutralité, la jeune République espagnole attaquée par les troupes de Franco qui furent sans scrupule aidées par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. À l’oreille
ET | |||
| #143 – À la rencontre de gardiennes et gardiens d’immeubles parisiens | 25 Jan 2023 | 00:56:23 | |
En plateau
Aude de Tocqueville, écrivaine et commissaire d’exposition, publie avec Jean-Michel Djian, journaliste et écrivain, et Margot Lançon, photographe et cinéaste, Éloge des loges. Histoires vraies de gardiennes et gardiens d’immeubles parisiens aux éditions Autrement. ContexteAude de Tocqueville est allée à la rencontre de ces hommes et de ces femmes qui exercent la profession de gardiens et gardiennes d’immeubles parisiens, propriété d’un bailleur social qui loue un logement social à des ménages contre un loyer modéré, sous condition de ressources. Contrairement à ce qui se passe dans le parc privé, où digicodes et pass ont supprimé des emplois et transformé les loges occupées auparavant par les « concierges », les bailleurs sociaux ont compris le rôle pivot qu’occupent les gardiens et les gardiennes d’immeubles. Ils sont leurs seuls contacts ou représentant sur place face à la multiplicité des locataires. Si leur métier a considérablement évolué (suppression du cordon, de la délation instaurée par le régime de Vichy), si leurs conditions de travail se sont améliorées (boîte à lettres, allongement du temps de pause durant la journée, pas de travail le samedi, formation continue, revalorisation de la rémunération), il reste un métier difficile qui ne requiert aucun diplôme, même s’il existe un CAP dans ce domaine d’activités. C’est aussi un métier de cooptation. L’essentiel de la journée consiste désormais à recevoir les divers prestataires envoyés par les bailleurs à de fins de maintenance, réparation ou prévenance, etc., ainsi qu’à dresser des états de lieux à l’arrivée ou au départ des locataires. Le métier exige beaucoup de soi. Il faut plutôt avoir un excellent relationnel, savoir écouter, savoir encaisser, ne pas s’épancher (car on le paie toujours). Devoir de discrétion ou réserve, la loge sert de confessionnal et le ou la gardienne fait souvent office d’assistant.e social.e, de conseiller·ère, de soutien, de psychologue : refuge pour les victimes de violences conjugales, dernier lien humain avec les personnes âgées isolées. Ils ou elles voient tout, entendent tout, sont témoins, ont affaire bien plus souvent qu’on le croit à la mort, à la violence, à la drogue, aux descentes de police, etc. Les vingt témoignages recueillis par Aude de Tocqueville constituent des récits de vie passionnants battant en brèche bien des idées reçues et projettent un regard neuf sur cette profession méconnue. Véritable plongée dans un monde invisible, ils donnent à voir des personnalités engagées au quotidien dans leur travail social avant tout, même s’il comporte aussi une dimension administrative. Elles œuvrent en toute discrétion dans toute la mesure du possible au bien commun, tissant des liens entre les gens, créant du collectif au rebours de l’atomisation de la société et des individus, transformant halls d’immeubles en lieux de convivialité, et cours intérieures où les enfants jouent de moins en moins souvent ensemble en jardins inspirant la sérénité. Mais surtout, ces portraits révèlent combien pour connaître un métier, il faut aller à la rencontre de ceux et celles qui l’exercent, car ils en parlent mieux que personne. En cela recueillir leur parole permet de prendre conscience de leur travail et dévouement en faveur d’un vivre ensemble digne de ce nom, un engagement trop souvent invisibilisé qui mérite pourtant toute notre attention et milite pour une meilleure reconnaissance de leur immense contribution aux processus de socialisation. À l’oreille
| |||
| #53 – La guerre, hier et aujourd’hui : retour d’expériences | 15 Jan 2021 | 01:29:26 | |
En plateau :
Michel GOYA, historien, ancien colonel des troupes de marine, spécialiste de la guerre moderne, de l’innovation militaire et du comportement au combat, a enseigné à Sciences-Po et l’École pratique des hautes études (EPHE), en parallèle de sa carrière opérationnelle. Auteur de nombreux ouvrages dont Les Vainqueurs (Tallandier, 2018) et S’adapter pour vaincre (Perrin, 2019), il tient également un blog consacré aux questions stratégiques, intitulé La voie de l’épée. Contexte :Michel Goya analyse comment l’armée française est devenue en 1918 la plus moderne du monde, sinon la plus puissante, après l’effondrement de l’armée allemande, à l’issue d’un processus de transformation unique dans toute l’histoire de la France. En l’espace de 4 ans, elle effectue un saut qualitatif qui la fait passer du pantalon rouge au casque d’acier et au char d’assaut, surmontant le traumatisme de la défaite de Sedan (le 1er septembre 1870), grâce à une industrie de guerre imaginative et performante. La remarquable capacité d’adaptation dont elle fit preuve dès les premiers mois de la guerre et qui ne cessera de se renforcer tout du long, lui permet de vaincre en 1918. Et les vainqueurs, ce sont d’abord les soldats et leurs officiers qui, sur le terrain, font preuve d’ingéniosité et d’une indéniable aptitude au changement, qu’il soit organisationnel, logistique, balistique, opérationnel.Par quel processus l’armée victorieuse en 1918 entame un déclin qui la conduira à la défaite de 1940, à l’issue de ce qu’on appellera la drôle de guerre (3 septembre 1939- 10 mai 1940) ? Si, bien entendu, de nombreux facteurs politiques, sociaux et internationaux, contribuent à l’explication de cette défaite cinglante, Michel Goya souligne qu’il convient de ne pas négliger d’un point de vue militaire celui de la perte d’un savoir théorique et pratique, l’absence de transmission d’une expérience qui fait qu’une génération plus tard, et sous un nouveau commandement militaire, on n’est plus dans la même configuration. Quels enseignements en tirer ? qu’est-ce que vaincre ? Si vaincre, c’est imposer sa volonté à l’ennemi ou l’adversaire, cela signifie que l’on se prépare aussi à parler avec lui, à négocier, en vue d’un règlement politique instaurant les conditions d’une paix durable. On ne prend pas la décision politique de faire la guerre pour tuer, même s’il y aura des morts, mais pour obtenir des effets stratégiques. Dans le monopole de la violence par l’État, on se rappellera utilement que l’emploi de la force armée ne sert pas les mêmes objectifs que l’emploi des forces de police, même si la confusion existe parfois, jusqu’à ce que l’analyse correcte de la nature du conflit ne vienne clarifier les choses ou forcer à les voir autrement (exemple de l’évolution de la position de la France face au FLN de 1954 à 1962, au cours de la guerre d’Algérie). Mais, que se passe-t-il quand on fait la guerre non plus à un État, fût-il déclaré voyou, mais à une nébuleuse terroriste, comme c’est souvent le cas depuis le 11 septembre 2001 ? Michel Goya revient sur l’engagement de la France au Sahel, de l’opération Serval à l’opération Barkhane. La première s’est traduite par une victoire relative de la France, qui intervient militairement à la demande du gouvernement malien en 2013, considérant que la déstabilisation de la région est une menace pour sa sécurité. C’est la première intervention de la France en Afrique depuis 1979 et elle parvient à stopper l’avancée des groupes AQMI, Ansar Din et Mujavo sur la capitale Bamako, et reprendre les villes de Goa, Tombouctou et Kidal. La France aurait-elle alors dû quitter le Mali, quitte à revenir plus tard ? Elle fait le choix de rester, l’opération change de nom – elle s’intitule désormais Barkhane- , et de nature, puisque sa mission n’est plus de reconquérir un territoire, mais dans le cadre du G5 regroupant les 5 pays du Sahel, de contenir l’activité de groupes terroristes armés (GAT) à un niveau de conflictualité basse, le plus bas possible, pour permettre aux forces locales de prendre la relève. Or, l’opération commence avec des moyens divisés par 2, par rapport à Serval, dans un contexte de réduction des effectifs et des budgets, au moins jusqu’en 2015, et dans une période où la France est également engagée militairement sur plusieurs autres fronts (en Centrafrique, en Irak et en France où l’armée est mobilisée par l’opération Sentinelle). Autre difficulté, quels effets à court, moyen et long terme, peuvent avoir les formations européennes des armées locales si les problèmes de gouvernance locale persistent (soldes des soldats non payées, fonds détournés, défaillance de l’État dans l’administration et le développement de régions délaissées qui pousse une partie de la population à rejoindre les GAT ? Le coût humain et financier de l’opération Barkhane, sa durée qui atteindra bientôt les limites de l’acceptabilité par l’opinion française, amènera-t-il prochainement la France à revoir son dispositif au Mali ? Que nous apprend d’autre part la guerre qui a opposé du 27 septembre au 9 novembre 2020, l’Arménie, les forces d’autodéfense arméniennes du Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan. Tout d’abord, souligne Michel Goya, il s’agit d’une guerre entre États. Laquelle fut d’autre part la révélation d’une rupture stratégique, comme il en arrive dans l’histoire du monde tous les 20 à 30 ans, et l’entrée dans une nouvelle séquence historique et géopolitique. Une rupture stratégique qui prend la forme d’un désastre pour l’Arménie. Dès les premiers jours de la guerre, le rapport de forces était nettement en sa défaveur et elle n’a pu ni s’adapter ni renverser la donne en 45 jours. Notons dans cette guerre la disparition de la troisième dimension, grande innovation de la Première guerre mondiale. Le ciel est resté sans avions, peuplé de drones performants, turcs et israéliens, guidant avec précision les tirs atteignant leurs cibles. L’Arménie était sortie victorieuse de la première guerre du Karabagh (1991-1994), que s’est-il passé en trois décennies ? Quel enseignement tirer du terrain, au-delà des considérations relatives au contexte international et régional, notamment le probable feu vert donné par la Russie à l’Azerbaïdjan, qui lance l’offensive le 27 septembre, avec le soutien de la Turquie ? Michel Goya observe que l’Azerbaïdjan s’est activement et très sérieusement préparé à la guerre, non seulement par l’acquisition de matériel militaire haut de gamme, grâce à l’argent des hydrocarbures, depuis 2000. Mais il a aussi reconstruit patiemment une armée jadis défaite, à l’aide d’une expertise étrangère et diversifiée, durant ces dix dernières années. De son côté, l’Arménie était frappée d’une « inertie consciente », voyant ce qui se passait en face, mais incapable de réagir, de s’adapter, sans doute trop confiante dans la supériorité que lui conférerait in fine le courage et les motivations de ses soldats, quelle que soit par ailleurs leur vaillance. N’évaluant pas non plus correctement les limites de son alliance de sécurité avec la Russie. Comme souvent dans l’histoire militaire, l’armée auréolée de sa précédente victoire devient conservatrice, rétive au changement et à l’innovation nécessaires face aux évolutions qu’elle perçoit, car cela perturberait son fonctionnement et son mode organisationnel. Ne parvenant pas à se remettre en cause, elle n’est pas en mesure d’anticiper la guerre d’après, et manque de réactivité sous pression et dans l’urgence. Quelles sont les autres caractéristiques d’ores et déjà notables de la rupture stratégique à laquelle nous assistons ? À l’oreille :
| |||
| #52 – Le Congrès de Tours (25-30 décembre 1920), un siècle plus tard | 09 Jan 2021 | 01:08:24 | |
En plateau (virtuel) :
Jean A. Chérasse, cinéaste documentariste, agrégé d’histoire et titulaire du blog « Vingtras » sur Mediapart, auteur de Noël 1920, à Tours. La grande déchirure… Le Congrès fratricide, ouvrage paru aux Éditions du Croquant. Contexte :Du 25 au 30 décembre 1920, se rassemblèrent dans la salle du Manège de Tours, 285 délégués en provenance de 89 fédérations de la SFIO (Section française de l’Internationale socialiste). Fondée en 1905, la SFIO tenait son XVIIIème Congrès. À l’ordre du jour, une question : la SFIO, membre de la IIème Internationale, adhèrera-t-elle ou non à la IIIème Internationale. Prendra-t-elle acte de la faillite de la IIème Internationale, proclamée dès 1915 par Lénine, et se soumettra-t-elle aux 21 conditions requises pour adhérer à la IIIème Internationale ? D’une certaine façon, lorsque s’ouvre le Congrès de Tours, il n’y a pas de suspense et les jeux semblent faits. Les fédérations ont déjà voté massivement pour le oui et les délégués qu’elles envoient siéger à Tours sont porteurs d’un mandat favorable à l’adhésion à la IIIème Internationale. En effet, la IIème Internationale fait l’objet d’un double rejet, au lendemain de la Première guerre mondiale. Elle fut incapable d’empêcher la Guerre, qui fut une hécatombe, et a échoué dans la mise en œuvre de son programme qui était de réaliser l’union des prolétaires de tous les pays, y compris contre la guerre. En outre, plusieurs de ses représentants en France ont participé à l’Union sacrée, proposée dès le 4 août 1914 à toutes les formations politiques, lesquelles l’acceptent, convaincues que la guerre sera courte et victorieuse, et votent les crédits de guerre, voire pour certains deviennent membres du gouvernement. La IIème est désormais discréditée, et c’est ce qui domine les esprits. En outre, Ludovic-Oscar Frossard, Secrétaire général de la SFIO et Marcel Cachin, Directeur du journal L’Humanité, fondé par Jaurès, se sont rendus au pays de la Révolution d’octobre 1917 et en sont revenus enthousiasmés. Qu’est-ce qui néanmoins fait du Congrès de Tours un moment historique, un tournant dans l’histoire de la gauche en France ? Quel effet eut sur les participants la lecture du télégramme de Zinoviev ? Quel effet produisit l’arrivée de Clara Zetkin au Congrès, au nez et à la barbe de la police ? Si Jaurès n’avait pas été assassiné le 31 juillet 1914, le cours de l’histoire aurait-il été différent ? Pourquoi, cent ans après un Congrès qui provoqua une scission durable entre socialistes, adhérents de la IIème Internationale et communistes, adhérents de la troisième Internationale, prendre le temps de repenser l’événement, qui a par ailleurs fait l’objet de nombreuses et excellentes études ? Jean A. Chérasse en étudiant le déroulement du Congrès, ses motions et ses débats, rappelle les attentes dont il était porteur. Il restitue l’atmosphère de fête qui y régnait, celle d’un espoir dans un avenir meilleur, de nouveau à portée de main et suscité cette fois par la jeune Révolution russe d’Octobre 1917, et par la création encore plus récente de la IIIème Internationale en mars 1920. C’est le souffle de la Commune de Paris et de ses 72 journées qui rejaillit sur les participants et anime les débats. Le souvenir partagé d’une expérience révolutionnaire, aux antipodes de ce que sera l’expérience socialiste en Union soviétique, réunit les militants à Tours avant la rupture, le schisme, la déchirure qui traumatisera la gauche française et dont elle porte encore aujourd’hui les stigmates dans son incapacité à s’unir pour définir un objectif commun pour combattre un ennemi commun. Jean A. Chérasse nous invite à penser les traces et les conséquences toujours vivaces du Congrès de Tours en le mettant en perspective avec l’histoire de la Commune de Paris. Quelle expérience originale et unique de gouvernance instaura-t-elle ? La Commune dont on commémorera, au printemps 2021, le 150ème anniversaire, peut-elle aujourd’hui nourrir le débat de la gauche orpheline d’un projet de société théorique et pratique, émancipateur du collectif et de l’individu ? Que reste-t-il de la Commune? Que fut-elle réellement et que signifia-t-elle vraiment, avant de faire l’objet de récupération ici et là ? À l’oreille :
ET : | |||
| #51 – Vivre et écrire dans le Kamouraska | 02 Jan 2021 | 01:10:42 | |
En plateau (virtuel) :
Gabrielle Filteau-Chiba, romancière québécoise et militante de la cause environnementale, publie Encabanée, son premier roman, aux éditions Le mot et le reste. Contexte :Traductrice de formation, Gabrielle Filteau-Chiba a quitté le confort d’une vie citadine à Montréal, sa ville natale au Québec, pour vivre durant trois ans dans les conditions les plus rudimentaires d’une cabane sans eau et sans électricité, perdue dans les forêts du Kamouraska. Encabanée, son premier roman (et premier volet d’un triptyque), est né de cette expérience extrême qui l’a marquée et profondément transformée. Est-ce la peur de « s’encanailler », de s’embourgeoiser, qui conduit la narratrice à s’encabaner et affronter solitude et coyotes dans les nuits glacées du Bas-Saint-Laurent ? La peur de se laisser vaincre par l’usure du temps, les compromis et les démissions, l’apathie et le cynisme, pousse-t-elle l’ex-étudiante engagée et jeune femme promise à une brillante carrière, à larguer les amarres et vivre sans filet ? Caprice bobo ou décision irréversible ? Coup de tête ? Coup de foudre pour le Kamouraska. Comment fait-on pour survivre quand l’eau de la rivière est gelée, qu’il fait moins 40 à l’extérieur et qu’il faut sortir chercher du bois ? Le froid qui vous empêche de dormir. La peur de s’endormir et mourir de froid, car le feu s’est éteint dans la cheminée. La neige pour tout horizon. Pour Gabrielle Filteau-Chiba, l’écriture n’est pas un exercice futile. Elle passe par une difficile mise à nu de soi-même dans lequel subsiste l’essentiel, délesté du superflu. Il faut éprouver que l’on est soi-même vivant pour prendre réellement conscience de ce qu’est la vie, que les autres sont des vivants, que la nature est vivante et mérite notre respect et notre bienveillance. Engagée dans la lutte environnementale, la romancière québécoise écrit comme elle vit, en harmonie, en osmose avec la nature, dont elle se sent un élément. Sa prose poétique rend hommage aux générations qui nous précèdent, aux Amérindiens, aux premières nations, à la solidarité qui unit tous les vivants. Avec vigueur et fraîcheur, elle porte l’aube d’un monde nouveau. Son récit est celui d’une conversion, la sortie de l’adulescence et l’entrée dans l’âge adulte, celui de l’éco-responsabilité. Planter un arbre, lutter contre la déforestation, en manifestant pacifiquement, en dessinant, en écrivant, sont chaque fois une merveilleuse façon de cultiver l’espoir, de remporter de petites victoires qui, s’ajoutant les unes aux autres, font sens. Les petites rivières font les grands fleuves. À l’oreille :
ET : | |||
| #50 – Liban : retour sur un an de « révolution avortée » | 23 Dec 2020 | 01:08:10 | |
En plateau (virtuel) :
Aurélie Daher, enseignante-chercheuse à l’Université Paris-Dauphine et Sciences Po Paris, spécialiste du Liban, et notamment du Hezbollah. Contexte :Le 17 octobre 2019, débutait au Liban un mouvement de contestation civile. Des manifestations pacifiques se déroulaient à Beyrouth comme dans les principales villes du pays, pour dénoncer la corruption de la classe politique dirigeante et son incurie. Un quart de la population du pays, toutes confessions confondues, est descendu dans la rue pour appeler au renouvellement des élites dirigeantes issues des partis confessionnels. Qu’en est-il un an plus tard ?Que sont devenues les aspirations populaires à la déconfessionnalisation du paysage libanais, à l’émergence d’une nouvelle citoyenneté, d’un autre mode de fonctionnement institutionnel ? Force est de constater, observe Aurélie Daher, que la crise économique et bancaire que traverse le pays, la plus grave de toute son histoire, et frappant tous les citoyens, a fait de la survie de chacun et chacune, de chaque famille, une priorité. La paupérisation des classes moyennes et l’aggravation de la précarité des plus faibles, a augmenté l’insécurité, y compris alimentaire. La livre libanaise s’est considérablement dépréciée face au dollar, l’argent des particuliers placé dans les banques est bloqué ou réduit en fumée, ceux qui parviennent à nourrir leurs familles n’ont les moyens ni de payer leur traitement médical ni de financer les études scolaires et universitaires de leurs enfants dans un pays où l’enseignement est largement privé et communautaire. Cependant avant même que la crise économique, bancaire, et sanitaire, étrangle le pays, les vieux réflexes et démons communautaires avaient repris le dessus sur la contestation transversale. La démission du Premier ministre, Saad Hariri, le 29 octobre 2019, et l’impossibilité de trouver un autre leader sunnite pour le remplacer, a bouleversé l’équilibre multiconfessionnel du système politique qui répartit le pouvoir et les ressources du pays entre les trois principales communautés. En effet, conformément à la Constitution en vigueur, le président du Liban doit être maronite, le premier ministre sunnite et le président de la Chambre des députés chiite, et conformément à l’interprétation de cet équilibre institutionnel, toute atteinte à cet équilibre doit se traduire par un jeu à somme nulle dans lequel les trois groupes religieux doivent soit tous perdre soit tous gagner. Ainsi, les sunnites se sont-ils désolidarisés de la contestation quand ils estimèrent que seule leur communauté avait perdu au jeu, alors que les chrétiens et les chiites n’avaient, quant à eux, pas été touchés par la démission de leurs dirigeants respectifs. En sonnant la fin de la récréation, le 24 octobre, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, avait appelé les manifestants chiites à rentrer chez eux, ce qu’ils firent. Les Druzes aussi finirent par rentrer dans le rang. Quant aux chrétiens, majoritairement maronites, ils étaient divisés : les partisans de Michel Aoun n’étaient pas descendus dans la rue pour exiger sa démission, contrairement à ceux de Samir Geagea. Dans un État clientéliste, pour trouver et conserver un emploi, ou pour qu’aboutisse la moindre démarche administrative ou relevant de la vie quotidienne, il vaut mieux passer par sa communauté et faire allégeance à ses leaders. Rares sont ceux qui ont les moyens de s’en affranchir et d’y résister. Ajoutons encore que, sur la scène internationale, les mouvements sociaux de citoyens descendant dans la rue pour défendre leurs droits, appeler à un changement politique ou exprimer leur colère, au cours de l’année 2019 (en Irak, au Liban, en Algérie, au Chili, à Hong Kong, en Bolivie, au Venezuela, sans compter en Europe, les Gilets jaunes en France, les Catalans en Espagne, les pro et les anti-Brexit au Royaume-Uni), ont marqué le pas en 2020, la crise du covid ayant limité les possibilités de rassemblements collectifs, la lassitude ou la crise économique ayant fait le reste, sans oublier la répression et l’interdiction pure et simple de manifester. Au Liban, il n’y eut donc de révolution qu’en termes de mécanique céleste. Retour à la case départ ou presque, constate Aurélie Daher. Un an plus tard, Saad Hariri a retrouvé son poste de premier ministre. L’espoir de voir aboutir l’enquête relative à l’explosion du port de Beyrouth (qui fit, le 4 août dernier, 200 morts, et plus de 6000 blessés et 250 000 sans-abris), inculper et condamner des responsables politiques, est sans doute illusoire dans ces conditions, malgré les attentes des victimes ou celles de leurs familles, étant donné le fonctionnement du système. Les dirigeants communautaires au pouvoir semblent insubmersibles et inamovibles, le blocage et la paralysie d’autant plus insurmontables qu’aucun leadership alternatif, aucune nouvelle figure politique n’a émergé durant la contestation civile, laquelle fut rejointe par des opportunistes de tous bords et vieux routiers de la politique libanaise. Le Liban s’enfonce dans la crise. Quatre mois après l’explosion du port, Paris et les autres partenaires internationaux du Liban attendent hypothétiquement de ses dirigeants qu’ils réforment le pays en profondeur pour lutter contre la corruption, la gabegie, le clientélisme et l’opacité dont la population libanaise est la première victime. Sans ces réformes, il n’y aura pas davantage de fonds collectés que l’aide d’urgence de 280 millions de dollars débloqués, dont une grande part en farine après la destruction des silos de blé et réserves dans l’explosion portuaire. Or, toute la question est de savoir si la classe politique en place est capable de telles réformes. La levée temporaire et partielle du secret bancaire sur les comptes de la Banque du Liban (BDL) et ceux des institutions publiques permettra-t-elle de relancer l’audit juriscomptable de la BDL ou bien est-ce une nouvelle manœuvre pour gagner du temps ? L’Arabie saoudite avait dans le passé porté secours au Liban afin de soutenir la livre libanaise et les liquidités en devises des banques, de renforcer la stabilité du système financier et apaiser les tensions sur le marché. Ryad avait par exemple renfloué les caisses de l’État libanais, en juillet 2006, par le dépôt d’un milliard de dollars à la Banque centrale libanaise. Elle l’avait déjà fait en 1997, avec un dépôt de 500 millions de dollars. Mais, désormais, Ryad est moins disposé à injecter de l’argent ou se porter garant des obligations financières du pays, n’ayant pas apprécié d’avoir été accusé par Beyrouth (et notamment par le président Michel Aoun)de détenir le Premier ministre libanais, Saad Hariri, lequel avait annoncé sa démission depuis le royaume saoudien, le 4 novembre 2017. Quant aux autres partenaires, ils sont aussi aux prises avec leurs propres difficultés économiques. De quoi demain sera-t-il fait ? Des temps sombres en perspective ?Aurélie Daher note que les Libanais survivent aujourd’hui grâce à l’aide, au soutien et à la solidarité de leur diaspora. À l’oreille :Trois extraits de l’épopée historique musicale intitulée Saïf 840 (Eté 1840) créée et écrite par Mansour Rahbani, en 1988 et reprise ensuite par Élias, Marwan, Ghady et Oussama Rahbani en 2009. La pièce musicale retrace l’histoire mouvementée de cet été chaud où depuis la ville d’Antélias et au sein d’un groupe de résistants multi-communautaires, naît une offensive contre la répression des forces occupantes. Les turbulences de l’histoire libanaise, à travers musique, chant et danses : ses révoltes et ses combats, ses personnages courageux, pittoresques et attachants, ses histoires d’amour. Dans une fresque poétique, au succès non démenti, Mansour Rahbani déconstruit l’histoire pour en souligner sa part d’illusion et de désillusion, mais aussi les volontés, les rêves, les contradictions et les utopies qui ont la vie dure.
