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TitlePub. DateDuration
Magnifique humanité17 juil. 202600:05:53
https://images.improvisations.fr/2026/06/14/pavot-blanc-dans-le-ciel-noir/Fleur de pavot

Dans son encyclique sur l’intelligence artificielle, qui n’est pas aussi extraordinaire que le prétendent tous ceux qui en parlent sans l’avoir lue, mais qui est bien intéressante tout de même, Léon XIV, reprenant une pensée que son prédécesseur François avait longuement développée, rappelle que la dignité de l’être humain n’est pas dans ce qui, en lui, dépasse, mais en sa qualité de créature tenant les deux bouts. Ce n’est pas l’ange qui est admirable mais la créature faisant pont, à la fois ange et bête, qui sait ce qu’elle est et joue sa partition :

118. Notre rapport à la vie semble aujourd’hui en crise. Tout ce qui apparaît comme une “limite” – incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité – tend à être perçu avant tout comme un défaut à corriger, plutôt qu’un espace où l’humain mûrit et s’ouvre à la relation. Or, nous devons nous rappeler que l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite. Une vision de la réalité à la lumière de la foi aide à reconnaître ce que nous appelons la “contingence” des choses de ce monde. Si, d’une part, il est de notre devoir d’essayer d’éliminer la souffrance qui marque la vie humaine, d’autre part, il est sage de reconnaître notre finitude constitutive, sachant que « l’expérience religieuse, et en particulier la foi chrétienne, proposent d’habiter, sans simplifications, cette ambivalence entre la grandeur et la limite de l’humain, en la lisant à la lumière de la relation originelle et fondatrice avec Dieu ». [131]

119. C’est précisément dans notre nature limitée que trouvent leur place la compassion, la sincère préoccupation face aux besoins des autres, la générosité qui surprend même au milieu des ténèbres et de l’échec, l’expérience spirituelle et l’adoration de Dieu. Nous le constatons dans de nombreux moments où la limite se fait concrète dans notre vie, lorsque nous essuyons un refus, lorsque nous souffrons de la maladie ou de la mort d’un être cher, lorsque nous faisons l’expérience de l’incapacité ou de l’échec. Mystérieusement, c’est précisément dans ces moments-là que nous pouvons trouver une sagesse nouvelle, toucher de nos mains l’affection des gens et expérimenter la présence du Seigneur.

L’un des problèmes soulevés par l’IA n’est pas l’IA en soi mais le rêve, caressé par certains, que l’IA permette de décharger l’être humain de certaines taches jugées inintéressantes ou inutilement consommatrices de temps ou d’énergie, en oubliant que c’est souvent dans l’exercice de ces tâches que nous reprenons souffle, que nous pouvons jeter un regard sur le côté, que nous apprenons la vie et les choses.

Je me souviens d’une collègue, devenue directrice de je-ne-sais trop quoi, qui, quand je commençai à travailler dans une grande entreprise du secteur de l’énergie, se plaignait de devoir faire les photocopies elle-même, considérant que cela n’était pas de son niveau, que c’était la sous-employer, que c’était du gâchis de haut salaire. J’ai toujours été stupéfait par ces attitudes prétentieuses et le manque de vergogne qui pousse à ne s’en pas cacher : pensait-elle vraiment que le monde ou quoi que ce soit allait pâtir des cinq minutes grignotées sur son activité purement cérébrale ; et ne voyait-elle pas, surtout, que ces cinq minutes d’échappée lui donnait la possibilité de rencontrer d’autres personnes, de s’extraire de sa bulle, d’enrichir sa pensée ? Ces gens qui pestent contre le temps passé en réunion ou dans les processus d’organisation et qui ne comprennent pas que là est le sel, le cœur de l’entreprise !

Je crains cette pensée, finalement transhumaniste, qui, sous couvert d’efficacité et de performance, envisage de confier à l’IA une part prépondérante des tâches. Non que je doute de ses qualités (elle sera beaucoup plus efficace que nous) ; non même que je craigne sa propension à se substituer à nous dans l’entièreté du champ des compétences humaines (peut-être la messe est-elle déjà dite) mais parce que le principe même de cette délégation, de cette croyance qu’on irait au delà de l’homme en lui épargnant tout ce qui le rattache à la bête et à ses besoins est le meilleur moyen, comme Pascal, déjà, l’avait exprimé, de perdre notre humanité, notre éminente dignité de créature entre les deux, d’eternels enfants de Sysiphe.

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Fallout (la série)21 juin 202600:05:33
Lucy MacNeal (Ella Purnell) dans Fallout,
(c) Prime video

Je trouve étonnante, réjouissante mais suspecte aussi la capacité de l’industrie cinématographique étatsunienne à produire des films et séries qui, sous leur dehors récréatifs et satiriques, dénoncent de façon acerbe et assez effrayante les dérives possibles du système économique et politique où nous vivons, de cet sorte d’hyper-, méga- ou post-capitalisme qui est en train de naître sous nos yeux avec le pouvoir croissant des GAFA, des entreprises maîtresses de l’intelligence artificielle, et leurs relations de plus en plus étroites avec les pouvoirs politiques et militaires. J’en veux pour preuve la remarquable série Fallout produite et diffusée, ça n’est pas un détail, par Prime video, la filiale audiovisuelle d‘Amazon, l’Amazon de Jeff Bezos, qui est justement un des barons (je pense aux Harkonnens), un des héros, un des hérauts de cette privatisation du monde et des Etats en marche.

La série Fallout décrit la quête croisée de trois personnages, très différents mais très attachants chacun dans son genre, dans des États-Unis qui, deux siècles auparavant, à une époque qui ressemble au début de nos années 1960, ont été ravagés par une guerre nucléaire. Bien que les horreurs soient montrées de façon grotesque et à grand renfort d’hémoglobine qui coule à si gros bouillons qu’elle ne fait plus peur, c’est un monde monstrueux, fait de violence et d’abandon, un enfer à la Jérôme Bosch auquel ne paraissent réchapper que les quelques milliers de personnes descendant des familles qui ont pu, au moment des ́attaques, se réfugier dans des abris, les vaults.

Le nœud de l’histoire, et sa saveur amère, est que ce monde de cauchemar est en grande partie le fruit des manigances et relations incestueuses entretenues entre l’Etat fédéral et un conglomérat technico-industriel, Vault-Tec Corporation, constructeur et promoteur des abris anti-atomiques qui, largement financés par l’Etat, se vendent d’autant mieux que la tension internationale croît et que des bombes nucléaires ici et là explosent, jusqu’à la grande catastrophe finale, dont on ne sait pas très bien qui l’a causée, mais dont il n’est pas exclu que Vault-Tech soit in fine responsable.

Mais les abris, qui ont permis à Vault-Tec de devenir un Etat dans l’Etat, ne sont pas ce qu’ils paraissent et prétendent être : ils sont bien moins des refuges destinés à sauver une partie de la population que des lieux-tests où le gouvernement, main dans la main avec des entreprises de la Tech et de la Défense, développe des expériences de psychologie sociale et collecte des données visant à mettre au point des techniques de contrôle et de manipulation des masses. Comme les réseaux sociaux et applications d’aujourd’hui, ils forgent les chaînes des utilisateurs qu’ils prétendent servir.

Fallout dénonce, avec une extraordinaire acuité, l’hubris de ces méga-entreprises qui, sous couvert d’aider l’humanité, la magnifique humanité dont parle le Pape, visent à la contrôler par ivresse du pouvoir et à lui substituer quelque chose de prétendu surhumain mais en fait inhumain. Mutatis mutandis, ce pourrait être l’équivalent moderne des Lettres persanes ou d’un conte de Voltaire. Et c’est Amazon, un des principaux rouages de la machine qui accouche, sous nos yeux, de ce futur, c’est Amazon qui produit et diffuse cette série !

Je tire mon chapeau. Je suis admiratif de la capacité du système à laisser des voix critiques s’élever, à les susciter, le cas échéant, et à les transformer en des créations authentiques, des créations qui sont aussi des produits d’appel, des marchandises, remarquablement conçues et attractives dont la consommation donne le double plaisir des jeux du cirque et de la lucidité, finissant toujours, néanmoins, dans l’attente du nouvel épisode, de la nouvelle saison, dans la reconduction de cet abonnement à ce Vault-Tec moderne.

Que faire ?, comme disait Lénine (qui était certes moins drôle et loin d’être parfait).

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Leonora Carrington04 juin 202600:04:30
Leonora Carrington, A map of the Human Animal (détail)

Dans Mu, le maître et les magiciennes, Alexandro Jodorowsky livre un récit halluciné de sa rencontre avec Leonora Carrington, au Mexique, au début des années 1960.

Jodorowsky, je le lisais parce que Gurdjieff ; Gurdjieff, parce que Katia et le Matin des magiciens ; le Matin des magiciens parce que ma mère et Planète. Et entre Gurdjieff, Jodorowsky, René Daumal, le Mont Analogue, Patti Smith et Leonora Carrington, Leonora Carrington à qui Claude me fait un peu penser et à laquelle le Musée du Luxembourg consacre actuellement une exposition, il y a un enchevêtrement d’échos, de correspondances, de liens oniriques,  filamenteux et magiques comme ceux qui apparaissent dans ses tableaux, liant des êtres, des visions, des moments, au-delà de tout ce qui les sépare.

They shall behold Thine Eyes, 1950 Dando de comer a une mesa, 1959

L’analogie, le bondissement d’une chose à une autre, à une autre qui n’a rien à voir avec la première et pourtant ; le négatif, le même vu à travers le miroir, ou le miroir des rêves ou le miroir des souvenirs, quelque chose qui déforme, voile et parfois dévoile, ces hommes et ces femmes cachées et encapuchonnées, ces chevaux et licornes de feu, filiformes, qui s’ébrouent, ces magiciens et ces sorcières, ces sorciers et ces magiciennes, cette œuvre comme un jeu de tarot géant, il y a une part de moi qui, sans comprendre, comprend et en est fasciné comme devant une boule de cristal où s’ouvrirait un pan caché du monde.

Mars Red Predella, 1946 Sans titre,  1956

Il y a certainement une part de fantasme dans le récit de Jodorowsky, comme il y a une part d’imposture dans l’enseignement de Gurdjieff et une part d’auto-suggestion dans la peinture de Leonora Carrington.  Mais cette part, qui émane de la personne, qui en est à l’origine une simple projection, et peut-être même une sorte de mensonge, est performative : elle fait naître ce qu’elle prétend décrire, donne substance et structure à l’inarticulé de nos rêves et de nos cauchemars, ancre dans une forme et un verbe ce qui peut-être n’existe pas mais qui, pourtant, pourrait, à tout le moins, exister puisque, même de façon peut-être artificielle, ce fut imaginé.

Lee Miller, Leonora Carrington à Saint-Martin d’Ardèche

Je ne sais pas, je n’ai jamais su faire la part des choses entre l’œuvre et la personne, non plus qu’entre la personne, les oeuvres et les résonances diverses qu’elles éveillent. Et je dois dire, à ce propos, que ma propension à croire, à accepter d’être enchanté, peut-être mené en bateau, par Leonora Carrington, n’est pas totalement délié de la beauté de la jeune femme (dont j’avais découvert le visage à l‘exposition Lee Miller) ou du charme qui émane de la vieille dame filmée dans les années 1990 à Mexico.

Las tentaciones de San Antonio, 1945 Three Nornir, 1998

Une dernière chose encore : on peut à la fois être un imposteur et ne pas en être un : Georges Gurdjieff avait certainement beaucoup de défauts mais il était aussi un compositeur dont certaines pièces, comme Bayaty sont magnifiques. On aimerait (ou pas) que le vrai soit simple mais il est le plus souvent épais, vibrant, plein de doubles fonds et de choses étranges, comme les tableaux de Leonora Carrington.

Comme très souvent, on entend, derrière ma lecture, Bayaty, de Georges Gurdjieff.

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Le bain21 mai 202600:05:15
David E. Scherman et Lee Miller, Lee Miller dans la baignoire d’Hitler,
Munich, 30 avril 1945

Photographe et modèle : Lee Miller fut les deux, et la très belle exposition que lui consacre le Musée d’art moderne témoigne de ce double statut puisque les images présentées sont tout autant des photos qu’elle réalisa que des photos où elle figure.

Est en particulier exposée, vers la fin du parcours, la planche contact de la série de photographies que David E. Scherman et elle prirent, dans l’appartement munichois d’Adolf Hitler, le 30 avril ou peut-être le 1er mai 1945, jour ou lendemain du jour du suicide de Hitler, et notamment celle de ces photos où on l’on voit Lee Miller se laver dans la baignoire de cet appartement.

La planche de contact

Cette photo fut publiée dans Vogue, pour lequel elle travaillait, magazine qui publiera également, sous le titre Believe it, les terribles images de la libération des camps de Buchenwald et Dachau.

C’est justement en revenant de Dachau et des horreurs qu’elle y avait vues que Lee Miller conçut, avec son acolyte David E. Scherman avec lequel elle couvrait, depuis l’été 1944, la libération de l’Europe ; c’est en revenant de Dachau que Lee Miller conçut la scène, la scène très mise en scène, du bain.

Elle expliquera qu’il s’agissait d’abord pour elle de se laver, de se laver de la saleté et des atrocités vues et  photographiées à Dachau. Et on aperçoit effectivement, au pied de la baignoire, la paire de rangers maculées qui laisse sa trace noirâtre sur le tapis de bain.

À Dachau, comme quinze jours auparavant à Buchenwald, Lee Miller a vu des choses terribles qu’elle a eu le courage et le professionalisme de photographier et de documenter de façon précise et rigoureuse pour qu’elles ne soient pas contestables. Que David E. Schermann et elle éprouvent ensuite le besoin de se laver, de se purifier de ces choses vues, côtoyées, senties, touchées, qui pourrait en douter ? Mais la mise en scène dit plus, fait plus, et justifie le statut iconique de cette photographie. En la concevant, c’était bien un doigt d’honneur, un magnifique doigt d’honneur (two fingers up, comme ils disent en anglais) qui était, par delà le fleuve des enfers, adressé à Hitler.

Il y a d’abord la démythification, brutale : qu’elle est petitement bourgeoise, banale, modeste, voire ridicule, cette salle de bain du dictateur, avec ses carreaux de céramique, les crèmes diverses que l’on devine à gauche sur le bord de la baignoire, cette brosse et ces trois porte-savons (pourquoi trois, pourquoi donc trois ?).

Il y a, évidemment, le geste de victoire, le geste non de triomphe mais de mépris, de morgue du vainqueur qui occupe la place du vaincu et essuie ses bottes, ses bottes sales, sur le linge blanc de l’ancien maître.

Il y a la revanche de la vie, la revanche de cette femme épanouie s’adonnant nue au plaisir simple du bain, sur la mort, la mort symbolisée par le portrait de cet homme engoncé dans son uniforme, cet homme mortifère qui était mort avant même que d’avaler sa capsule de cyanure.

Il y a la revanche de la femme sur l’homme, de cette femme sensuelle aux formes arrondies sur ce masculin grotesque, rigide, aux gestes de pantin.

Il y a enfin la revanche de la Belle, de la belle Lee sur la Bête, la Bête immonde et désormais crevée et qui n’aura plus jamais le plaisir de voir ou de faire cela parce que, malgré toute sa puissance, malgré tout le mal qu’elle fit, elle n’est désormais plus rien.

Je me demande tout de même : comment a-t-elle fait, comment a-t-elle fait, elle qui voulait se laver des horreurs des camps, comment a-t-elle fait pour oser poser son corps nu dans cette baignoire maudite ? Pour cela aussi, pour concevoir, mettre en scène et oser jouer elle-même ce pied de nez, cet immense pied de nez à l’histoire, il en fallait, du cran.

Je crois que, moi, je n’aurais jamais osé, de peur de salir mon corps sur cet email blanc ; de peur d’être infecté, de peur des cauchemars. 

Il existe plusieurs versions colorisées de l’image originale

C’est une de ces versions colorisées qui a servi de base à la reprise de la scène dans un récent biopic ou Lee Miller est incarnée par Kate Winslet.

La célébrité, méritée, de la photo du bain ne doit pas faire oublier le reste du travail de Lee Miller. Il y a, dans cette exposition, de très belles images.

Sable Léonora Carrington Désert Photo de mode

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Iphigénie (de Michel Cacoyannis)30 avr. 202600:04:25
Tatiana Papamoschou (Iphigénie) dans Iphigénie

Je n’ai jamais très bien compris l’espèce de réhabilitation détournée d’Agamemnon à laquelle se livrent Eschyle dans l’Orestie mais aussi Sophocle, Euripide et leurs successeurs, tous ceux ayant osé affronter et mettre en scène l’histoire des Atrides, cette famille terrible vouée aux gémonies.

J’ai toujours trouvé incompréhensible la haine qu’Electre et Oreste vouent à leur mère Clytemnestre qui, certes, a assassiné Agamemnon, leur père et son mari, mais l’a fait en souvenir du crime que lui-même a commis sur Iphigénie, sa fille et leur sœur. Car, que Clytemnestre ait voulu venger le meurtre de sa fille, qui ne le comprendrait ? Qui ne le comprendrait en mettant en regard l’horreur du geste et le ridicule de son objectif : permettre à la flotte grecque de quitter les rivages d’Aulis et de voguer vers Troie ; voguer vers Troie pour laver l’honneur bafoué de Ménélas, le frère d’Agamemnon, ce Ménélas dont Pâris, Prince de Troie, a ravi (dans tous les sens du terme) l’épouse, cette Hélène à la belle chevelure, également sœur de Clytemnestre.

On oublie toujours, d’ailleurs, qu’Hélène non seulement sortit vivante des ruines fumantes de Troie mais rendit à nouveau amoureux d’elle son bêta de mari au point qu’ils finiront tous deux leur vie dans leur palais de Sparte, bourgeoisement établis comme si de rien n’était, comme si leur histoire de fesses n’avait pas plongé le monde dans un délire sanglant.

Hélène et Ménélas se rabibochent, et pendant ce temps, Oreste et Electre tuent leur mère et son nouveau mari, Egisthe.

L’Orestie raconte la façon dont Athéna travaille, après la longue pénitence d’Oreste, à rompre l’enchaînement maudit qui, depuis Atrée, condamne cette famille à l’horreur répétée. C’est le poids écrasant de ce destin que les auteurs classiques (et Jean-Francois Sivadier dans le superbe Portrait de famille) mettent sous leurs projecteurs noirs et rouges. Mais c’est autre chose que Michel Cacoyannis, dans sa sublime Iphigénie, pointe.