| |||
| #49 – L’Iran, année 2020 : bilan et perspectives | 18 Dec 2020 | 01:02:23 | |
En plateau (virtuel) :
Clément Therme, spécialiste de l’Iran, est un chercheur post-doctorant au sein de l’équipe « Savoirs nucléaires » du CERI à Sciences Po Paris. Il est également membre associé de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et l’auteur des Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012). Il a également dirigé la publication d’un ouvrage collectif, L’Iran et ses rivaux, Entre nation et révolution, paru aux éditions Passés/Composés en février 2020. Contexte :L’Iran fut marqué en 2020 par un certain nombre de coups durs portés par ses adversaires. L’assassinat, le 27 novembre dernier, du scientifique Mohsen Fakhrizadeh, figure historique du nucléaire iranien, ravive le souvenir de l’assassinat, le 3 janvier 2020, du général Qassem Soleymani, commandant des forces Al-Qods, chargées des opérations extérieures des Gardiens de la Révolution. La guerre au Sud Caucase qui a opposé, du 27 septembre au 9 novembre 2020, l’Arménie à l’Azerbaïdjan, eut notamment pour conséquence de fragiliser durablement la frontière nord de l’Iran, jusqu’ici stable. Des combats opposant les forces d’autodéfense du Haut-Karabagh et les forces armées arméniennes aux forces azerbaïdjanaises, s’y sont déroulés à proximité, entraînant mobilisation de troupes et causant des victimes aussi, côté iranien. La défaite de l’Arménie a permis d’autre part la création d’un corridor à la frontière iranienne, traversant l’Arménie et reliant la province du Nakhitchevan à l’Azerbaïdjan. En outre, l’implication de la Turquie dans le conflit aux côtés de l’Azerbaïdjan a introduit un nouvel acteur dans la région, qui inquiète l’Iran et la Russie, deux Etats n’ayant par ailleurs de mauvaises relations ni avec l’Arménie ni avec l’Azerbaïdjan. La présence de miliciens et mercenaires djihaddistes venus de Syrie, via la Turquie, est un facteur supplémentaire de déstabilisation dans la zone. Enfin, ni les États-Unis ni Israël n’ont caché tout au long des années post-soviétiques l’intérêt qu’ils portaient à l’Azerbaïdjan, non seulement pour ses hydrocarbures et le tracé des oléoducs et gazoducs, mais aussi pour le poste d’observation stratégique unique que cet État devenu indépendant en 1991 offre sur l’Iran ; et cela sans commune mesure avec le cadre conflictuel arméno-azerbaïdjanais strictement parlé. Pour autant, souligne Clément Therme, si l’isolement de l’Iran n’a cessé de se renforcer sur la scène internationale, avec notamment, les accords historiques de 2020 visant à la normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis (EAU), Bahrein, le Soudan et le Maroc, il convient de noter que l’assassinat de Qassem Soleimani, l’architecte de l’influence iranienne au Moyen-Orient, a eu aussi pour effet secondaire d’attirer les regards sur la présence contestée des États-Unis en Irak. Si l’assassinat de Mohsen Fakhrizadeh est un avertissement pour les scientifiques iraniens, l’intimidation n’a jusqu’à ce jour jamais fait renoncer l’Iran à l’enrichissement d’uranium, et le meurtre du scientifique permet aussi opportunément au régime de pointer les méthodes de services secrets opérant sur des territoires extérieurs afin de neutraliser des cibles, sans considération pour les droits de l’homme. En outre, pour contrer son isolement, l’Iran s’est rapproché de la Chine et de la Russie, s’éloignant davantage des Américains et des Européens. Reste que la politique de « pression maximale » sur l’Iran de l’administration Trump, le retrait des États-Unis de l’accord de Vienne, en mai 2018, le rétablissement des sanctions internationales qui n’avaient été que partiellement levées, pèsent lourdement sur le pays et sa population qui connaît une grave crise économique, préexistante et aggravée par la crise sanitaire liée à l’épidémie de covid 19. Même si l’Iran a déclaré que le nom du gagnant de l’élection présidentielle américaine lui importait peu et que seule importerait la politique que mènera le futur Président, l’élection de Joe Biden est porteuse d’attentes pour l’amélioration des relations entre les États-Unis et l’Iran. Si elle se produisait, cette dernière néanmoins n’aura pas lieu du jour au lendemain et ses effets directs sur la situation économique et sociale du pays ne seront sans doute pas immédiats. Quatre dossiers doivent trouver leur règlement, celui du nucléaire, celui de l’influence régionale (hégémonique) de l’Iran, celui de son programme balistique, et celui des droits de l’homme. Sans compter la nature idéologique du régime qui complique la donne. La collaboration nucléaire entre la France et l’Iran par exemple n’était pas un problème au temps du chah et d’un Iran, membre du Pacte de Bagdad. Si, dans sa tentative de rapprochement et de normalisation avec l’Iran, Barack Obama s’était appuyé sur la Russie, l’arrivée au pouvoir de Joe Biden s’effectuera dans un contexte de dégradation relative des relations américano-russes rendant plus difficile aujourd’hui de passer par cette voie. Quelles sont alors les autres voies, face à un régime qui se crispe et réprime par crainte d’un scénario à la Gorbatchev, où la tentative de réformer de l’intérieur l’Union soviétique a précipité son implosion? Le 12 décembre dernier, l’exécution par pendaison de l’opposant et journaliste, Rouhollah Zam, réfugié politique en France, qui s’était rendu en Irak où il a été enlevé, en 2019, est un avertissement aux opposants exilés, de ne pas se risquer à lutter contre le régime, à ses frontières ou à l’intérieur. Les élections présidentielles iraniennes en juin 2021 pourront-elles avoir un enjeu autre que celui du taux de participation des électeurs ? Quels sont les débats parcourant actuellement la société iranienne ? La population lassée d’une parodie d’alternance entre modérés et conservateurs, se mobilisera-t-elle pour les uns ou les autres, alors que le vrai pouvoir en Iran n’est pas entre les mains du Président de la République islamique, mais entre celles du Guide suprême de la Révolution, l’actuel ayatollah Ali Khamenei ? La bataille pour la succession de ce dernier a-t-elle déjà commencé ? À l’oreille :
ET | |||
| #48 – Contournements successifs des processus démocratiques en France : quels impacts sur l’État de droit ? | 04 Dec 2020 | 00:59:34 | |
En plateau (virtuel) :
Créée en 1947, sous l’impulsion de René Cassin, la CNCDH est l’institution nationale de promotion et protection des droits de l’homme française, accréditée de statut A par les Nations unies. Elle est le rapporteur national indépendant sur la lutte contre toutes les formes de racisme depuis 1990, sur la lutte contre la traite et l’exploitation des êtres humains depuis 2014, sur la mise en œuvre des Principes directeurs des Nations unies sur les entreprises et les droits de l’Homme depuis 2017, et sur la lutte contre la haine et les discriminations anti-LGBTI depuis avril 2018. Composée d’experts et de représentants d’organisations non-gouvernementales issues de la société civile, telle que la Ligue des Droits de l’Homme et Amnesty International France, la CNCDH rend des avis et fait des déclarations sur les sujets relevant de ses champs de compétences, lorsque des projets de loi ou des mesures gouvernementale portent ou sont susceptibles de porter atteinte aux droits et libertés fondamentales des citoyens, aux principes constitutionnels et au bon fonctionnement des institutions démocratiques. Michel Tubiana et Jean-Claude Samouiller, deux grandes figures militant depuis de nombreuses années pour la défense des droits de l’Homme, regrettent que la Commission n’ait pas été une fois de plus saisie par les pouvoirs publics, ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas d’user de son droit à l’auto-saisine. C’est ce qu’elle a fait, le 26 novembre 2020, en rendant un avis sur la proposition de loi relative à la sécurité globale (et dont Michel Tubiana fut le rapporteur), ainsi qu’en faisant une déclaration sur l’état d’urgence sanitaire (dont Jean-Claude Samouiller fut le rapporteur). En quoi la proposition de loi relative à la sécurité globale, examinée présentement par le Sénat, alarme la CNCDH ?Ce texte redessine de manière préoccupante les contours d’une nouvelle « donne sécuritaire », sans consultation préalable, et porte atteinte à de nombreux droits fondamentaux. Il est créateur d’une insécurité juridique et de risques d’arbitraire, en élargissant (à titre expérimental, sur certaines parties du territoire national) les compétences régaliennes de la police nationale à la police municipale ainsi qu’aux agents de sécurité privée, qui seraient en outre désormais dispensés de toute habilitation et agrément par l’État. Si la mobilisation massive des organisations syndicales des journalistes et de l’opinion publique, ont contraint le pouvoir à revoir sa copie concernant la modification de l’article 24, pour autant cela n’atténue pas les craintes qu’il suscite. En effet, combiné au nouveau Schéma national de maintien de l’ordre, il remet en question une conception transparente et contrôlable de l’usage de la force dans une démocratie, et constitue une atteinte potentielle à l’exercice du droit à l’information ainsi qu’aux droits des victimes de violences policières. Enfin Michel Tubiana souligne que la CNCDH s’inquiète du recours massif aux dispositifs de surveillance aéroportée (drones), aux technologies issues de l’intelligence artificielle, à des fins de dissuasion et d’intimidation, ce qui ne peut que contribuer à accroître la méfiance et la défiance dans un contexte de relations dégradées entre la police et les citoyens. L’absence de débat démocratique sur l’emploi de telles technologies et leurs conséquences sur les libertés fondamentales est une source d’inquiétude.Dans la déclaration relative à l’état d’urgence sanitaire dont Jean-Claude Samouiller fut le rapporteur, la CNCDH s’inquiète de l’adoption par décret de mesures restrictives des droits et libertés. Une dérogation au cadre juridique de l’État de droit nécessite un encadrement de sa mise en œuvre et de sa durée. La compétence exclusive du Parlement pour restreindre les droits et les libertés doit être respectée et implique de limiter le recours à l’état d’urgence sanitaire aux seules situations où le Parlement ne peut se réunir. Ce qui n’est pas le cas actuellement. Quelle est la légitimité de mesures non fondées sur le choix du législateur ? En tout état de cause, Jean-Claude Samouiller rappelle que les mesures prises, compte tenu de situations exceptionnelles, doivent respecter les principes de nécessité, d’adaptation et de proportionnalité. La CNCDH s’inquiète de la fiabilité de la remontée des données, du choix de fermer les activités considérées comme non essentielles, du traçage numérique via l’application tous-anti-covid, de l’impact des mesures restrictives de liberté sur les plus précaires et les plus fragiles, alors que demeure l’inadéquation des moyens humains et matériels pour faire face à la crise épidémiologique. L’absence de dialogue social est préjudiciable, comme l’est l’absence de débat démocratique mentionnée plus haut, alors que se banalise l’état d’exception en cours, depuis de nombreuses années, tant sur le fond du droit, avec la réinstauration de l’état d’urgence sanitaire que sur la procédure législative, avec l’adoption en mode accéléré de projets de lois ou la propension à légiférer par ordonnances. Le renforcement des pouvoirs de l’exécutif se fait au détriment des pouvoirs législatif et judiciaire. La CNCDH regrette que les pouvoirs publics s’engagent sur une voie toujours plus répressive et optent pour des moyens accrus de surveillance, sans concertation avec la société civile et sans aucun égard pour le respect des droits fondamentaux. Liberté de réunion, liberté de manifester, respect de la vie privée, protection des données de santé individuelles, telles sont quelques-uns des principes constitutionnels et libertés fondamentales remis en cause, directement ou subrepticement, dans le pays de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Comment sommes-nous progressivement tous devenus des « suspects » aux yeux de nos gouvernants ? Depuis quand le citoyen est-il considéré, non plus comme un sujet de droits et d’obligations, mais comme une menace telle que l’État s’arroge désormais le droit de surveiller non seulement nos actions, mais aussi nos opinions politiques, philosophiques, religieuses ou syndicales ? Pourquoi et comment l’exception se banalise au point de devenir la règle ? Est-il encore possible de renverser la tendance et de refaire de la défense des droits de l’homme et de la planète la priorité ? Comment sauver l’État de droit face aux dérives autoritaires et répressives ? À l’oreille :ET | |||
| #47 – Beata Umubyeyi Mairesse : l’écriture et la parole pour faire face à l’indifférence | 20 Nov 2020 | 01:10:01 | |
En plateau :
L’écrivaine Beata Umubyeyi Mairesse, auteure d’un premier roman salué par la critique, Tous tes enfants dispersés (Autrement, 2019), livre quelques-unes de ses réflexions sur le rôle de la littérature, patrie de la liberté, à l’occasion de la republication, à l’automne 2020, de ses recueils de nouvelles, Ejo suivi de Lézardes, et autres nouvelles aux éditions Autrement. Contexte :Fille unique, issue d’un mariage mixte. Blanche par son père. Noire par sa mère. Enfant passionnée de lecture. Née à Butare, la grande ville universitaire du sud du Rwanda. Langue maternelle, le kinyarwanda, mais scolarisée dès son plus jeune âge à l’École internationale belge de sa ville natale où elle reçoit un enseignement en français. Condamnée à mort en avril 1994, comme sa mère et les siens, parce que Tutsi, Beata Umubyeyi Mairesse échappe aux machettes et aux gourdins en se cachant, et en se faisant passer pour Française en traversant la frontière avec le Burundi voisin. Elle arrive en France à la fin du mois de juillet 1994, où elle finit ses études et réside depuis. Survivante, elle mesure mieux que quiconque, comme chaque rescapé du génocide des Tutsi au Rwanda, comme tout rescapé d’une entreprise d’extermination, ce que cela veut dire. Elle appréhende néanmoins le statut de survivante qui lui colle désormais à la peau, non pas qu’elle le récuse, mais elle se méfie viscéralement de toute visée simplificatrice, de toute étiquette dont on affuble l’autre, pour mieux maîtriser son étrangeté, son altérité. Car elle y voit potentiellement un encouragement à refermer précipitamment un livre, plutôt que de l’ouvrir, une invitation opportune à rester dans sa propre zone de confort, d’où prolifèrent l’indifférence, l’aveuglement, la surdité. Beata Umubyeyi Mairesse a donc pris le parti d’écrire, d’écrire de la fiction plutôt que de témoigner directement, et ses livres sont traversés par la question de la pluralité des identités. Identités assignées, identités voulues, identités assumées. Que faire de données pour ainsi dire initiales, reçues en partage, héritées sans testament ? Comment chacun construit sa vie en cheminant seul ou avec d’autres pour parvenir à une forme d’apaisement ? L’inaliénable liberté de tout être humain ne réside-t-elle dans la possibilité de choisir, de réfléchir ses identités et de travailler sur elles, plutôt que de les subir par la force, la violence, ou le simple regard discriminant des autres et dépourvu d’empathie ? De quels fils conducteurs et bigarrés est tissée l’œuvre de Beata Umebyeyi Mairesse ? Si elle a choisi la fiction romanesque, c’est pour désenclaver le débat, accéder à l’universel par la singularité de ses personnages, femmes, enfants, mères, fils. En se mettant à la place du lecteur, en l’accompagnant en douceur jusqu’aux bords du gouffre que sont les existences des survivants. Elle y parvient en empruntant au genre littéraire de la nouvelle toute sa force elliptique et sa puissance de suggestion. Non pas tant parce qu’il n’est pas possible ou besoin de tout dire, que parce qu’il est difficile de tout entendre, ou de supporter bien longtemps le récit de l’insoutenable. Sans doute aussi le choix de la nouvelle correspond-il à un pari qu’elle fait, une fois encore en se mettant à la place des autres, de ses lecteurs notamment auxquels elle voue une immense attention : les voies sont multiples pour sortir du tropisme de l’indifférence. On ne sait jamais d’avance comment se produira le déclic, ce miracle de l’écriture et ce miracle de la lecture, faisant passer le lecteur de l’absence d’empathie à la sympathie, à l’émotion d’un partage avec l’auteur et à la conscience d’une commune appartenance au genre humain. Pourquoi la nouvelle n’est-elle pas qu’un galop d’essai dans le parcours littéraire de Beata Umubyeyi Mairesse ? Pourquoi, même en écrivant des romans, elle ne renonce pas à ce genre littéraire ? Peut-être parce que c’est la façon qu’a l’écrivaine de rester ainsi dans la proximité du kinyarwanda, qu’elle ne maîtrise plus aussi bien qu’auparavant, mais dont elle a conservé la richesse d’une langue métaphorique, concise, poétique, sa part inaltérable d’oraliture faisant irruption dans le texte français, comme ce mot « Ejo », titre de son premier recueil de nouvelles, signifiant à la fois « hier » et « demain ». Et enfin, comment ne pas si demander si la nouvelle n’est pas la façon la plus percutante de dire la complexité du réel, que l’unité ne s’élabore qu’à partir d’une multiplicité ; que , loin de détruire cette dernière, elle la fortifie ; qu’au discours de haine stigmatisant, simplificateur, réducteur, il faut opposer partout et toujours la pluralité des récits et des voix, fragments de vie, rappelant l’interdiction de tuer, de toucher à l’intégrité physique et morale de tout être humain ? À l’oreille :
Et | |||
| #46 – Beyrouth 2020 – Journal d’un effondrement par Charif Majdalani | 27 Nov 2020 | 01:02:57 | |
En plateau :
Charif Majdalani, écrivain libanais et professeur à l’université Saint-Joseph à Beyrouth, publie Beyrouth 2020. Journal d’un effondrement, aux éditions Actes Sud. Il a reçu le Prix Femina – Prix Spécial du Jury 2020, pour ce livre, le 2 novembre dernier. Contexte :Auteur de 7 romans, Charif Majdalani entreprend l’écriture d’un carnet de bord aux premiers jours du mois de juillet 2020. C’est un récit à la fois intime et politique. Un journal. La situation désastreuse que connaît le Liban, frappé par une crise économique et sociale, redoublée d’une crise morale et politique, ne semble plus pouvoir se prêter à la fiction romanesque. Le style concis, sa puissance évocatrice, les anecdotes et les traits d’humour sont toujours là, mais écrire différemment, au jour le jour, en suivant le rythme calendaire, permet de tenir à distance et contenir l’effondrement lent et méthodique que poursuit dans sa chute le pays en lequel, jadis, certains voulaient voir la Suisse du Moyen Orient. Charif Majdalani témoigne. En spectateur engagé. Le Liban est devenu le troisième pays le plus endetté du monde, il traverse la pire crise économique de son histoire, la monnaie a perdu six fois sa valeur en six mois, rien ne semble pouvoir arrêter la dépréciation de la livre, la chute des salaires. Rien ne semble pouvoir arrêter l’inexorable descente aux enfers d’un pays étranglé par la faillite de l’État clientéliste, miné par la corruption de sa classe politique. Pas même le mouvement de contestation civile, le sursaut insurrectionnel secouant le pays depuis octobre 2019, depuis presqu’un an déjà. Et, pourtant, malgré tout, la vie semble continuer dans la torpeur de ce mois de juillet 2020. Beyrouth vit la nuit presque aussi intensément qu’auparavant, entre débats et désinvolture, puisant une énergie venue de nulle part, et à nulle autre pareille. Et chaque matin, le soleil continue de se lever. Et puis soudain, tout bascule, tout s’accélère. L’explosion du 4 août, à 18h07. Cinq secondes apocalyptiques, qui détruisirent le port de Beyrouth et les quartiers environnants. 2750 tonnes de nitrate terrassèrent la capitale d’un pays s’apprêtant à fêter son centenaire. La violence de l’explosion fait écho à la violence jalonnant l’histoire de ce jeune État. Tout est bousculé, à l’arrêt, les jours ne succèdent plus aux jours, il n’y a plus qu’un seul temps, celui de la rage et de la colère, celui de l’urgence poussant les citoyens à s’entraider, se consoler mutuellement, face à l’incurie des dirigeants. Un élan de solidarité comme une lueur d’espoir et le refus de la fatalité. Partir ? Rester ? Rester debout. Faire face. Dos au mur. Sortir du déni pour inventer et bâtir la réalité de demain. Est-ce encore possible ? Simplement concevable ou bien réalisable ? À l’oreille :
| |||
| #45 – Guérilla, guerre révolutionnaire et reflux occidental: retour sur 50 ans d’histoire contemporaine | 22 Nov 2020 | 01:14:42 | |
En plateau :
Gérard Chaliand, géopoliticien et stratège, auteur du premier Atlas géopolitique paraissant en France en 1983, est un observateur engagé des conflits irréguliers depuis plus d’un demi-siècle. Il publie aujourd’hui Des guérillas au reflux de l’Occident aux Éditions Passés/Composés. Contexte :Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, nombre de mutations d’ordre politique, stratégique, psychologique et démographique se sont produites dont le traitement de l’actualité ne rend pas nécessairement compte au jour le jour, et dont l’intelligibilité ne devient manifeste que rétrospectivement, quand le temps long de l’histoire et celui de l’analyse reprennent le dessus. Gérard Chaliand rappelle comment Mao Zedong parvient à la prise du pouvoir en Chine en se servant de la tactique millénaire de la guérilla (utilisée par des forces irrégulières, fondée sur la surprise, la mobilité et le harcèlement, destinée à affaiblir une armée régulière), mais en se faisant le théoricien de la guerre révolutionnaire. Si Clausewitz avait écrit et enseigné que la guérilla en soi ne permettait pas de l’emporter sur l’ennemi, sa transformation en guerre révolutionnaire change la donne. L’adaptation des techniques de la guérilla à la conquête du pouvoir suppose néanmoins un travail politique auprès des populations qu’il faut gagner à sa cause ou dont il faut obtenir le soutien, pour pouvoir les mobiliser et les organiser. Il s’agit avec le temps, la persévérance et la détermination, de transformer sa faiblesse en force. Le Vietnam retient la leçon et adopte à son tour la guerre révolutionnaire aussi bien pour lutter contre la France pour son indépendance que plus tard contre les États-Unis d’Amérique pour sa réunification. Avec l’invention du modèle organisationnel de la guerre révolutionnaire, les peuples mirent en échec les puissances coloniales ou impérialistes, ont conquis l’indépendance qu’on leur refusait ou n’octroyait pas. L’idéologie, quant à elle, a varié, au fil du temps, pouvant être socialiste, marxiste-léniniste, maoïste, nationaliste ou religieuse. Or, confrontés à ce type de guerre révolutionnaire, les Occidentaux ne sont plus en mesure de gagner ou ne connaissent que des non-victoires. Depuis la guerre américaine du Vietnam, c’est à cette réalité nouvelle que nous sommes confrontés. Gérard Chaliand s’interroge sur les causes, les facteurs, et la portée de ce reflux, longtemps masqué par la représentation d’une Amérique surpuissante ou hyperpuissante. L’Europe s’est-elle jamais remise des deux guerres mondiales qu’elle a connues sur son territoire ? Son incapacité à se transformer en puissance politique sinon géopolitique n’est-elle pas le signe d’un avenir hypothéqué depuis longtemps ? Est-il trop tard, oui ou non, pour agir ou réagir ? Silencieuse ou impuissante, l’Europe est absente ou tenue à l’écart ; et quand elle est présente, elle ne peut seule se maintenir sur les terrains opérationnels où elle s’est engagée, en cas de retrait américain. Dans de nombreux endroits dans le monde, acteurs américains et européens sont désormais hors-jeu, comme on vient de le constater récemment dans le Sud-Caucase. À l’oreille :