Ce que montre Cacoyannis, ce n’est pas le poids du destin familial, c’est le poids du politique, la force du gros animal, comme disait Simone Weil, cette force irrépressible qui broie comme fêtu tout ce qui pourrait lui résister. Car même si Agamemnon n’était pas lâche, même si, reprenant ses esprits, il décidait de s’opposer à Calchas et de sauver sa fille ; même si Achille, allant jusqu’au bout de sa colère, décidait de soustraire, malgré elle, Iphigénie au sacrifice, on sent que l’armée, que ces hommes décidés à en découdre et qui, comme le leur susurre Ulysse, sont prêts à donner leur vie ; on sent que ces hommes iraient d’eux-mêmes arracher sa fille à Clytemnestre pour la traîner sur l’autel du bourreau.

On sent, sous la caméra sensible de Cacoyannis, que ni le courage, ni la douceur, ni la beauté qu’incarne, chacune en son genre, Iphigénie et Clytemnestre, ne peuvent l’emporter face à la lâcheté collective, à la lâcheté collective et viriliste de ces hommes qui veulent se venger des femmes.

L’Orestie, nous la jouerons, à la fin de ce mois de mai 2026. Qu’on se le dise !

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La spirale d’Ulam 2. Tachycardie26 févr. 202600:05:58

…Les grandes lignes qui se croisent dans le plan de la spirale d’Ulam ne sont pas contestables : elles sont là et bien là. Et pourtant, elles ne livrent aucune clé car elles sont inexhaustives et imparfaites.

Prenons la diagonale qui descend vers la gauche, que j’ai marquée d’un pointillé vert : 5, 19, 41, 71, 109. La « raison » (comme disent les mathématiciens) de cette suite ne saute pas immédiatement aux yeux mais DeepSeek me fait observer que l’écart entre les nombres suit une progression arithmétique, augmentant de 8 à chaque itération :

  • 19-5 =14
  • 41-19 =22 (=14+8)
  • 71-41=30 (=22+8)
  • 109-71=38 (=30+8)

Cette suite évolue en fonction d’une règle polynomiale qui (me souffle le même DeepSeek) peut s’écrire : f(n)=4n²+2n-1, suite qui produit souvent des chiffres premiers, par exemple quand x varie de 1 à 5 :

  • (4×1²)+(2×1)-1=5
  • (4×2²)+(2×2)-1=19
  • (4×3²)+(2×3)-1=41
  • (4×4²)+(2×4)-1=71
  • (4×5²)+(2×5)-1=109

A partir de 6, la série s’arrête. Plus exactement, la fonction continue à produire des chiffres mais ils ne sont plus premiers ; plus précisément,  ils ne sont plus tous premiers.

Si l’on prend les premiers quarante nombres de la suite, alignés sur la diagonale 5,19, etc., on a : 5, 19, 41, 71, 109, 155, 209, 271, 341, 419, 505, 599, 701, 811, 929, 1055, 1189, 1331, 1481, 1639, 1805, 1979, 2161, 2351, 2549, 2755, 2969, 3191, 3421, 3659, 3905, 4159, 4421, 4691, 4969, 5255, 5549, 5851, 6161, 6479.

La capacité de la suite-ligne à générer des nombres premiers est donc à éclipses, pulsant un instant, s’interrompant puis reprenant comme un dauphin qui nagerait à la surface de la mer, plongerait sous la surface puis resurgirait au soleil. Il y a bien là une sorte d’ordre, puisque la ligne est clairement repérable et qu’elle produit, souvent, des suites remarquables de quatre ou cinq nombres premiers consécutifs mais on ne saisit pas la cause sous-jacente de ces émergences et disparitions ; on ne distingue pas le tempo (ou le rythme ; je n’ai toujours pas compris la différence, Claude) de cette mélodie des nombres.

Ce qu’on voit et entend, ce sont des ordonnancements localisés, des pulsations, de petits bouts de lignes dans la grande diagonale, petits bouts au sein desquels, on ne sait pourquoi, quelque chose de construit paraît l’emporter sur l’entropie ambiante. Peut-être y a-t-il, cachée dans des dimensions supérieures, une fonction polynomiale de degré z ou une spirale d’Ulam venue d’une autre dimension qui rend compte de ce qui est, qui justifie ces soubresauts de l’univers mathématique. Mais pour l’heure, on ne la connaît pas. On voit seulement ces îles, ces îles de primarité se suivant à la queue-leu-leu dans l’océan des nombres comme un chapelet d’Aléoutiennes qui s’effilocherait peu à peu, et on entend seulement le battement irrégulier, la sorte de tachycardie du grand pouls arithmétique.

Quelque chose, quelque part, bat avec force, dont les lignes de la spirale d’Ulam trahissent les échos, ou peut-être les vibrations.

Lire le premier épisode : Lignes

En accompagnement musical, Dans l’antre du roi de la montagne, d’Edvard Grieg, avec son tempo (ou peut-être son rythme ? – son tempo me dit Claude) qui s’accélère comme ralentit celui des nombres premiers au fur et au mesure qu’on s’éloigne de zéro.

L’image de couverture est tirée de l’application android Ulam Spiral, de Tomoyuki Hoshi.

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La spirale d’Ulam 1. Lignes25 févr. 202600:04:18
Centre de la spirale d’Ulam

Au centre de la feuille, on met le 1 ; à sa droite immédiate le 2 ; au-dessus du 2, le 3 ; à gauche du 3, le 4  puis le 5 ; en dessous du 5, le 6, etc. ; et on continue ainsi, déroulant progressivement autour du 1, comme la coquille d’un escargot, une spirale de nombres croissants. Ensuite, on identifie les nombres premiers ; puis on efface les autres nombres, qui ne sont pas premiers.

Dessiner la spirale d’Ulam

Au bout d’un long moment, la figure ressemblera à ceci, puis à ceci :

Apparaissent, ça et là, des lignes, obliques, verticales et horizontales, des lignes entrecroisées qui font un peu penser aux structures de Widmanstätten sur les météorites métalliques ; des lignes qui marquent que, dans le repère entortillé conçu sur un coin de table par Stanislaw Ulam tandis qu’il s’ennuyait ferme à une conférence de mathématiques (ou peut-être d’autre chose : de physique nucléaire ou même de littérature puisqu’il fréquenta, plus tard, l’Ouvroir de littérature potentielle) ; des lignes, donc, apparaissent qui marquent que, dans ce repère entortillé et spiraleux, ce qu’on connaissait comme le chaos des nombres premiers prend forme et ordonnancement, des structures y apparaissant.

Je trouve extraordinaire cette illustration de l’Out of the box. Dans le repère, le monde orthonormé où nous avons nos habitudes, les nombres premiers, ces particules élémentaires de la mathématique, forment un archipel anarchique, erratique, un Morbihan sans toit ni loi. Mais il suffit de tourner un peu la tête, de modifier l’angle de vue en plaçant les nombres d’une autre manière, d’une manière spiraleuse et fibonacienne, pour faire surgir d’immenses régularités, des arrangements, des linéarités jusqu’alors demeurées invisibles : soudain des droites, des droites imparfaites, pleines de trous et de blancs, des droites qui s’interrompent sans qu’on sache pourquoi et qui réapparaissent sans qu’on sache comment, mais des droites évidentes qui montrent et démontrent qu’une structure existe, structure dont on ne comprend pas vraiment l’architecture, avec ces lignes qui parfois émergent et parfois replongent dans le désordre mais qui sont indiscutablement là, présentes, comme est présent et bien présent, dans la polyphonie broussailleuse de l’Allegro du Troisième concerto brandebourgeois de Bach, le thème principal.

A suivre…

En illustration musicale, le début de l’Allegro du troisième concerto brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach

Cet article La spirale d’Ulam <br>1. Lignes est apparu en premier sur Aldor (le blog).

Album de famille : le musée Albert Kahn27 déc. 202500:04:56
Fernand Cuville, Jeune italienne,
Vicence, 1918
(c) Archives de la planète

Vus de Sirius, les êtres humains sont certainement analogues les uns aux autres. Mais pour nous qui en sommes, pour qui l’unité fondamentale est tellement évidente qu’on n’y prête plus attention et qui avons, de plus, appris à décrypter, avec une extraordinaire acuité, le moindre détail des traits permettant de distinguer un être humain d’un autre, c’est la diversité, la magnifique diversité qui l’emporte.

Et pourtant, comment ne pas voir, derrière la variété des photographies et films des Archives de la planète, rassemblés entre 1908 et 1931 sous la direction d’Albert Kahn ; comment ne pas voir un grand album de famille reproduisant les mille facettes de notre humanité commune, un grand album où se dissout la distinction traditionnelle entre anthropologie et ethnologie ?

Dans le rassemblement, la conjonction, la juxtaposition de ces dizaines de milliers d’images fixes et animées captées un peu partout dans le monde, on perçoit qu’il n’y a pas, d’un côté, l’unité de l’espèce, et, de l’autre, sa diversité. Le trait fondamental d’homo sapiens, de cet homo parmi les autres ayant progressivement pris la place des autres homo, c’est son incroyable plasticité, sa capacité à se modeler, à adopter des rites, des coutumes, des croyances, des vêtements, des façons indéfiniment différentes d’être au monde pour s’adapter à la diversité des lieux, des climats, des écosystèmes où il a choisi de s’établir, de s’enraciner puis de se perpétuer avant de partir, éventuellement, ailleurs puis ailleurs encore. Son unité, son identité la plus profonde, c’est justement sa faculté d’adaptation et la diversité par laquelle elle se traduit.

Et pourtant, quand on regarde les visages, les visages souvent magnifiques de ces femmes et de ces hommes depuis longtemps rendus à la poussière, ces visages qui à la demande du photographe regardaient l’objectif et nous regardent donc, leurs yeux plongés au plus profond des nôtres, quelle proximité et quelle émotion ! De quelque pays qu’ils soient, quel que soit l’âge, le costume et la majesté, c’est toujours un frère ou une soeur, un proche qui nous tend son regard comme un miroir, et de ses yeux nous interroge.

Ils sont si différents et cependant si identiques avec leur sourire, leur gêne, leur fierté, leur lassitude, leur joie ou leur indifférence. Quels que soient leurs atours, leurs décorations, leurs bijoux, le panache de leur pose ou de leurs habits, ils sont finalement si transparents, si nus, si faibles, si peu de chose, si déjà disparus. Et si touchants, cependant, d’être là et de se prêter, de se donner en spectacle.

Je ne reviens pas, je ne reviens jamais de l’émotion qui me transporte à la vue de mes semblables, de ces êtres qui se savent si petits et si fragiles et qui pourtant, au même moment, se tiennent dignes, radieux et pleins d’espoir face à la vie.

Je me demande s’il n’y a pas, là aussi, une définition de l’humanité.

Le musée départemental Albert Kahn, récemment refait, est à Boulogne-Billancourt, près d’une boucle de la Seine, sur le site de la propriété d’Albert Kahn. Outre les collections de photographies et de films, on y trouve un jardin, d’une exceptionnelle beauté.

L‘image d’illustration a été prise par Fernand Cuville en 1918. On y voit une jeune fille photographiée à Vicence, en Italie. Pas d’autre détail. L’original est un autochrome sur plaque de verre. Elle porte le numéro d’inventaire A 19 398.

En illustration musicale, Bayaty, de George Gurdjieff, dans la très jolie version d’Anja Lechner et Vassilis Tsabropoulos, parce que Gurdjieff sut si bien, lui aussi, illustrer, au moins dans son œuvre musicale, l’unité dans la diversité.

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Horizons perdus (de James Hilton)29 oct. 202500:04:55
Shangri-La (création hybride)

La Cerdagne, cette haute vallée plongée dans l’éclat du soleil et dominée par la pyramide du Carlit ; la Cerdagne ressemble à Shangri-La, cette vallée bleue tibétaine massée au pied du Karakal, suspendue dans le temps et l’espace, décrite par James Hilton dans Horizons perdus.

Je connaissais le film mystico-romantique qu’en a tiré Franck Capra ; je viens de lire le livre. Il raconte l’histoire de Robert Conway, consul de Grande-Bretagne en Afghanistan, qui, fuyant ce pays secoué par une révolution, se retrouve au Tibet, dans une sorte de principauté isolée et bienveillamment guidée, depuis des lustres, par un personnage énigmatique, le Grand lama.

Dans cette vallée perchée, qui a établi peu de liens avec l’extérieur, une société originale s’est construite en quelques siècles, dans une semi-solitude, société calme et sage, tranquille, paisible, mais qui pratique ces vertus, comme toutes les autres, avec modération et tempérance.

Comme la Castalie du Jeu des perles de verre, la Fondation de Fondation et les monastères du Moyen-Âge, Shangri-La a été conçu par ses initiateurs comme un havre, une arche, une retraite permettant à celles et ceux (surtout ceux, de fait) qui y séjournent, de vivre et travailler à l’abri des fracas du monde mais aussi de préserver des fureurs, ravages et destructions que la folie des hommes pourrait engendrer celles de leurs créations les plus remarquables.

Il y a, dans cette sorte d’île perdue dans un océan de montagnes, dans cette terra incognita vierge encore des salissures de l’histoire, un souvenir de l’Eden, d’un monde encore heureux et plein de n’avoir pas chuté. Mais étrangement, dans le Shangri-La de James Hilton comme dans la Castalie de Hermann Hesse (et les monastères des moines copistes), cette perfection (prétendue perfection, finalement, donc) est fondée sur l’exclusion, a minima l’absence des femmes, créatures quelque peu dangereuses dont la présence, même discrète, suffit à tourmenter le coeur des hommes, à tournebouler leurs pauvres sens et à semer le doute dans leurs intentions (qui, si elles sont nobles, sont sans doute aussi un peu fragiles).

Notre Robert Conway serait donc prêt à faire une croix sur une vie mondaine qu’il n’a d’ailleurs jamais vraiment appréciée si son esprit n’était troublé par les beaux yeux de Lo-Tsen, une jeune princesse mandchoue elle aussi échouée à Shangri-La (et dont il se rendra compte un peu plus tard, dépité, que ce n’est pas pour lui qu’elle en pince). Mais est-ce vraiment un mal ? J’ai l’impression que, dans l’esprit de James Hilton comme dans celui de Franck Capra (qui divise et redistribue le personnage de Lo-Tsen), ce détournement des volontés masculines par le charme féminin n’est pas une perte de temps ou une impasse regrettable mais un moment nécessaire dans le cheminement, dans la quête, celui qui permet à l’esprit de dépasser l’adoration des oeuvres de l’esprit, l’idolâtrie de l’intellect, pour embrasser, avec la chair et la vie, l’amour vrai et le spirituel. Sans ce  détour là, qui manque au Grand lama, tout resterait un peu vain, vicié, peut-être impur.

Derrière ma lecture, en accompagnement musical, Lost Horizon, titre éponyme de la musique composée en 1973 par le talentueux Burt Bacharach pour le remake, par Charles Jarrott du film de 1937. C’est une œuvre un peu baroque (une comédie musicale) mais probablement sous-estimée, et qui bénéficie de Liv Ullmann et de la superbe musique de Burt Bacharach. 

Horizons perdus, traduit de l’anglais par Hélène Godart, est publié aux éditions Les Belles Lettres.

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Hécube, pas Hécube (de Tiago Rodrigues)04 juin 202500:03:09
https://aldoror.fr/wp-content/uploads/2025/06/240606-rdl-0084626322879408611371.jpgSéphora Pondi et Elsa Lepoivre
(c) Christophe Raynaud de Lage,
Comédie française

Il y a Nadia, qui demande justice ; et Hécube, qui se venge.

Il y a une reine déchue, ayant tout perdu et devenue esclave ; et une comédienne qui trouve à la fois la force de défendre son fils dans l’énergie de l’héroïne qu’elle incarne, et la justesse du jeu de son personnage dans le combat personnel qu’elle mène.

Il y a la scène, qui est à la fois le bureau d’un procureur menant enquête et les rivages de la Mer Egée, en Chersonèse de Thrace.

Il y a la scène, qui est le miroir à la fois parfait et imparfait que se tendent ces deux mondes, le miroir où ces deux mondes se réfléchissent, se jouent, prennent chair ou sens, se confondent, s’entremêlent ou se séparent.

Il y a la scène, qui n’est pas simplement le miroir mais le lieu de la répétition, le lieu singulier de la répétition, d’une répétition qui jamais ne se répète : simul et singulis. La scène est le lieu passeur de mondes, sorte d’Aleph où se crée, se façonne, évolue, sous la parole sage et prophétique du choeur, ce qui n’est pas encore figé, où se crée ce qui sera plus tard avant que le plus tard, que le trop tard n’advienne.

La scène, qui est le lieu de la répétition, est celui de l’échange, cet échange grâce auquel on a une chance d’échapper à l’autisme dont souffre le fils de Nadia mais peut-être plus encore Hécube, cette Hécube que la douleur a rendue folle au point non pas seulement de crever les yeux de Polymnestor, l’assassin de son fils, mais  de la pousser à assassiner ses deux enfants.

Il y a cette demande faite à Nadia de se justifier, comme on le demande toujours aux femmes, de se justifier des violences qui ont été commises contre elle ou contre son fils, comme si c’était d’elles, les femmes, que relevait forcément la responsabilité de tout mal.

Il y a cette demande faite à Agamemnon d’absoudre, au nom de la justice, l’acte de vengeance d’Hécube ; et l’acceptation,  probablement intéressée, de l’amant de Cassandre.

Il y a le mensonge, l’hypocrisie, l’aveuglement de ces hommes de pouvoir qui, avant même qu’on ne leur crève les yeux, ne voient rien, ne veulent rien voir, et qui ne deviennent voyants qu’après avoir perdu la vue.

Il y a la musique, d’Otis Redding,  dont la voix chaude berce et enveloppe.

Et puis il y a le théâtre, ce lieu sombre où tout se joue et se rejoue mais sans que rien ne soit jamais pareil, ce lieu plus vrai que le vrai.

Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues, à la Comédie française

En illustration sonore, Sittin’ on the dock of the bay, d’Otis Redding

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Une révolution intérieure (de Gloria Steinem)23 mai 202500:04:13
Gloria Steinem et Dorothy Pitman-Hughes en 1971,
(c) Dan Wynn, Esquire Magazine

Les histoires que raconte Gloria Steinem dans Une révolution intérieure font penser à Modesta, la magnifique héroïne de L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza. Ce sont des récits de vie, y compris la sienne, des récits de moments de vie où soudain un être, homme ou femme, décide de se faire confiance, de garder la tête haute, de ne plus se laisser entraver par tout ce qu’on lui a dit, tout ce qu’on lui a fait, tout ce qu’il a appris qu’il était normal ou convenable de faire, de penser, de ressentir ; et choisit de passer outre, d’agir en conscience et en accord avec soi-même. Ce sont des récits de renaissance, de naissance peut-être, à tout le moins de libération.