| |||
| #44 – Le revenu universel d’existence : vers un nouveau contrat social ? | 13 Nov 2020 | 01:06:33 | |
En plateau (virtuel) :
Benoit Hamon est de retour dans le débat public en publiant Ce qu’il faut de courage. Plaidoyer pour le revenu universel, aux éditions des Équateurs. L’ancien candidat à l’élection présidentielle de mai 2017, après avoir quitté le PS en juillet 2017, avait en effet pris la décision de faire une pause, à la suite des élections européennes de mai 2019 et le résultat décevant de la liste Génération.s qu’il conduisait. Contexte :Après dix-huit mois de retrait de la vie politique, Benoît Hamon reprend dans son livre, en la développant, l’idée phare de son programme présidentiel de 2017, le revenu universel d’existence. Avec la conviction qu’il faut une « pensée de justice sociale ». Qu’un changement civilisationnel est nécessaire au même titre qu’une transition écologique et énergétique radicale. Que la gauche doit renouer avec le grand récit émancipateur qui fut le sien. Et que le revenu universel sera la grande conquête sociale du XXIème siècle. Son livre, nourri de lectures, argumente, démontre, veut vaincre les réticences et propose un nouveau projet de société. Souhaitant contribuer au rassemblement de la gauche, sans lequel elle risque d’être, en 2022, une fois de plus absente du second tour de l’élection présidentielle, il expose en quoi le revenu universel d’existence est un instrument de justice de nature à éradiquer la pauvreté, alors que les mutations du monde du travail ne cessent d’accroître la précarité sociale et économique des hommes et des femmes, renforcée par l’actuelle pandémie. En quoi la mise en œuvre du revenu universel d’existence (RUE) et la promotion de l’écologie sociale sont-elles les réponses aux crises multiples (sociale, économique, sanitaire, politique et morale) que nous traversons ? Principe de pré-distribution des richesses à la création desquelles les générations antérieures ont contribué, le revenu inconditionnel versé à tous dès la naissance permettrait de réparer les injustices causées par les inégalités, mais serait aussi un outil incomparable d’émancipation. En libérant chacun de la dépendance exclusive au revenu qu’il tire de son emploi, il donne une capacité de négociation et de choix à chaque individu. Il donne plus d’autonomie et de liberté à chaque citoyen et modifie substantiellement son regard sur le travail, en le dissociant de l’emploi. Quelles seraient les principales étapes de sa mise en œuvre ? Au rebours des discours anxiogènes et dystopiques foisonnant, Benoît Hamon appelle « à dissiper les ombres et redécouvrir l’horizon d’une vie bonne ». La création de la Sécurité sociale, l’une des mesures emblématiques du programme du Conseil national de la Résistance, ne se fit-elle pas dans les ruines, la destruction et le désastre de la Seconde guerre mondiale ? Programme courageux, en faveur d’un monde meilleur. D’une portée révolutionnaire incontestable, le RUE entend libérer les individus de la « cage de fer » consumériste, productiviste et capitaliste, et réenchanter l’avenir en réinventant l’économie sociale et solidaire. Il pose les jalons d’un nouveau contrat social. À l’oreille :
ET : | |||
| #142 – La DST sur le front de la guerre froide | 18 Jan 2023 | 01:07:40 | |
En plateau
Michel Guérin, inspecteur général honoraire de la Police nationale et ancien de la DST, effectue ses débuts dans le contre-espionnage en 1978. Il a notamment occupé le poste directeur de cabinet, sous-directeur de la technique et des moyens opérationnels, puis du contre-terrorisme. Après 2008, il devient directeur central adjoint de la DCRI qui succède à la DST, puis chef de l’inspection générale de la DGSI, à sa création en 2014. Il publie avec Jean-François Clair et Raymond Nart, La DST sur le front de la guerre froide, aux éditions Mareuil. ContexteLa DST (Direction de la Surveillance du Territoire) est née en 1944, sur les ruines d’une Europe ravagée par le Second conflit mondial du XXème siècle, et alors que va débuter la Guerre froide qui divisera les Alliés vainqueurs et se caractérisera par la confrontation idéologique et stratégique entre deux blocs : le bloc occidental constitué autour de l’OTAN, et le bloc soviétique constitué autour du Pacte de Varsovie. La Guerre froide se prolongera jusqu’à la Chute du Mur de Berlin et se traduira par une bipolarisation des relations internationales, malgré quelques velléités d’indépendance ou d’autonomie au sein de chacun des deux camps (la France et ses relations compliquées avec l’OTAN et les États-Unis ; l’émergence des Non-Alignés, la posture de la Yougoslavie ou celle de la Roumanie, la Révolution chinoise, etc.). Pour le service du contre-espionnage, la Guerre froide signifie une guerre de l’ombre, où tous les coups sont permis, Une guerre où s’affrontent deux blocs, le bloc de l’Est et celui de l’Ouest : l’URSS et ses satellites, les Démocraties populaires, d’un côté, les États-Unis et ses alliés de l’autre. La guerre froide, c’est celle du renseignement, de la désinformation, celle des espions, des officiers de renseignement, des soldats de l’ombre qui meurent parfois dans l’exercice de leurs fonctions et dans l’anonymat. Souvent critiquée, la DST a des relations d’autant plus compliquées avec le pouvoir politique, les médias, les institutions que la plupart de ses actions, quelles qu’elles soient, sont secrètes ou inconnues du grand public et qu’elle ne peut que très rarement s’affranchir de sa réserve et s’exprimer dans le débat public. Michel Guérin, qui a exercé de hautes responsabilités au sein de la DST, précise quel est le rôle de de la DST dans cette guerre de l’ombre où elle est en première ligne face au KGB, au GRU ou aux services des pays de l’Est, jusqu’en 1989. Il revient sur les circonstances dans lesquelles est né le service de contre-espionnage. La DST part de zéro, non pas qu’il n’y ait jamais eu d’équivalent de ce service auparavant en France, mais parce que les archives de l’ancien Contrôle général de la Surveillance du Territoire (CGST) et de la Sureté générale, mais également en partie celles des Renseignements généraux et du service rattaché à la préfecture de Police de Paris, ont été détruites à l’arrivée des Allemands en 1940, ou bien disparues dans le naufrage des péniches qui les transportaient en direction de la zone libre, ou bien transférées à Berlin par l’occupant nazi et confisquées par les Soviétiques lorsqu’ils arrivent à Berlin, à la fin de la guerre, pour finalement être rendues (en totalité, en partie ?) rendues à l’État français, sous le premier mandat présidentiel de François Mitterrand. Michel Guérin constate qu’il faudra 20 ans à la DST pour se relever de cette perte des archives. Ce qui ne l’empêchera de remporter quelques beaux succès qui permettront notamment l’expulsion d’une centaine d’officiers soviétiques, sans compter leurs collègues des pays « frères ». Pourtant, les premiers dossiers ou affaires de la DST ne relèvent pas du contre-espionnage classique. En effet, le premier grand chantier de la DST concerne les affaires dites « LIKI » (abréviation de liquidation) ou urgences politiques et judiciaires : séquelles de la guerre, collaboration, démantèlement et mise à nu des réseaux allemands, déferrement des traîtres devant les tribunaux. Puis vint la Guerre d’Algérie qui occupa un bon moment la DST, avec des missions d’ordre sécuritaire dans le cadre de la lutte contre les réseaux du FLN en France et les attentats contre la puissance coloniale. La période d’apprentissage qu’entame la DST à sa création est d’autant plus délicate qu’elle ne bénéficie d’aucune coopération avec les Américains, au début du moins. Allié ne signifie pas ami. La présence de ministres communistes au gouvernement contribue à l’écart des services français par les Américains, les Canadiens et les Anglais. Pour mémoire, le Parti communiste français (PCF) est non seulement le Parti des 75 000 fusillés, mais alors un parti durablement installé alors dans le paysage politique français et notamment le premier parti de France aux élections législatives de 1948. Quels sont les moyens d’action et les missions de la DST ? Quelle est la nature de ses relations avec d’autres structures : le Quai d’Orsay ? la presse ? Les hommes politiques ? Pourquoi les hommes et les femmes de la DST sont-ils perçus comme des empêcheurs de tourner en rond ? Jusqu’à quel point ? Le sont-ils ? Quels sont les grands succès du contre-espionnage français ? Quelles affaires en particulier en sont emblématiques ? A quoi correspond l’âge d’or du renseignement ? L’importance du renseignement humain a-t-elle été négligée en France, comme dans d’autres pays ? Pourquoi ce livre maintenant ? À l’oreille
Michel Guérin, Jean-François Clair, Raymond Nart, La DST sur le front de la guerre froide, éditions Mareuil, 2022 | |||
| #42 – Musiques du monde arabe | 10 Aug 2020 | ||
En plateau :
Coline Houssais, journaliste et chercheuse indépendante, spécialisée sur les cultures du monde arabe, enseignante au campus Moyen-Orient Méditerranée de Sciences Po. Auteure de Musiques du monde arabe. Une anthologie en 100 artistes, un livre publié en 2020 aux éditions Le Mot et le Reste. Une anthologie novatrice des musiques enregistrées du monde arabe, déclinées sur cent artistes et vingt pays. Contexte :Le monde arabe fait-il nation en musique ? Quel lien existe-t-il entre les rythmes à danser des montagnes et des plaines et les mélodies des salons de musique ? Quels points communs entre le chanteur kabyle Idir, le groupe de rock indie libanais Mashrou’ Leila et le chanteur saoudien Mohammed Abdo par qui les rythmes lancinants des déserts de la péninsule arabique furent diffusés à grande échelle dans le monde arabe ? En quoi les musiques écoutées, dans un ensemble aussi vaste et varié que le monde arabe, participent-elles d’un corpus commun qui justifierait une approche globale mêlant pays, genres, langues et publics ? En quoi ces musiques sont aussi des musiques de leur temps ? Peut-on parler d’une expérience collective transcendant générations, milieux sociaux, frontières et nationalités ? Dessinant une riche cartographie musicale, entre traditions et réinterprétation pop, Coline Houssais nous invite à voyager dans le temps et l’espace à travers une déambulation sonore inédite. À l’oreille :
| |||
| #41 – Le Rassemblement national en France aujourd’hui : état des lieux | 31 Jul 2020 | ||
En plateau :
Nonna Mayer, sociologue, chercheuse en sciences politiques au Centre d’études européennes et de politique comparée à l’UMR Sciences-Po/CNRS, spécialiste du comportement électoral. Contexte :Quel bilan dresser au lendemain du deuxième tour des élections municipales de juin 2020 dans lequel le Rassemblement national (RN), anciennement Front national (FN), a obtenu des résultats en demi-teinte ? S’il garde l’essentiel des villes conquises, s’il a gagné la ville de Perpignan, le RN n’a pas progressé. Il présentait moins de candidats, alors qu’il a besoin d’élus locaux pour prouver sa capacité à gérer des villes de plus en plus grande importance, et renforcer sa crédibilité dans une stratégie de conquête du pouvoir. Alors que le RN se voyait encore volontiers sur un schéma de 2017, comme l’unique et seul opposant au candidat Emmanuel Macron, au second tour des élections présidentielles de 2022, la percée des écologistes aux dernières municipales (juin 2020) vient compliquer la donne. Si pendant longtemps, et à bien des égards, la formation politique de Jean-Marie Le Pen joua un rôle précurseur en Europe, incarnant un modèle à imiter pour les droites radicales populistes émergentes en Union européenne, demeure-t-il emblématique des droites radicales se multipliant en Europe ? On observe que chacune d’entre elles, outre leurs spécificités respectives, est jalouse de son indépendance vis-à-vis des autres, voire garde ses distances vis-à-vis du RN, donnant à penser, dans ce dernier cas, que le processus de dédiabolisation a davantage fonctionné à l’intérieur des frontières de la France qu’à l’extérieur. Qui vote RN aujourd’hui en France ? Quel est l’électorat de ce parti nativiste et ethnocentriste, adepte de la préférence nationale, qui ne dédaigne pas le recours à un discours populiste simplificateur ? Qu’est-ce que le « Radical Right Gender Gap » (RRGG), expression forgée par la chercheuse américaine Terri Givens, pour désigner le phénomène observé chez les droites radicales populistes, et en particulier en France, selon lequel le genre était avec le diplôme le facteur le plus prédictif d’un vote en faveur du RN : les femmes ne votaient pas ou votaient peu pour le FN, et, d’autre part, plus les individus étaient diplômés, moins ils avaient tendance à voter pour cette formation politique. Or, si effectivement pendant longtemps l’électorat de Le Pen fut majoritairement masculin, ce n’est plus le cas depuis les élections présidentielles de 2012. Comment s’explique ce fait qui se confirma en 2017 ? La 29ème édition du rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, publié le 18 juin 2020 par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), montre que plus de trois quarts des Français adhèrent à la lutte contre le racisme. L’indice longitudinal de tolérance (ILT), en hausse constante depuis 2013, se stabilise en 2019 après avoir atteint son plus haut point en 2018. Le renouvellement générationnel et une population de plus en plus diplômée sont des facteurs explicatifs de cette évolution de la société où les normes antiracistes, antisémites, anti-xénophobes prévalent de plus en plus. Les questions d’ordre économique et social sont les premières préoccupations des Français, loin devant les questions d’immigration, de racisme et d’intégrisme religieux, qui sont au plus bas. Toutefois, si l’indice de tolérance est bon, il reste un noyau de gens racistes. Nonna Mayer qui a contribué à ce rapport de la CNCDH, souligne que les enquêtes et les interviews révèlent que plus on se situe sur la gauche de l’échiquier politique, plus l’indice longitudinal de tolérance est élevé, et inversement plus on se situe sur la droite de l’échiquier politique, plus s’exprime un rejet des autres. Ce qui indirectement témoigne de l’existence et de la persistance d’un clivage droite/gauche. À l’oreille :
ET : | |||
| #40 – Sahel : vers l’embrasement généralisé ? | 24 Jul 2020 | ||
En plateau :
Elie TENENBAUM, chercheur au Centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales (IFRI), spécialiste des relations internationales et de sécurité internationale. Il travaille en particulier sur la guerre irrégulière, sur la problématique des interventions militaires et des opérations extérieures. Il est l’auteur de Partisans et centurions, une histoire de la guerre irrégulière au XXème siècle (Perrin). Qu’est-ce que le Sahel ?Le Sahel (de l’arabe سَاحل sâhil qui veut dire rivage ou côte), désigne une bande de l’Afrique marquant la transition, à la fois floristique et climatique, entre le domaine saharien au nord et les savanes du domaine soudanien, où les pluies sont substantielles, au sud. D’ouest en est, il s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge. Dans sa définition la plus extensive, le Sahel comprend tous les territoires bordant le Sahara: il y a donc un Sahel septentrional et un Sahel méridional. C’est ce dernier qui est cependant désigné quand on ne lui ajoute pas de qualificatif. Contexte :Dans cette région de l’Afrique de l’Ouest qui fut le théâtre de la plus grave crise alimentaire au monde, l’insécurité alimentaire persiste, aggravée récemment par la pandémie liée au Covid-19 (surnommé « le virus de la faim »), la fermeture des frontières et des marchés, celle des principaux lieux de fréquentation ainsi que la limitation des déplacements ayant accentué les difficultés d’accès à l’alimentation pour les populations, mais aussi au fourrage et à l’eau pour les cheptels des éleveurs. L’accélération du réchauffement climatique (1,5 fois plus rapide que la moyenne mondiale) contribue à la dégradation de la situation et renforce la menace de famine en raison de la désertification. A cela s’ajoute des problèmes de gouvernance et de corruption non résolus touchant les états locaux fragilisés par les violences djihadistes et les violences intercommunautaires en pleine recrudescence et gravement préoccupantes. Si la montée de l’insécurité au Sahel a provoqué de la part de la France, de l’Union européenne et de la communauté internationale une prise de conscience de la nécessité de développer et sécuriser ces régions septentrionales, l’absence de conditionnalité des aides n’a pas produit les résultats escomptés. Il y a 7 ans, l’armée française avait été accueillie au Mali avec des fleurs pour avoir délogé les djihadistes ayant accaparé le nord du pays. Ces derniers ont depuis regagné du terrain au nord et au centre et ils restent en capacité d’infliger des défaites. La mort d’Abdemalek Droukdel, chef de l’Aqmi, tué par l’armée française, le 3 juin dernier, n’a pas mis fin à l’extension des zones djihadistes dans la région. Iyad Ag Ghali, originaire de Kidal, membre de la tribu touareg des Ifoghas, ancien bassiste du groupe de blues touareg Tinariwen, formé ensuite aux armes en Lybie, ex-fondateur d’Ansar ed-Din, aujourd’hui à la tête du GSIM (Groupe pour le Soutien de l’Islam et des Musulmans) est désormais le représentant au Sahel d’Aman Zawahiri, chef d’Al-Qaïda. Comment éviter dès lors le piège d’une guerre sans fin qui serait tendu à la France et à l’Europe ? Comment sortir de l’impasse stratégique ? Au Mali, la contestation de la rue a démarré le 5 juin 2020 et les manifestants demandent désormais la démission du président Ibrahim Boubakar Keita (IBK) qui a organisé des élections législatives controversées en pleine pandémie (les 19 mars et 29 avril 2020), n’a pas tenu les promesses de réformes de gouvernance ni redonné au pays sa fierté, fut incapable de faire la paix, de construire une armée et un système sécuritaire efficaces et d’offrir des perspectives économiques et sociales à la population. Cette dernière est aussi excédée par l’absence de sanction des exactions et assassinats extra-judiciaires commis par les militaires ou les milices progouvernementales (ayant pour notable conséquence de faciliter le recrutement de nouveaux djihadistes, et notamment des adolescents), qui ne font qu’accroitre les exactions des islamistes en alimentant la spirale infernale. L’imam Mahmoud Dicko, ce leader religieux très conservateur qui fédère les opposants maliens regroupés dans le M5-RFP (Mouvement du 5 juin et Rassemblement des forces patriotiques), qui est capable de mobiliser contre la corruption du régime et son échec sécuritaire, qui a désormais minoré ses critiques vis-à-vis de la France, représente-t-il une possible sortie de crise au Mali ? Quel impact sur la stabilité du Sahel ? À l’oreille :
| |||
| #39 – Night Fever : retour sur la fabuleuse histoire du disco ! | 03 Jul 2020 | ||
En plateau :
Belkacem Meziane, musicien professionnel, conférencier, chroniqueur pour Soul Bag et New Morning Radio et auteur de Night Fever, 100 hits qui ont fait le disco, paru aux éditions Le mot et le reste (2020). Contexte :New York, 1974. Les communautés gay, noire et latine se côtoient et se mélangent sur les dancefloors du Loft, du Continental Baths ou de la Gallery. Ces nouveaux temples de la nuit appelés « discothèques », ne sont pas seulement des lieux de libération sexuelle et des paradis artificiels, les DJ y sont rois, faisant danser, chaque week-end, sur de la soul, du funk ou des raretés afros et latines, une foule venue oublier les tourments d’une époque en pleine crise économique et existentielle. Chocs pétroliers de 1973 et 1979, fin des Trente Glorieuses, crise économique et sociale, scandale du Watergate, séquelles de la guerre du Vietnam, etc. Une époque qui n’en a pas encore fini avec la ségrégation raciale et où l’homosexualité ne peut s’afficher publiquement. Une époque qui devient aussi plus individualiste, où l’on danse pour oublier. Dans Night Fever, Belkacem Meziane revient sur les origines, l’âge d’or et l’héritage du disco, qui reste encore aujourd’hui l’essence profonde de ce qu’on appelle la dance music. Il rappelle que le concept de discothèque est né en France, en Allemagne et en Angleterre et s’exporte aux États-Unis dans les années 60. Il replace le disco dans son héritage soul, funk, gospel primordial, et le confronte aux différentes sensibilités qui le font grandir pour devenir un style à part entière. Il souligne le rôle des producteurs, dont quelques-uns de génie, eux-mêmes musiciens, dans l’émergence du disco, une musique conçue en studio, faite d’arrangements, avec la participation de musiciens chevronnés. Entre 1974 et 1979, le phénomène disco envahit le monde entier et va changer le cours de l’histoire de la musique. La piste de danse devient alors le lieu emblématique où s’affirme l’impact musical et artistique du disco mais aussi où se retrouvent et s’expriment des minorités victimes au quotidien de discriminations, avant que leurs combats pour l’égalité des droits ne deviennent des enjeux sociétaux majeurs et des luttes mobilisant la société civile. A cet égard, qu’on aime ou non le disco, et quelles qu’aient pu être par ailleurs les dérives commerciales du genre, on n’oubliera pas que la haine du disco (cf. notamment l’autodafé lors de la Disco Demolition Night) fut aussi motivée par l’homophobie et le racisme envers les Noirs, les Latinos et les Italiens. À l’oreille :
ET | |||
| #38 – Adolescence et conduites à risques | 27 Jun 2020 | ||
En plateau :