Elle se raconte, jeune journaliste devant interviewer une vedette de cinéma dans le bar d’un hôtel chic de New-York et se faisant refouler à l’entrée parce que les femmes seules dans ce bar, « ça ne se fait pas », puis la même, quelques mois plus tard, qui se heurte au même cerbère mais qui, parce qu’elle a décidé de ne plus endosser le personnage de la femme soumise, lui tient tête et parvient à entrer. Elle raconte toutes ces femmes qui, courageusement, ont un jour décidé de s’affranchir des limites qu’on leur avait fixées, prouvant que c’est le plus souvent nous-mêmes qui tissons les chaînes qui nous empêchent d’avancer.

C’est un livre (qu’aurait bien aimé Olympe de Gouges) sur la longue soumission des combats féministes aux combats prétendument plus importants (les droits de l’homme, la révolution prolétarienne, la décolonisation, les droits civiques des noirs, etc.), sur cette demande perpétuellement faite aux femmes de mettre en sourdine leurs propres revendications pour ne pas affaiblir la grande cause, cette injonction continuelle à s’oublier.

Mais c’est plus que cela. Je ne connaissais pas Gloria Steinem et je découvre une femme extraordinaire, ouverte, curieuse, sensible, chaleureuse, une femme qui ne cache ni ses erreurs ni ses faiblesses et qui trouve dans cet aveu la force de parler et d’aller de l’avant. Une révolution intérieure est sous-titré « renforcer l’estime de soi » et le livre tout entier est une illustration de ce combat, mettant notamment l’accent sur la nécessité de guérir les blessures les plus terribles, celles de l’enfance :

« Toute forme de maltraitance commise par ceux-là mêmes qui sont censés nous protéger, envers lesquels nous n’avons d’autre choix que de nous rendre vulnérables, est la force la plus destructrice du moi. »

L’enjeu de cette guérison n’est pas seulement le bien-être individuel ; l’enjeu de la révolution intérieure n’est pas seulement intérieur, il est social et politique : à moins d’être transmutés par l’introspection, la méditation ou la prière, les mauvais traitements reçus deviennent des mauvais traitements donnés. Et l’on remet ainsi une pièce nouvelle dans la machine infernale du mal.

On retrouve au bout du compte, dans la pensée fraîche et subtile de Gloria Steinem, un peu de la Simone Weil pour qui, « faire le mal, c’est transférer aux autres la dégradation que nous portons en nous-mêmes », et un peu de l’Etty Hillesum pour laquelle, même au plus noir de la nuit, il n’est de plus urgent combat que d’extirper la haine de son propre être.

En illustration sonore, derrière ma lecture, « Je n’ai besoin de personne en Harley-Davidson« , cet autre magnifique manifeste à la liberté et à la force féminines, composée par Serge Gainsbourg et chantée par Brigitte Bardot.

A propos de l’image, iconique, on pourra lire dans le Huffpost l’article « Gloria Steinem & Dorothy Pitman-Hughes’ Restaging Of Iconic Portrait Shows That Activism Has No Age »

 

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Printemps silencieux (de Rachel Carson)24 mars 202500:04:05
Image générée par Midjourney

Il y a plus de soixante ans, en 1962, Rachel Carson décrivait, de façon précise, méthodique et documentée, la pollution, ou plutôt l’empoisonnement général et systémique de la biosphère par les produits chimiques de synthèse, notamment pesticides et herbicides. Elle montrait comment ces produits, biocides à large spectre, se concentraient chez les êtres vivants, notamment les insectes, se combinaient éventuellement avec d’autres produits, se dégradaient parfois pour donner naissance à d’autres molécules, atteignant rapidement ou avec le temps des concentrations létales finissant par contaminer toute la chaîne alimentaire, et empoisonnant tous les animaux, y compris les hommes.

Elle indiquait, comme on le redécouvre aujourd’hui avec les micro-plastiques, les dioxines ou les PFAS qu’on retrouve désormais partout, que :

« Pour la première fois dans l’histoire du monde, tous les êtres humains sont maintenant en contact avec des produits toxiques, depuis leur conception jusqu’à leur mort. Au cours de leurs vingt ans d’existence, les pesticides synthétiques ont été si généreusement répandus dans le monde organique et inorganique qu’on en trouve quasiment partout. On en a décelé dans la plupart des grands ensembles fluviaux, et même dans d’invisibles rivières souterraines. On en trouve dans les sols où ils se sont déposés dix ou douze ans plus tôt. Ils sont entrés dans le corps des poissons, des oiseaux, des reptiles, des animaux domestiques et sauvages, à tel point que les laboratoires n’arrivent plus à trouver pour leurs études des bêtes exemptes de toxiques. On a trouvé ces poisons dans les poissons de lacs perdus parmi les montagnes, dans des vers de terre enfouis profondément, dans des œufs d’oiseaux, et dans l’homme lui-même. Ces produits chimiques existent maintenant dans le corps de la grande majorité des gens, quel que soit leur âge.  Il y en a dans le lait maternel, et probablement dans les tissus des enfants à naître. « 

C’est ce livre qui, bien que villipendé par l’industrie chimique, conduisit à la quasi-interdiction, aux États-Unis puis dans la plupart des pays du monde, du DDT, puis à la signature, en 2001, de la Convention de Stockholm visant à interdire l’utilisation d’une quinzaine de polluants persistants.

Le livre de Rachel Carson, à la fois solidement documenté et écrit avec poésie et humanisme, ne fut donc pas sans effet, il s’en faut de beaucoup. Et pourtant, soixante ans après, comme cinquante ans après le rapport Meadows, comment ne pas constater qu’il fut vain, en ceci que tout ce qu’il disait est à redire, que tout ce qu’il avait permis de commencer est à recommencer ?

Il ne s’agit pas ici pour moi d’entonner un chant plaintif, de pleurer le silence des oiseaux et des printemps ; il s’agit de rappeler que savoir ne suffit pas, ne suffit jamais, et que, comme l’amour, les combats les plus importants doivent être chaque jour et indéfiniment repris car ils s’évanouissent, sinon, dans l’usure et l’oubli.

L’image d’illustration (dont l’idée m’a été inspirée par la couverture du Printemps silencieux aux éditions Wildproject, à été générée par Midjourney à partir du prompt suivant : « Un tissu imprimé de style 18e siècle représentant, sur un fond bleu turquoise, des très nombreux oiseaux divers et colorés voletant parmi des fleurs, des papillons et des plantes diverses et colorées. ».

En fond sonore, Bayati, de Georges Gurdjieff, et un enregistrement d’oiseaux repris de l’excellent site BBC Sound Effects.

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L’adoration des mages (d’Augustin Frison-Roche)04 févr. 202500:03:54
Augustin Frison-Roche,
L’adoration des mages

À droite, couvertes de lumière, la richesse, le pouvoir, la ville, la citadelle, qui s’élèvent comme une montagne, une Babel, une cité d’or foisonnante ; à gauche, un ciel immense, nébuleux, rempli d’étoiles sous la splendeur duquel tout en bas apparaît, tout petit, un nouveau-né.

Dans la salle où il est présenté, au Collège des Bernardins, le pan de gauche a dû être séparé du reste du tableau : l’enfant, pour qui tous sont rassemblés, que tous viennent adorer, est absent ; ou plutôt, il est là, mais un peu plus loin, derrière une colonne, et on ne le voit pas immédiatement. Et c’est très bien ainsi : on ne distingue d’abord que l’ensemble principal : la puissance et la gloire, la profusion et la surabondance de vie et de richesse, qui sont comme tendues, unies, confondues dans un même mouvement, un même élan, une même pulsion qui les entraîne à quitter l’éclat pour le bleu sombre de la nuit, à dégringoler des sommets de la cité d’or pour fouler, tout en bas, l’humilité du sol. Et il y a là, dans ce seul mouvement que fige le tableau, dans cette simple transition, cet abandon des joyaux, des lustres et des palais pour le scintillement discret, la pâle lueur des étoiles piquées sur la voûte nocturne ; il y a là quelque chose d’aussi important, et peut-être de plus important, que cet enfant dormant à même la terre : la marque que quelque chose est advenu.

L’adoration des mages est la pièce maîtresse de l’exposition Épiphanies que le Collège des Bernardins consacre à Augustin Frison-Roche. On trouve dans cette exposition d’autres magnifiques tableaux (les cathédrales végétales inspirées de Huysmans, la série des sept jours de la Création) mais ils dessinent un chemin vers l’Adoration, la plus épiphanique de ces épiphanies.

Gaspard, Melchior et Balthazar avancent, leurs présents à la main, vers l’enfant couché sur le sol dont ils ont eu révélation ; mais dans la sacristie du Collège, où le tableau est exposé, une autre révélation, une autre épiphanie opère, qui laisse le visiteur médusé.

Il y a des oeuvres si pleines, si vibrantes, si profondes (le Blue Notebooks, de Richter ; le Journal d’Etty Hillesum, et peut-être cette Adoration des mages) qu’elles ouvrent des portes nouvelles, révèlent ce qui était enfoui et donnent, pourraient donner envie de croire.

La photographie rend très mal la beauté de l’œuvre, ainsi que sa taille : 350×460 cm.

L’entrée de l’exposition (qui dure jusqu’au 26 février) est libre mais il peut être conseillé de réserver un créneau horaire sur le site du Collège.

Christiane Rancé a publié chez Klincksieck le catalogue de l’exposition.

On pourra lire dans Narthex, sous la plume de Jeanne Villeneuve, une analyse théologique de l’exposition .

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La sorcière (de Jules Michelet)19 janv. 202500:05:17
Image générée par Midjourney 6.1

Commençant les Sorcières, de Mona Chollet, je pense à La sorcière, le livre presque éponyme de Jules Michelet, paru en 1862 et qui fit alors scandale. Un livre qui, écartant les faits ou plutôt s’en détachant, s’éloignait de l’analyse historique traditionnelle pour décrire une sorte de rêve éveillé, de transe, de récit hallucinatoire et inspiré mettant l’auteur, et à travers lui le lecteur, en contact direct avec le monde et les êtres décrits, et en tirer une réinterprétation fantasmatique, fantasmatique et fantastique du Moyen-Âge, ainsi qu’un hymne à la femme, grande passeuse et grande libératrice.

Pan, le grand Pan est mort. Thamous en a reçu l’annonce tandis qu’il naviguait au large de Paxos. Pan est mort tandis que le christianisme naissait, et avec cette mort meurt le paganisme, cette relation directe, immédiate, confiante à la nature et à la vie.

Pan meurt et la panique naît. Car l’Antiquité, elle aussi, se dissout, et avec elle l’éclat et le ciment de la romanité. Partout en Europe, les villes se resserrent, détruisent leurs monuments pour construire des remparts au sein desquels elles se replient, se réfugient, se referment, dans la terreur des invasions : une grande ombre étend son aile sur le continent. 

C’est dans cette période de mort, de noirceur et d’étouffement, dans cette époque qui sera bientôt écrasée sous le joug féodal et battue sans relâche par les fourches d’un christianisme combattant tout ce qui lui résiste, que la sorcière apparaît, incarnant la résistance et le refuge. Résistance de la nature et des cultes antiques, refuge des savoirs anciens, pérennité de l’amour et de la sexualité face à l’ordre nouveau des clercs et des inquisiteurs, l’ordre nouveau de cette Église qui fonde son autorité sur la peur du péché, la crainte de l’Enfer, le culte morbide de la virginité.

La sorcière, qui est femme, belle et désirable, est, face à Marie, vierge et mère, virginale et maternelle, douce et obéissante, la réincarnation d’Ève, de l’Ève pécheresse et première mortelle, l’Ève curieuse et pandorique, de cette Ève du geste de laquelle tout naquit. Elle est la connaissance et la tentation, le désir et la joie, le rire et le corps sans entraves, ce corps que symbolise, plus encore que le sein, la chevelure, chevelure qu’on dit folle mais qui n’est que libre et déliée, à l’image de celle qui la porte.

La sorcière est la liberté toujours mouvante, la passeuse liquide et serpentine, mélusine, qui se faufile entre les interstices, le pont de lianes faisant le lien entre l’humain et le reste de la nature, l’esprit souple qui, acceptant l’incarnation et l’Ici bas, se débat dans le carcan d’un monde que l’Église rejette et satanise pour mieux glorifier l’Au-delà.

Elle est la vie, l’espérance et la joie affrontant une religion qui, sous couvert de salut, de pardon et de vie éternelle, est devenue repentance perpétuelle, apologie de la souffrance et de la mort.

Il est dommage, dommage, injuste et invisibilisant qu’en écrivant ses Sorcières, qui lui doivent tant, Mona Chollet n’ait pas évoqué le livre de Jules Michelet, ce long poème à la féminité.

On peut trouver La sorcière en livre imprimé chez divers éditeurs. On peut également la trouver en format PDF sur l’excellent site de l’Université du Québec à Chicoutimi, et en format EPUB dans la Bibliothèque numérique TV5 Monde.

PS : Quelques articles et blogs sur ce livre :

L’image a été générée par Midjourney 6.1 (qui, comme je l’ai écrit ailleurs, sait parfaitement illustrer nos fantasmes), et à qui j’ai demandé l’image d’une jeune et belle sorcière une nuit de sabbat.

Sous ma lecture, en sus de l’habituel Bayati, de Georges Gurdjieff, l’enregistrement d’un orage pluvieux (qui me semblait bien coller à l’imaginaire de la sorcellerie) pris sur le site de la BBC qui met désormais à disposition des milliers de captures sonores. Qu’elle soit remerciée.

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Cabane (d’Abel Quentin)11 janv. 202500:05:01
Une jolie spirale (mais qui n’est pas celle de Fibonacci)

Que fait-on, quand on sait mais qu’on ne peut pas ? Quand on sait, qu’on a parlé mais parlé dans le désert ; qu’on a dit mais que nul n’a voulu nous entendre ; que le laps de temps dont on disposait pour éviter la catastrophe est révolu et qu’il est désormais trop tard ? Cassandre sait cela. Dans la Troie fumante quelle avait prophétisée, elle est violée par Ajax, capturée par Agamemnon qui en fait sa concubine, emmenée à Mycènes où elle finit sa vie égorgée par Clytemnestre.

Cabane, d’Abel Quentin, est l’histoire des auteurs du rapport Meadows, rebaptisé Rapport 21, qui, fondé sur une modélisation assez poussée du système-monde, décrivit, dès 1972, les conséquences délétères, sur l’environnement et les ressources, d’une croissance continue, mettant en garde contre l’effondrement très probable de ce système, quelque part au cours du XXIème siècle, si aucune correction forte ne lui était rapidement apportée.

Dix ans après, vingt ans après, trente ans après, rien ne change : la spirale de Fibonacci continue sa course folle, reliant les sommets de carrés dont les côtés croissent de façon exponentielle ; le pillage et la pollution explosent ; plus rien n’échappe à la destruction prédatrice : gratter, pomper, sucer jusqu’à la moelle, aspirer, assouvir : demain est un autre jour et après nous le déluge.

Cassandre, certainement, a plongé dans le désespoir ; il en va de même des héros de Cabane : le désespoir, l’amertume, et venant s’ajouter à cela, une certaine honte de n’avoir pas su convaincre, d’avoir prêché devant des foules qui écoutèrent sans entendre. Car le rapport Meadows ne fut pas confidentiel ; ce fut, au début des années 1970, un grand succès, un grand événement ; c’est seulement que nul n’en tint compte.

L’un tombe dans le déni et rejoint une compagnie pétrolière, d’autres vont faire de l’élevage ; et le quatrième, mathématicien proche de Grothendieck et du groupe Bourbaki, erre longtemps de cabanes en cabanes avant de se lancer dans l’accomplissement des actes nécessaires à la tâche, la terrible tâche qu’il s’est finalement donnée : arrêter la suite de Fibonacci.

La dynamique des systèmes croissant de façon exponentielle est redoutable : on peut, sans trop de difficulté, détourner de sa trajectoire un moustique ou une mouche ; avec un faucon ou un aigle, c’est déjà plus difficile ; plus dur encore avec un hippopotame ou un rhinocéros. Mais on a beau voir le bord du monde, cette muraille où tout s’effondre parce que tout a été sapé, comment changer la route du supertanker de 500 000 tonnes sur lequel nous sommes désormais embarqués ?

Certains pensent y arriver en utilisant des moteurs encore plus gros, encore plus puissants, qui permettront de tourner plus vite ; mais c’est une course folle car ces moteurs, plus gros et plus gourmands, dévastent plus encore le globe et accroissent plus encore le poids et l’inertie du bateau-monde, rendant plus difficile encore le virage.

Et puis on peut chercher à faire autrement : essayer de réduire, drastiquement, le poids du navire, faire en sorte que quelques-uns au moins aient une chance d’échapper au naufrage.

C’est ce que fait le quatrième.

On pourra également :

L’image d’illustration a été générée par Midjourney à qui j’avais demandé de créer la pseudo-photo d’une spirale de Fibonacci dessinée en craies de couleur sur un tableau noir. Il a bien respecté la consigne esthétique et le sens général mais pas le sens précis.

Derrière ma lecture, un enregistrement d’une rue de Soho, à Londres, capté en décembre 2024, et Koyaanisqatsi, de Philippe Glass, bande-titre du film de Godfrey Reggio dont j’ai déjà parlé, et qui est probablement, dix ans après, la meilleure illustration cinématographique du Rapport Meadows.

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L’Ève future (d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam)15 déc. 202400:05:20
Alicia Clary dans le cabinet de Thomas Edison, à Menlo Park
Image générée par Midjourney

En 1885, Thomas Edison, pour sauver du désespoir un de ses amis tombé amoureux d’une actrice très belle mais stupide et vulgaire, en crée une réplique artificielle, dite andréïde, physiquement indiscernable de l’original et dotée d’un cerveau, d’un système nerveux, de muscles et d’articulations mécaniques et électriques lui donnant l’apparence de l’émotion, de l’intelligence et de la sensibilité. Telle est, brièvement résumée, la trame de L’Ève future, ce roman d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam publié en 1886.

Thomas Edison, Menlo Park, un amour brisé par la discordance choquante de l’être et du paraître, un peu du mythe de Pygmalion, une intuition des développements lointains de la robotique et de ceux, plus lointains encore, de l’intelligence artificielle : tous les éléments étaient réunis pour que naisse un grand roman fantastique, et c’est bien ainsi qu’il fut accueilli. C’est dire à quel point on peut être déçu de l’ennui ressenti à la lecture de ce livre qui, aux longues explications pseudo-scientifiques à la Jules Verne, ajoute  des propos d’une rare misogynie et surtout des considérations vaguement ésotériques qui séduisent d’abord mais finissent par lasser : L’Ève future est un admirable projet gâché par sa mise en oeuvre.

L’idée n’en est pas moins fascinante : fabriquer, à partir de métal, de pompes hydrauliques, d’electro-magnétisme et de « lumière radiante » une créature imitant parfaitement l’être humain, reproduisant les attitudes, les gestes, la façon de marcher, de parler, de rire, d’être, de l’Alicia Clary dont Lord Ewald est tombé amoureux, mais d’une Alicia Clary que ne ternirait pas la disgrâce de l’esprit.

Quoi de plus de plus désolant, en effet, que la discordance entre le charme et la beauté du visage et du corps et la malformation, la laideur du caractère et de l’esprit ? C’est ce hiatus que la réalisation de l’andréïde permettra de combler.

L’Edison de l’Ève future travaille avec les technologies dont le vrai Edison est l’inventeur. La voix d’Alicia Clary est donc gravée sur des cylindres d’or, sous forme de phrases ou de répliques dont la lecture est déclenchée par un mot ou un geste de Lord Ewald. Mais la capacité des cylindres étant très limitée, il en va de même du nombre de répliques. Et c’est là que le livre, annonçant les tristes réflexions d’Adolfo Bioy Casares dans L’Invention de Morel, dépasse ses défauts pour devenir vraiment grand. Car ce qui est proposé à Lord Ewald, c’est de revivre indéfiniment, au travers des quelques centaines de phrases que les cylindres peuvent contenir, les émotions des premiers jours de la passion, au motif Ô combien pessimiste que l’amour tout entier est finalement contenu dans ces quelques moments, le reste des passions n’étant qu’un effort perpétuel, désespéré et sans doute mensonger pour revivre l’émoi de ces premiers instants.

« ― Éterniser une seule heure de l’amour, ― la plus belle, ― celle, par exemple, où le mutuel aveu se perdit sous l’éclair du premier baiser, oh ! l’arrêter au passage, la fixer et s’y définir ! y incarner son esprit et son dernier vœu ! ne serait-ce donc point le rêve de tous les êtres humains ? Ce n’est que pour essayer de ressaisir cette heure idéale que l’on continue d’aimer encore, malgré les différences et les amoindrissements apportés par les heures suivantes. ― Oh ! ravoir celle-là, toute seule ! ― Mais les autres ne sont douces qu’autant qu’elles l’augmentent et la rappellent ! Comment se lasser jamais de rééprouver cette unique joie : la grande heure monotone ! L’être aimé ne représente plus que cette heure perpétuellement à reconquérir et que l’on s’acharne en vain à vouloir ressusciter. Les autres heures ne font que monnayer cette heure d’or ! Si l’on pouvait la renforcer des meilleurs instants, parmi ceux des nuits ultérieures, elle apparaîtrait comme l’idéal de toute félicité réalisé. »

En fond sonore, derrière ma lecture Love me, please love me, de Michel Polnareff, dont la mélancolie n’est pas sans rappeler la vision pessimiste de l’amour que je trouve dans ce livre.

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Battlestar Galactica (de Ronald D. Moore)08 nov. 202400:04:25

©Sci-Fi Channel

On a toujours du mal (moi, du moins) à cerner les raisons de l’amour que nous portons aux êtres ; mais aussi de cette sorte d’amour que nous pouvons porter à des biens matériels ou encore, comme ici, à des oeuvres et créations humaines qui nous touchent particulièrement.

Je crois toutefois que ce qui me plaît, au fond, dans la série Battlestar Galactica (je veux parler du remake du début des années 2000), c’est l’idée, très banale et très tarte à la crème mais à laquelle je crois profondément, selon laquelle l’intuition, le coeur et les tripes sont de meilleurs guides que la raison, et que c’est seulement en allant au bout de l’incarnation, dans les affres du corps et de la chair, du désir et de la faiblesse, qu’on accède au spirituel, si ce n’est au divin. Ce qui me plaît et qui m’attire dans cette longue histoire d’une humanité réduite à quelques dizaines de milliers d’individus réfugiés dans des vaisseaux délabrés fuyant à travers l’espace, c’est l’espèce d’illustration de la pensée de Pascal contraposée, quelque chose comme : c’est en faisant la bête que souvent on fait l’ange.

Celles et ceux qui, dans ce récit, permettent à l’espoir de renaître sont ceux qui, faisant abstraction des règles, des frontières, des convenances et parfois de la raison, acceptent de suivre leur cœur et sortent transcendés, magnifiés, sanctifiés par cet abandon, qui leur ouvre des horizons insoupçonnés. Ils ne sont pas saints a priori, ils peuvent même être plutôt criminels et lâches comme Gaïus Baltar, qui est une des figures les plus détestables de la série mais, du fond de leur faiblesse, parce qu’ils la reconnaissent, parce qu’ils abdiquent de leurs prétentions, ils peuvent s’élever, transgresser et ouvrir de nouvelles voies.

Il y a de la rédemption, de la rédemption christique mais joyeuse dans cette approche, et le fait est que la série (c’est une des autres raisons qui la rendent passionnante) est un entrecroisement, un tissu de problématiques religieuses, mythologiques, politiques, philosophiques, psychologiques, sociales, un fourmillement de réflexions (ou plutôt de coups d’oeil) sur le pouvoir, la lutte des classes, la maladie, l’État, l’intelligence artificielle, l’individualisme, l’amour, la confiance, la mauvaise foi, l’altérité : c’est épais, jamais totalement clair, jamais totalement dénué d’arrière-pensées et de doubles-fonds mais c’est dans ce machin visqueux et dépourvu de certitudes qu’il faut plonger les mains et tenter d’avancer.

Il y a les personnages, qui au début simples, croissent en complexité, en contradictions, en humanité, y compris chez les Cylons, parce qu’ils grandissent de leurs échecs, de leurs abandons, de leurs deuils symboliques ; il y a la musique, obsédante, de Bear McCreary ; il y a les actrices et les acteurs, extraordinaires ; et il y a ce regard finalement optimiste porté sur nous autres, pauvres humains : c’est du fond de notre finitude et de notre imperfection que nous pouvons toucher l’universel.

En fond musical, le thème principal de la série puis un morceau particulier : The Battlestar Sonatica.

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Antidote au culte de la performance (d’Olivier Hamant)25 oct. 202400:04:07
Un Shetland

Une fois défini un indicateur à l’aune duquel mesurer le succès d’un dispositif ou d’une entreprise, quelle qu’elle soit, la performance consiste à faire en sorte de maximiser cet indicateur.

Mais la prémisse est très importante : la performance n’a de sens que pour les systèmes simples, monotâches ou monovalents. Dès lors que la complexité s’y mêle, que plusieurs rôles sont simultanément remplis, plusieurs objectifs suivis, considérer qu’il existe un indicateur unique au regard duquel il serait pertinent d’évaluer la performance n’est plus possible, ou du moins devient absurde.

Là n’est pas tout à fait l’angle retenu par Olivier Hamant, qui insiste plutôt sur la contradiction entre recherche de performance et robustesse : pour rendre plus performant, on optimise ; on optimise forcément au regard de l’objectif souhaité, ce qui revient à désoptimiser au regard d’autres objectifs imaginables : que les conditions changent un peu, qu’on ait besoin de réorienter l’action, et l’ex-optimisation deviendra un handicap : la performance n’est pas robuste au changement.

Dans les temps troublés, dans les périodes de bouleversement (plus encore que de réchauffement) climatique, géopolitique,  économique, comme celle que nous traversons, la performance est un mauvais cheval : ce ne sont pas des purs sangs spécialisés dans tel ou tel type de course, qu’il faut, mais de braves percherons, ou des Shetlands, capables de changer de terrain de jeu, d’affronter des situations inédites, de tenir bon dans l’adversité et la diversité. Dans ces temps là, la souplesse,  l’adaptabilité, la polyvalence valent mieux que la spécialisation et l’optimisation.

Mais il y a plus, au fond, beaucoup plus ; et je reviens ainsi à mon propos premier (premier mais pas unique, justement) : prétendre rendre performant un dispositif, un système, un individu, quoi que ce soit, c’est implicitement considérer qu’il a un objectif, une utilité unique, qu’il a une seule fonction, ce qui est simplement stupide : le vêtement n’est pas seulement fait pour tenir chaud mais pour se donner à voir et mettre en beauté ; nous ne marchons pas seulement pour aller d’un point à un autre mais pour voir des paysages, changer d’air, méditer au rythme de nos pas ; et le marché du village a peut-être moins comme fonction de nous permettre d’accéder à des biens divers que de nous donner l’occasion de croiser la crémière et son joli sourire : imaginer que les choses et les êtres, les projets et les systèmes sont univoques, faits pour ceci ou cela, et que c’est à cette seule aune qu’ils devraient être évalués, c’est faire preuve d’une incompréhension totale et délirante du monde.

Celles et ceux qui ne jurent que par la performance, qui font de celle-ci l’ultima ratio de leur conduite, non seulement se préparent, comme le dit Olivier Hamant, des lendemains désenchantés, mais ne comprennent rien, rien de rien, au monde et à son inépuisable débordement, à son incroyable trop-plein.

Ils passent à côté de tout.

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La Belle est la Bête09 oct. 202400:04:03
La belle affiche du film La Belle et la Bête, 
de Jean Cocteau

De tous les contes, ceux que je préfère sont ceux de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, et parmi eux, tout particulièrement, La Belle et la Bête, qui depuis toujours m’enchante (et dont on trouvera ici une lecture faite à mes enfants il y a une quinzaine d’années).

Elle est l’histoire d’un prince qu’un sort a transformé en bête, ce qui va lui permettre de connaître le véritable amour. Il serait resté prince, glorieux dans sa jeunesse et sa beauté, c’est à ses atours qu’on se serait attaché. Mais il est laid et sauvage. Et la femme qui l’aimera en dépit de son apparence et de son statut de bête, cette femme là l’aimera vraiment car elle aura su percer la carapace, mettre au jour le diamant enfoui.

L’amour est une découverte. Il lui faut, pour se déployer vraiment et prendre à la fois son ampleur et son vol, voir au-delà des apparences, creuser la surface. C’est probablement le drame des êtres trop beaux que d’attirer toujours les regards et les élans, au risque de douter toujours de l’amour qui leur est porté : est-ce moi qu’on aime ou seulement mon éclat ?

Il faut du temps, des deux côtés, pour aller au-delà des apparences, dépasser le masque de la laideur et celui de la beauté, pour que la Belle perce la Bête et que la Bête, symétriquement, apprenne à apprécier cette Belle et à découvrir la bonté qui se cache derrière la beauté.

Tout cela est un peu fleur bleue mais il y a plus : la Belle est la Bête, ou plutôt : le Beau est la Bête. La créature aux griffes fumantes du film de Jean Cocteau est moins la victime du sort jeté par une méchante sorcière que le prince révélé à lui-même par une introspection psychanalytique, le prince qui, dans ses rêves nocturnes, quand sa conscience s’est perdue dans les chemins de traverse de l’onirisme, revêt sa fourrure, ses hurlements, ses désirs et ses besoins de fauve, découvre avec stupeur la sauvagerie qui est en lui.

Le Beau est la Bête mais la Bête est le Beau. C’est pour avoir accepté de se mettre à nu, de découvrir l’épaisse toison ténébreuse que recouvrait sa peau d’homme propre sur soi que le prince non seulement peut gagner l’amour de Belle mais devient prince et d’abord homme. Et il le devient non seulement de mettre au jour cette partie enfouie de sa nature, mais d’accepter, de vivre sa sauvagerie, de connaître les tourments, les déchirements, les plaisirs et les remords que provoque cette plongée au cœur des ténèbres. C’est là, dans la nuit profonde, dans l’expérience de l’imperfection et du mal, dans le déchirement de cette déchirure, que peuvent vraiment jaillir l’éclat, le beau et le bien.

« That’s how the light gets in ».

En illustration sonore, évidemment, Anthem, de Leonard Cohen.

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Kill me (de Marina Otero)30 sept. 202400:03:53
(c) Teatro Madrid

C’est la dernière partie d’une trilogie dont je n’ai vu que cette dernière, pour sa dernière, dimanche, au Théâtre du Rond-Point.

C’est une femme, une femme amoureuse, amoureuse et dépendante ; amoureuse et dépendante d’un pervers qui la quitte, comme elle a toujours craint qu’il le fasse, comme elle l’a peut-être poussé à le faire, avec toute cette dépendance poisseuse, ce poids, cette attente continuelle et trop lourde à porter, cette angoisse à se taper la tête contre les murs, ce qu’elle fait, et dont il la sauve, ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas, ce Pablo, d’être un salaud. Et depuis, comme déprise d’elle-même, aliénée (ce qu’elle est) elle erre, dépressive, racontant et dansant pour s’extirper du trouble psychiatrique qu’on lui a diagnostiqué, de cette chute immobile dans le rien (mais y a-t-il un autre trouble, une folie plus grande et plus dévastatrice que l’amour non partagé, l’amour trahi et méprisé de ceux qui aiment vraiment, qui aiment « à la folie » ?), trouvant dans le personnage de la Sarah Connor de Terminator, de cette femme qui manie si bien les armes si phalliques, une voie pour s’en sortir et tâcher de survivre.

Sarah Connor, donc, en cinq exemplaires, armée de sa rousseur et d’un pistolet noir, qui s’avance sur scène pour régler ses comptes en exhibant sa nudité, protégée, exaltée plus que fragilisée par cette totale nudité, une nudité puissante et victorieuse où se voient une chair bien tendue, un regard assuré, des cuisses et des seins fermes, un corps sportif et élancé.

En contrepoint, le personnage ressuscité de Nijinsky, sur la tombe duquel l’autrice est allée se recueillir, d’un anti-Nijinsky plutôt,  d’un Nijinsky qui aurait troqué sa silhouette altière pour l’allure basse et ovoïde d’un Humpty Dumpty prétentieux (et rien de pire, pour un homme, qu’une taille un peu trop basse !), d’un Humpty Dumpty prétentieux jouant le fou du roi on ne sait pas très bien pourquoi.

Marina Otero et ses quatre alter ego dansent, chantent, hurlent, racontent parfois, disent leur histoire et leur malaise. Elles sont touchantes, elles sont poignantes avec leurs récits de borderlines, de filles perdues qui ne se sont jamais vraiment retrouvées, avec leur personnalités binaires qui ne trouvent leur équilibre que dans le lithium (c’est amusant, une des spécialistes mondiales du lithium s’appelle également Marina Otero), avec leur détresse amoureuse qui leur fait comprendre, épouser, chanter Edith Piaf et Marcel Cerdan.

Tout cela touche et émeut.

Mais pourquoi cette nudité ? Une nudité qui n’a rien de choquant mais qui cache bien plus qu’elle ne met à nu, qui voile bien plus qu’elle ne révèle, et dont l’éclat, finalement, obscurcit (comme les projecteurs lors de l’entrée en scène).

Kill me, de Marina Otero.
Avec Ana Cotoré, Josefina Gorostiza, Natalia López Godoy, Myriam Henne-Adda, Marina Otero, Tomás Pozzi.
Musicienne au plateau : Myriam Henne-Adda.

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L’invention de la famille (de Sonia David)30 juil. 202400:04:18
L’arbre généalogique de la famille
(c) Editions Grasset

C’est le titre qui m’a plu, qui tout de suite m’a plu et attiré : inventer la famille, comme si celle-ci était non seulement donnée mais créée ou recréée, créée et recréée, sans cesse réimaginée et refantasmée. Et inventée aussi dans l’autre acception du terme : inventée comme on invente un trésor, un trésor qui était là  depuis longtemps, caché sous la terre et la poussière mais qu’on découvre, qu’on redécouvre peu à peu, au hasard de la vie, du vent que soufflent les questions enfantines, du grand lessivage qu’entraînent, sur les  certitudes, les générations qui se succèdent.

L’invention de la famille, c’est un peu tout cela : tous ces parents, connus depuis toujours, et dont on se rend compte, avec le temps, qu’on ne les connaissait pas si bien ; ces lieux partagés, les maisons de famille, qui se rappellent à nous par leur parfum de vieilles choses et de vieilles personnes ; ces histoires, ces on-dit, ces non-dits, toute cette structuration qui nous est familière et rassurante.

Il y a aussi ces convictions qu’on croyait pour toujours assurées, assises sur des certitudes enfantines, et qui se révèlent progressivement fragiles, évanescentes, flottantes, ces attributs qu’on avait collés aux uns et aux autres mais aussi à nous mêmes et qui finalement s’effilochent jusqu’à n’être plus rien.

La famille et le familier sont cet entre-deux fait de relations entre chien et loup : ça n’est pas le cercle familial, ce tissage étroit, serré, qui peut être oppressant car il s’impose à nous ; ça n’est pas l’étranger ; c’est ce lieu des liens lâches, des liens qui nous sont donnés mais qui, passé la prime enfance, n’existent plus que par notre choix, notre choix de leur donner vie ou de les laisser mourir.

Et pourtant.

Et pourtant, quel que soit notre choix, et serait-il même de rompre, de couper ces liens qui nous embarrassent, quelque chose s’impose à nous, à nous tous, quelque chose en nous, indélébilement, fait famille. Ce sont ces faits, ou ces mythes, ou ces mythologies, ces récits mille fois répétés ou peut-être seulement évoqués, ces secrets, ces mystères tus mais de toutes et tous connus.

C’est à la découverte tâtonnante, hasardeuse, étonnée, émerveillée souvent ; à la plongée dans l’épaisseur du palimpseste des générations ; à la redécouverte, à la réhabilitation parfois, de ces destins divers ; à l’effort entrepris pour se détacher de la vision enfantine, pourtant si prégnante, qu’on a du rôle et de l’importance de chacun, que Sonia David, dans ce récit de voyage, d’exploration plutôt, dans cette enquête à la Hérodote, se livre : quelle est cette chose dont nous nous nourrissons et nous libérons tout à la fois pour devenir nous-mêmes, cet être singulier et pourtant si empli des autres, de ce long et large maillage dont nous ne sommes qu’un des maillons ; qu’est-ce qui, en nous et en ces liens, fait famille ?

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Vive (de Joséphine Chaffin)17 juil. 202400:04:21
Vive
(c) Compagnie Superlune

À Avignon, une scène qui ressemble à un tribunal, un tribunal qu’éclaireraient des lumières de ring. Une petite fille de sept ans qu’émerveillent les alexandrins y apprend Le Loup et l’agneau. Agneau, elle l’est, agneau dont le loup-père abuse (curieux euphémisme), abuse pendant des années, toutes les années  d’école, avant qu’elle ne le morde.

Il y a lui, l’ogre, restaurateur étoilé, grand maître des plaisirs de la bouche et de la chair fraîche, lui qui abuse de sa fille comme on le dirait d’une boisson. Et puis il y a les autres : la soeur qui ne ne voit ni n’entend rien et pourtant c’était la même chambre à quelques mètres à peine ; la mère qui refuse de croire sa fille quand, après des années d’enfouissement dans les oubliettes de l’esprit, la blessure des viols soudain resurgit ; le grand-père qui devinait parce que cela s’est déjà passé et qui pourtant n’a rien dit.