David Le Breton, anthropologue et sociologue, professeur à l’Université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France (IUF) et chercheur au Laboratoire URA-CNRS « Cultures et Sociétés en Europe ». Spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain, il a notamment étudié les conduites à risques. Ses travaux sur l’adolescence bénéficient d’une notoriété internationale. Citons entre autres : En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie (Métailié, 2007) et le Dictionnaire de l’adolescence et de la jeunesse (PUF, 2010) qu’il a codirigé avec Daniel Marcelli. Contexte :Si chaque enfant est un adulte en devenir et si chaque adulte est l’héritier de l’enfant qu’il fut, qu’est-ce qu’un adolescent ? David Le Breton observe que la notion d’adolescence est relativement récente dans nos sociétés, et elle s’est profondément modifiée ces quatre dernières décennies, désormais bordée d’un côté par la pré-adolescence et de l’autre par la post-adolescence. Sans compter l’apparition du néologisme « adulescence » résultant d’une contraction entre adulte et adolescent, pour décrire cet état supposé transitoire qui perdure néanmoins, dans un monde glorifiant le jeunisme, dans lequel aucun rite de passage ne marque l’entrée dans l’âge adulte et où les dimensions de transmission et de filiation sont affaiblies, les rapports entre générations ressemblant de plus en plus à une relation horizontale entre « pairs » (le père, copain du fils, la mère et la fille, deux sœurs), l’enfant restant souvent le dernier lien existant entre deux adultes qui, chacun de leur côté, refont leur vie. S’il y a des adolescents et des adolescentes qui parfois grandissent trop tôt ou au contraire refusent de grandir, l’adolescence en tout état de cause n’est pas une période facile : marquée par l’entrée dans la vie, l’entrée dans la sexualité et le besoin impérieux de trouver sa place dans le monde. Pour certains adolescents, c’est encore plus difficile que pour d’autres. La littérature (L’attrape-cœurs de J. D. Salinger, Les armoires vides ou Ce qu’ils disent ou Rien ou Les années d’Annie Ernaux, etc.) et le cinéma (La fureur de vivre de Nicolas Rey, West Side Story, comédie musicale adaptée au cinéma par Jérôme Robbins et Robert Wise, etc.) se sont d’ailleurs largement emparés du sujet. Quand un jeune a le sentiment de ne pas avoir sa place dans le monde, quand il n’est pas installé dans l’évidence d’exister, il peut adopter des « conduites à risques », expression relevant du vocabulaire de la santé, que le jeune ne vit pas comme telles, mais plutôt comme une tentative douloureuse de se mettre au monde. Il ou elle est dans une détresse psychologique, n’ayant pas acquis le sentiment que sa vie a un sens et une valeur. Il en résulte différentes sortes de comportements traduisant un mal de vivre. Ruptures sociales, toxicomanie, délinquance, scarifications, troubles alimentaires, démission identitaire. Les conduites à risques sont caractérisées par la probabilité non négligeable de se blesser ou mourir, de léser son avenir personnel, de mettre en péril sa santé. Conduites suicidaires qui sont néanmoins des tentatives d’accéder à soi, où le corps prend le relais de la parole qui ne parvient pas à formuler la tension en soi ou la détresse, causées par l’absence de sentiment de sa nécessité personnelle. Tentative de vivre. Le jeune se fait l’auteur de ses souffrances, pour devenir acteur et auteur de sa vie. Garçons et filles, dans les conduites à risques, diffèrent-ils ou non ? Quel faire ? Que dire ? Que faut-il surtout ne pas dire ? Quelles activités peuvent sauver de la détresse ? Quels mots peuvent sauver ? Faut-il pointer le fait que d’autres jeunes, ici et là, ailleurs, se comportent comme lui, comme elle ? Quelles sont les vertus du détour ? Qu’est-ce que la « mine de rien » attitude ? À l’oreille :
ET : | |||
| #37 – Pas là pour plaire ! | 26 Jun 2020 | ||
En plateau :
Bettina Ghio, chercheuse et enseignante, spécialiste du rap hexagonal, auteure de Pas là pour plaire ! Portraits de rappeuses, éditions Le mot et le reste, 2020 Contexte :Le rap hexagonal est la musique la plus vendue et la plus écoutée en France, mais il est aussi mal-aimé, souffrant d’une réputation de musique grossière, violente, illettrée, sexiste. Si cette réputation notamment de misogynie est volontiers endossée par certains rappeurs, elle n’a pas peu contribué à invisibiliser la place des femmes dans le rap. Or, elles sont présentes dès le début de l’aventure et pas pour faire de la figuration ou seulement danser ! Bettina Ghio nous invite à prendre conscience de la place qu’elles occupent dans le rap français. Elles chantent, elles composent, elles ont le génie de l’écriture rap, elles soulignent le pouvoir performatif du verbe, elles maîtrisent le code de l’ego-trip. Leurs textes sont d’une grande richesse, et les rimes et sonorités vocales sont mises en valeur par un flow rapide et un jeu de paronomases. Ces rappeuses peuvent décontenancer non seulement parce qu’elles déconstruisent les attentes de comportements genrés et sexués, mais aussi parce qu’aucun des maux de notre société et de notre monde n’a échappé ou n’échappe à la captation de leurs mots. Qu’on se le dise, elles ne sont là ni pour plaire ni pour séduire ! Portrait de rappeuses :
Écoutez la playlist de l’émission Pour aller plus loin :
| |||
| #36 – Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie : le rapport 2019 de la CNCDH | 26 Jun 2020 | 01:07:53 | |
En Plateau :
Le 18 juin 2020, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Rapporteur national indépendant sur la lutte contre le racisme sous toutes ses formes, a publié son rapport annuel sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. S’articulant autour de deux grands axes, le rapport a comme objectifs de comprendre le phénomène raciste en France, d’analyser l’action de tous les acteurs étatiques et non étatiques en matière de lutte contre le racisme, et de formuler des recommandations pour le prévenir et le combattre. Nonna Mayer, présente dans ses grandes lignes les conclusions de cette 29ème enquête de la CNCDH qui d’un point de vue méthodologique repose essentiellement sur des entretiens en face à face d’un échantillon représentatif de la population. Plus de trois quarts des Français adhèrent à la lutte contre le racisme. L’indice longitudinal de tolérance (ILT), en hausse constante depuis 2013, se stabilise en 2019 après avoir atteint son plus haut point en 2018. Le renouvellement générationnel et une population de plus en plus diplômée sont des facteurs explicatifs de cette évolution de la société où les normes antiracistes, antisémites, anti-xénophobes prévalent de plus en plus, et plus à gauche qu’à droite. Les questions d’ordre économique et social sont les premières préoccupations des Français, loin devant les questions d’immigration, de racisme et d’intégrisme religieux, qui sont au plus bas. Toutefois, les résultats encourageant sur l’état de l’opinion et les préjugés ne doivent pas faire oublier que le racisme lié à l’origine fait de nombreuses victimes. Il ne doit pas non plus faire oublier qu’il existe une hiérarchie dans les rejets d’autrui témoignant de préjugés particuliers à l’encontre de tel ou tel groupe ou minorité. Des milliers de femmes, d’enfants et d’hommes sont victimes chaque jour de discriminations dans l’accès aux services publics, à l’éducation, au logement, dans le monde du travail, voire lors des contrôles d’identités et sur les réseaux sociaux. La CNCDH s’inquiète cette année encore de la persistance de préjugés et de discriminations fortes envers certaines minorités et tout particulièrement envers les Roms. Ainsi, le racisme au quotidien reste une préoccupation majeure et une réalité sous-estimée invitant à distinguer logique des opinions et logique des actes, comme en témoigne l’augmentation des actes racistes, à mettre en perspective avec le faible nombre de contentieux pour motif raciste. Depuis de nombreuses années, la CNCDH appelle chaque année les pouvoirs publics à remédier aux causes de la sous-déclaration des actes racistes par les victimes. La prévention et la déconstruction des préjugés dans tous les pans de la société doivent être privilégiés pour une lutte durable contre le racisme. Si la CNCDH est très attachée à une approche globale du racisme, elle tient aussi à souligner les formes spécifiques qu’il peut prendre selon les minorités concernées. Le focus sur le racisme anti-Noirs met en lumière des préjugés encore très actifs, souvent sous-estimés, et propose plusieurs recommandations pour les combattre. Le monde en questions consacrera prochainement une émission au racisme anti-Noirs. Célia Zolynski présente le second focus de ce rapport 2019, relatif à la haine sur Internet, laquelle a augmenté durant le confinement. Le racisme occupe une place importante dans les discours haineux en ligne qui se caractérisent en outre par leur dimension anonyme et virale : diffamations raciales, injures raciales ou incitations à la discrimination, à la haine ou à la violence publique. Lutter contre la haine en ligne est une nécessité et un enjeu social et sociétal. Depuis 2015, la CNCDH recommande à l’État français de se doter d’une autorité indépendante de régulation qui serait notamment chargée de prévenir, de répondre rapidement, et de manière adaptée, au discours de haine sur internet. Le 13 mai 2020, la loi visant à lutter contre la haine en ligne sur internet (dite loi Avia) a été adoptée par l’Assemblée nationale. En juillet 2019, la CNCDH avait émis un avis critique sur ce projet de loi qui visait entre autres à s’en remettre à des acteurs privés (Google, Facebook, Twitter, Snapchat, Youtube, etc.) pour effectuer eux-mêmes une censure des contenus haineux, leur donnant par conséquent un pouvoir non négligeable sur la liberté d’expression des utilisateurs sur leurs plateformes. Bien qu’inquiète en effet et consciente que la diffusion de messages à caractère haineux est favorisée par l’anonymat permis dans les réseaux sociaux, la CNCDH jugeait la loi inadéquate et disproportionnée avec des risques de censures non justifiées. Le 18 juin dernier, le Conseil constitutionnel, s’appuyant notamment sur l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen précisant que « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi »), retoquait la loi Avia devant entrer en vigueur au 1er juillet 2020. Le juge constitutionnel considère en effet qu’il existe un risque de surcensure si on laisse les réseaux sociaux se prononcer sur un contenu, sans l’intervention d’un juge. L’obligation faite aux réseaux sociaux de supprimer dans les 24h, sous peine de lourdes amendes, les contenus haineux qui leur sont signalés, aurait pu inciter les opérateurs de plateforme en ligne à retirer des contenus signalés, qu’ils soient ou non manifestement illicites. Ce mécanisme prévu par la loi risquait ainsi de porter « une atteinte à l’exercice de la liberté d’expression et de communication qui n’est pas nécessaire, adaptée et proportionnée ». On peut par ailleurs s’interroger sur la fiabilité des algorithmes en charge de détecter des contenus illégaux, en lieu et place du juge qui tient aussi compte du contexte pour qualifier et analyser le caractère licite ou illicite d’un propos. Tommaso Vitale intervient sur le racisme anti-rom qui apparaît dans le rapport 2019 comme la forme de racisme la plus banalisée et celle qui suscite le moins de réprobation. La haine à l’égard des « Roms », la plus grande minorité d’Europe, est largement sous-estimée par les médias et l’opinion publique. Méconnus, les « Roms » forment en réalité une mosaïque de minorités, avec des langues, des pratiques religieuses et des religions différentes. Leur présence en France et en Europe est parfois multiséculaire, parfois plus récente, antérieure ou postérieure à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, ou encore plus récente de quelques années ou de quelques mois. Ils représentent par conséquent des chaînes migratoires très différentes, et les plus pauvres parmi eux sont ceux qui sont au début de leur parcours migratoire et ne représentent guère plus qu’un « Rom » sur 20. Pourtant, ils forment la minorité la plus stigmatisée, la plus rejetée, et les préjugés et idées reçues à leur encontre sont nombreux et partagée par plus de la moitié de la population : « groupe à part, refusant de s’intégrer, nomade, contribuant à l’insécurité, vivant de vols et de trafics, exploitant les enfants ». A tel point que le plus grand nombre d’entre eux, ceux dont l’arrivée, l’installation et l’intégration en France est plus ancienne, cachent leur origine pour ne pas être victimes des discriminations et du racisme anti-Roms. Tommaso Vitale rappelle la vague d’agressions contre les Roms qui s’est produite en Ile de France en mars 2020. Trente-sept agressions physiques furent commises à la suite de fausses rumeurs portant sur l’enlèvement d’enfants, attribués à des personnes assimilées aux Roms. Le poids des préjugés envers les Roms était au cœur de ces événements, pour la CNCDH, dans la mesure où l’association implicite entre Roms, pauvreté et menace à la sécurité publique était au fondement des motivations des agresseurs. Il rappelle également que les Tsiganes ont fait l’objet d’une extermination par les nazis durant la Seconde guerre mondiale. La CNCDH recommande l’élaboration d’un plan d’action national contre le racisme anti-Roms qui serait inclus dans le plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Le monde en questions consacrera également prochainement une émission au racisme anti-Roms. À l’oreille :
ET : | |||
| #35 – Chacun sa route, chacun son chemin, son rêve et son destin… | 12 Jun 2020 | ||
En plateau :
David Le Breton, anthropologue et sociologue, professeur à l’Université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France (IUF) et chercheur au Laboratoire URA-CNRS « Cultures et Sociétés en Europe ». Spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain, il a notamment étudié les conduites à risques et co-dirigé le Dictionnaire de l’adolescence et de la jeunesse (PUF, 2010). Marcher la vie. Un art tranquille du bonheur (Métailié, 2020) est le troisième livre de David Le Breton sur la marche, laquelle est devenue chemin faisant le fil conducteur de son œuvre, sinon de sa vie. En tout cas, il nous invite à découvrir, expérimenter, vivre la richesse et l’infinie potentialité de cette activité humaine. Bonne route ! Contexte :En rupture avec les exigences de rentabilité, d’efficacité et de rivalité, la marche à pied est sans doute l’une des expériences humaines qui rappellent ou incarnent, plus que d’autres encore, l’autonomie, la liberté inaliénable, l’intégrité physique et morale de la personne humaine. Éloge de la lenteur face au stress des pressions et contraintes sociales. Loisir à chacun de décider de son rythme, de son allure, du tempo de la marche, de là où il pose ses pieds, des traces qu’il veut suivre, des chemins de traverse qu’il veut emprunter ou non, des empreintes qu’il veut laisser derrière lui. Sentiers battus, balisés, hors-piste, voie sacrée, voie royale, route des pèlerins, routes de la soie et des marchands d’autrefois, chemins qui ne mènent apparemment nulle part ou tous à Rome : le détour est parfois long pour advenir à soi-même, mais l’ancien nomade que nous fûmes défie le sédentaire que nous sommes devenus. Il traverse l’existence en quête d’un lieu où se poser ou reposer, d’un gîte avant de reprendre la route, le temps d’une halte, en quête de lui-même. Expérience spatio-temporelle par excellence, la marche est l’occasion de se perdre et de se retrouver, de se délester d’un fardeau trop lourd à porter ou au contraire du superflu, la possibilité d’oublier, de se libérer, de se remémorer, le fait d’être simplement aux aguets, à l’écoute de ses sens, de soi, de la nature, en communion avec le cosmos, de se réconcilier avec son corps, de dépasser le dualisme du corps et de l’esprit, ne plus faire qu’un avec son corps et sa tête. Alors marcher est-il le propre de l’homme ? Au même titre que le rire ? Platon définissant non sans humour dans Le Politique, l’homme comme « un bipède sans plumes », Aristote aimant enseigner en marchant, et dont les successeurs fonderont l’École péripatéticienne, Rousseau écrivant les Rêveries du promeneur solitaire, Giacometti sculptant L’homme qui marche, quelle piste ces penseurs, ces artistes, et bien d’autres écrivains encore, nous signalent-ils de façon récurrente ? N’appellent-ils pas notre attention sur l’homo caminans ? Ne nous invitent-ils pas à méditer sur les liens qu’entretiennent entre eux la marche, l’être et la pensée ? A quelles ressources j’accède par la médiation de la marche ? Marcher, c’est exister, éprouver l’intensité de l’être, c’est aussi penser par soi-même. Dans la singularité. Déambuler dans l’ordre qualitatif et dynamique du monde, établir, réviser ou revisiter ses rapports, ses attaches, ses relations avec soi et autrui. Il y a de multiples façons d’être présent au monde, comme il y a plusieurs façons de marcher. Mais, cela commence toujours par se redresser, défier la pesanteur, l’immobilité, la possibilité de dire non, de partir, de rêver ou de vouloir un autre monde, une autre existence. La possibilité de chercher et trouver sa voie, de choisir sa vie et ses compagnons de route. A tout moment. Car, il n’y a pas d’âge pour marcher. Ni pour l’échapper belle. La marche comme promesse. La marche comme guérison. Marcher pour ne pas perdre pied. Pour reprendre pied quand on est en rupture, quand on a le mal de vivre. Quand on n’a pas trouvé sa voie, quand on ne s’est pas trouvé, quand on a mal à son corps et à son cœur, quand on n’a rencontré que des portes closes, quand on a connu que des mots qui tuent, à la maison ou à l’école, et pas encore de mots qui sauvent, quand on est seul face à une carence éducative, quand on est rejeté, à la rue. La marche comme alternative à la prison, la marche comme une main tendue, la marche comme remède pour aider des jeunes et des adolescents en dérive et en grande détresse. Car chacun a sa place au soleil, chacun a sa chance, toutes les chances en lui. La marche comme une chance, la dernière ou la première. À l’oreille :
| |||
| #34 – Violences policières en France : la fin d’un tabou ? | 05 Jun 2020 | ||
En plateau :
Paul Rocher, économiste, diplômé de Sciences-Po Paris, auteur de Gazer, mutiler, soumettre, Politique de l’arme non létale, La Fabrique éditions, 2020. Contexte :Une minute de silence pour George Floyd, ce Noir américain de 46 ans, décédé des suites de son arrestation, le 25 mai dernier, à Minneapolis, aux États-Unis. Une minute de silence, qui s’est prolongée durant 8 mn et 46 secondes, le temps que dura la pression exercée sur son cou par le genou de l’officier de police qui l’avait plaqué au sol. 8 mn et 46 secondes durant lesquelles ses collègues présents laissent faire, malgré les cris de la foule et ceux de George Floyd : « I can’t breathe », « Je ne peux pas respirer ». La mort de George Floyd a suscité aux États-Unis et dans le monde une vague d’indignation et de colère face aux violences policières, face au racisme ou aux discriminations qui les caractérisent souvent, face à leur impunité, au-delà des cas particuliers. L’onde de choc ne cesse de se propager et la contestation ne faiblit pas. Si la France n’est pas les Etats-Unis, le tabou des violences policières est-il néanmoins ici aussi en train de voler en éclats ? Rassemblement historique le 2 juin à Paris, organisé par le comité Adama. Des milliers de personnes réunies devant le Tribunal judiciaire de Paris, demandent justice pour Adama Traoré, 4 ans après son décès dans la gendarmerie de Persan, le 19 juillet 2016. Depuis, partout en France, des rassemblements ont lieu pour demander la justice et la vérité. Le 4 juin, le comédien Omar Sy lance une pétition contre les discriminations et violences policières en France, qui recueille plus de 100 000 signatures en 24 heures. Appelant de ses vœux une « police digne de notre démocratie », il demande à tous d’avoir le courage de « dénoncer les violences policières » résultant d’un usage disproportionné et abusif de la force et touchant davantage certains de nos concitoyens. « Il n’y a qu’un seul camp, celui de la justice », souligne Omar Sy, et il est urgent que soit remis en cause « un système qui ne peut prétendre à la justice sans mettre fin à l’impunité organisée qui sévit depuis des décennies ». Sommes-nous à un tournant dans la lutte contre les violences policières ? Ces dernières ont valu à la France plusieurs condamnations de la part de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) pour « enquête lacunaire et déficiente », pour « non-enquête », pour « atteinte à la dignité humaine », pour « négligence » dans la mort d’une personne interpelée, pour « violation substantielle du droit à la vie », pour « mauvais traitement » après interpellation. C’est la mort de Rémy Fraysse qui a sensibilisé Paul Rocher à la question des violences policières, le conduisant à une réflexion sur les armes non létales. Équipant les forces de maintien de l’ordre, les armes non létales ne sont pas supposées tuer ou infliger des blessures irréversibles. Présentées comme sans effets secondaires, elles permettraient de « neutraliser », en produisant des « effets incapacitants » ou « irritants ». Ainsi, une balle en caoutchouc ou en plastique, comme son nom l’indique, n’est pas une balle réelle, mais une « une arme de défense ». Est-elle pour autant sans danger pour celui qui la reçoit ? Quelle est la typologie des armes non létales ? Il y a celles qui reposent sur l’énergie cinétique (matraque, canon à eau, balles en caoutchouc et en plastique telles le LBD 40 ou la gamme Flash Ball, condamnée dès 2003 par Amnesty International). Il y a les armes chimiques (diffusion de substances irritantes telles que le gaz lacrymogène). Il y a les armes électriques, tel le pistolet à impulsion (Taser X26 condamné par le Comité des Nations-Unies contre la torture, par Amnesty International, par le Conseil d’État). Il y a encore les armes acoustiques (grenades assourdissantes et grenades de désencerclement), et les armes reposant sur la technologie optique (stroboscope) ou l’énergie dirigée (laser). Dans quelles conditions d’utilisation ces armes seraient-elles inoffensives ? Correspondent-elles aux conditions de déroulement non statique des manifestations ? Les formations nécessaires à leur emploi sont-elles par ailleurs adaptées ? En matière de gestion policière des manifestations, la doctrine a-t-elle évolué ces dernières années ? Tenir à distance les manifestants ? Aller à leur rencontre ? Qu’observe-t-on sur le terrain ? Le risque accru de blessures mutilantes, handicapantes, traumatisantes, voire mortelles n’a-t-il pas un effet dissuasif ou terrorisant sur les manifestants vivement incités ainsi à rester chez eux ? Les violences policières ne portent-elles pas atteinte à la liberté de manifester et celle de circuler librement dans l’espace public ? Car elles ne se produisent pas uniquement dans le cadre de manifestations, elles surviennent aussi lors de contrôles d’identité, et pendant ou après interpellations . En 2017, le défenseur des droits constatait la réalité sociologique des contrôles au faciès, pourtant interdits par la loi. Une personne ressentie comme noire ou arabe a 20 fois plus de « risques » de se faire contrôler par les forces de l’ordre qu’une autre. La peur de croiser sur sa route les forces de l’ordre, la peur de l’arbitraire, la peur des contrôles policiers pouvant entraîner la mort et qui visent certains citoyens plus que d’autres, ne constituent-elles pas de facto une rupture d’égalité et de traitement devant la loi protectrice de tous ses citoyens dans une République réputée indivisible ? Pour mémoire, en 1983, se déroulait en France, du 15 octobre au 3 décembre, la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Les organisateurs de cette marche antiraciste et pacifique, appelée aussi « la Marche des Beurs » avaient demandé, mais n’avaient pas obtenu, le droit de descendre l’avenue des Champs Élysées, à son arrivée à Paris. À l’oreille :
ET | |||
| #33 – Le pentecôtisme au Brésil | 29 May 2020 | ||
En plateau :