Il y a elle, il y a lui, lui aussi et elle encore, il y en a tant et tant… Dans son plaidoyer l’avocat rappelle qu’en France, en 2024, une personne sur dix est victime d’inceste, que l’inceste est une pratique courante, un crime de masse. Et on sait qu’il n’y a pas que les chefs cuisiniers qui soient ogres, qu’ils sont légion, les pères abuseurs (car ce sont surtout des pères, mais pas seulement), et dans tous les milieux. Ce père est d’ailleurs joué par le même acteur que l’avocat, la mère et la soeur par la même actrice que celle qui incarne la psychologue expliquant le néant dans lequel tombent les victimes, et c’est le grand-père trop silencieux qui revêt parfois la robe rouge bordée d’hermine du président de tribunal déclamant au nom de la loi. Entre l’un et l’autre de ces personnages, de ces facettes, de ces moments peut-être, entre les accusés et le public, le public et les complices, il y a si peu d’écart : qui peut se croire à l’abri ? C’est pourquoi, avec le père, est jugé le silence, et avec lui cette acceptation, sociale, bien ancrée, des secrets de famille, des proches qui se taisent, des choses qui ne se disent pas même quand on les soupçonne. L’inceste et le viol sont aussi (pas seulement, bien sûr) histoire de société.

Revient-il à nos mémoires des souvenirs familiers ? À la fin de la pièce, beaucoup, dans la salle, cette salle de spectacle devenue salle d’audience, pleuraient. C’est fou la capacité du théâtre à réveiller la braise sous la cendre, le souvenir et l’émotion sous les couches accumulées de honte, de déni, d’effroi et de dégoût ; c’est fou, la vertu cathartique du théâtre, son pouvoir libérateur.

Dans les corps, dans les voix, dans le souffle et la sueur, dans la présence physique des comédiens, la chorégraphie, la musique, la lumière, quelque chose surgit que le texte recélait mais qu’il ne suffisait pas à faire voir. Quelque chose surgit et nous envoie bouler.

Merci à Clément Carabédian, Estelle Clément-Bealem, Hermine Dos Santos, Patrick Palmero qui donnent existence à Vive, cette pièce de Joséphine Chaffin qu’on peut voir, dans le cadre du festival off, au Théâtre du train bleu

 

 

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Manières d’être vivant (de Baptiste Morizot)07 juil. 202400:04:18
Les trois amazones de la ménagerie du Jardin des plantes

Il y a ce spectacle de danse, sur la forêt, donné l’autre soir au conservatoire du Ve arrondissement ; cette magnifique exposition sur Les vivants visitée à Lille, fin 2022 ; la journée Nous, le vivant, organisée en septembre 2023 par l’ENS et le Muséum ; il y a ce que Marc nous apprend au théâtre : sentir les autres, la présence des autres, la relation que, même à distance, nous entretenons avec les autres ; il y a Waldo Emerson et La forêt d’émeraude, ce film revu il y a peu et qui, de sa facon un peu passée, raconte cela, ce « sentiment océanique » dont parlaient Freud et Romain Rolland ; et puis il y a ce que nous ressentons en présence d’autres animaux, sans doute pas de tous mais de la plupart, y compris les bousiers, les perruches et les daurades : une communauté, une communauté de vie et de destin.

C’est cette interaction, cette interrelation avec les autres êtres que Baptiste Morizot explore et décrit, dont il tente de rendre sensibles les fils pour toutes celles et ceux qui ne perçoivent plus le délicat tissage, la délicate imbrication dont sont faits, à chaque instant, non seulement notre rapport au monde, mais le monde entier, le monde dont nous sommes part.

Longtemps, très longtemps, cette conscience du monde, la perception de cet enchevêtrement de relations et de dépendances qui avait nourri le paganisme, la sorcellerie et l’Hymne au frère soleil de François, fut considérée comme conservatrice, voire réactionnaire, le mouvement et le progrès devant forcément épouser, magnifier la cassure entre homme et nature érigée en dogme par les monothéismes et consacrée par le cartésianisme, le rationalisme, le matérialisme, toutes ces conceptions et idéologies qui fondent la grandeur et la liberté de l’homme sur le mépris et l’asservissement du reste de la nature.

Ce que montre Baptiste Morizot, ce qu’on ressent dès lors que, sur scène ou ailleurs, on essaie de porter attention, attention véritable aux autres et à nous-mêmes, c’est que cette attention, dansante et mimétique, qui noue des rapports gracieux avec ce qui l’entoure, qui considère et traite le monde comme cette maison commune dont parlait justement l’autre François ; cette attention faite d’égards, de compréhension, d’empathie, de respect, de dignité, est un continuum et donc un humanisme : il n’y a de véritable et complète existence, il n’y a de véritable et complet nous-mêmes que dans cette relation, cet entrelacement noué avec les autres êtres : nous sommes, nous ne sommes et les autres ne sont que cela : cette part d’un tout qui vibre et saigne à tout retranchement.

C’est pour nous, pour nous tous, nous tous y compris les humains, que luttent ceux qui, comme le Morel des Racines du ciel, luttent pour les éléphants.

Et c’est contre nous que luttent ceux qui, aujourd’hui, se fichent de ce combat.

Car le combat de Morel et de Morizot est aussi un combat pour la dignité des êtres humains, de tous les êtres humains.

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Alice Milliat24 juin 202400:03:42
Alice Milliat en mars 1920, Agence Rol, Gallica

On aurait aimé (et ça n’est pas tout à fait hors sujet) un visage plus avenant, plus jeune, plus sportif, plus élancé, mais c’est sans doute notre désir, notre attente qui est trompée, pervertie peut-être, par l’image de douceur et de grâce qui colle aux femmes, que nous collons aux femmes, et que nous finissons par exiger d’elles. Mais le fait est qu’elle n’était pas spécialement gracieuse ou souriante, du moins dans les photos qu’on a gardé d’elle.

Elle, c’est Alice. L’Alice qui donne son nom à la pièce : Merci Alice ! jouée par Karen Chataîgner au petit théâtre de la Contrescarpe ; celle qu’on voit sur les murs de l’exposition À nous les stades actuellement présentée à la BnF ; et qu’on rencontre à nouveau parmi les très belles photos affichées dans et autour de la galerie Roger-Viollet, rue de Seine. Toujours, au centre, Alice Milliat ; et cette question : comment a-t-on pu croire si longtemps impossible, dangereux, déplacé ou inconvenant ce qui aujourd’hui va de soi ? ; et cette autre, plus redoutable encore : comment a-t-on pu si longtemps ignorer la question, considérer que la question ne se posait pas, qu’il n’y avait aucun problème  dans cette absence, cette absence des femmes dans le sport ?

Alice Milliat est celle qui, tenant tête à Pierre de Coubertin qui n’avait ouvert les Jeux olympiques aux femmes que dans cinq sports : tennis, voile, croquet, équitation, patinage artistique, combattit pour que toutes les épreuves aient leur volet féminin ;  créa, devant le refus du CIO, les Jeux mondiaux féminins, qui prenaient place eux aussi tous les quatre ans, et obtint enfin que les femmes puissent concourir en athlétisme aux Jeux olympiques de 1928.

Jusque là, les raisons les plus diverses avaient été données au refus d’accueillir des femmes dans les sports prétendus masculins : raisons esthétiques (ça ne leur allait pas) ; raisons sportives (ça n’était pas intéressant) ; raisons médicales (c’était trop dur pour elles, elles se blesseraient ou se feraient du mal) ; toutes les raisons avaient été données par les plus hautes sommités et personne n’avait rien eu à y redire.

C’est ça qui est passionnant, passionnant et effrayant avec l’histoire : la perception de toutes ces choses, tous ces comportements qui, a un moment donné, sont considérés comme évidents, naturels, allant de soi ; et qui, quelque temps après (ou éventuellement avant) sont vus et vécus comme des aberrations.

Ey puis il y a aussi ceci que, quand j’étudiais l’histoire, l’histoire des années 1920, on me parlait du Cartel des Gauches, de la Marche sur Rome, de l’occupation de la Ruhr, de Charles Lindbergh traversant l’océan, de la grande crise d’octobre mais jamais, dans mon souvenir, de cette femme et de son combat. De la lutte des femmes pour conquérir le droit, le simple droit de concourir, elles aussi, aux Jeux olympiques, on ne m’en avait jamais parlé ; c’était l’angle mort de l’histoire.

Et jamais je ne m’y étais intéressé.

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Sur la route (de Jack Kerouac)16 juin 202400:04:59

« Bon, on va tous sortir mater le fleuve et les gens et puis sentir l’odeur du monde », déclare, dans Sur la route, Neal Cassady à la petite bande qui traverse avec lui l’Amérique tandis que la voiture et ses passagers viennent d’embarquer sur un ferry qui, de la Nouvelle Orléans, va les transporter en face, à Algiers, sur l’autre rive du Mississippi.

Aller sentir l’odeur du monde. Il y a, dans cette façon de dire, un peu du chien allant renifler le postérieur de son voisin et la connotation est assez juste s’agissant de cette curiosité, de cette gourmandise, de cette faim qu’on éprouve parfois et que je connais bien de sortir, d’aller par les rues et les places, les magasins et les cafés pour simplement, joyeusement, et d’une certaine façon innocemment, se frotter au monde, aux autres, à nos semblables. Sur la route, c’est un peu ça : le récit d’une quête, d’une orgie ininterrompue de frottements, d’odeurs, de goûts, de sons, de rencontres.

Des passages comme celui du ferry, où l’on respire soudain l’odeur épaisse du fleuve, du cambouis et de la transpiration, où l’on sent le vent sur le visage et peut-être quelques embruns mêlés de pluie ; des passages qui exhalent le bonheur d’être au monde, il y a en a plein dans ce livre, ce long livre tapé à la machine sur un long rouleau de papier, plus long encore que celui des 120 journées de Sodome que conserve la Bibliothèque nationale.

Il y en a, des passages magnifiques, où les mots explosent et où l’on est roulé dans la brutalité, la sauvagerie et la splendeur des choses. Des passages sur les femmes, les paysages, les cieux, les villes, les plaines couchées par le vent, les musiques, les rythmes de jazz, le cinéma, la mécanique : toute une Amérique qui vibre et dont Kerouac nous donne à sentir la palpitation, la palpitation chaude et bordélique.

Les femmes (parfois des mères, souvent des filles) sont les éléments de stabilité de ce monde constamment à la dérive, de ce microcosme de jeunes mâles, de bad boys qui se cherchent comme des adolescents perpétuels, trouvant dans la benzédrine et autres stupéfiants le moyen de ne jamais s’ancrer, de toujours fuir. Les femmes sont les amers, les phares aimés puis toujours délaissés de cette société d’errants qui, toujours, finit par couper les amarres et courir avec le vent.

Car aux femmes, finalement, nos hommes, nos navigateurs des sens et des passions, préfèrent la route, la route avec laquelle ils sont vraiment fiancés, avec laquelle seule probablement ils entretiennent un rapport amoureux et charnel :

Quand j’étais marin, je pensais aux vagues à l’assaut de la coque, et aux profondeurs infinies sous elles ; à présent, je sentais à cinquante centimètres au-dessous de moi la route se déployer comme une bannière, s’envoler, siffler à des vitesses inouïes encore et toujours, pour traverser le continent qui gémissait.

Saisir le continent, l’empoigner, le sentir sous soi qui gémit sous le ruban d’asphalte… La grande héroïne du roman, c’est la route. La route ouverte comme un océan et qui, comme lui, conduit partout, permet de tout embrasser, de tout sentir, de tout connaître :

Ah mec, quel pied cette bagnole ! Tu te rends compte, si on avait une bagnole pareille, toi et moi, tout ce qu’on pourrait faire. Tu sais qu’il y a une route qui va jusqu’au Mexique et même jusqu’à Panama – et peut-être bien jusqu’au bout de l’Amérique du Sud, où les Indiens mesurent deux mètres et bouffent de la coke à flanc de montagne ? Oui ! Toi et moi, Jack, on irait voir le monde entier avec une tire pareille parce que, mec, la route, elle doit bien finir par mener au monde entier. Où veux-tu qu’elle aille, sinon ?

Il y a, dans ce livre qu’on aimerait tant aimer totalement, d’extraordinaires moments de grâce, d’exaltation du bonheur de vivre. Mais que de pages monotones, que de pages où l’on traîne plus encore son ennui que Kerouac, où l’on est fatigué de ces gamins qui, cherchant toujours les sensations nouvelles, gâchent leur vie et celles de ceux qui les aiment.

La photographie montre l’autoroute de Gascogne, franchie en avril 2023, alors que je marchais entre Captieux et Roquefort, dans les Landes.

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La France sous leurs yeux27 mai 2024
(c) Olivia Gay et {BnF

C’est une magnifique exposition dont on sort bouleversé – dont je suis sorti bouleversé et ravi. Ravi comme le personnage des santons de Provence, qui sans doute était depuis toujours un peu simplet mais que sa rencontre avec l’enfant divin a dépris de lui-même. Et c’est bien ainsi que j’étais : ravi à moi-même, complètement heureux et plein de confiance, d’empathie, d’affection, pour les femmes et les hommes qu’on découvre dans ces photos, et pour celles et ceux qui, avec patience, avec justesse, avec  intelligence, avec amour, ont su les voir, les découvrir, les dévoiler, les révéler.

C’était une commande passée par le ministère de la Culture au lendemain de la crise du Covid : dresser, à travers les yeux de deux cents photographes, un portrait, une radioscopie de la France et des Français, de ces Français qui, après le grand enfermement, se redécouvraient les uns les autres, redécouvraient le plaisir de sortir et d’être ensemble mais aussi le quotidien, un quotidien tressé d’ombre et de lumière, de peines et de joies.

Les deux cents lauréats ont eu sept mois pour réaliser leur reportage, trois pour en assurer la post-production (sélection des images, tirage, rédaction des légendes) et c’est une partie du résultat qui est présenté, magistralement présenté à la BnF, sur le site François Mitterrand.

C’est une grande exposition : quelque 450 photos s’affichent le long d’un parcours spiralé parlant de Libertés, d’Égalités, de Fraternités puis de Potentialités, car rien de cela n’est mort, tout cela vit et ne demande qu’à vivre, vivre et battre encore et toujours.

Les portraits, qui montrent toute la diversité, la splendide et émouvante diversité de ce peuple qui chaque jour se construit, chaque jour choisit l’être ensemble, chaque jour souffre, lutte, rit, pleure, court, prie, joue, travaille, les portraits sont beaux à pleurer. Il y a tant d’humanité, tant de simplicité, tant de dignité dans ces femmes, ces hommes, ces enfants !

Et une nouvelle fois, on se prend à rager : tous ces êtres, tous ces êtres si différents, qui n’aspirent qu’à une vie paisible et douce, et qui sont ballottés, déchiquetés parfois par l’existence, écrasés et rendus fous, méchants, violents, haineux, par l’égoïsme, l’orgueil, l’indifférence, la peur.

Regardez-vous, regardons-nous dans ce miroir tendu ; et que leurs yeux deviennent  les nôtres.

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Le facteur K (d’Aurélien Barrau)17 mai 202400:03:42
Mécanisme d’horloge
(Musée des arts décoratifs de Strasbourg)

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume technico-industriel dans lequel nous vivons, quelque chose de déréglé et de proliférant, que nous avons du mal à distinguer et à cerner car il émane de nos enfants les plus radieux, les plus doués et les plus prometteurs : la raison, la science, la technologie.

Quelque chose suinte et grossit, qui transforme progressivement nos victoires en défaites, nos progrès en régressions, et salit nos fiertés d’un motif de honte. Quelque part, on ne sait pas très bien comment ni pourquoi, quelque chose en nous s’est emballé, et la lumière qui nous guidait, qui éclairait le chemin en en chassant les ombres, est devenue aveuglante.

Quand avons-nous érigé la raison et l’analyse, dont les capacités à appréhender un visage du monde et à maîtriser la matière sont stupéfiantes et indéniables ; quand les avons nous érigées en façon de voir dominante et impérative, en clé unique à qui la tâche était légitimement confiée d’ouvrir, seule, toutes les portes, et de régir le monde, de l’asservir ? Quand avons nous vraiment commencé à croire que l’univers était une grande horloge, une grande machine dont les mouvements étaient décomposables et prédictibles à l’infini, que l’univers était cela, n’était rien d’autre que cela, et que la vérité des choses, leur sens, se trouvait au bout des rouages comme l’âme au bout du scalpel ?

Nous avons acquis, par la mathématique et l’ingénierie, une telle puissance, que nous en avons délaissé les autres arts libéraux,  oubliant que la décomposition analytique, l’observation fine des briques, des atomes, des quarks, des instants, ne permettait que très rarement, si ce n’est jamais, de saisir la substance du tout, le flux continu, insécable, irréversible, de l’écoulement du temps. Nous avons oublié que la machine, l’horloge, le mécanisme, était une métaphore, une modélisation, un proxy, qu’il n’était pas le monde dans son irréductible singularité.

Nous avons oublié que la science et la technologie n’étaient pas là pour enterrer, pour succéder à l’art et à la poésie ; qu’ils en étaient fondamentalement incapables, mais pour les accompagner, les enrichir, les inspirer. Et nous leur avons donné un pouvoir, une force délirante et destructrice  que nous n’osons réfréner car elles sont nos enfants, nos enfants chéries même si devenues prodigues et suicidaires.

C’est cette prolifération maladive, cette vibration cancéreuse d’une science qui, née d’une pulsion de vie, se retourne parfois, et de plus en plus souvent, en une pulsion de mort, que raconte Aurélien Barrau dans cet appel à la source, à la source poétique qui nous anime et qu’il faut retrouver derrière la pesanteur, l’encombrement des choses.

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Le problème à trois corps (de Liu Cixin)01 avr. 202400:04:09

Il y avait l’autre jour à l’INALCO une conférence sur la guerre cognitive, et plus précisément sur la théorisation, par l’armée de la République populaire de Chine, de la guerre cognitive.

Ceux qui ont lu Le problème à trois corps (les deux premiers tomes sont passionnants, le troisième m’est tombé des mains) savent que cette question de la guerre cognitive est au coeur du roman de Liu Cixin, qui dépeint un conflit, un long avant-conflit, plutôt, une guerre psychologique de plusieurs siècles, entre humains et habitants d’une lointaine planète, Trisolaris, qui veulent quitter leur monde car celui-ci est rendu chaotique et donc inhabitable par les forces gravitationnelles imprévisibles qu’y exercent trois soleils.

Les Trisolariens ont décidé de rechercher une planète plus viable que la leur ; grâce à nos diverses émissions, ils ont repéré la Terre et ont jeté sur elle leur dévolu. Ils tentent ensuite, dans la perspective d’une invasion qui ne pourra se produire que dans plusieurs centaines d’années car Trisolaris est loin et les vaisseaux spatiaux pas si rapides que cela ; ils tentent ensuite d’affaiblir la capacité et la volonté de résistance des terriens en sapant leur confiance en la science et leur croyance en leur propre légitimité à habiter la planète bleue.

Mais, comme l’avaient déjà montré Goscinny et Uderzo dans La Zizanie, la guerre psychologique est chose vibrante et indéfiniment retournable. Si elle peut consister à démoraliser l’adversaire, elle peut également consister à lui donner faussement confiance, histoire de l’inciter à baisser la garde pour pouvoir plus facilement le manger tout cru. Le problème à trois corps est le récit de ces combats à trois, quatre ou dix-huit bandes, de ces retournements continuels de stratégies qui visent à susciter, chez les humains comme chez les trisolariens, une fausse appréciation des forces et faiblesses de l’autre, ou un comportement particulier qui, un jour, pourra être exploité contre lui.

L’attaque initiale des Trisolariens prend ainsi la forme d’une vague de suicides chez une partie de l’élite scientifique qui arrive à être convaincue que les fondements de la science sont faux, et que l’étudier est inutile. Parallèlement, cette même élite est incitée à jouer à un jeu en réseau dans lequel elle fait l’expérience de la vie chaotique des Trisolariens, apprend à les connaître et noue des relations avec certains d’entre eux. C’est par le biais de ce jeu que des informations sont communiquées d’un monde à l’autre et qu’une partie de la population décide de se mettre au service de Trisolaris. Les terriens ne sont pas en reste et mettent également en oeuvre des stratégies sophistiquées de dissimulation et de diffusion de fausses nouvelles si bien qu’on est rapidement perdu, sans plus savoir où est le vrai.

Ce qui est passionnant (j’en reviens ici à mon introduction), c’est la réflexion en abyme ouverte par le livre. On pourrait en effet considérer Le problème à trois corps, qui met constamment en scène l’armée chinoise se formant peu à peu à la guerre cognitive ; mais aussi le relais que lui donnent les Majors américaines du cinéma et de l’entertainment, comme une pièce, une pièce de jeu dans la guerre cognitive douce mais bien réelle que, par littérature, télévision ou réseaux sociaux interposés, se livreraient déjà certaines grandes puissances.

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Tous au Larzac19 mars 202400:03:56

Le ciné-club de l’ENS projetait l’autre jour Tous au Larzac, un film réalisé en 2011 par Christian Rouaud.

Je ne connaissais pas ce film dont on sort heureux, confiant et ragaillardi, à la fois parce que la lutte qu’il raconte et son succès furent improbables, exemplaires et extraordinaires ; et parce que les témoins et acteurs qui les racontent, trente ou quarante ans après, sont emplis de gentillesse, de compréhension et d’émerveillement devant la tournure si singulière, si imprévue, que prit leur combat. Après tant de temps, ils ne sont toujours pas revenus de ces onze années folles, et ils sont, pour cela mais aussi pour leur sincérité, leur simplicité, leur bonté, adorables.

C’est l’improbabilité de tout ce qui se noua, de tout ce qui arriva à se nouer et à démentir tous les pronostics sérieux et rationnels qui pouvaient, qui avaient sans doute été faits sur le cours probable, raisonnable, des événements, qui étonne d’abord et rend joyeux parce que libéré du poids que fait ordinairement peser sur nos idées, sur nos projets, le réalisme, ce réalisme qui continuellement nous susurre que cela ne vaut pas la peine, que c’est perdu d’avance, que jamais on n’y arrivera.

La première improbabilité, que le film souligne, fut le choix initial des premiers mobilisés, ces 103 paysans du causse du Larzac, pour la plupart issus d’un milieu traditionnellement conservateur, de ne pas accepter la décision gouvernementale d’agrandir le camp militaire, de la contester et de se regrouper pour y faire obstacle. Comment, pourquoi, firent-ils le choix de l’insoumission, ces agriculteurs qui deux ans avant, en 68, ils le disent eux-mêmes, avaient majoritairement été du côté de l’ordre ? Quelle force les anima et les soutint pour qu’ils décident, à 103 sur les 108 dont les terres étaient menacées par l’extension du camp, pour qu’ils décident de faire front et de rester toujours unis dans une sorte de serment du jeu de paume ?

La deuxième improbabilité fut le soutien accordé à cette rébellion par deux forces localement puissantes et qui, elles aussi, jouaient à front renversé : le clergé catholique, dont certains membres épousèrent très vite la querelle des paysans, et la FDSEA, qui dans un premier temps (pas jusqu’à la fin) accompagna le mouvement et s’en fit le relais auprès de la très puissante FNSEA.

Il y eut ensuite l’extraordinaire convergence qui se fit entre ce mouvement paysan et plein de choses qui n’avaient au début rien à voir mais qui trouvèrent ensemble, au Larzac, un sens, une énergie communes : se rassemblèrent alors antimilitaristes, hippies, maoïstes, objecteurs de conscience, pacifistes, premiers écologistes, dans une configuration inattendue mais qui, miraculeusement, fonctionna parfaitement, dans un très long moment de grâce, permettant à la lutte de durer, de se renouveler, de grandir, de se faire connaître et reconnaître, en France comme à l’étranger, et finalement de triompher.

Une leçon d’optimisme.

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Le matin des magiciens12 mars 202400:03:49
Aurore à Porquerolles

C’est à ma mère, qui était très friande de ces choses-là, et qui fut l’une des premières abonnées à Planète, malgré un mari, mon père, qui était, lui, l’incarnation du rationalisme (mais cependant l’un et l’autre s’étaient rencontrés, plus et aimés, ce qui montre qu’ils n’étaient pas bornés mais au contraire conscients de leurs limites, curieux chacun de l’autre et heureux d’aller au-delà d’eux-mêmes) ; c’est à mère que je dois d’avoir précocement découvert, lu et aimé Le matin des magiciens, ce livre sulfureux publié en 1960 par Louis Pauwels et Jacques Bergier.

Sulfureux, il l’est devenu, à cause notamment du parcours de Louis Pauwels. Mais dès sa parution, ce livre débordant, qui nous promène des Mayas aux Rose-Croix, de la science soviétique aux monastères médiévaux, de la cybernétique aux nazis, et qui met continuellement en scène des personnages venus de tous les temps et de tous les lieux, dans un feu d’artifice permanent qui fait éclater tous les cadres, qui dissout toutes les frontières classiquement élevées entre la science et la magie, la chimie et l’alchimie, l’histoire et la fiction ; ce livre fut justement critiqué pour son manque de rigueur et de sérieux, l’utilisation superficielle et parfois malhonnête des faits, idées et citations exposées, ses tendances ésotériques et presque conspirationnistes avant l’heure.

Mais on éprouvait un immense plaisir, une immense joie, à le lire, à se plonger dans l’extraordinaire érudition de ses auteurs, qui connaissaient (mais comment avaient-ils  fait ?) des milliers d’anecdotes, de théories,  de personnalités oubliées, et savaient, avec grâce, humour et cette sorte de clin d’oeil de qui partage avec nous un secret ; savaient tisser entre toutes ces choses si éloignées, si différentes, si anachroniques, un chemin mystérieux et rempli de lumière, un fil d’Ariane qui donnait une apparence de sens au monde embrouillé. Et à suivre ce chemin, ces nouvelles rencontres avec des hommes remarquables (car Pauwels n’avait pas tout à fait oublié l’enseignement de Gurdjieff), on éprouvait le délicieux plaisir que devaient éprouver les servants des cultes à mystères, les initiés,  les éveillés.

Il était délicieux de dépasser les cadres traditionnels des disciplines et de la chronologie pour embrasser, comme un nouveau Pic de la Mirandole, une connaissance universelle des choses. Et même si les auteurs abusaient du raccourci, du cherry peeking, et du présupposé constant au gré duquel la vérité était ailleurs, on était ébloui par toutes les fenêtres que ce livre ouvrait sur le monde : les lignes de Nazca, la science-fiction, l’informatique, Oppenheimer, l’Atlantide, le culte du cargo, les livres de John Buchan, tout cela était pour la première fois exposé et rendu accessible.

Dans la France un peu coincée (certes moins qu’aujourd’hui) des années 1960, Le matin des magiciens, où se mêlaient mysticisme et   vénération de la science, antirationalisme et modernité, fut une bouffée d’air.

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La rencontre (de Charles Pépin)23 janv. 202400:06:06

Dans la rencontre, par la rencontre, on devient. Cette rencontre peut être celle d’une personne, d’une œuvre, d’un voyage, d’une simple idée. Mais, de cette rencontre, on sort transformé.

C’est à cette transformation que Charles Pépin consacre son livre La rencontre, une philosophie, dont la lecture bouleversera moins qu’elle ne confirmera ou aidera à comprendre ce que ressentent, ou devinent, ceux qui ont eu le bonheur de rencontrer et la chance, le courage ou la simplicité de le reconnaître.

Car il ne suffit pas, pour rencontrer, pour rencontrer vraiment, de rencontrer. Il faut encore l’accepter, accepter le bouleversement que la vraie rencontre suscite, accepter ce bouleversement en tant que bouleversement et non en tant que contrecoup gênant dont il conviendrait d’apaiser les ondes de choc pour revenir au plus vite au statu quo ante. Il faut, pour rencontrer, accepter de faire le saut de l’ange.

Ce peut être une autrice : Etty Hillesum, Simone Weil ; ce peut être une œuvre : Le colosse de Maroussi, Belle du Seigneur, Les racines du ciel, L’idiot, L’art de la joie, Atlas shrugged, Zorba le Grec, Les misérables ; ce peut être un lieu, un camarade, une intuition soudaine ; ce peut être surtout une personne, une personne qu’on aime, et dont la rencontre va tout changer.

« Rencontrer quelqu’un, c’est être bousculé, troublé. Quelque chose se produit, que nous n’avons pas choisi, qui nous prend par surprise : c’est le choc de la rencontre. Le mot « rencontre » vient du vieux français « encontre » qui exprime « le fait de heurter quelqu’un sur son chemin ». Il renvoie donc à un choc avec l’altérité : deux êtres entrent en contact, se heurtent, et voient leurs trajectoires modifiées. Une singularité peut très bien en croiser une autre sans être troublée : c’est alors la preuve qu’il n’y a pas rencontre, mais simplement croisement. »

Dans la rencontre, on devient. On ne devient pas ce qu’on était, on ne devient pas ce que l’on devait être, on ne devient pas soi-même ; on devient un autre, un autre nouveau né de la rencontre avec cette autre qu’on a rencontrée. Cette autre aurait-elle été différente, nous l’aurions été aussi parce que la rencontre, lorsqu’elle est vraiment rencontre, n’est pas une stabilisation, une pérennisation de l’être, une façon de nous assurer de nous-mêmes mais une chute dans l’inconnu, l’embrassement de l’altérité. Les yeux de l’autre ne sont pas un miroir où nous mirons notre vanité ; ils sont un puits sombre et mystérieux au fond duquel nous distinguons peut-être notre reflet mais si lointain, si étrange, que nous ne pouvons être certain, franchissant la margelle, de pouvoir un jour nous retrouver. Mais nous nous en fichons car ce n’est pas de nous-mêmes que nous sommes alors en quête, et plongeons dans l’abîme avec frayeur et joie.

Qui ne cherche qu’à se retrouver jamais ne pourra se perdre. Mais qui refuse de se perdre jamais ne se retrouvera. Il faut, pour se retrouver au fond du puits, pour retrouver cet autre soi-même que la rencontre a bouleversé, accepter de se pencher, de perdre ses repères, de perdre son équilibre. Qui s’y refuse, par orgueil ou par crainte, s’attachant à se garder intacte, à se garder debout, à fuir tout déséquilibre, restera toujours seule avec soi-même, seule, intacte et figée au bord du puits.

Dans la rencontre, on devient. Dans l’entremêlement des corps et des esprits, par l’entremêlement des corps et des esprits, quelque chose s’abandonne, une barrière s’abaisse, une faille s’ouvre qui permet que quelque chose advienne, qui permet qu’on soit touché, maintenant et à jamais. Comme le chante Leonard Cohen, cité par Charles Pépin : « There is a crack in everything, that’s how the light gets in« .

Malheureuses celles et ceux qui, pour se protéger, pour ne pas se montrer vulnérables, passent leur vie à colmater cette possibilité de brèche.

En illustration sonore, Anthem, de Leonard Cohen.

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L’Art de la joie (de Goliarda Sapienza)23 nov. 202300:06:11
Lluís Masriera i Rosés, Ombres reflectides
(c) MNAC, Barcelone

Il y a, chez les êtres authentiques et libres, chez celles et ceux (plutôt celles, je pense) qui refusent viscéralement de se laisser emprisonner par les convenances, une énergie, une joie, une beauté profondes et rayonnantes qui font se ressembler, malgré toutes leurs dissemblances, Modesta, l’héroïne rebelle de L’Art de la joie, et Dagny Taggart, l’extraordinaire cheffe d’entreprise de La Grève ; et dans les similarités qui se dessinent entre ces deux personnages, on perçoit les affinités qui, au-delà de tout ce qui les oppose, rapprochent les deux autrices : Goliarda Sapienza, héraut d’une sorte d’anarcho-féminisme, et Ayn Rand, idéologue du libertarisme.

Ayn Rand (à gauche) ; Goliarda Sapienza (à droite)

L’Art de la joie est l’histoire de Modesta, une sicilienne née au début du XXème siècle, qu’on découvre lorsqu’elle a quatre ans et qu’elle se débat pour ne pas être totalement écrasée par la misère et l’horizon de désespoir que referment sur elle sa mère crasseuse et sa sœur trisomique, et qu’on suit jusqu’à la soixantaine, ayant surmonté et s’étant aguerrie, enrichie, épanouie de tous les accidents, de tous les malheurs, de toutes les rencontres et de toutes les amours vécues.

Modesta incarne la vie, la force de la vie, contre tout ce qui la retient, tout ce qui la contraint, tout ce qui l’empêche de se déployer librement. Elle fait penser à ces fleurs sauvages qui, nées sous un amoncellement de pierres, savent se tracer un chemin à travers la roche, la faire éclater parfois, pour s’élever vers la lumière. Elle est à la fois infiniment généreuse et infiniment égoïste, intransigeante et douce, volage et fidèle, sage et iconoclaste, engagée et totalement indépendante.

J’ai utilisé tout à l’heure le terme de « viscéral ». C’était réfléchi : la boussole de Modesta, en effet, sa conscience (y compris l’extraordinaire bonne conscience dont elle fait parfois étonnamment preuve), son guide dans les choses de l’amour comme dans ses décisions, ses engagements, ses choix fondamentaux, c’est son corps, ou encore ce qu’elle nomme, vers la fin de l’ouvrage, l’intelligence de la chair.

C’est par le toucher, la caresse, le plaisir l’amour, par la puissance des liens qu’elle entretient avec ses amantes et ses amants, la fascination qu’elle accepte d’exercer et celle qu’elle accepte de ressentir, c’est en se laissant volontairement entraîner par le flux puissant de l’amour que Modesta se dirige dans le monde, se fiant, plus qu’à tout autre chose, à l’intuition de ses désirs. Ni les interdits moraux, ni les bonnes moeurs, ni les questions de respectabilité ou de discipline ne l’entravent, convaincue qu’elle est, par ce savoir du corps, de la justesse de ses actions.

Les premières centaines de pages du roman, qui vont de la prime enfance de Modesta au mariage avec le Prince en passant par le long séjour chez les Soeurs sont un choc tant le récit est déroutant, stupéfiant par sa crudité, par l’absence totale d’orthodoxie que manifeste l’héroïne. On est totalement bousculé et transporté par cette personnalité tombée d’un autre monde au charme et à la vitalité de laquelle on ne peut que succomber. Et il en va ainsi pendant des centaines et des centaines de pages, jusqu’aux chapitres évoquant les lendemains de la Libération, où l’intérêt commence peut-être à se tarir à cause en partie de la masse énorme des personnages suivis, de toute cette famille élargie dont Modesta, quoique jeune encore, est devenue la matriarche, et qu’on a un peu de mal à suivre.

C’est dans ces derniers chapitres du livre que Goliarda Sapienza, prenant un peu de distance avec l’exercice romanesque, se met à évoquer explicitement les combats féministes et ceux de sa propre mère, Maria Giudice ; et c’est précisément lorsqu’elle se met à en parler explicitement que le caractère profondément révolutionnaire et féministe du livre, qui était jusqu’ici porté par le style, le regard, la façon d’être tellement particulière du personnage central, se dissout.

C’est quand elle ne parle pas explicitement de féminisme ou de révolution mais qu’elle les met en scène dans les gestes, les pensées, les caresses, les propos de son héroïne que Goliarda Sapienza est la plus iconoclaste, la plus authentiquement et radicalement féministe et révolutionnaire.

Sa Modesta est une ode à la joie.

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Bernard Marx et le meilleur des mondes19 oct. 202300:05:41

Cela m’est apparu il y a quelques jours, tandis que je relisais le livre : je crois que je me suis depuis toujours identifié à Bernard Marx, le héros pas très glorieux du Meilleur des mondes. Et je crois aussi que j’ai toujours ressenti un certain attrait pour ce Brave new world, pour ce monde qui, s’il relève en partie du cauchemar, a aussi pour lui d’être simple, infiniment simple à vivre.

Bernard Marx est ce membre de la caste dominante Alpha plus qui, contrairement à ses congénères, grands et élancés, est de petite taille. Il en ressent un complexe qui se traduit en jalousie envers ses collègues masculins, mépris envers les femmes qui préfèrent plus sportifs et plus joyeux que lui, rancune à l’égard de cette société où il est l’un des rares à ne pas se sentir bien.

Mal à l’aise avec les autres, notamment avec les membres des castes inférieures, Deltas et Epsilons, qu’il soupçonne toujours de manquer de considération à son égard du fait de sa taille, il joue les esprits libres et critiques vis-à-vis de ce monde empâté dans la consommation effrénée des choses, des matières et des corps, dans l’absorption sans fin de loisirs et de drogues, dans le rejet continuel de ce qui demande temps, effort ou attention. Mais cette hostilité n’est que circonstance ; qu’on lui donne l’occasion de passer du bon côté de la barrière, de rejoindre le camp des adulés et des puissants, et ses dégoûts disparaissent : il se vautre alors avec délices dans ce qu’il ne prétendait abhorrer que faute d’y atteindre.

La vérité de Bernard Marx, qui apparaît progressivement dans le roman (et qu’il découvre peut-être lui même peu à peu, avec surprise et tristesse), est qu’il est veule ; que son esprit ne vaut pas mieux que son corps contrefait ; et que celui-ci est finalement à l’image de son âme : difforme et ratatinée.