Marion Aubrée, anthropologue et enseignante-chercheuse émérite à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Femme de terrain, elle observe depuis plus de 40 ans en Amérique latine, et en particulier au Brésil, l’importance de l’élément religieux dans la structuration des identités. Pionnière dans l’étude du pentecôtisme et néopentecôtisme au Brésil, elle étudie l’essor de ce mouvement religieux protestant né au début du XXème siècle aux États-Unis. Membre du comité de pilotage pour l’élaboration du Dictionnaire des faits religieux (PUF, 2019), elle en rédige plusieurs notices dont l’une sur le pentecôtisme. Contexte :Comme son nom l’indique, ce mouvement religieux issu du protestantisme accorde une place centrale au récit de la Pentecôte, célébrée 50 jours après Pâques, comme l’irruption de l’Esprit Saint sur les Apôtres. Elle représente un second Baptême, le commencement d’une vie nouvelle, une conversion personnelle. Annoncée par le Christ, la venue de l’Esprit Saint témoigne de la puissance de Dieu, de son action qui peut se manifester par des miracles, des guérisons, des dons tel que celui du « parler en langues » (glossolalie). Dans la Trinité chrétienne, l’Esprit Saint est la seule des trois figures ne faisant pas l’objet de représentation anthropomorphique. Il est souvent symbolisé par une colombe ou des langues de feu se posant sur les Apôtres. Le rapport à la Bible, central, ne suppose pas le détour par l’exégèse. Le pasteur, homme marié, est une figure charismatique, celui qui peut convaincre par la parole, convertir par son prêche, guérir les cœurs et les âmes, par exorcisme s’il le faut. Si le pentecôtisme s’est d’abord répandu dans les milieux urbains et parmi les populations les plus pauvres et fragilisées, c’est en partie dû au fait qu’il sait valoriser la subjectivité de l’individu précarisé, souder par l’émotion une communauté de personnes par ailleurs démunies, frappées par l’exclusion sociale ou paupérisées par l’exode rural et menacées d’anomie sociale. L’individu en quête d’un statut et de reconnaissance trouve une voie de salut en devenant pasteur, un moyen de gagner sa vie grâce aux dons des fidèles, ou en affirmant par la conversion son appartenance à une communauté d’élus. Si la religion catholique demeure majoritaire au Brésil, elle n’est désormais plus hégémonique et les pentecôtistes constituent les principaux acteurs des processus de transformation religieuse en cours. Ainsi, un joueur de football brésilien, portant l’effigie de Jésus sur son maillot de football, signale qu’il est pentecôtiste. Né aux Etats-Unis au début du XXème siècle, comment le pentecôtisme s’est-il développé au Brésil ? Par trois vagues successives, la dernière correspondant à ce qu’on a appelé l’avènement du néopentecôtisme remettant en cause l’iconoclasme, développant le télévangélisme, la théologie de la prospérité ainsi qu’une vision manichéenne du monde dans lequel les autres sont diabolisés, en particulier les cultes afro-brésiliens. Ces caractéristiques communes ne doivent toutefois pas occulter la grande diversité et multiplicité des églises se réclamant du pentecôtisme, leur fragmentation, même si certaines ont acquis un poids incontestable par rapport aux autres, par leur dynamisme, en investissant au fur et à mesure dans les médias, la politique, l’économie, au point de représenter désormais une puissance nationale et transnationale. Le succès du pentecôtisme pèse dans le débat politique et les grands débats sociétaux. Mouvement conservateur, qui ne s’est pas dressé contre la dictature et le régime des militaires de 1964 à 1985, mais s’en est accommodé comme expression de la volonté de Dieu, mouvement hostile à la place traditionnellement accordée au corps et à la sensualité au Brésil, mouvement opposé à l’avortement, au mariage pour tous, à l’adoption pour tous, même s’il a pu prendre des positions sociétales parfois plus libérales dans sa concurrence avec l’Eglise catholique. Une partie des classes moyennes a adhéré au néopentecôtisme et, ulcérée par les réformes sociales du parti des Travailleurs (PT) de Lula (Bolsa Familia, démocratisation du transport aérien et des vols intérieurs, etc.), a voté en faveur du président Jair Bolsonaro. Pour mémoire, deux ans avant les élections présidentielles, ce dernier s’est fait baptiser dans les eaux du Jourdain, en 2016, son second baptême (« born again »), quittant le catholicisme pour devenir néo-pentecôtiste. De nombreux observateurs ont noté qu’il devait son élection en octobre 2018 aux fameux « 3 B », le « B » de bœufs pour les éleveurs de bovins, le « B » de Bible pour les évangélistes dont les néo-pentecôtistes constituent plus des deux tiers et le « B » de balles pour désigner les partisans du libre usage des armes à feu, aucun « B » n’étant exclusif de l’autre. Le président Bolsonaro, toujours soutenu par des pans entiers de la société, mais de plus en plus critiqué par une partie des classes moyennes ayant voté pour lui, fera-t-il l’objet d’une destitution ? Cette procédure, qu’elle aboutisse ou non, pourrait-elle avoir un impact sur l’essor du néo-pentecôtisme au Brésil ? À l’oreille :
ET : | |||
| #141 – La question kurde, avec Olivier Grojean | 11 Jan 2023 | 01:12:58 | |
En plateau
Olivier Grojean, maître de conférences en science politique à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne. Il est spécialiste de la question kurde, et en particulier du PKK. ContexteIl y a dix ans, le 9 janvier 2013, trois militantes kurdes étaient assassinées dans les locaux du Centre d’information du Kurdistan situé au 147 rue Lafayette dans le 10ème arrondissement de Paris. L’enquête qui avait plutôt mal démarré a finalement permis d’arrêter l’auteur présumé du triple assassinat et de souligner ses liens avec les services secrets turcs, sans toutefois pouvoir remonter jusqu’aux commanditaires de l’acte. Le meurtrier présumé, atteint d’une tumeur au cerveau, est décédé à la veille de l’ouverture du procès en assises. Il est donc mort présumé innocent. Pas de procès, des questions restées sans réponse, une enquête qui a progressé grâce aux révélations spectaculaires de la presse turque, un malaise persistant sur la nature des relations entre services turcs et français et une communauté kurde fragilisée, dont la sécurité pourrait être sacrifiée au nom d’intérêts supérieurs franco-turcs ou européo-turcs. Les familles des trois victimes n’ont jamais été reçues par les autorités françaises. Pourquoi ? Le 23 décembre dernier, un homme armé a tué trois personnalités kurdes, dans le même arrondissement de Paris, cette fois dans et à l’extérieur du centre culturel kurde, situé rue d’Enghien. Coïncidence ? Dix ans plus tard ? La colère est montée dans la communauté kurde de France et d’Europe, qui se sent menacée, en sécurité nulle part, de nouveau visée et frappée, et qui a du mal à croire au mobile strictement raciste de l’acte du tireur, sans lien avec leur origine kurde, leur engagement militant dans la communauté kurde ou leur statut de sympathisant de la cause kurde. Et en effet, la presse française ne manque pas d’articles ou de reportages qui, depuis 10 ans, soulignent les opérations d’espionnage de la diaspora kurde et de fichage des opposants à la Turquie en Europe, par les services turcs ou des structures en lien avec l’État turc, l’existence de réseaux implantés, ainsi que l’apparente facilité avec laquelle ils opèrent sur le territoire de pays membres de l’UE. Qui sont les Kurdes de France, d’où viennent-ils majoritairement ? Quelle est l’histoire de ce peuple sans État, vivant principalement en Turquie, en Irak, en Iran et en Syrie ? Quelles langues et dialectes parlent-ils ? Comment naît la conscience nationale kurde, dans quel contexte surgit le nationalisme kurde, quels sont les grandes dates, les moments phares et les symboles de cette volonté d’émancipation nationale ? Quelles sont les principales forces politiques kurdes qui structurent les Kurdes au Moyen-Orient et en Europe ? En quoi se distinguent-elles ? Quels projets de société revendiquent-elles ? Quelles sont leurs orientations politiques respectives ? Qu’est-ce que le PKK, le Parti des Travailleurs ? Pourquoi est-il classé comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’UE ? Et pourquoi a-t-il autant de sympathisants en Europe ? Quelles organisations structurent et organisent la diaspora kurde ? Docteur en sociologie politique de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (2008), maître de conférences en science politique à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne, Olivier Grojean est spécialiste des mobilisations et du transnational. En s’intéressant à la question kurde, il s’intéresse notamment à l’engagement en faveur de causes distantes, à la socialisation militante au sein des organisations radicales, à la dynamique des conflits violents et à l’usage de la violence contre autrui et contre soi. À l’oreille
| |||
| #32 – Félicien Kabuga, un procès attendu | 23 May 2020 | ||
En plateau :
Marcel Kabanda et Jean-François Dupaquier, qui contribuèrent à l’ouvrage collectif, Rwanda, les médias du génocide, publié sous la direction de Jean-Pierre Chrétien chez Karthala en 1995, furent tous les deux sollicités par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), afin de rendre une expertise sur le rôle des médias dans le génocide (1990 – 1996). Contexte :Le 16 mai dernier, l’homme d’affaires Félicien Kabuga, aujourd’hui âgé de 84 ans, était arrêté en région parisienne. Recherché depuis plus de 25 ans par la justice internationale, visé par un mandat d’arrêt du TPIR émis en 1997 et celui du Mécanisme pour les tribunaux pénaux international (MPTP), la structure chargée d’achever notamment les travaux du TPIR, il pourrait être extradé aux Pays-Bas pour être jugé à La Haye. Il importe tout d’abord de respecter la présomption d’innocence à laquelle tout individu mis en cause a droit dans l’attente de son procès. Désormais arrêté, Félicien Kabuga est présumé innocent tant que la justice internationale ne l’aura pas jugé. D’où l’importance que se tienne son procès et celle du jugement qui sera rendu. Que sait-on de lui ? Où était-il au Rwanda durant le génocide et qu’y faisait-il ? L’homme présidait la Radio-Télévision libre des mille collines. Cette radio, qui a émis de juillet 1993 à juillet 1994, diffusait des appels aux meurtres de Tutsi, et était couramment appelée « Radio Machette ». Selon l’acte d’accusation du TPIR, il jouait également un rôle de premier plan dans le Fonds de défense nationale (FDN), ou fonds de défense civil, qui collectait des fonds destinés à financer la logistique et les armes des miliciens Hutu Interahamwe. Les milices Interahamwe, créées en 1992 par le parti du président Habyarimana, jouèrent un rôle de premier plan dans l’exécution du génocide dans les différentes régions du Rwanda. Félicien Kabuga est également accusé d’avoir utilisé sa société d’import-export pour faire entrer, depuis le Kenya au Rwanda, 581 tonnes de machettes durant l’année 1993. Il appartenait par ailleurs au cercle rapproché du président Juvénal Habyarimana. Quel bilan tirer de l’action du TPIR ? Combien de personnes purent-elles être jugées, combien furent acquittées ? Après une installation difficile, il convient toutefois de souligner que le TPIR fut le premier tribunal international à rendre des jugements contre des personnes présumées responsables de génocide sur le fondement des conventions de 1948 et 1949. Il est également le premier tribunal international à définir le viol en droit pénal international et le reconnaître comme un moyen de perpétrer le génocide. Enfin, il rendit une décision historique dans « l’affaire des médias », en étant la première juridiction internationale à déclarer coupables ceux des journalistes et membres des médias comparaissant devant le TPIR, d’avoir diffusé des programmes destinés à inciter le public à commettre des actes de génocide. Le 22 mai 2020, on apprenait que l’ancien ministre de la défense, Augustin Bizimana, autre fugitif recherché par la justice pénale internationale, était décédé en 2000 à Pointe-Noire au Congo, sans avoir été jugé. Loin d’être un simple fait divers ou de relever de l’acharnement judiciaire face à un homme aujourd’hui âgé et malade, l’arrestation de Félicien Kabuga autorise désormais la tenue de son procès dont l’enjeu est considérable. Il s’agit ni plus ni moins d’établir la vérité s’agissant de ses responsabilités et implications dans le génocide des Tutsi, un besoin vital pour les victimes et pour nous tous. Car, comme le rappelle l’ethnologue malien, Amadou Hampâté Bâ : « Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». À l’oreille :
| |||
| #31 – Le Brésil, son président et le Covid-19 | 16 May 2020 | ||
En plateau :
Hervé Théry, ancien directeur du département de géographie de l’École normale supérieure (ENS – Ulm), directeur de recherche émérite au Centre de recherche et de documentation des Amériques (CREDA), un laboratoire de recherche associant le CNRS et l’Université Sorbonne nouvelle-Paris 3. Professeur à l’Universitade de Sao Paulo et co-directeur de la revue « Confins ». Contexte :En octobre 2018, les Brésiliens ont élu à la présidence, Jair Bolsonaro, le chef du Rassemblement national. Il a pris ses fonctions en janvier 2019. La pandémie liée au Covid-19 sévissant actuellement au Brésil, comme ailleurs en Amérique latine, et dans le monde, représente le premier défi majeur auquel le nouveau président de la République est confronté. Comment celui qui a fait campagne en disant qu’il voulait incarner un pouvoir fort et efficace, représentant le peuple contre les élites, gère-t-il la première grave crise de son mandat ? Plutôt mal, observe Hervé Théry. À l’instar des chefs d’État de Biélorussie, du Tukménistan et du Nicaragua, il a choisi la politique de l’autruche. Dénier la crise sanitaire ou minimiser sa gravité. Coronasceptique, il a d’abord dit que c’était une petite grippe, qui ne lui faisait pas peur. Les gouverneurs des 27 États, mesurant davantage la gravité de la situation, ont néanmoins décrété le confinement de la population ainsi que la fermeture des commerces. Les conditions du confinement varient toutefois d’un État à l’autre. Sa mise en œuvre peut poser de vraies difficultés quand beaucoup de gens vivant dans la pauvreté sont obligés de sortir chaque jour pour gagner leur pain quotidien. L’arrêt de la circulation en ville et sur les principaux axes routiers est par exemple une catastrophe pour ceux qui profitaient des feux rouges pour vendre toutes sortes de choses aux automobilistes à l’arrêt. Les partisans du Président, de leur côté, manifestent contre le confinement, dans la capitale comme dans les autres États du Brésil, ne voulant pas sacrifier l’économie à la protection de la santé publique. Ils soutiennent leur Président, s’en prennent aux médias, aux « communistes » dans une ambiance de guerre froide, expriment leur rejet des institutions qu’ils accusent d’empêcher leur président de gouverner et de vouloir profiter de l’épidémie pour le destituer. Certains ont même demandé à l’armée de rétablir l’ordre public ! C’est une minorité certes, mais elle est bruyante, très présente sur les réseaux sociaux, et regroupe les mêmes personnes qui manifestaient en faveur de la destitution de la présidente Dilma Rousseff, ayant succédé au président Lula. Quel est l’état du système de santé brésilien, alors que le président Bolsonaro vient de se séparer de son deuxième ministre de la santé depuis la crise du Covid-19 ? Il faut distinguer le secteur public, universel, et le secteur privé, disposant à lui seul de la moitié des respirateurs et des lits en soins intensifs. A la faveur de cette crise, un débat se met en place afin de voir comment le secteur public pourrait bénéficier (voire réquisitionner) des moyens du secteur privé. Car la pandémie ici comme ailleurs accentuera certainement les inégalités entre les riches et les pauvres davantage touchés et précarisés, motif récurant du mécontentement social. Une prise de conscience de la nécessité d’investir davantage dans le système public de santé voit le jour au Brésil comme dans d’autres pays d’Amérique latine. Si Alejandro Gaviria, ancien ministre colombien de la santé et de la protection sociale de 2012 à 2018, pointant la diversité des capacités et compétences des systèmes de santé en Amérique latine, déclarait que « sur le même continent, on trouvait l’Europe et l’Afrique », il convient néanmoins de rappeler que l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), fondée en 1902, est la première organisation internationale en matière de santé et, toujours active aujourd’hui, elle s’efforce de renforcer la coopération des différents gouvernements entre eux. Hervé Théry préfère dire qu’au Brésil, en matière de santé comme dans d’autres domaines, on trouve à la fois la Suisse, le Pakistan et le Far West. Ailleurs, ce sont les « 3 B » qui ont fait l’élection de Bolsonaro à la présidence de la République. De quoi s’agit-il ? B comme bœuf. B comme Bible. B comme balles. Les éleveurs de bœufs dans les régions du front pionnier, les adeptes des cultes néo-pentecôtistes (ou évangéliques) et les partisans d’un libre usage des armes à feu, ont massivement voté pour Bolsonaro. S’agissant du premier « B », on notera que les éleveurs de troupeaux de bovins, se considérant comme des pionniers, présentent certaines ressemblances avec ceux du Far West américain de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème. S’agissant du second « B », l’émergence et le développement des cultes néo-protestants, résulte historiquement de la condamnation de la théologie de la libération par le pape polonais Jean-Paul II, très marqué par son expérience à l’Est, anticommuniste et conservateur. Depuis son arrivée au pouvoir, le président a méthodiquement démonté le système de protection de l’environnement que le Brésil avait mis en place progressivement à partir de 1975 et notamment depuis la conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement, plus connue sous le nom de sommet de Rio, qui s’est tenue à Rio de Janeiro, au Brésil, du 5 au 30 juin 1992. On peut dire que la politique environnementale de Bolsonaro est une politique contraire à la protection de l’environnement : la courbe du défrichement et déboisement est repartie à la hausse et les incendies de juillet 2019 sont dans toutes les mémoires. Si le ministère de l’environnement n’a pas été supprimé, le président a placé à sa tête un individu qui, lorsqu’il avait été secrétaire d’État à l’environnement dans l’État de Sao Paulo, fut condamné pour crime écologique. Nul ne peut prédire comment la situation évoluera. Les prochaines échéances électorales sont les élections municipales, mais, au Brésil, il n’est pas besoin d’élection pour destituer un président et Jair Bolsonaro continue de bénéficier du soutien de larges secteurs de la société. En tout état de cause, comme le souligne Hervé Théry, le Brésil est un pays émergé, et non plus émergeant, avec de très nombreux atouts : vastes ressources agricoles et minières, fort potentiel hydro-électrique, énergie éolienne, solaire, biomasse, indépendance énergétique, population stabilisée et jeune, excellentes universités, etc. À l’oreille :
| |||
| #30 – StopCovid : l’avènement d’une surveillance numérique de masse ? | 08 May 2020 | ||
En plateau :
Dans le but de ralentir la progression de l’épidémie de Covid-19, gérer le déconfinement progressif et éviter un éventuel re-confinement, la France réfléchit à la mise en place d’un système de traçage des contacts des malades, à l’aide d’une application mobile de « suivi de contacts » (« contacts tracing »). StopCovid, c’est son nom, serait respectueux de la vie privée des citoyens, sans autre finalité que celle de protéger notre santé. Des voix s’élèvent néanmoins contre ce projet, notamment parmi les défenseurs des libertés publiques. Certains craignent ou dénoncent la mise en place d’une stratégie de surveillance généralisée des citoyens. Qu’en est-il ? Écrivain et aventurier, Patrice Franceschi mène la vie qu’il a choisi de mener. C’est d’ailleurs le titre d’un de ses livres, La vie que j’ai voulue (Seuil, 2015). Il a conduit de nombreuses expéditions à caractère ethnologique sur 5 continents, mené plusieurs missions humanitaires dans les pays en guerre (Bosnie-Herzégovine, Kurdistan, Somalie). Il prend des risques. Défenseur de la cause des Kurdes, il a écrit Mourir pour Kobané, mais il aurait pu trouver la mort en Afghanistan lorsqu’il combattait aux côtés du commandant Mohamed Amin Wardak, contre l’invasion de l’armée soviétique. Ou disparaître en mer, après avoir franchi la ligne de l’Équateur en capitaine du trois mâts La Boudeuse, lors de l’une de ses expéditions aux allures de voyage des grands explorateurs d’antan. En écrivant Bonjour Monsieur Orwell, il lance un cri d’alarme et s’insurge contre le projet StopCovid qui joue sur l’érosion de notre volonté collective de vivre librement et s’appuie sur les possibilités infinies fournies par les nouvelles technologies. Si le projet voyait le jour, après un vote favorable du Parlement, on basculerait dans une nouvelle ère, celle de la surveillance généralisée mise en place pour notre plus grand bien, pour notre santé, pour la sécurité de tous. Au menu :Si, quand l’intérêt général est en cause, on peut accepter pour une durée limitée une restriction à sa liberté, dans le cas du confinement par exemple, doit-on accepter pour autant, lors du déconfinement, le contrôle intrusif de notre vie privée et de notre intimité, la collecte de données personnelles relatives à notre santé ? Dans un pays comme la Suède, la lutte contre la pandémie ne s’accompagne pas de telles restrictions de la liberté individuelle et des libertés collectives. Quel est le juste équilibre entre liberté et sécurité dans une démocratie ? Pourquoi StopCovid menace-t-il cet équilibre ? Et pourquoi de ce fait met-il en péril la démocratie ? Dans l’histoire, comme dans la vie, il y a des moments où l’on doit faire des choix. « Quand les circonstances et la nécessité l’exigent, nous devons entrer dans la mêlée et préférer la mort à la servitude », écrivait Cicéron dans le Traité des devoirs. Durant la Seconde guerre mondiale, les Résistants ont choisi la liberté ou la mort, refusant la sécurité que l’occupant nazi offrait aux collaborateurs. Sommes-nous encore capables aujourd’hui de nous battre pour la liberté, inaliénable en principe, dans un monde aseptisé où des décennies relatives de paix et de sécurité nous ont éloignés du sens du tragique, où la mort est devenue un tabou, le risque est prohibé et le sens des mots s’est perdu puisqu’on croit possible « la guerre zéro mort », qu’on finit par perdre d’ailleurs ? Sans oublier qu’on qualifie désormais de « guerre » une lutte contre une épidémie. Or, le fait que l’humanité soit confrontée à une épidémie n’a rien d’inédit. Sans remonter jusqu’à la peste noire du Moyen Age, la grippe espagnole en 1918-1919, la grippe asiatique en 1957-1958 et la grippe de Hong-Kong en 1968-1969 sont les trois grandes pandémies du XXème siècle. Quant à la guerre, elle fauche d’abord la jeunesse mobilisée au front… Les activités de recherche et d’enseignement de Célia Zolynski portent sur le droit du numérique, le droit de la propriété intellectuelle, le droit du marché et les libertés fondamentales. Elle est l’auteur de différentes publications dans ces domaines, notamment sur les liens qu’entretiennent le droit interne et le droit de l’Union européenne. Elle anime plusieurs groupes de travail interdisciplinaires et projets de recherches collectives sur la protection et la valorisation des données et la régulation des systèmes algorithmiques. Rapporteur dans l’avis de la CNCDH sur le suivi numérique des personnes, en date du 28 avril 2020, elle appelle tout d’abord notre attention sur le fait que n’ayant pas fait l’objet d’une saisine par les pouvoirs publics, la CNCDH s’est auto-saisie. Pour mémoire, fondée en 1947 sous l’impulsion de René Cassin, la CNCDH est l’institution nationale de promotion et de protection des droits de l’homme française. Indépendante, elle est accréditée de statut A par les Nations unies et sa principale mission est de conseiller les pouvoirs publics en matière de droits de l’homme. Elle précise que l’avis de la CNCDH fait suite à la Délibération n° 2020-046 du 24 avril 2020 portant avis sur un projet d’application mobile dénommée « StopCovid » de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Cette dernière avait été saisie par le Secrétaire d’État au numérique. Présidée par Marie-Laure Denis, la CNIL souligne dans la délibération précitée que le fait de collecter les listes des personnes que les individus ont fréquentées porte une forte atteinte au principe de la protection de la vie privée des personnes, garantie par la Constitution et d’autres textes de droit. La violation d’un principe constitutionnel ne peut se justifier que par la nécessité de répondre à un autre principe constitutionnel, la protection de la santé, inscrit dans le Préambule de la Constitution de 1946. D’autre part, le recours à des formes inédites de traitement des données peut en outre créer dans la population un phénomène d’accoutumance, propre à dégrader le niveau de protection de la vie privée. Enfin, la CNIL souligne que la conformité aux règles de protection des données à caractère personnel (dispositions du RGPD et de la loi « Informatique & Libertés ») est de nature à favoriser la confiance des utilisateurs de l’application. S’agissant de l’avis rendu par la CNCDH, Célia Zolynski indique qu’il pointe plusieurs risques d’atteinte disproportionnée aux droits et libertés pour une efficacité incertaine de l’application StopCovid. En effet, la seule conformité au RGPD (Règlement général de protection des données) n’équivaut pas à un respect des droits et libertés fondamentaux. Des atteintes notamment transversales peuvent être portées à la protection de la vie privée ainsi qu’aux libertés collectives et être source de discriminations, voire menacer la cohésion sociale. Le consentement libre et éclairé des citoyens sur lequel le fonctionnement de StopCovid reposerait, présente des conditions difficiles à réaliser. Il s’agit de collecter des données personnelles relatives à la santé. Des pressions familiales, professionnelles, sociales peuvent s’exercer sur l’individu afin qu’il se comporte en « citoyen responsable », altérant ainsi sa liberté de choix. Quant à l’efficacité de StopCovid par rapport à l’objectif recherché, à savoir la protection de la santé publique, elle est à ce jour incertaine, en raison notamment des limites de la technologie Bluetooth et de la fracture numérique, alors que les dangers et effets néfastes ne sauraient nous échapper ni les enjeux sociaux et sociétaux. Le recours aux nouvelles technologies et à l’intelligence artificielle ne peut remplacer l’investissement dans une politique de santé ambitieuse et inclusive. En outre, l’indétermination de la durée d’application d’une mesure de suivi présentée comme exceptionnelle fait problème. Elle pose la question de l’effet cliquet. Aujourd’hui utilisée pour lutter contre la propagation du Covid-19, demain la même technologie peut être utilisée à d’autres fins. Enfin se pose la question de savoir si les conditions d’un vrai débat parlementaire pourront être réunies. Patrice Franceschi souligne que lorsqu’il s’agit de restriction des libertés et de contrôle, il serait illusoire de penser qu’un retour en arrière soit possible. Nous passons d’un état d’urgence à l’autre, sans en sortir. Il ne croit pas à l’effectivité de gardes fous évoqués pour rassurer l’opinion tels que des données anonymisées, agrégées (comme si elles ne pouvaient pas être croisées), consentement éclairé, etc. Si le projet StopCovid est adopté par les parlementaires, nous entrons dans un engrenage irréversible, dans l’ère de la société de surveillance généralisée. Redoutable mise en danger du modèle de société démocratique, qui, contrairement aux régimes autoritaires, repose sur la liberté, la confiance et la responsabilité de citoyens non infantilisés. La question qui se pose désormais est celle de savoir si nous sommes encore capables de penser et d’agir par nous-mêmes ou si nous acceptons d’être réduits à l’état passif de consommateurs. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour rester libres ? En d’autres termes, entre le Loup et le Chien dans la célèbre Fable de Jean de la Fontaine (I, 5), qui choisissons-nous ? À l’oreille :
| |||
| #29 – Rwanda, entre commémoration et quête de vérité | 28 Apr 2020 | ||
En plateau :
Il y a 26 ans, le 7 avril 1994, débutait le génocide des Tutsi au Rwanda. Durant trois mois, durant cent jours, entre 800 000 à 1 million de Tutsi furent exterminés, la plupart d’entre eux durant le seul mois d’avril. Les autres, ceux qui avaient pu s’enfuir de leurs maisons, des églises ou autres lieux publics dans lesquels ils s’étaient, dans un premier temps, réfugiés, furent pourchassés, traqués jusque dans les marais, les forêts ou les caves dans lesquels ils se cachaient pour échapper à leurs tueurs. Des listes établies comportaient les noms des personnalités et opposants, tutsi ou hutu, à éliminer en premier, car considérés comme des obstacles à la mise en œuvre du génocide. Ces événements se déroulèrent dans un pays d’où n’étaient absents ni les ambassades étrangères ni les forces de l’ONU, qui choisirent de se retirer plutôt que de tenter d’empêcher le pire. Les alertes en amont ne manquèrent pourtant pas et remontèrent jusque dans les principales capitales, à Paris et ailleurs. D’où sans doute la nécessité de penser d’abord l’abandon, diffèrent de l’ignorance et de l’indifférence. Pour la communauté internationale, qui sort de la Guerre froide, c’est un cuisant échec. La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948) n’a pu empêcher la commission du crime de droit international pourtant interdit. Que ce génocide soit qualifié d’agricole, de proximité ou de voisinage, ne change pas la donne. On avait dit : « Plus jamais ça ! », mais , de nouveau, une partie de l’humanité s’octroyait le droit d’en exterminer une autre. Pour le continent africain, qui s’ouvre alors au multipartisme et qui voit Nelson Mendela, Prix Nobel de la paix en 1993, devenir le premier président noir d’Afrique du Sud, le 27 avril 1994, c’est une blessure dont on n’a pas encore fini de mesurer l’ampleur. Notons toutefois que le TPIR (1995-2015) fut le premier tribunal international à rendre des jugements contre des personnes présumées responsables de génocide, sur le fondement des conventions de 1948 et 1949. Il est également le premier tribunal international à définir le viol en droit pénal international et le reconnaître comme un moyen de perpétrer le génocide. Il rendit également une décision historique dans « l’affaire des médias », en étant la première juridiction internationale à déclarer coupables les membres des médias ayant diffusé des programmes destinés à inciter le public à commettre des actes de génocide. Marcel Kabanda souligne que les circonstances exceptionnelles et le confinement marquèrent cette année l’ensemble des commémorations d’avril, mois des génocides. Le 7 avril, date de commémoration du génocide des Tutsi ; le 21 avril, la Journée du souvenir de la Shoah, la destruction des juifs d’Europe par les nazis ; le 24 avril, date de la commémoration du génocide des Arméniens dans l’Empire ottoman. Pas de rassemblement. Pas de possibilité de se recueillir ensemble. Pas de manifestation publique. Pour autant, les gens se sont souvenus ensemble, en ayant notamment recours aux médias, aux réseaux sociaux, grâce auxquels ils ont pu réaffirmer les liens de fraternité et de solidarité les unissant. Beata Umubyeyi Mairesse dit l’effet de sidération produit dans un premier temps par la prise de conscience que, cette année, il n’y aura pas de possibilité de se réunir, de se souvenir ensemble, de se soutenir les uns les autres. Et puis, chacun comprit que cela n’empêchera pas le recueillement. Plus intime. Dans le repli de sa conscience, s’efforcer de penser aux victimes non pas comme un tout, mais à chacune d’entre elles en tant que personne. De fait, il y a dans tout recueillement cette part intime et cette part collective qui coexistent. On ne se souvient pas qu’une fois par an, on survit, on vit, chaque jour, avec et malgré le souvenir. S’agissant du contexte historique, Marcel Kabanda rappelle que le génocide a débuté au lendemain de l’attentat du 6 avril 1994 à Kigali qui tue dans la soirée le président rwandais Juvénal Habyarimani ainsi que son homologue burundais, Cyprien Ntaryamira. Celui dont l’avion est abattu par un tir de missile appartient au noyau dur de l’État rwandais refusant de réintégrer les réfugiés Tutsi, bloqués aux frontières du pays, et d’appliquer tous les termes des accords d’Arusha, conclus pour mettre fin à la guerre de 1990-1993. Le génocide s’achève le 17 juillet 1994, après l’entrée dans la capitale des troupes du Front patriotique rwandais (FPR) et la constitution d’un gouvernement issu des accords d’Arusha et dominé par le FPR. Un génocide ne survient pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein où personne n’aurait vu passer un seul nuage. Hutu et Tutsi partageant la même langue, le kinyarwanda, la même religion, la même culture, il faut chercher l’origine d’une fracture entre les uns et les autres, dans la construction d’une idéologie opposant de supposés vrais Africains à de supposés faux Africains, par une anthropologie africaniste de la fin du 19ème siècle en Europe, et dans la logique de la politique coloniale en Afrique. L’élaboration d’un schéma racialisant les trois principaux groupes sociaux du pays (Hutu, Tutsi, Twa), durant deux siècles, et bien en amont de la crise des années 1990, n’est pas sans incidence sur la possibilité de transformer l’histoire d’une haine programmée en projet génocidaire. À cela s’ajoutera le soutien de l’État rwandais, de 1990 à 1994, aux réseaux des médias extrémistes (dont la tristement célèbre Radio-Télévision libre des mille collines) faisant l’apologie de la haine et de l’intégrisme ethnique, dénonçant les Tutsi comme un péril et les qualifiant de « cancrelats », de « serpents », de « vermines », dans un processus de déshumanisation. Jouent un rôle moteur dans l’exécution du génocide sur le territoire rwandais, non pas tant les Forces armées rwandaises (FAR) que les milices Interahamwe créées en 1992 par le parti du président Habyarimana. Elles se déploient dans chaque région pour encadrer la population civile, contrainte d’aller « travailler », c’est-à-dire de tuer ses voisins, à l’aide des machettes, des houes et des gourdins cloutés, les « outils de travail » ayant pu faire auparavant l’objet d’acheminement, si besoin, et de distributions locales. Beata Umubyeyi Mairesse se souvient de cette période qui suivit la conclusion des accords d’Arusha et l’instauration du multipartisme. Malgré la peur, il y avait aussi l’espoir, en particulier dans la région de Butare, qui semblait résister à la fanatisation des esprits contre les Tutsi. La crainte que se reproduisent les massacres de 1959 et du début des années 1960, étaient tempérées par la perspective d’un retour à la paix, avec un accord politique pouvant mettre fin à la guerre et à l’insécurité. Dans Ejo, son premier recueil de nouvelles, elle raconte l’avant et l’après. Avant et après le génocide, à travers des voix de femmes. En écrivant des nouvelles, des poèmes, un roman, elle a choisi de ne pas témoigner, du moins directement, sur elle et son histoire personnelle. Mais, de réunir par le biais de la fiction romanesque, ceux qui ont besoin d’être dérangés, qui bien souvent ne veulent ni voir ni entendre, et ceux qui ont besoin de réconfort, car dans la littérature, les vivants, les survivants et les morts peuvent se côtoyer, mais les discours de haine et la déshumanisation de l’autre sont hors-champ. L’enjeu est de faire toute la lumière sur la politique française au Rwanda durant cette période. De quelle nature fut le soutien de la France à l’armée rwandaise et à ses forces de sécurité ? La France est-elle impliquée directement ou indirectement dans le génocide des Tutsi ? Le rapport de la commission, prévu pour avril 2021, est très attendu. Dans un souci de vérité que tout État démocratique doit à ses citoyens. À l’oreille :
| |||
| #28 – Istanbul à jamais | 24 Apr 2020 | 01:05:17 | |
En plateau :
Auteur de films, de documentaires et de fictions courtes, Samuel Aubin est formateur à l’écriture et à la réalisation de films documentaires. Il anime à ce titre des ateliers au Kazakhstan, au Kirghizstan, en Ukraine, en Arménie et en Turquie. Mais il est aussi romancier. Après un premier roman publié en 2017, Le Pommier rouge d’Alma-Ata (éditions Turquoises), il publie aujourd’hui Istanbul à jamais (éditions Actes Sud), un roman qu’il a écrit à son retour en France, après un séjour de quatre ans, de 2013 à 2017, à Istanbul. Christophe Postic est co-directeur artistique des États Généraux du film documentaire de Lussas, en Ardèche. Une manifestation non compétitive, proposant chaque année une semaine de projections, de rencontres et de réflexions autour des enjeux qui traversent le cinéma documentaire. Il a animé plusieurs ateliers d’écriture documentaire, notamment en Asie centrale, avec Simon Aubin, dont il a lu par ailleurs le roman et avec qui il a eu l’occasion d’arpenter la ville d’Istanbul. Contexte :L’engagement et l’implication de Samuel Aubin et de Christophe Postic en faveur du film documentaire indépendant, sont à souligner. N’en déplaise à ceux qui n’y voient qu’une forme de don-quichottisme. Car, l’enjeu, de taille, est bien réel. En promouvant l’indépendance et la qualité, ils contribuent à faire voir le monde dans sa diversité et complexité, loin de toute uniformisation ou homogénéisation du regard dans une société globalisée et mondialisée. Mais comment se construit le regard sur une ville comme Istanbul ? Difficile dans un premier temps de s’abstraire de celui d’Ara Güler (1928-2018), qui forgea notre représentation de la cité trois fois capitale d’empire. Le célèbre photographe d’Istanbul nous a légué quelques-uns des plus beaux clichés de la ville à l’atmosphère empreinte d’une certaine mélancolie, appelée hüzün en turc, expression d’un certain esprit de la ville. Puis vint la tentative de coup d’État de juillet 2016, la répression tous azimuts qui s’ensuivit, alors que le putsch manqué fut, pour la première fois dans l’histoire du pays, unanimement condamnée. Puis vinrent les attentats, ceux de Daech, ceux des Faucons de la liberté du Kurdistan, la guerre dans le Sud-Est anatolien, la pétition signée par 1200 universitaires demandant l’arrêt des combats au Kurdistan, l’arrestation de tous les opposants, réels ou présumés, celle des journalistes, des intellectuels, des universitaires, les purges dans l’armée et les ministères, la réduction au silence par l’introduction insidieuse de la dose d’arbitraire suffisante pour faire perdre aux citoyens confiance en la protection de la loi. Istanbul à jamais sauve de l’oubli cette période pleine d’exaltation, d’aspirations démocratiques et de terreur. Elle nous est présentée à travers le regard d’un Français, Simon, dédié au film documentaire indépendant, conseillant ses étudiants dans l’élaboration de leurs projets respectifs témoignant chacun dans leur spécificité, tantôt d’un esprit contestataire bien vivace, tantôt des résonances intimes ou des séismes que les débats lancés sur la place publique provoquent sur les individus. « Travailler le sensible plutôt que l’argumentaire ». Écrire le réel avec le sentiment. Le détour nécessaire pour toucher le cœur et les esprits, accéder à l’universel, lequel s’appauvrirait sans la contribution de ces auteurs de films documentaires venus de divers horizons. Spectateur engagé à Istanbul, la ville de tous les espoirs et de tous les combats, où tout peut néanmoins basculer à chaque seconde, Simon aimerait faire un film sur Anouche, une Arménienne de France, venue en Turquie faire une thèse d’histoire de l’art sur Mimar Sinan (1489-1588), l’architecte des mosquées d’Istanbul, et sur son mari, Ferhat, un Kurde de Turquie ayant fondé un journal en ligne au moment des manifestations de Gezi, au printemps 2013. Ferhat est proche du Parti démocratique des peuples (HDP) du leader Salahattin Demirtaş, lequel fera entrer sa formation politique au Parlement, en rassemblant démocrates turcs et kurdes dans un mouvement pacifique, et fut emprisonné en novembre 2016, après la levée de son immunité parlementaire. Le soir de la tentative du coup d’État, Anouche disparaît. Simon et Ferhat partent à sa recherche dans la ville. Elle est aussi introuvable que son amie Zeynep, issue d’une famille musulmane, pieuse et conservatrice, votant pour le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir. Ni l’une ni l’autre ne sont putschistes. Sont-elles encore en vie ? Et que pourraient bien faire ensemble ces deux femmes confrontées depuis quelque temps à la question de savoir si la sœur ainée de la grand-mère de l’une est l’arrière-grand-mère de l’autre ? Simon ne fera pas son film sur Anouche et Ferhat. Il rentrera en France, laissant à Istanbul une part incandescente de lui-même. Samuel Aubin signe un roman puissant sur l’Istanbul de ces années-là, dont on ne sort pas indemne. À l’oreille :
| |||
| #27 – Rencontre avec Farouk Mardam-Bey | 18 Apr 2020 | ||
En plateau :
Historien et bibliothécaire de formation, Farouk Mardam-Bey a dirigé de 1989 à 1995 la prestigieuse bibliothèque de l’Institut du monde arabe (IMA). Il dirige actuellement la collection « Sindbad » aux éditions Actes Sud. C’est un formidable passeur de culture et de littérature qui nous invite à voyager dans le monde de la création littéraire au Moyen Orient. Contexte :Comme le remarquaient récemment, l’écrivain égyptien Alaa El Aswany ainsi que le romancier marocain Yassin Adnan, lors de leur passage à Cause commune dans Le monde en questions, il faut lire les écrivains de langue arabe pour comprendre de l’intérieur le monde dont ils parlent et qu’ils évoquent dans leurs récits, afin d’éviter de plaquer sur un réel lointain des grilles de lecture inappropriées et de se défaire « du choc des images » renvoyées par l’actualité. Ainsi, la littérature n’est pas un détour, mais une immersion. En 1988, l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz obtint le prix Nobel de littérature, ce qui contribua à renforcer la présence du monde arabe sur la scène culturelle et mondiale, même si en France, l’auteur n’était pas inconnu du public car partiellement traduit. Prix littéraires récompensent désormais le roman arabe dont le plus prestigieux est le Prix international de la fiction arabe (International Price for Arabic fiction, IPAF), le « Booker arabe » créé en 2007 à Abu Dhabi. Des salons du livre rythment aussi la vie littéraire dans le monde arabe. Mohammed Abdelnabi reçut en 2019 le prix de la littérature arabe, seul Prix français dans ce domaine, créé en 2013 par l’IMA et la Fondation Jean-Luc Lagardère, pour son roman La chambre de l’araignée. Né en 1977, Mohammed Abdelnabi est des représentants de la jeune génération d’écrivains égyptiens. Son roman s’inspire d’un fait divers, l’arrestation en mai 2001 de 52 homosexuels dans un bar flottant sur le Nil, le Queen Boat. Ala Hlehel, né en 1974 en Galilée est un écrivain et journaliste palestinien. Un Palestinien de l’intérieur, citoyen d’Israël, et dont certains écrits sont traduits en hébreu. Il dirige la revue littéraire en ligne Qadita.net dont il est le fondateur. Bon vent, Bonaparte, est un roman historique, doublé d’une interprétation romanesque du siège de Saint-Jean d’Acre par Bonaparte en 1799. La ville forteresse protégée par ses remparts, ne tombera pas aux mains de ce dernier, trahi d’ailleurs par l’un de ses compagnons, mais elle est dirigée par un tyran sanguinaire d’origine bosniaque, au service de l’Empire ottoman. Les deux hommes rêvent de leur bien-aimée durant le siège. Mais la force du roman, d’une grande actualité à plus d’un titre, est de placer en son centre la population de la ville aux prises avec les événements de l’histoire. Un conquérant français veut abattre le gouverneur étranger de la ville, lequel reçoit le soutien de la flotte britannique. La population, victime de leurs exactions, est la grande perdante quel que soit le vainqueur, d’autant plus que bientôt la peste sévira. Mamdouh Azzam est quant à lui né en 1950 en Syrie, dans la province de Suwayda. Ses romans et nouvelles, qui ont tous pour cadre la région druze du pays dont il est originaire et où il vit toujours, ont marqué la littérature syrienne. L’échelle de la mort est un roman court extrêmement dense et puissant, bouleversant dans sa narration tout en retenue, sans pathos. Il raconte l’effroyable mise à mort d’une jeune femme abandonnée par son mari âgé, parti pour le Venezuela, et condamnée, dans son village natal et par sa famille, à une mort lente pour avoir aimé un jeune instituteur avec lequel elle a tenté de s’enfuir. Les crimes d’honneur, tels qu’ils continuent à se pratiquer, dans l’indifférence et sans impunité. Mustafa Taj Aldeen Almosa, né en 1981, dans la province d’Idlib en Syrie, est un auteur plus jeune que Mamdouh Azzam, mais ses recueils de nouvelles et pièces de théâtre lui ont valu de nombreux prix littéraires en Syrie et dans le monde arabe. Contraint de s’expatrier pour échapper à la répression, il réside actuellement à Istanbul, en Turquie. La peur au milieu d’un vaste champ est une anthologie de nouvelles, tirée de six recueils publiés entre 2012 et 2019, témoignant de sa vision pénétrante de la réalité syrienne, hantée par la violence et la mort. Les personnages de ses nouvelles sont des Syriens ordinaires, confrontés chaque jour à la tragédie. Dans ce réel absurde et scandaleux auquel on pourrait s’accoutumer par impuissance ou fatalisme, Mustafa Almosa fait surgir le surnaturel pour sauver le rêve et l’espoir, pour conserver la force du questionnement. Pourquoi c’est ainsi et pas autrement ? De quel droit ? À l’oreille :
| |||
| #24 – Le Hirak en Algérie | 19 Mar 2020 | ||
En plateau :
Ancien haut fonctionnaire algérien, ancien Président de la Banque publique d’Algérie, Omar Benderra est économiste de formation. Il fut en charge, de 1989 à 1991, de la renégociation de la dette nationale. Exilé en France depuis 1992, il exerce actuellement les fonctions de consultant économique et financier. Contexte :Avec François Gèze, Rafik Lebdjaoui et Salima Mellah, il a dirigé la publication d’un ouvrage collectif intitulé Hirak en Algérie, L’invention d’un soulèvement, aux éditions La fabrique. Qu’est que le Hirak ? Il y a maintenant treize mois, le 22 février 2019, débutait en Algérie un soulèvement populaire prenant la forme de manifestations et de marches se déroulant, à l’échelle nationale, chaque vendredi. Déclenchées par l’annonce, le 11 février, de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, malgré son état physique et mental fortement dégradé, elles ne s’arrêtèrent pas pour autant, lorsque le général Gaïd Salah devint l’homme fort du pays, après la démission du Président Bouteflika, ni après le décès du premier le 23 décembre 2019. La foule demandait et demande en effet le départ de tous les généraux, soit la fin de l’État militaire et policier et l’instauration d’un Etat civil, avec des institutions démocratiques jouant pleinement leur rôle dans le respect de la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Que s’est-il passé entre 1962, date de l’indépendance, et 2019, pour que resurgisse dans le pays la revendication d’« indépendance » (« istiqlal »), idée phare qui avait structuré la lutte contre le colonialisme, et qui traduit aujourd’hui le désir du peuple algérien de retrouver sa dignité, sa fierté, sa liberté et sa souveraineté ? Comment les Algériens se sont réapproprié leur histoire afin de redevenir maîtres de leur destin, en s’opposant aux généraux aux commandes de l’État, qui non contents d’avoir confisqué l’héritage de la révolution en détournant ses symboles, vivaient de la rente mémorielle comme de la rente pétrolière du pays, sans considération pour le peuple ? Quelles sont les caractéristiques du Hirak, un mouvement aux racines profondes, un soulèvement pacifique, parvenu à déjouer les tentatives de division, les intimidations, les manœuvres dilatoires, la désinformation ? Comment les manifestants sont partis à la reconquête de l’espace public ? Refus de l’Etat prédateur, policier, militaire, mais aussi lancement d’un vrai débat sur l’avenir de la nation, tel que le pays n’en avait pas connu depuis le premier congrès du FLN en 1957, en Kabylie, durant lequel la primauté du civil sur le militaire avait été affirmé. Mouvement intergénérationnel, comment s’est joué la passation mémorielle entre générations ? Une jeunesse défilant sur les traces d’une autre jeunesse qui s’est battue et sacrifiée pour l’indépendance de 1962. Des manifestations où jeunes et anciens se côtoient, auxquelles les femmes participent pleinement et s’expriment. Quel fut le rôle de ces femmes, dont l’alphabétisation massive ne commence qu’après l’indépendance, dans la transmission de la mémoire, et d’une mémoire différant du discours officiel sclérosé ? Comment le Hirak a exprimé la rupture entre les Algériens et les médias privés ou publics, qui, soutenant le régime et ses manipulations contre le mouvement populaire, n’ont pas couvert les manifestations du vendredi ou celles des étudiants le mardi ? Quels sont les précurseurs du Hirak ? Dans son discours testament du 12 mars 2012, le dirigeant historique de la révolution algérienne, Hocine Aït Ahmed (1926-2015), avait compris que tous ceux et celles qui, au nom d’une autre Algérie, et durant des décennies, ont osé bravé la peur de la répression (notamment les familles des disparus et les familles des victimes du terrorisme), rendraient un jour possible l’avènement du Hirak et auront contribué, par leur courage et détermination, à l’émergence d’une nouvelle conscience politique. Quel avenir pour le Hirak alors que le pays, dépendant de ses exportations de pétrole, est confronté à la chute des cours de ce dernier ainsi qu’à la crise du Covid-19 ? À l’oreille :