Le jeune adolescent que j’étais à la première lecture de ce livre a été marqué par le portrait de cet homme avec lequel je me voyais, sentais et craignais un certain nombre de points communs (m’avait-on, à moi aussi, versé de l’alcool dans le sang ?). Et tout comme lui, j’avais, vis-à-vis de la société décrite dans le roman, des sentiments mêlés : je partageais évidemment l’horreur de John, le jeune sauvage, à l’égard de ce monde qui avait érigé l’inculture, la consommation effrénée, l’immédiateté et la superficialité en règle de vie. Mais qu’il devait être reposant d’être conditionné, de ne pas devoir se battre pour devenir ce qu’on devait devenir, de se sentir toujours exactement à sa place :

«Les enfants Alphas sont vêtus de gris. Ils travaillent beaucoup plus dur que nous, parce qu’ils sont si formidablement intelligents. Vraiment, je suis joliment content d’être un Bêta, parce que je ne travaille pas si dur. Et puis, nous sommes bien supérieurs aux Gammas et aux Deltas. Les Gammas sont bêtes. Ils sont tous vêtus de vert, et les enfants Deltas sont vêtus de kaki. Oh, non, je ne veux pas jouer avec les enfants Deltas. Et les Epsilons sont encore pires. Ils sont trop bêtes pour savoir…»

Elle était bien confortable, bien reposante, cette société pré-câblée, dans laquelle chacun, sauf exception, était d’avance reconnu comme occupant légitimement la place qu’il occupait, et où nul, sauf quelques-uns, ne semblait éprouver les affres de la différence.

Et puis il y avait le sexe, vidé de ses résonnances sentimentales et affectives, émasculé de l’amour, de ses craintes et de ses tremblements, et qui était ainsi réduit à un plaisir social, à une politesse sans conséquence. Dans ma jeunesse timide, j’étais fasciné par ce libre-échangisme dépassionné et généralisé, par la disponibilité des femmes Bêtas aux hommes Alphas (car en dépit de tout, les vieilles représentations prévalaient), et par cet étrange qualificatif de pneumatiques accordé à certaines femmes, et dont il pouvait, sans pudeur, être question dans les conversations.

Le meilleur des mondes, au surplus, pouvait bien être désigné ainsi par antiphrase mais il n’avait rien de l’univers de terreur décrit par Orwell. C’était une dystopie finalement acceptable, et bien éloignée de la noirceur de 1984. C’était plutôt un monde de softitude, qu’aurait finalement pu bâtir le Grand inquisiteur de Dostoïevski.

Je ne suis pas Bernard Marx et je ne suis plus un jeune adolescent. Mais je crois qu’en dépit de tout, je ne ressens pas que de la haine pour le monde abêti et asservi de plaisirs imaginé par Aldous Huxley.

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Koyaanisqatsi24 sept. 202300:03:42

Koyaanisqatsi est un mot hopi signifiant vie déséquilibrée ou vie qui se désagrège. C’est le nom d’un film qui fut projeté hier en touche finale de la passionnante journée Nous ! le vivant, qu’organisaient, rue d’Ulm, à Paris, l’École normale supérieure, l’École nationale supérieure des arts décoratifs, le Museum national d’histoire naturelle et le journal Libération.

Réalisé en 1982 par Godfrey Reggio, Koyaanisqatsi montre, sur une musique lunaire de Philip Glass, les images d’un monde qui devient fou, emporté par la folie des hommes.

Pas de paroles, pas de mots. Seulement une suite d’images, sublimes, et le discours de la musique, qui tentent l’une et l’autre d’illustrer trois prophéties hopis qui ne seront expliquées, comme le titre lui-même, qu’à la fin du film : l’une qui parle des désastres qui découlent de l’exploitation des ressources ; la deuxième des réseaux de communications tissés sur la planète comme des toiles d’araignées ; et la troisième des chaudrons de feu qui un jour tomberont du ciel.

  1. If we dig precious things from the land, we will invite disaster.
  2. Near the Day of Purification, there will be cobwebs spun back and forth in the sky.
  3. A container of ashes might one day be thrown from the sky which could burn the land and boil the oceans.

Des paysages, des ciels, des nuages, des eaux, des machines, des routes, des explosions, des autoroutes, des microprocesseurs, des immeubles et des villes immenses. Et au milieu de tout ça, des hommes et des femmes tournés en accéléré, qui, à pied, en voiture ou en rames de métro, s’agitent, s’agitent comme les insectes d’une fourmilière qu’on aurait dérangée, courant dans tous les sens. Et quand ils ont fini de courir de leur pas saccadé, quand enfin ils font une pause dans leur course de canards sans tête, quel désabusement dans leur regard !

Les humains mis à part, pas d’animaux dans cette heure et demie d’images qui défilent : nous sommes devenus le seul vivant, le seul maître des choses, un démon terraformeur, constructeur et destructeur, seul être qui ait encore sa place sur cette planète tissée de réseaux.

Jusqu’où cela ira-t-il ? Jusqu’où cela pourra-t-il aller ? Le film suit une courbe qui s’accélère jusqu’à l’explosion finale, qui n’a rien d’un orgasme mais tout de l’éclatement de cette grenouille prétentieuse voulant se faire plus grosse que le boeuf.

C’est dans la chute, longuement filmée et tournoyante, d’un moteur de fusée dont on avait vu l’envol enflammé que se termine ce récit sans paroles.

On peut voir Koyaanisqatsi sur Archive.org.

On peut aussi n’écouter que la musique de Philip Glass sur divers sites, dont celui-ci.

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Elizabeth Costello (de J. M. Coetzee)15 août 202300:05:04
Deux agneaux à Aixe-sur-Vienne (Haute-Vienne)

Elizabeth Costello, l’héroïne du roman portant son nom, passe son temps à franchir le point Goodwin et les bornes de la bienséance en dressant des parallèles entre les camps nazis et les grands abattoirs. Elle provoque ainsi la gêne irritée de son auditoire et celle de son fils, lui-même professeur d’université, qui trouve sa mère bien encombrante avec son antispécisme, son franc-parler et ses manières si peu policées.

Mais une fois reconnu qu’effectivement, les camps nazis et les grands abattoirs, « ça n’est pas la même chose », que dire ? Où placer la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui est moralement intolérable ? C’est à l’exploration pénible de ces questions difficiles que se livrent les divers personnages du roman, chacun incarnant une facette de la pensée de l’auteur, J. M. Coetzee.

Tuer de façon industrielle des vaches, des moutons ou des poulets n’est pas la même chose que tuer de façon industrielle des hommes, des femmes et des enfants, cela est entendu. Mais pourquoi, exactement ? C’est parce qu’elle s’acharne à poser cette question sans se soucier du malaise qu’elle suscite ni se contenter de l’évidence du « ça n’est pas pareil » le plus souvent invoqué, que son fils John éprouve pour sa mère à la fois honte et admiration.

S’il existe une condamnation générale des Allemands ayant vécu adultes pendant la Deuxième guerre mondiale, déclare Elizabeth Costello lors d’une de ses premières conférences, ce n’est pas à cause du conflit provoqué par le pouvoir nazi mais à cause de leur méconnaissance du sort réservé aux juifs, parce que cette méconnaissance, eu égard à la rage antisémite du régime, couvrait évidemment une ignorance volontaire, qui n’est pas très loin de la complicité. Or c’est de cette même « méconnaissance » que nous faisons preuve à l’égard de ce qui se passe dans les abattoirs et les élevages industriels.

Alors certes, vaches, moutons et poulets ne sont pas des humains, non plus que les chimpanzés ou les bonobos, qu’on met pourtant en cage et qu’on utilise pour des expériences. Mais où est la différence radicale qui rendrait acceptable dans un cas ce qui ne l’est pas dans l’autre ?

Descartes pense qu’elle réside en l’usage de la raison, considérant à juste titre que c’est elle (et aussi, même si c’est moins noble, la capacité d’évacuer efficacement la chaleur, et donc de traquer le gibier, que nous donnent les poils dont nous sommes dotés) qui a permis aux êtres humains d’occuper leur place éminente dans le règne animal.

C’est ce primat accordé à la raison qui justifie ces expériences sur les primates, où l’on rend une tâche progressivement plus difficile, pour voir comment ils s’en débrouillent, et d’où l’on déduit une estimation de l’intelligence, sans se demander si la réalisation de cette tâche, conçue par des humains, est forcément le but que se donnent tous les êtres vivants.

Mais s’agissant de donner la mort, la capacité de superposer deux caisses pour atteindre une banane suspendue à un fil est-elle le critère pertinent ? Sans doute est-ce cette faculté, que nous partageons avec les autres grands singes, qui nous rend si exceptionnels, si singuliers, si dignes, mais tout se résume-t-il en cela ? S’agissant d’organiser la vie et la mort, puisque nous nous sommes donnés ce pouvoir, n’est-ce pas plutôt à l’aune de la capacité commune de souffrir, de la capacité commune d’avoir peur, et du scandale que constitue le fait de traiter un être sensible comme une matière première que les choses devraient être jugées ?

Si les auditeurs d’Elisabeth Costello et les lecteurs du livre ressentent un profond malaise, c’est aussi parce que, l’acte d’accusation une fois établi, aucune solution, aucune rédemption n’est proposée. Il faut bien nourrir près de dix milliards d’êtres dotés de canines et d’incisives ; il faut bien les nourrir, les habiller et les chausser. Nous devons faire au mieux avec ce que nous sommes et apprendre à vivre avec ça, comme les blancs d’Afrique du Sud doivent apprendre à vivre avec le poids de l’apartheid.

Faire au mieux mais ne jamais se croire complètement lavé ; ne jamais tomber dans l’ignorance volontaire et satisfaite qui est peut-être péché contre l’esprit.

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Une chambre à soi (de Virginia Woolf)30 juil. 202300:07:45
Louis Charlot, Le lever, Musée Rolin, Autun

« Il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction. » écrit, dès la deuxième page de son livre, Virginia Woolf dans Une chambre à soi.

On ne lui avait pas tout à fait demandé cela. On lui avait demandé un texte sur les femmes et le roman et peut-être attendait-on (quoique j’en doute ; on devait bien savoir à qui l’on s’adressait) un essai sur la sensibilité particulière des femmes ou un hommage à Jane Austen ou aux sœurs Brontë. Mais non : Virginia Woolf répond d’une tout autre manière à la commande qui lui a été faite, nous emmenant avec elle (avec son alter ego, plutôt, Mary Beton), dans un long voyage qui commence à Oxbridge et se poursuit dans les activités, les tâches et les lieux dont les femmes furent si longtemps exclues, si longtemps absentes, à moins qu’elles ne s’y montrent curieusement présentes.

Une chambre à soi, a titré Clara Malraux, la traductrice, là où le texte anglais ne parlait que de room. Mais elle a sans doute eu raison, Clara, qui s’y connaissait en fait d’encombrement de l’espace et d’étouffement par les hommes, de traduire ainsi. Car ce n’est pas seulement un bureau qui, pour Virginia Woolf, a manqué aux femmes, mais une vie, la possibilité d’une vie autonome.

Dans la littérature, observe l’autrice, « les femmes flamboient comme des phares, dans les œuvres de tous les poètes depuis l’origine des temps, Clytemnestre, Antigone, Cléopâtre, lady Macbeth, Phèdre, Cressida, Rosalinde, Desdémone, la duchesse d’Amalfi dans les drames ; puis, dans les œuvres en prose : Millamant, Clarisse, Becky Sharp, Anna Karenine, Emma Bovary, Mme de Guermantes – les noms me viennent à l’esprit en foule et n’évoquent pas des femmes « manquant de personnalité et de caractère ». Vraiment, si la femme n’avait d’existence que dans les œuvres littéraires masculines, on l’imaginerait comme une créature de la plus haute importance, diverse, héroïque et médiocre, magnifique et vile, infiniment belle et hideuse à l’extrême. »

Mais ça, c’est ce que racontent les livres : « En imagination, elle est de la plus haute importance, en pratique, elle est complètement insignifiante. Elle envahit la poésie d’un bout à l’autre ; elle est, à peu de chose près, absente de l’Histoire. Dans la fiction, elle domine la vie des rois et des conquérants ; en fait elle était l’esclave de n’importe quel garçon dont les parents avaient exigé qu’elle portât l’anneau à son doigt. Quelques-unes des paroles les plus inspirées, quelques-unes des pensées les plus profondes de la littérature tombent de ses lèvres ; dans la vie pratique elle pouvait tout juste lire, à peine écrire et était la propriété de son mari. »

Et Virginia Woolf de citer longuement ces hommes (en commençant, paradoxalement, par Périclès dont la compagne, Aspasie, était pourtant loin de vivre dans l’ombre de son compagnon) qui jugent les femmes incapables de briller (ou leur demandent – on n’en est pas a une contradiction près – de ne pas faire d’éclats). Elle constate qu’au delà même de cette injonction, les femmes n’ont jamais eu de temps à elles, étant toujours là pour les autres. Et que c’est cette place, ce rôle d’être pour les autres, pour les hommes qui les entourent notamment, qu’elles occupent dans la littérature, comme elles l’occupent dans leur existence. Quand y aura-t-il, quand y aura-t-il donc, demande Virginia Woolf (à nouveau un peu bizarrement) une Mary Carmichaël pour écrire « Chloé aimait Olivia », créer ainsi un personnage dont la vie ne soit pas vouée aux hommes, et du même coup une littérature authentiquement féminine ?

À chaque sexe, en effet, appartient une capacité créatrice particulière : « Il suffit d’entrer dans n’importe quelle chambre de n’importe quelle rue pour que se jette à votre face toute cette force extrêmement complexe de la féminité. Comment pourrait-il en être autrement ? Car les femmes sont restées assises à l’intérieur de leurs maisons pendant des millions [sic] d’années si bien qu’à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice ; et cette force créatrice surcharge à ce point la capacité des briques et du mortier qu’il lui faut maintenant trouver autre chose, se harnacher de plumes, de pinceaux, d’affaires et de politique. Mais ce pouvoir créateur des femmes est très différent du pouvoir créateur des hommes. Et on est obligé de conclure qu’il serait infiniment regrettable qu’il se trouvât entravé ou gaspillé, car il a été gagné par des siècles de la discipline la plus rigoureuse et rien n’existe qui puisse prendre sa place. Il serait infiniment regrettable que les femmes écrivissent comme des hommes ou vécussent comme des hommes, car si deux sexes sont tout à fait insuffisants quand on songe à l’étendue et à la diversité du monde, comment nous en tirerions-nous avec un seul ? L’éducation ne devrait-elle pas faire ressortir et fortifier les différences plutôt que les ressemblances ? »

Fortifier les différences, mais pour qu’elles coopèrent mieux : « en chacun de nous dominent deux forces, l’une masculine, l’autre féminine ; et dans le cerveau de l’homme, l’homme a la prédominance sur la femme, et dans le cerveau de la femme, la femme a la prédominance sur l’homme. L’état normal et satisfaisant est celui où les deux sexes vivent en harmonie et coopèrent dans l’ordre spirituel. Dans un homme – qui est un homme – la partie féminine du cerveau doit néanmoins jouer son rôle ; et de même faut-il qu’une femme soit en rapport avec l’homme qui est en elle. C’est peut-être cela que Coleridge voulait dire quand il écrivit qu’un grand esprit est androgyne. C’est quand cette fusion a lieu que l’esprit est pleinement fertilisé et peut faire usage de toutes ses facultés. Peut-être un esprit purement masculin est-il incapable de création, de même qu’un esprit purement féminin « .

… »Et maintenant, voici que Mary Beton cesse de parler. Elle vous a dit comment elle est parvenue à la conclusion – dépourvue de poésie – qu’il est nécessaire d’avoir cinq cents livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d’une serrure, si l’on veut écrire une œuvre de fiction ou une oeuvre poétique. »

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Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce29 mai 202300:07:05
Scabieuse de l’arboretum de Versailles-Chèvreloup

L’acharnement contre cette femme qui tente de rejoindre l’AG de TotalEnergies en franchissant un sitting de manifestants, la rediffusion en boucle de sa video accompagnée de commentaires sexistes et fantasmés parce qu’elle porte des escarpins, c’est entre autres cela qui m’a fait relire le très beau livre de Corinne Morel Darleux, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce.

L’une des grandes et belles idées de ce petit livre joyeux et entraînant, c’est le refus de parvenir, cet appel à la résistance aux injonctions consuméristes du toujours plus, toujours plus haut, toujours plus vite, toujours plus chef, cette invitation à renoncer à l’envie et à cette façon de considérer ce que nous n’avons pas comme une perte. Pour des raisons politiques : parce que ce toujours plus, insatiable par construction, est moteur du pillage et de cette destruction de la planète dont les compagnies pétrolières sont un des symboles et instruments ; mais aussi pour des raisons éthiques, qui rappellent Simone Weil et les stoïciens : parce que c’est dans le renoncement, dans le holà mis à l’hubris qu’on peut mettre fin à ce que l’autrice appelle la rivalité mimétique et laisser place, faire place plutôt, à l’Autre, à la vie (et finalement à un soi-même plus authentique).

« À la poignée d’ultrariches jouant entre eux à qui mieux mieux s’ajoute un autre phénomène, hélas plus massif : la rivalité mimétique, petite compétition du quotidien qui pousse à vouloir ce que possède l’autre et à tout faire pour l’avoir. Le patron, client, beau-frère, voisin, devient enviable en soi, et la question n’est pas de savoir s’il est heureux. Ni si son mode de vie, ou ce qu’il possède et que je n’ai pas me rendrait moi heureux. La question de la finalité ne se pose pas : je le veux, je le vaux, moi aussi j’y ai droit. Quel que soit l’objet, les conditions de travail pour le produire, son impact sur l’environnement, que j’en ai l’usage ou non. Dès lors, sans même parler de besoin – car on a bien le droit d’avoir envie de choses dont on n’a pas besoin – on confond désir singulier et désir programmé. »

Une autre raison de renoncer, qu’illustre l’anecdote introductive, est cette sorte de fatalité qui conduit ceux qui ont du succès, qui sont en position de force, qui se sentent intelligentes, belles ou aimées, à devenir imbus d’eux-mêmes, bêtes et méchants, fatalité dont la conscience conduit les plus sensibles à éviter de se retrouver dans ces positions périlleuses où la réussite devient aveuglement :

« Comme l’écrit la philosophe Cynthia Fleury, « la vraie civilisation, celle de l’éthique, est sans consécration », et ces quelques années passées dans l’arène politique ont achevé de me convaincre qu’il vaut mieux parfois un joli succès d’estime qu’un engouement de masse qui relève presque toujours, à partir d’un certain seuil, du malentendu. « 

Il est poignant, en effet, de constater à quel point il suffit qu’un discours soit rodé, un style accompli, un argument maîtrisé, un brio reconnu pour que tout cela se mue presque immédiatement en maniérisme et en répétition, en quelque chose de poussiéreux et de mort ; à quel point il suffit que la foule se sente forte et dans son bon droit pour qu’elle s’oublie, se mue en ce Gros animal dont parlait Simone Weil et se lance dans la curée et le lynchage, comme ici les moqueries de la meute sur cette femme qui ne tentait que de passer.