| |||
| #23 – Les guerres irrégulières | 12 Mar 2020 | ||
En plateau :
Chercheur au Centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales (IFRI), spécialiste des relations internationales et de sécurité internationale, Elie Tenenbaum travaille en particulier sur la guerre irrégulière, sur la problématique des interventions militaires et des opérations extérieures. Il est l’auteur de Partisans et centurions, une histoire de la guerre irrégulière au XXème siècle (Perrin). Contexte :Opposée à notre représentation classique de la guerre dite régulière, la guerre irrégulière ou « guerre de l’ombre » recouvre des champs aussi vastes que celui de la subversion, de la guérilla, de la guerre psychologique ou de la guerre révolutionnaire. Elle oppose la figure du partisan à celle du centurion. Confronté à un rapport de forces a priori défavorable sur le terrain, le partisan ne porte pas l’uniforme contrairement au soldat d’une armée régulière constituée par l’État, il bouleverse les frontières entre civils et militaires, le front et l’arrière, il évolue dans un contexte qui n’est pas celui de règles et procédures militaires codifiées par le droit international (Conventions de Genève, etc.), même s’il est tenu, s’il veut gagner, à une discipline de fer, en obéissant aux règles de la clandestinité et à un code moral, un code de l’honneur (ne pas parler sous la torture, se comporter parmi la population de manière à les rallier à sa cause et obtenir son soutien de plus en plus massif). La guerre de l’ombre, longtemps en marge des pratiques militaires occidentales, fut réintroduite lors de la Seconde guerre mondiale par la Grande-Bretagne se trouvant, pour un temps, seule à combattre l’Allemagne nazie, consécutivement à l’invasion de la Belgique et la défaite de l’armée française, en moins de six semaines, en juin 1940. La Résistance française, organisée en réseaux, prit la relève et mena la guerre de l’ombre contre l’occupant nazi (depuis Londres et en France dans les villes et les maquis, tenus soit par les Forces françaises libres (FFL) ralliées au Général De Gaulle soit par les Francs-Tireurs et Partisans (FTP), crées par le Parti communiste français, sans oublier le rôle des combattants FTP de la M.O.I., (la M.O.I. ou main d’œuvre immigrée qui regroupait dès les années 1920 les immigrés communistes trouvant refuge en France, et fuyant répression politique et/ou xénophobe et persécutions antisémites en Europe). Après la victoire des Alliés contre le nazisme, avec l’avènement de la Guerre froide et dans le cadre de la décolonisation, les Alliés, jadis partisans dans la guerre de l’ombre qu’ils menèrent contre l’occupant nazi, jouent désormais en Europe, en Asie et dans l’ensemble du Tiers-monde, le rôle de centurions. Ils se battent loin de chez eux contre des troupes irrégulières qui veulent l’indépendance ou la réunification de leur pays. Ainsi, la France en Indochine, puis les États-Unis lors de la guerre du Vietnam. Plus tard, en 1979, l’Union soviétique envahissant l’Afghanistan, est confrontée à la résistance de divers groupes rebelles, soutenus par le Pakistan et les États-Unis, avant de se retirer du pays, dix ans plus tard. Après le 11 septembre 2001, les États-Unis, soutenus par une coalition internationale, déclarant la guerre au terrorisme, chasseront du pouvoir les Talibans à Kaboul, pour finalement signer, près de deux décennies plus tard, un accord de paix les réinstallant de facto au pouvoir en 2020 mais permettant le retrait des troupes américaines de la zone. Force est de constater que depuis 1945 et la charte de l’ONU qui oblige les États membres de la communauté internationale à régler pacifiquement leurs différends, la conflictualité n’a pas disparu pour autant. Mais, ce qu’on appelait « guerre régulière » a pour ainsi dire laissé la place à une multiplicité de guerres irrégulières qui n’ont pas cessé après la fin de la Guerre froide. A l’exception peut-être de la Première guerre du Golfe, en 1991, aucun conflit ne rentre dans la catégorie de « la guerre régulière ». Quelles sont les conséquences de cette mutation ? Sur le terrain et sur nos perceptions et représentations de la paix et de la guerre ? À l’oreille :
| |||
| #22 – La question iranienne | 06 Mar 2020 | ||
En plateau :
Spécialiste de l’Iran, Clément Therme est chercheur post-doctorant au sein de l’équipe « Savoirs nucléaires » du CERI à Sciences Po Paris. Il est également membre associé de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et l’auteur des Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012). Il a également dirigé la publication d’un ouvrage collectif, L’Iran et ses rivaux, Entre nation et révolution, paru aux éditions Passés/Composés en février 2020. Contexte :Le 11 février 1979, la Révolution chassait du pouvoir le chah d’Iran et instaurait une République islamique. Cela se passait 41 ans auparavant, mais la question de l’intégration de l’Iran dans son environnement régional et dans la communauté internationale des États n’est toujours pas réglée aujourd’hui. Le pays qui avait adhéré en 1955 au pacte de Bagdad et jouait le rôle de gendarme du Golfe, renverse son alliance stratégique avec les États-Unis en adoptant une posture clairement anti-américaine, se traduisant notamment par des actes tels la prise d’otages à l’ambassade américaine à Téhéran en novembre 1979 et les attentats à Beyrouth contre l’ambassade américaine et les marines en 1983. L’Iran (le pays ou le régime des Ayatollahs ?) est depuis perçu comme une puissance déstabilisatrice menaçant l’ordre et la sécurité internationales ainsi que la plupart de ses voisins arabes et Israël. Les fluctuations entre nationalisme et exportation de la révolution ne facilitent pas, par ailleurs, la lisibilité de la politique étrangère de Téhéran. Il est notamment reproché à l’Iran de vouloir enrichir l’uranium à des fins non pacifiques afin de se doter de l’arme nucléaire (en violation du TNP, traité de non-prolifération nucléaire), ce qui aurait pour conséquence de bouleverser la donne nucléaire dans la région, comme lui sont reprochés ses ambitions régionales, à travers ses puissants réseaux d’influence, ainsi que son programme de missiles balistiques de plus en plus longue portée. Des sanctions américaines et internationales de plus en plus sévères se sont mises en place au cours des années. Elles isolent chaque fois davantage le pays, aucun des partenaires de l’Iran n’ayant la volonté ou la capacité de laisser se détériorer sa relation avec les États-Unis, quelle qu’elle soit par ailleurs, en s’opposant trop ostensiblement au régime des sanctions. Quel est le coût humain de ces sanctions frappant toute l’économie et la société iraniennes ? Avec une inflation de 43% en 2019, l’annonce de la suppression de la subvention du prix de l’essence par le gouvernement iranien, a provoqué, en novembre 2019, un mouvement de contestation dans les principales villes du pays. Cette fois, même les couches les plus populaires de la société, et pas seulement les classes moyennes, sont descendues dans la rue. Pour dénoncer la pauvreté, la corruption, et demander que l’amélioration des conditions de vie de la population soit la priorité du gouvernement. Les manifestations furent violemment réprimées par les autorités, de même que les réseaux d’influence de l’Iran dans la région intimidèrent et /ou réprimèrent les mouvements de protestation populaire au Liban et en Irak fin 2019. Résumé :Assiste-t-on à l’émergence d’un patriotisme économique par le bas ? Quelle est l’ampleur de la crise de confiance qui semble s’être instaurée vis-à-vis des autorités, accusées d’avoir nié l’émergence de l’épidémie de covid-19, puis d’en avoir minimisé l’ampleur, comme d’avoir menti sur l’origine du tir de missile qui a abattu l’avion de l’Ukraine Airlines International, le 8 janvier dernier ? Et que veut la jeunesse iranienne, généralement diplômée et hautement qualifiée ? De quoi rêve-t-elle à la veille de Norouz, fête célébrant, au premier jour du printemps, le Nouvel an dans le calendrier persan ? À l’oreille :
| |||
| 21 – Yassin Adnan pour “Hot Maroc” | 02 Mar 2020 | ||
En Plateau :
Incontournable figure de la littérature marocaine, Yassin Adnan est aussi journaliste, et notamment le concepteur et présentateur d’émissions culturelles consacrées aux auteurs et personnalités du monde culturel arabe. Il y eut d’abord l’émission « Masharif », diffusée sur la première chaine de télévision publique au Maroc, de 2006 à 2019, et désormais, depuis 2019, l’émission « Chez Yassin » diffusée chaque mercredi soir depuis le Caire (Égypte). Contexte :Poète et nouvelliste, Yassin Adnan se lance dans le roman avec Hot Maroc, publié au Caire en 2016. Chaleureusement salué par la critique au Maroc comme dans l’ensemble du monde arabe, son premier roman est nominé pour le Prix international du roman arabe (International Prize for Arabic Fiction), souvent appelé le Booker arabe. Ce prix créé en 2007 à Abu Dhabi est le plus prestigieux des prix du roman arabe. Si la poésie a longtemps été le principal genre littéraire du monde arabe, le roman occupe désormais la première place. Son rôle s’avère essentiel pour comprendre le monde arabe contemporain. On ne peut donc que se réjouir des dynamiques de traduction et les encourager, car elles rendent possible le passage à une culture, à un monde que le regard extérieur ne suffit pas à capter pleinement. Résumé :Hot Maroc sort en français aux éditions Actes Sud dans une remarquable traduction de France Meyer. Le roman sera également bientôt publié en anglais. On savourera la grande richesse du bestiaire de Yassin Adnan. Et toute son ironie. La comédie humaine se double d’une comédie animale. La zoologie vient au secours de la sociologie. Chaque personnage a son double, son alter ego en quelque sorte. Il y a l’écureuil à la mémoire phénoménale qui rate ses études d’histoire et de géographie, car il n’est doté que d’une mémoire d’indic, inopérante pour les dates et les cartes, se souvenant seulement de l’endroit où il a caché ses réserves en graines et noisettes. Il y a le hérisson, le chien sloughi, le caméléon, la vache, la chamelle et la pieuvre. Et tout ce beau monde, avant d’entrer dans la vie professionnelle, milite au sein de l’union nationale des étudiants du Maroc, divisée entre groupes gauchistes et groupes religieux islamistes. Ensemble ou séparément, ils livrent des batailles. Pour le retour des renvoyés, pour l’infirmerie ou pour savoir qui des gauchistes ou des islamistes contrôlera la cafétéria. Le passé étudiant laisse des traces qu’un gérant de cybercafé saura exploiter plus tard pour faire et défaire, dans l’anonymat, réputations et carrières de ses prétendus ennemis, par le biais de fake news, pour le plus grand bonheur des services de renseignement qui profitent de son pouvoir de nuisance et le manipulent. Hot Maroc est une radioscopie de la nouvelle société marocaine née des bouleversements économiques des années 80. La médiocrité, la jalousie, la lâcheté, la mesquinerie y constituent un obstacle à l’émancipation et à la démocratie. Le livre pointe comment les intimidations, les menaces, les atteintes à la liberté d’expression passent aussi désormais par la toile qui surveille et punit. Mais tout cela, comme la question des fake news ou de l’ambivalence des nouvelles technologies de l’information et de la communication, dépasse largement les frontières du Maroc… Yassin Adnan nous interroge sur l’univers dans lequel nous vivons et celui dans lequel nous voulons vivre. À l’oreille :
| |||
| #140 – Le bord du monde est vertical | 04 Jan 2023 | 01:01:06 | |
En Plateau Simon Parcot, écrivain et philosophe, il publie son premier roman Le bord du monde est vertical aux éditions Le mot et le reste. ContexteLa montagne est son univers et sa source d’inspiration. Il y puise l’énergie qui le met en mouvement, le mue, l’incite à repousser les limites de soi et des autres, l’énergie qui l’aide à faire en soi l’expérience de l’autre, éprouver l’insaisissable altérité, fugitive, perdue et retrouvée dans l’incessant mouvement qui est celui de la vie. Mais aussi de la mort. Simon Parcot publie un premier roman, fruit de quatre années d’écriture, de réécriture, de marche sur les routes de Compostelle ou d’autres chemins qu’offre le vaste monde, de l’Himalaya au Caucase en passant par les Balkans. Des fragments d’écriture pour restituer ou constituer une pensée archipélagique, qui dit l’être et le néant, qui exprime la force des émotions, les tensions, les obstacles et les difficultés, les transformations de soi, l’énergie cinétique contredisant toutes les représentations identitaires figées, essentialisées. L’éternité est ailleurs, si elle est. Au commencement donc était la montagne. Sa beauté. Sa cruauté. Fascinante. Terrifiante. Sublime. Dans la vallée sauvage du Vénéon (Oisans) où s’est installé l’auteur. Au cœur de la Vallée des Glaces, une cordée. Sorte de brigade d’intervention, dont le rôle et la fonction au cœur des tempêtes et des vents de l’hiver est de relier entre eux des vivants dispersés, isolés les uns des autres, coupés du monde. La cordée affronte une tempête de neige alors qu’elle est en route pour rejoindre le Reculoir, ultime hameau avant le Bord du monde, cette gigantesque et mystérieuse montagne dont nul n’a pu atteindre le sommet, dont nul ne connait le sommet. A la tête de la cordée, deux chiens pisteurs, suivie d’Ysé la Bergère, la tête chercheuse du groupe ; puis vient Vik le Buffle, le porte-traîneau, ensuite Solal, le plus jeune, sorte de commis et enfin Gaspard, le chef mythique de la cordée, l’étrange personnage qui incarne à la fois la longue tradition des colporteurs, l’alpiniste du groupe et le héros brûlant du désir de tenter la grande Ascension. L’équipée initialement dépêchée pour une mission de routine découvre que son chef a un autre dessein. La cordée est menacée dans son unité, traversée de tensions, confrontée aux contradictions des uns et des autres, au désaccord entre ses membres, à la pluralité des projets parfois divergents, parfois convergents d’individus formant une société. Le bord du monde est vertical est un conte philosophique, un roman d’altitude, d’initiation, au souffle poétique. Une réflexion sur le désir, la mort, l’inspiration. Un livre puissant capable de ré enchanter le monde en réaffirmant l’infinie richesse des ressources humaines. À l’oreille
Simon Parcot, Le bord du monde est vertical aux éditions, Le mot et le reste, 2022. | |||
| #20 – Les militantes | 27 Feb 2020 | ||
En plateau :
Ingénieure de police technique et scientifique, spécialisée en balistique, Claire Raphaël est aussi poète et romancière.
Depuis l’âge de 18 ans, Claire écrit de la poésie et des textes courts. Aujourd’hui, elle partage sa vie entre la balistique et l’écriture. Elle vient de publier en janvier 2020 Par nos montagnes, un recueil de poèmes centré sur la beauté des massifs montagneux qu’elle affectionne particulièrement. Source pour elle d’inspiration et de ressourcement; lieu propice à la méditation sur le monde, la nature et la condition humaine. Élévation qui déleste le langage de toute surcharge inutile et qui rend aux mots leur force et leur sens. Contexte :Dans Les militantes, son premier roman en librairie (mars 2020), on retrouve, dans un texte au long souffle, la même attention particulière que Claire Raphaël porte au langage. Les mots sont précis, les phrases directes, sans fard, sans détour. Ciselées dans le cru de la vie. La fibre sociale de l’auteure, aussi militante syndicaliste, se révèle dans l’enquête policière menée de main de maître par la narratrice experte en balistique. Une femme assassinée en pleine rue. Vol, viol ? Traces d’agressions physiques ou sexuelles ? Exécutée ? Par qui ? Pourquoi ? Au cœur du sujet :Ce livre est une réflexion sur la violence, sur notre rapport à la violence et sur les effets de la violence. Une citation de Sartre en exergue nous met sur la piste. Sur la multiplicité des formes de violence. Sur les préjugés des uns et des autres, des uns sur les autres, sur les murs qui séparent au point de caricaturer les choses et les êtres, alors qu’il s’agit de faire face à la complexité du réel. L’analyse des rapports sociaux exigent patience et finesse, comme une enquête qu’on n’a pas le droit de bâcler. Il aborde la question des violences faites aux femmes. Peut-on en guérir ? Seul ou collectivement ? Comment surmonter la dévastation que produit l’atteinte à l’intégrité physique et morale de la personne humaine ? En mettant l’accent sur la capacité de certaines femmes à renverser le cours de l’histoire, n’acceptant pas l’assignation au statut de victimes, Claire Raphaël leur rend hommage. Et nous interroge. Ces femmes capables de défier notre monde désenchanté, vautré dans la perte de sens, l’indifférence et le manque de reconnaissance, qui sont-elles ? De nouvelles héroïnes trouvant la force d’apprendre à se battre dans l’adversité, refusant l’ajournement de l’espoir ? Militantes d’aujourd’hui et de demain ? Dans le prolongement de la lecture des Militantes, il serait intéressant de se rappeler par ailleurs ce que tous les observateurs ont noté à propos des manifestations et mouvements de contestation qui ont secoué récemment et continuent de secouer le monde : la participation massive des femmes devenues incontournables dans la formulation et l’articulation de la forte demande démocratique des peuples. À l’oreille :
Le 8 mars, journée internationale des femmes. La Journée Internationale des femmes trouve son origine dans les luttes des ouvrières et suffragettes du début du XXe siècle, pour de meilleures conditions de travail et le droit de vote. | |||
| #19 – La mère morte | 21 Feb 2020 | 01:00:03 | |
Invités :
Il y a des mots qu’on prononce et qu’un jour on ne prononcera plus. Ils sont peu nombreux. Ainsi en va-t-il du mot « Maman ». (Ou « Papa »). On s’habitue à son tour à s’entendre appeler « Maman ». Il arrive que dans des circonstances tragiques il ne reste plus personne pour vous appeler ainsi. Il arrive que les jeunes partent avant les moins jeunes. Dans La mère morte, Blandine de Caunes raconte comment elle s’est retrouvée confrontée, pour ainsi dire simultanément, à la double disparition de sa mère et de sa fille unique. Lent dépérissement de sa mère, Benoîte Groult, atteinte de la maladie d’Alzheimer, mourant à 96 ans. Violente mort de sa fille Violette, tuée dans un accident de voiture, à l’âge de 36 ans. Existe-t-il un mot, et dans quelle langue, pour décrire l’état de celle qui n’a plus de mère et n’est plus mère à la fois ? Femme libre, romancière, travailleuse acharnée, amoureuse de la pêche et de la mer, Benoîte Groult a marqué de nombreuses générations de femmes depuis la publication, en 1975, de son livre Ainsi soit-elle, un texte fondateur dans lequel elle incarne la voix de l’émancipation féminine. Son engagement pour les droits des femmes en France et dans le monde s’est manifesté de plusieurs façons. Elle a lutté pour le droit à l’avortement. Elle fut l’une des toutes premières personnalités à dénoncer les mutilations sexuelles infligées aux petites filles. Elle a porté le combat pour la féminisation des noms de métiers. Devenue icône du féminisme, Benoîte Groult militait aussi pour le droit de mourir dans la dignité. En 2006, elle publie La Touche étoile, où elle s’attaque aux tabous de la vieillesse et de la mort librement consentie. Convaincue que « le refus de la naissance choisie et de la mort choisie, c’est la même idéologie contre la liberté », elle s’engage en faveur de l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité). Lorsqu’elle meurt en 2016, sa fille Blandine de Caunes déclare à la presse : « Elle est morte dans son sommeil comme elle l’a voulu, sans souffrir ». Aujourd’hui, dans La mère morte, la fille revient sur les circonstances de la mort de sa mère. Daniel Arsand, qui partage avec Blandine de Caunes la passion de l’écriture et de la littérature, comme l’atteste leur longue collaboration aux éditions Phébus, souligne la grande liberté dans laquelle Benoîte Groult a élevé ses trois filles ainsi que la transmission du goût de l’écriture qui caractérise quatre générations de femmes dans la famille Groult. Dans l’histoire de la littérature, ce n’est pas toujours le cas. L’auteur des Amants et de Je suis en vie et tu ne m’entends pas, constate à propos de La mère morte, que très peu d’auteurs possèdent le don de dire le plus grave, sans pesanteur. Sans larmoyer. Sans dérision ni autodérision, mais avec une pointe d’humour. À l’oreille :
Et Et | |||
| #18 – Le monde selon Alexandre Adler | 14 Feb 2020 | ||
Contexte :
Alexandre Adler est historien, journaliste, spécialiste des relations internationales. Sa culture phénoménale, encyclopédique, chose rare de nos jours, le pousse à vouloir comprendre le monde, l’embrasser d’un seul regard, le rendre intelligible même quand le sens de la marche du monde semble nous échapper ou que les outils conceptuels pour penser le réel font défaut. Pas d’histoire, sans philosophie de l’histoire. Pas d’humanité concevable sans triomphe des lumières et de la raison. Pas de vie sans espoir. Le sens d’un événement ne peut se comprendre en l’isolant et sans le mettre en rapport avec d’autres faits survenant ailleurs dans le monde. Il arrive que la grande et la petite histoire se mêlent volontiers dans certaines circonstances. L’histoire avance empruntant parfois des détours ou des chemins de traverse. Du Brexit conduit par Boris Johnson, au Liban où s’est réfugié Carlos Ghosn fuyant le Japon, en passant par la Russie de Poutine. Chrétiens d’Orient. Druzes. Israël. Juifs. Palestiniens. La paix est-elle en marche ? Alors, Alexandre Adler, Facétieux ou visionnaire ? À l’oreille :
| |||
| #17 – Dracula et moi | 31 Jan 2020 | ||
À propos d’un livre pour enfant de Nathalie Wolff et Elsa Oriol, Dracula et moi, éditions Drôle de zèbre, 2019. Avec la collaboration de Pancho.
Invité(e)s :
Une petite fille part sur les traces de ses grands-parents, à la recherche d’un manuscrit qu’ils abandonnèrent dans leur fuite précipitée d’un régime tyrannique. Elle entraîne ses parents et sa sœur aînée dans ce voyage, qui remonte le temps sans obérer le présent et l’avenir.
| |||
| #16 – Vers la fin du contrat social en Syrie ? | 31 Jan 2020 | ||
Contexte :
Politiste à l’Institut de recherche pour le développement, Laura Ruiz De Elvira est spécialiste de la Syrie. Ses recherches portent essentiellement sur la sociologie de l’action collective, de l’engagement et sur les pratiques d’aide et les politiques sociales. En Syrie de 2006 à 2010, doctorante à l’Institut Français du Proche Orient de Damas, elle effectue ses recherches sur les associations caritatives, confessionnelles ou non, et leur maillage territorial. Ces associations de bienfaisance, durant la décennie qui précède le soulèvement populaire de 2011, jouent un rôle de plus en plus important au moment où l’État syrien en voulant se moderniser se décharge de certaines fonctions et missions sociales qu’il accomplissait traditionnellement en faveur des plus démunis. Dans un contexte de paupérisation, n’excluant pas la constitution de quelques grandes fortunes affichant un luxe tapageur inaccessible à la plupart de la population, ces associations sont en première ligne pour faire face à l’exode rural faisant suite à la grande sécheresse de 2007, à l’afflux de réfugiés en provenance d’Irak à partir de 2003, à la défaillance des secteurs publics de la santé et de l’éducation. Après l’éphémère printemps de Damas, l’État policier resserre son contrôle social et politique sur la population, mais il devient de plus en plus évident qu’il ne dispose d’aucun levier d’action pour faire fonctionner les institutions, moderniser les infrastructures du pays, redistribuer les richesses, protéger les plus faibles. Laura Ruiz de Elvira publie chez Karthala, Vers la fin du contrat social en Syrie. Associations de bienfaisance et redéploiement de L’État (2000-2011). Un ouvrage qui nous permet de comprendre comment le désengagement de l’État a rendu possible l’émergence progressive de nouveaux acteurs sociaux, ainsi que celle des aspirations au changement, au niveau local et national, accélérant la perte de contrôle par le régime d’une partie de son territoire. Les premières manifestations pacifiques sont l’expression de cette forte demande de démocratie. Dans les zones ou les quartiers assiégés par le régime et bombardées, des conseils locaux tentent d’organiser les villes (ramassage d’ordures, scolarisation des enfants, projets agricoles pour nourrir la population, projets culturels, etc. ). Le succès de ces expériences de démocratie participative dépend souvent des forces rebelles, des multiples milices ou de l’État islamique, contrôlant les régions en question. Il dépend aussi de l’évolution des combats sur le terrain. À l’oreille :
| |||
| #15 – Le Moyen Orient | 26 Nov 2019 | ||
Invité :
Spécialiste du Moyen Orient, de la Turquie et de la question kurde, l’historien et politologue Hamit Bozarslan est Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS). Contexte :L’année 1979 marque une série de ruptures au Moyen-Orient. En février, la Révolution iranienne renverse le régime du Shah pour instaurer une République islamique et conservatrice qui ne cessera de gagner en influence et en emprise dans la région durant les décennies suivantes. En mars, la signature du Traité de paix israélo-égyptien (faisant suite à la visite historique d’Anouar el-Sadate à Jérusalem, à la signature des accords de Camp David, au prix Nobel de la Paix décerné conjointement à Menahem Begin et Sadate) met fin à l’unité revendiquée du monde arabe face à l’État d’Israël. En novembre, la prise de la Grande Mosquée du Caire par des fondamentalistes islamistes inaugure un cycle de violences qui se prolongera dans les guerres des années 80, la guerre civile algérienne des années 90, les attentats du 11 septembre 2001, et jusqu’à nos jours avec Al-Qaïda et l’État islamique. Enfin, en décembre, l’invasion soviétique de l’Afghanistan met fin à la représentation tiers-mondiste selon laquelle seuls les États-Unis sont une puissance impérialiste. L’impact et les conséquences de cette quadruple rupture n’ont cessé de peser sur la reconfiguration des rapports de force au Moyen-Orient d’où désormais toute contestation de gauche a disparu. En 1979, les divers mouvements de gauche, jadis actifs et concurrentiels, sont défaits, victimes de la répression d’États autoritaires et coercitifs, victimes aussi de leurs propres erreurs. Depuis quatre décennies, on assiste au Moyen-Orient à un renforcement de la confessionnalisation, à une cartellisation du pouvoir et une prolifération des milices. Ces processus ont affaibli les États, nés de la chute de l’Empire ottoman, au lendemain de la Première guerre mondiale. Les sociétés à leur tour se désagrègent sous la poussée des logiques de confessionnalisation et de fragmentation du territoire. Comment analyser les mouvements de contestation sociale et de protestation pacifique qui secouent le Moyen-Orient actuellement ? Ils attestent, chacun dans leur spécificité, d’une forte demande démocratique. Et il n’est pas inutile dans un souci de compréhension de mobiliser à leur sujet les réflexions du philosophe Claude Lefort, sur l’invention et l’indétermination démocratiques. Critiquant la corruption, l’incurie des autorités publiques et l’injustice sociale qu’elles génèrent, ces mouvements de protestation attestent aussi de la volonté de sortir de la violence, de redonner du sens à leur indépendance et projet de société, de ne plus être l’otage d’ingérences extérieures ou de rivalités entre puissances étrangères, régionales ou non. C’est dans ce contexte qu’intervient la revendication d’une citoyenneté transcendant les communautarismes et la critique d’un modèle étatique reposant sur des allégeances religieuses et confessionnelles, causant un blocage politique et institutionnel, empêchant l’émergence de toute alternance. S’agissant de la Turquie, connaissant une dérive autoritaire, répressive et déstabilisante, depuis quelques années, des processus de cartellisation ou de miliciarisation sont-ils aussi à l’œuvre ? Depuis la fin de l’Empire ottoman et la création de la République de Turquie, comment comprendre la succession ou la concurrence de périodes violentes et de périodes de transformation démocratique contrariées ou avortées ? Comment expliquer que le projet d’une citoyenneté inclusive ait échoué à plusieurs reprises, tout en persistant sous forme d’aspiration ? Des tendances longues, contradictoires ou non, sont-elles repérables depuis la Révolution Jeune-turque ? S’agissant de la question kurde en Turquie, et celle de la représentation de l’autre en politique, comment comprendre le revirement d’un pouvoir entamant au plus haut niveau des négociations avec le PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) – afin de mettre fin à 40 ans de guerre civile ravageant le Sud-Est anatolien, habité majoritairement par des Kurdes – puis, après la rupture de ces mêmes négociations, se lançant dans la destruction des villes kurdes, l’arrestation des maires kurdes, dont le député Selahattin Demirtaş, président du parti démocratique des peuples (HDP) et candidat à l’élection présidentielle de 2018 ? Quelles sont les conséquences de l’offensive militaire turque dans le Nord-est syrien contre les forces militaires kurdes, lesquelles jouèrent un rôle déterminant dans la lutte contre l’État islamique aux côtés de la coalition occidentale ? Quel avenir et quel espoir pour les Kurdes répartis sur quatre États (Turquie, Syrie, Irak, Iran) ? À l’oreille :
| |||
| #14 – Alaa El Aswany | 05 Nov 2019 | ||
Avec Alaa El Aswany
Résumé :
Il ne peut écrire sans écouter Oum Kalthoum ou Edith Piaf. Et cela donne une assez bonne idée non seulement de ses deux amours, son pays et Paris, mais aussi de l’exigence d’Alaa El Aswany vis de sa propre écriture et vis à vis de ses personnages de roman sculptés à l’aune de deux voix sublimes. Le plus célèbre des écrivains égyptiens ne vit plus au Caire, mais à New-York, depuis que le Parquet général militaire a porté plainte, en mars 2019, contre lui pour insultes contre le « Président, les forces armées et les institutions judiciaires égyptiens ». En cause, ses articles critiques publiés en arabe sur Deutsche Welle et son dernier roman sorti fin 2018, J’ai couru vers le Nil (Actes Sud), dont l’action se déroule Place Tahrir, en 2011, pendant ces journées révolutionnaires qui chassèrent Hosni Moubarak du pouvoir et dans la ferveur desquelles le mot peuple, soudain, n’était plus une abstraction. Le roman polyphonique mettant en scène riches et pauvres, privilégiés, démunis, arrivistes, héros et bourreaux, hypocrisie religieuse, tractations entre l’armée et les islamistes, exactions du régime, est interdit en Égypte et dans le monde arabe, à l’exception du Liban, de la Tunisie et du Maroc. Pendant longtemps le succès planétaire de L’immeuble Yacoubian a protégé le romancier. Ce n’est plus le cas désormais. Depuis 2014, Alaa El Aswany, militant engagé en faveur de la démocratie et de la justice, qui, en 2011 par exemple, organisait chaque jour un point presse pour les journalistes notamment étrangers suivant les événements de la place Tahrir, ne peut plus chroniquer dans les journaux égyptiens comme il le faisait auparavant régulièrement. Il ne peut plus paraître à la télévision et même le séminaire de littérature qu’il animait depuis 20 ans est interdit à partir de 2015. De passage à Paris, et pour Radio Cause commune, il parle de l’Égypte d’aujourd’hui et d’hier, de la recherche de la troisième voie – qui ne soit ni dictature militaire ni extrémisme religieux – les deux faces d’un même malheur historique dans lequel est enfermée la société égyptienne depuis des décennies-de la place et du rôle déterminant des femmes durant la Révolution, de la jeunesse de son pays qui n’oublie pas ce qu’elle a vécu en 2011, qui rêve de liberté, qui veut construire l’Égypte de demain dans le respect de la dignité de chaque être humain. Pour mémoire, 60% de la population a moins de 40 ans. Il salue ainsi l’attribution du prix de la littérature arabe 2019 (créé par l’Institut du monde arabe et la Fondation Jean-Luc Lagardère) à l’écrivain Mohammed Abdelnabi pour son roman La chambre de l’araignée (Actes Sud/Sindbad). Pauses musicales :
| |||
| #13 – Opinion et médias, la défiance et après ? | 05 Nov 2019 | ||
Contexte :
Économiste de formation et journaliste free-lance spécialisée dans les alternatives écologiques, Anne-Sophie Novel s’interroge sur la défiance de l’opinion vis à vis des médias. Le phénomène est-il nouveau ? Quelles sont les causes ou les facteurs aggravant de cette crise de confiance ? Ne généralise-t-on pas trop vite ? Et que faire une fois qu’on a campé le décor entre d’un côté un public ne faisant plus confiance aux médias et de l’autre des journalistes confrontés à la profonde transformation de leur métier, devant produire de plus en plus vite du contenu standardisé et soumis à des contraintes économiques et financières. Anne-Sophie Novel place l’urgence écologique au cœur de sa réflexion. Elle sonde l’impensé écologique. Pourquoi l’un des enjeux majeurs pour l’avenir de la planète et de l’humanité, a-t-il tant de mal à s’imposer comme un sujet central, repéré comme tel depuis la fin des années 60 ? Notre maison brûle et nous regardons ailleurs Disait Jacques Chirac en 2002. Pourquoi continuons-nous de détourner le regard ? Produire et consommer différemment s’applique aussi à l’information. À l’oreille :
| |||
| #12 – La fabrication de l’ennemi | 06 Nov 2019 | 01:18:03 | |
Avec Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense, spécialiste des relations internationales et notamment des questions stratégiques.
Contexte :
La publication de La Fabrication de l’ennemi l’a fait connaître du grand public, au-delà des cercles d’experts. Dans ce livre publié en 2014 comme dans Dr. Saoud et Mr. Djihad, il s’agit d’abord de partir de faits précis et de s’interroger. Par exemple, quinze des dix-neuf terroristes du 11 septembre 2001 étaient de nationalité saoudienne, aucun des autres n’était Iranien, Irakien ou Nord-Coréen. Pourtant la Maison-Blanche désigna l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord comme l’axe du mal. En revanche, lors du premier attentat contre le World Trade Center en 1993, alors qu’on comptait cinq Soudanais parmi les quinze terroristes, la Maison-Blanche avait pris la décision de frapper le Soudan. En quoi consiste le processus de fabrication de l’ennemi ? Comment l’opinion a-t-elle été préparée à accepter une intervention militaire en Irak, à la suite de l’intervention en Afghanistan, après l’attentat du 11 septembre ? Car, en démocratie, on ne peut lancer une opération militaire extérieure, sans soutien de l’opinion, sans un vote du Parlement autorisant le recours à la force armée, et dans le cas d’une coalition internationale, sans l’approbation du Conseil de sécurité des Nations-Unies. Pierre Conesa revient sur l’épisode des armes de destruction massives que l’Irak de Saddam Hussein aurait détenues, alors que les experts affirmaient le contraire, ainsi que sur les fameuses preuves dont les Etats-Unis affirmaient être en possession. Pour mémoire, la France, dont Jacques Chirac était le Président et Dominique de Villepin, le ministre des Affaires étrangères, avait refusé de se joindre à la coalition menée par les Etats-Unis lors de la seconde guerre du Golfe qui débuta le 20 mars 2003, envahit l’Irak (opération baptisée Liberté irakienne) et mit fin au régime du dictateur Saddam Hussein. Quant à l’Arabie saoudite, premier exportateur mondial de pétrole, comment expliquer la clémence des Etats-Unis à leur égard, après le 11 septembre ? Comment expliquer qu’un an après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat du royaume saoudien à Istanbul, le 2 octobre 2018, l’affaire semble désormais bel et bien enterrée ? Le Future Investment Initiative en 2019 ou Davos du Désert s’est tenu à la fin du mois d’octobre comme si de rien n’était. Est-ce l’effet de l’efficacité du lobby saoudien ? Le regard porté sur le prince Mohamed Ben Salmane, présenté comme l’homme du changement, octroyant aux femmes le droit de conduire, est-il conditionné par le lobby saoudien ? En novembre 2020, l’Arabie saoudite présidera le quinzième sommet du G20. Pauses musicales :
| |||
| #11 – Istanbul Rive gauche | 06 Nov 2019 | 01:20:00 | |
À propos du livre Istanbul Rive gauche, érrances urbaines et bohême turque (1870 – 1980) Par Timour Muhidine (aux éditions CNRS) Contexte : Voyage dans le temps et l’espace, cap sur les anciens quartiers de Galata et de Péra (ville basse et ville haute réunies, après le démantèlement des murailles de Galata), dans ce qui formera plus tard le 6ème arrondissement d’Istanbul, plus connu sous le nom de Beyoğlu. Péra/Beyoğlu, à son apogée au 19ème siècle, incarne par excellence la ville cosmopolite, au point de former une ville dans la ville, au sein de Constantinople/Istanbul, trois fois capitale d’empire. Pour de multiples raisons, ce quartier se distingue d’autres quartiers d’Istanbul, notamment par son aspect architectural avec ses immeubles haussmanniens, ses passages, sa concentration exceptionnelle de non-musulmans (populations levantine, grecque, juive et arménienne), ses ambassades (qui deviendront des consulats lors de l’avènement de la République de Turquie et le transfert de la capitale à Ankara), ses cafés à la parisienne, ses théâtres, ses concerts, ses librairies, ses journaux, ses hôtels de luxe, ses magasins de luxe ou plus modestes, ses voyageurs, ses exilés (les Russes blancs notamment fuyant la Révolution de 1917) . À l’époque où Istanbul/ Constantinople est un grand port commercial, Péra/Beyoğlu est un poumon économique de l’Empire où tout converge ou transite, où se concentrent grands et petits négoces ainsi que le secteur bancaire dont la Banque Camondo ou la Banque ottomane. Beyoğlu fascine, Beyoğlu fait peur. La traversée du pont de Galata pour gagner Beyoğlu est en soi un voyage à l’étranger, en direction de l’Europe, de Paris (le français est à Péra la lingua franca) et Beyoğlu est à sa façon un petit Paris méditerranéen, avec sa vie intellectuelle, sa vie nocturne, l’esprit bohême. Pour ceux qui viennent d’Europe, le quartier n’est en revanche qu’un pâle reflet de l’occident orientalisé, tandis que l’altérité que Péra/ Beyoğlu incarne et met en scène fait peur à ceux qui n’y voient que lieu de perdition, lieu de tous les plaisirs et des tentations avec ses meyhane (tavernes), ses prostituées et sa pègre. Car on vient aussi à Beyoğlu pour s’encanailler. Le livre de Timour Muhidine, d’une grande richesse, interroge les représentations littéraires de cet espace singulier qui émerge progressivement comme ville littéraire. Il nous invite à prendre le temps de flâner et déambuler, à la recherche des traces et des strates superposées du passé de Beyoğlu, lesquelles sont aussi l’une des sources d’inspiration de la littérature turque contemporaine. Invité.e.s :
“Tencere tava hep ayni hava” est un dicton pour dire : “rien ne change c’est toujours la même musique” (traduction littérale: “casserole poêle, toujours la même chanson”). R. T. Erdogan, alors Premier ministre, ayant expressément fait référence à cette expression pour qualifier le mouvement protestataire de Gezi au printemps 2013, des musiciens (les Kardes(h) Türküler) le prirent au mot en formant un orchestre instrumental à partir des seuls ustensiles de cuisine. Pour aller plus loin :
. | |||
| #139 – Faut-il encore enseigner la philosophie au lycée ? | 21 Dec 2022 | 01:05:29 | |
En plateau
Henri de Monvallier, agrégé et docteur en philosophie, fondateur de l’université populaire d’ Issy-les-Moulineaux (UPIM) en 2018, il y anime un séminaire intitulé « Philosopher en dehors des clous ». Membre de la Revue internationale de philosophie, il publie L’avenir d’une désillusion. Faut-il encore enseigner la philosophie au lycée ? aux éditions Le Passeur. ContexteAprès dix ans d’enseignement en lycée et beaucoup de questions sur sa pratique et les conditions dans lesquelles il enseigne, Henri de Monvallier s’interroge sur la nécessité du cours de philosophie. Faut-il encore l’enseigner ? Quels sont ses effets réels sur les élèves ? Sert-elle vraiment à quelque chose ? Le désenchantement prend chez Henri de Monvallier la forme d’une désillusion. La philosophie ou son enseignement (au lycée du moins) ne sont pas à la hauteur des attentes suscitées ou ne tiendrait pas ses promesses. D’ailleurs, il semble trouver davantage de satisfaction intellectuelle en s’engageant sur la voie de la sociologie. Sans pour autant s’arrêter de philosopher, et de s’étonner en particulier de l’aura qui entoure encore la discipline. Alors, il dénonce le processus de mystification qu’il voit à l’œuvre et par lequel la philosophie tromperait collectivement sur le plan intellectuel, moral et social. Au lieu d’éclairer comme elle le prétend, elle aveuglerait en charriant un certain nombre de mythes : mythe du professeur de philosophie, mythe du cours de philosophie, mythe de la dissertation de philosophie. Du désenchantement à la déconstruction, de la désillusion au ressentiment, de la déception au désamour, que reste-t-il de la philosophie ? Se réduit-elle à ses professeurs, à quelques-uns d’entre eux du moins ? à son enseignement et sa pratique en France ? à sa caricature ? A l’oreille
| |||
| #10 – “Par des femmes” | 30 Oct 2019 | ||
Avec la participation de Taline Kortian. Invitée Tiziana De Carolis
Contexte :
Femme compositeur, pianiste et professeur de composition, Tiziana De Carolis nous parle de son travail de créatrice, mais aussi de son engagement pour faire connaître l’histoire oubliée des compositrices et de leurs œuvres. Peu encouragées à la création, peu initiées à la composition, des femmes ont néanmoins de tout temps produit, parfois sous le nom de leur mari ou de leur frère, des œuvres musicales qui furent souvent par préjugé, lors de leur réception, considérées comme mineures, peu ou jamais jouées, et dont les partitions furent perdues ou jamais rééditées. Tiziana de Carolis nous invite à partir à la rencontre de ce répertoire musical quasiment inconnu, en pointant le silence de l’histoire de la musique au sujet des compositrices. Mais, qui a entendu parler de Rita Strohl, de Claude Arrieu, d’Elsa Banaine, d’Amy Beach ou de Mel Bonis ? Et si, de manière générale, il est difficile pour les compositeurs contemporains de faire jouer leurs œuvres, la difficulté redouble quand il s’agit de faire entendre l’œuvre d’une femme. Pourtant, les choses bougent. Grâce notamment à l’association Présences féminines, au festival du même nom qui a lieu chaque année depuis 2011 et dont la prochaine édition aura lieu du 17 au 28 mars 2020. Sa directrice artistique Claire Bodin intervient en ligne au cours de l’émission pour nous en dire davantage. Grâce aussi au projet de production discographique intitulé Voies(x) de Femmes, lancé par Tiziana De Carolis et Théodora Cottarel afin de mettre en lumière la richesse et la qualité des œuvres vocales des compositrices du XXème siècle comme Lili Boulanger, Régine Poldowski et Germaine Tailleferre, et celles du XXIème siècle telles que Isabelle Aboulker, Graciane Finzi sans oublier celle de Tiziana de Carolis. Grâce aussi à l’éducation, la pédagogie ainsi qu’à la possibilité désormais offerte aux jeunes enfants d’une initiation et d’un apprentissage de la composition musicale. Enfin, si la musique est l’art des sons, les œuvres vocales nous amènent à nous interroger sur la voix, sur son timbre et sa tessiture, ainsi que sur le rapport que chacun d’entre nous entretient avec sa propre voix. À l’oreille :
| |||
| #09 – La question libanaise | 23 Oct 2019 | ||
Invitée : Aurélie Daher
Contexte :
Enseignante-chercheuse à l’Université Paris-Dauphine et Sciences Po Paris, Aurélie Daher est une spécialiste du Liban et notamment du Hezbollah. Depuis le 17 octobre 2019, des manifestations pacifiques se déroulent au Liban, dans la capitale, à Beyrouth comme dans les principales villes du pays, pour dénoncer la corruption de la classe politique dirigeante et son incurie. Un quart de la population du pays, toutes confessions confondues, serait descendu dans la rue pour appeler au renouvellement des élites dirigeantes issues des partis confessionnels. Aurélie Daher explique les raisons du mécontentement de chacune des communautés sunnite, chrétienne et chiite vis-à-vis de leurs leaders respectifs. Ces raisons sont multiples et peuvent différer d’une communauté à l’autre, chacune n’ayant pas le même poids démographique ni les mêmes intérêts à une remise en cause de l’équilibre confessionnel ou la promulgation d’une nouvelle loi électorale. Dans ces conditions, la déconfessionnalisation du paysage politique libanais est-elle possible ? Une citoyenneté libanaise est-elle en train de naître ? Si, le 24 octobre, le discours du Président Aoun n’a rien changé à la détermination des manifestants, le discours du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, le lendemain, appelait les chiites à rentrer chez eux. La démission du Premier ministre Saad Hariri, le 29 octobre, ne signifie ni la fin de la crise ni qu’il ne puisse être le prochain Premier ministre, dans un pays où, conformément à la Constitution en vigueur, le président du Liban doit être maronite, le premier ministre sunnite et le président de la Chambre des députés chiite. La mobilisation faiblira-t-elle ou se renforcera-t-elle dans un contexte économique difficile? S’agit-il d’une parenthèse destinée à se refermer ou bien tout retour en arrière, à l’identique, est-il désormais devenu inacceptable ? Malgré le ras-le-bol exprimé par les manifestants et l’usure d’un système semblant à bout de souffle, la société civile sera-t-elle en mesure de présenter un projet alternatif ? Des nouvelles personnalités émergeront-elles pour imaginer un nouveau contrat social et le mettre en œuvre, cent ans après la création du Liban ? Pour l’heure, le Hezbollah, né en 1982, est devenu un acteur majeur de la scène politique libanaise et régionale. Aurélie Daher revient sur la montée en puissance du mouvement chiite (dirigé depuis 1992 par Hassan Nasrallah), sur son action sociale et politique, sur ses capacités militaires considérablement renforcées à la faveur de sa participation déterminante à la guerre en Syrie aux côtés du régime d’Assad. À l’oreille :
| |||
| #08 – Le monde en questions | 28 Oct 2019 | 01:22:52 | |
Résumé :
Géographe et enseignant-chercheur à l’Université Lyon 2, Fabrice Balanche est un spécialiste de la Syrie, du Liban et du Proche-Orient en général. Sa grande connaissance du terrain et la cartographie à la fois originale et innovante qui en résulte, font de lui l’un des grands experts internationalement reconnus de la région. Ses cartes de géographie politique donnent à voir et ses propos rendent intelligibles des questions complexes. Fabrice Balanche nous invite dans le cadre d’une analyse géopolitique à ne négliger ni le terrain ni la géographie pour appréhender de façon pertinente le réel et tenir à distance autant que possible les lectures idéologiques du réel qui pourraient nous le faire manquer ou altérer notre jugement. De retour du Nord-Est de la Syrie, où il se trouvait lors de l’annonce du retrait effectif des forces américaines des régions contrôlées par les Kurdes, il parle de l’offensive de l’armée turque que ce retrait rend possible. Sont abordées les questions relatives aux milices supplétives en première ligne dans l’offensive turque, au retrait des Kurdes des territoires qu’ils avaient contribué à libérer de l’État islamique avec l’appui militaire américain et européen, au cynisme des puissances abandonnant les Kurdes à leur sort après les avoir utilisés et laissés bernés d’illusions, au positionnement de l’armée syrienne au fur et à mesure du retrait des forces combattantes kurdes. Retour sur huit années de guerre qui n’auront pas vu le régime syrien s’effondrer, contrairement aux prédictions de nombreux analystes. Sont abordés dans cette émission les questions et thématiques suivantes :
| |||