Il y a pourtant cette règle première, pour laquelle Etty Hillesum mourut, de ne jamais trahir, dans son combat, les valeurs de ce combat parce que la fin, jamais, ne justifie les moyens. Ou, comme l’écrivait Emma Goldman en 1923 :

« On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution infusera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la période de transition. »

On ne bâtira pas un monde meilleur en houspillant et en harcelant. Parce que ces façons de faire sont à l’opposé de ce qui est souhaité, qu’ils sont à l’opposé de la grâce, de la poésie, de l’esthétique qui doivent prévaloir. J’aime que Corinne Morel Darleux rejoigne ici Aurélien Barrau :

« Les revendications d’esthétique, que ce soit au niveau architectural, artistique ou culturel, ne sont pas des aspects périphériques de la politique. De même qu’on peut faire la révolution en talons, danser sous la pluie et se parer les lèvres de rouge pour assister à un procès, il ne s’agit de chasser ni le plaisir, ni la volupté. Tout comme la sincérité écologique ne consiste pas à grelotter dans un pull qui gratte, la pureté idéologique ne se mesure pas aux privations. Porter un discours austère et maussade n’est pas toujours gage de sérieux. Oublier sa féminité ne sert pas forcément la cause féministe. Et amputer le discours politique de ce qui peut inspirer l’esprit est le meilleur moyen de se couper aussi de celles et ceux à qui on veut s’adresser. »

Retrouver la force joyeuse du Morel des Racines du ciel ou du Moitessier décidant de quitter la course, voilà l’invitation qui nous est faite.

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Le Mont Analogue15 févr. 202300:09:07

« La porte de l’invisible doit être visible » répète Patti Smith dans Peradam, ce morceau-titre de l’album dont le nom renvoie à cette « seule substance, ce seul corps matériel auquel les guides du Mont Analogue reconnaissent une valeur. »

Le Mont Analogue est cette montagne, la plus haute du globe, qui s’élève, invisible, au milieu des mers antipodiques, et qui ne se révèle, comme les péradams, qu’à ceux qui s’en sont montrés dignes (et ont peut-être été, pour cette raison, élus).

René Daumal est mort avant d’avoir terminé son roman. Il nous quitte au détour d’une virgule posée par Théodore, le narrateur, laissant en suspens le récit d’un enchaînement de catastrophes nées de la mort d’un rat. Cette histoire d’équilibre écologique menacé par l’action des hommes est l’un des quelques contes qui s’enchâssent dans le récit principal, le troublent mais en éclairent peut-être le sens, à la façon d’une pierre précieuse, d’un péradam ou des disgressions qu’on trouve dans le Manuscrit trouvé à Saragosse ou Les Mille et une nuits.

Le Mont Analogue lui-même est comme un syncrétisme des monts sacrés, depuis l’Olympe jusqu’au Sinaï, en passant par le Méru des religions orientales. Il est, comme le suppose le narrateur dans un article de la Revue des fossiles, la voie unissant la terre au ciel, le lieu de rencontre de l’homme et du divin, la porte permettant d’atteindre l’inaccessible en partant de l’accessible. Et comme cette porte est nécessaire, elle existe forcément. L’article tombe sous les yeux de Pierre Sogol, mélange de Pic de la Mirandole et de Georges Gurdjieff échappé du monastère ; et ce Pierre étant également convaincu de l’existence de cette montagne, ils décident tous deux de la trouver et d’en faire l’ascension, point de départ de l’aventure et du livre.

Je ne ferai pas la narration de ce voyage qui, partant de l’inexistant 37, passage des Patriarches, aboutit en un lieu inconnu de nos cartes. Un mot seulement sur la méthode de recherche, qui me semble excellente : elle consiste à supposer le problème résolu et à en déduire toutes les conséquences logiques pour en trouver la solution. Un autre sur René Daumal dont je viens de découvrir (et je n’en reviens pas) qu’il donna des cours de sanskrit à Simone Weil. Et un dernier sur l’épisode qui intervient à la veille de l’ascension proprement dite : Pierre Sogol, jusqu’alors chef de l’expédition, abdique de son rôle de chef et dépose sa casquette galonnée « qui était couronne d’épines pour la mémoire que j’ai de moi ». L’adulte se dépouille de son personnage, laisse place au petit enfant qui se réveille, « un petit enfant qui cherche père et mère, qui cherche avec vous l’aide et la protection ; la protection contre son plaisir et son rêve, l’aide pour devenir ce qu’il est sans imiter personne. » Et c’est à cet instant que, dans le sable de la plage, est trouvé le premier péradam, cette pierre qui, comme tous les trésors vrais, ne se révèle qu’à qui ne la cherche pas.

Et maintenant, un peu dans la même veine, un extrait du chapitre quatrième, qui évoque la cupidité intellectuelle et la nécessité de l’extirper pour pouvoir commencer vraiment l’ascension vers le sommet.

« L’étrange structure géologique du continent lui valait la plus grande variété de climats et l’on pouvait, paraît-il, à trois jours de marche de Port-des-Singes, trouver d’un côté la jungle tropicale, d’un autre des pays glaciaires, ailleurs la steppe, ailleurs le désert de sable ; chaque colonie s’était formée au lieu le plus conforme à sa terre natale.

Tout cela, pour Beaver, était à explorer. Karl se proposait d’étudier, les jours suivants, les origines asiatiques qu’il supposait aux mythes dont Beaver avait rapporté quelques échantillons. Hans et Sogol devaient installer sur une colline proche un petit observatoire d’où ils referaient sur les astres principaux, dans les conditions optiques particulières du pays, les mesures classiques de parallaxes, distances angulaires, passages au méridien, spectroscopie et autres, afin d’en déduire des notions précises sur les anomalies causées dans la perspective cosmique par la coque d’espace courbe entourant le Mont Analogue. Ivan Lapse tenait à poursuivre ses recherches linguistiques et sociologiques. Ma femme brûlait d’étudier la vie religieuse du pays, les altérations (et surtout, présupposait-elle, les purifications et les enrichissements) apportées dans les cultes par l’influence du Mont Analogue, – soit dans les dogmes, soit dans l’éthique, soit dans les rites, soit dans la musique liturgique, l’architecture et les autres arts religieux. Miss Pancake, en ces derniers domaines et spécialement ceux des arts plastiques, s’associerait à elle, tout en poursuivant son gros travail d’esquisses documentaires, qui avait pris soudain une importance considérable pour l’expédition depuis l’échec de toutes les tentatives photographiques. Quant à moi, j’espérais puiser dans les divers matériaux ainsi recueillis par mes compagnons de précieux éléments pour mes recherches sur la symbolique, sans négliger pour cela mon travail principal, qui était la rédaction de notre journal de voyage – ce journal de voyage qui devait se réduire finalement à ce récit que vous entendez.

Tout en nous livrant à ces recherches, nous entendions bien en profiter pour grossir notre stock de vivres, faire des affaires peut-être, – bref ce ne serait d’aucune manière du temps perdu.

– Alors, quand partez-vous ? cria une voix venant de la route, tandis qu’après le déjeuner nous parlions entre nous de tous ces passionnants projets.

C’était le guide délégué à Port-des-Singes qui nous avait interpellés, et sans attendre de réponse il continuait son chemin avec cet air de ne pas bouger qu’ont les montagnards.

Cela nous éveilla de nos rêves. Ainsi, avant même d’avoir fait les premiers pas, nous glissions déjà vers l’abandon, – oui, vers l’abandon, car c’était abandonner notre but et trahir notre parole que de passer une seule minute à satisfaire une curiosité inutile. Bien misérables nous parurent tout à coup nos enthousiasmes d’explorateurs, et les prétextes habiles dont nous les parions. Nous n’osions pas nous regarder. On entendit gronder sourdement la voix de Sogol

– Clouer ce vilain hibou à la porte et partir sans se retourner !

Nous le connaissions tous, ce vilain hibou de la cupidité intellectuelle, et chacun de nous aurait eu le sien à clouer à la porte, sans compter quelques pies jacassantes, dindons paradeurs, tourterelles roucoulantes, et les oies, les oies grasses ! Mais tous ces oiseaux-là sont tellement ancrés, entés à notre chair que nous ne pourrions les en extraire sans nous déchirer les entrailles. Il fallait vivre avec eux encore longtemps, les souffrir, les bien connaître, jusqu’à ce qu’ils tombent de nous comme les croûtes, dans une maladie éruptive, tombent d’elles-mêmes à mesure que l’organisme retrouve la santé ; il est mauvais de les arracher prématurément. »

En fond sonore, Pedaram, de Patti Smith.

Ajout du 13 juillet 2025 : on se reportera avec intérêt à la série de six articles que Le Monde a consacré au Mont Analogue.

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Pieds nus sur la terre sacrée : analogie, analyse, nature et domination06 nov. 202200:07:38
Un tableau de Jaider Esbell

Dans un petit recueil intitulé Pieds nus sur la terre sacrée, Teresa Carolyn McLuhan a réuni des textes écrits ou prononcés par des Indiens d’Amérique entre le XVIIème et le XXème siècle.

On y découvre des discours, des propos, des extraits de lettres, des morceaux d’entretiens, qui disent les relations entretenues par les Indiens avec la terre, les arbres, les plantes, les animaux, le ciel ; leur proximité avec la nature et le respect qu’ils avaient pour elle ; leur rencontre et leur rapport avec les Européens puis les néo-Américains, leur incompréhension mutuelle, l’immense malentendu qui les sépare.

Il existe certainement de multiples raisons à ce malentendu. L’une d’elles me semble être l’approche contraire que les uns et les autres ont des choses, la tournure inversée d’esprit : les Indiens appréhendent le monde sur le mode de l’analogie ; les Européens sur celui de l’analyse. L’analogie discerne les correspondances, les identités partagées, les résonances chantées par Ralph Waldo Emerson, le sentiment océanique de Romain Rolland, l’esprit et la magie des lieux ; elle est naturellement animiste et respectueuse de l’unité de la Maison commune. L’analyse, quant à elle, repère les différences, distingue, décompose, voit la partie avant le tout et dans le tout voit la partie ; elle dénombre et démembre, et voit le territoire, le territoire charnel fait d’histoire et de liens, comme un espace.

La terre a été créée avec l’aide du soleil et elle devrait être laissée telle quelle était… Le pays a été fait sans ligne de démarcation et ce n’est pas le rôle de l’homme de le diviser… Je vois les Blancs s’enrichir à travers tout le pays et je connais leur désir de nous donner des terres sans valeur… La terre et moi sommes du même esprit. La mesure de la terre et la mesure de nos corps sont les mêmes…Mais ne vous méprenez pas et comprenez bien la raison de mon amour pour la terre. Je n’ai jamais dit que la terre était mienne pour en user à ma guise.


Chef Joseph, chef des Nez percés

Entre Européens et Indiens, chacun voit et privilégie une partie de la réalité ; et chacun est le barbare, l’aveugle de l’autre. Mais la relation est cependant dissymétrique car l’esprit analytique, qui trie, classe, cherche les rapports et les causalités, est considérablement plus agile, plus productif, que ne l’est l’esprit analogique, qui ressent, vibre aux harmonies mais en reste quelque peu désemparé. Je me souviens, ainsi, d’être resté muet, un jour, sur la grande plage de Vierville, tandis que Katia me demandait d’expliquer pourquoi j’aimais tel ou tel tableau, ce dont j’étais totalement incapable…

De cette capacité algorithmique à décomposer et à décrire le monde, les esprits analytiques tirent un profond sentiment de supériorité, que vient confirmer leur maîtrise incontestable des sciences et des technologies. Pas un seul instant, les Européens et les néo-Américains n’imaginent qu’ils aient, de leur côté, quelque chose à apprendre des Indiens ; cette hypothèse ne leur traverse pas l’esprit, elle leur est strictement inconcevable. C’est pourquoi ils agissent avec l’extraordinaire condescendance qu’on sait, persuadés d’être ceux qui apportent la lumière au monde.

Nous savons quelle haute estime vous portez au genre d’enseignement donné dans ces collèges, et que l’entretien de nos jeunes hommes, pendant leur séjour chez vous, vous coûterait très cher. Nous sommes convaincus que vous nous voulez du bien avec votre proposition et vous en remercions de tout coeur. Mais, vous qui êtes sages, vous devez savoir que chaque nation a une conception différente des choses et, par conséquent, vous ne le prendrez pas mal s’il se trouve que nos idées sur cette sorte d’éducation ne sont pas les mêmes que les vôtres. Nous en avons fait l’expérience. Plusieurs de nos jeunes gens ont été jadis élevés dans les collèges des provinces du Nord ; ils furent instruits de toutes vos sciences mais, quand ils nous revinrent, ils ne savaient pas courir et ignoraient tout de la vie dans les bois… Incapables de faire des guerriers, des chasseurs ou des conseillers, ils n’étaient absolument bons à rien.

Néanmoins nous vous restons obligés pour votre offre bienveillante, bien que nous ne puissions l’accepter ; et pour vous montrer combien nous vous en sommes reconnaissants, nous vous proposons d’accueillir une douzaine de vos fils, si ces messieurs de Virginie le veulent bien, de prendre soin de leur éducation, de les instruire en tout et de faire d’eux des hommes.


Déclaration faite, en 1744, par les représentants des Six Nations iroquoises aux commissaires du Maryland et de la Virginie qui avaient proposé que les jeunes Indiens aillent faire leurs études au Collège William and Mary, à Williamsburg.

Il y a pourtant, au fond de chacun de nos deux protagonistes, la conscience d’un manque et d’une incomplétude. Mais il faut souvent, pour que cette conscience émerge et ne soit pas refoulée, que l’esprit s’ouvre et saisisse cette autre manière de voir. Et c’est souvent dans l’amour et la poésie que cette communion se produit.

Et quand, par manque d’attention, par orgueil et aveuglement, cette communion ne se fait pas, comme ce fut le cas dans cette triste histoire de la conquête de l’Amérique, on reste peiné de l’occasion gâchée, de cette chance qui ne fut pas saisie, de cette blessure maintenue ouverte au coeur de l’homme.

En illustration sonore, la magnifique Danse du Grand Calumet de la Paix, extraite des Indes galantes, de Jean-Philippe Rameau, cet opéra qui relate les amours entre personnes de peuples différents.

Et en illustration visuelle, un tableau, vu à Lille, du peintre amazonien Jaider Esbell, malheureusement décédé en novembre 2021, et qui savait si bien montrer l’interaction des êtres au coeur du monde.

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La montagne magique (de Thomas Mann)28 sept. 202200:05:36

Hans Castorp, un jeune Hambourgeois qui se destine à une carrière d’ingénieur naval, rend visite à son cousin, Joachim, soigné dans un sanatorium de Davos, en Suisse. Venu pour un séjour de trois semaines, il demeurera sept ans dans la montagne. Et c’est là, en haut, loin de la société et des préoccupations ordinaires, qu’il grandira, se découvrira, s’épanouira à la vie et au monde.

La montagne magique est le récit de cette initiation.

Un récit long, où le temps coule parfois lentement, au rythme de ces journées à la Shining, dans lesquelles tout est fait pour remplir de bruit et d’action le silence et la blancheur d’un monde neigeux et immobile ; et où parfois il s’accélère parce que quelque chose, soudain, se passe, avant d’être oublié, ou relégué dans la malle aux souvenirs, comme le sont, dans le vaste hôtel, les souvenirs des morts, leur chambre une fois désinfectée et laissée aux nouveaux arrivants.

Il y a, au long de ces deux mille cinq cents journées passées à passer de goûter en souper, de séances de repos obligatoire en temps de pause avant dîner, des petites éducations, des petites leçons à la Bouvard et Pécuchet ; ces passions qui, pendant quelques jours ou quelques semaines, entraînent Hans ou l’ensemble des résidents dans leur ronde, focalisant leur attention sur un hobby, une science, un sport particulier, puis retombant pour renaître sous un autre avatar. Hans, dans ces moments, est particulièrement touchant, mettant toute son énergie à apprendre et à approfondir.

Et puis il y a les cours magistraux. Moins les vrais cours sur l’amour du Docteur Krokowski que les cours sur le tas, les cours par frottement des esprits, des humeurs, des mots et des regards que donnent à Hans le franc-maçon Settembrini, le jésuite Naphta, la très belle et très orientale Clavdia Chauchat et l’étrange et fascinant Peeperkorn. L’une des grandes magies de la montagne est l’enseignement magistral recu de ce cotoiement, de cette ronde d’êtres si dissemblables dans laquelle Hans puise la déraison, cette admirable compréhension des choses qui lui permet de se hisser au dessus de ses maîtres.

Ronde des jours, ronde des amitiés, ronde des thèses et des antithèses débattues par Settembrini et Naphta, ronde de la vie et de la mort, ronde de cet amour libérateur et mystérieux que dansent ensemble Clavdia et Hans. Ronde et spirale ; spirale plus que ronde, d’ailleurs, car tout cela s’élève, et le retour, jamais, n’est similaire à l’arrivée première. Même dans ce monde minéral, le temps coule et ne peut être retenu.

Et maintenant, le beau portrait que dresse de lui-même Hans Castorp, ce « naïf et frêle enfant de la vie », comme le surnomme Settembrini (traduction de Claire de Oliveira) :

« Je suis depuis assez longtemps ici, en haut, je ne sais pas trop depuis combien de temps mais ce sont des années de ma vie. Voilà pourquoi j’ai employé le mot « vie » – quant à mon sort, j’y reviendrai, le moment venu. Moi qui croyais rendre une petite visite à mon cousin, ce brave militaire franc du collier, ça n’a servi à rien, je l’ai perdu, et je suis toujours ici. Je n’étais pas militaire, j’avais un métier de civil, vous l’avez peut-être entendu, un métier sérieux et raisonnable qui peut même, paraît-il, œuvrer au rapprochement des peuples ; mais cette profession, je n’y tenais pas particulièrement, je l’avoue, pour des raisons dont je dirai seulement qu’elles sont obscures… Tout comme les prémices des sentiments que m’inspire votre compagne de voyage – si je l’appelle ainsi, c’est pour bien souligner qu’il ne me viendrait pas à l’esprit de compromettre cette situation juridique si positive -, les prémices de mes sentiments pour elle et de ce tutoiement auquel je n’ai jamais renoncé, depuis que j’ai croisé son regard qui m’a charmé, charmé plus que de raison, vous comprenez… Pour l’amour d’elle et en dépit de M. Settembrini, je me suis soumis au principe de la déraison, au principe génial de la maladie ; certes, j’y suis astreint depuis belle lurette, si ce n’est depuis toujours, et je suis resté ici, en haut – je ne sais plus trop depuis combien de temps. J’ai tout oublié, j’ai rompu avec tout le monde, mes parents, mon métier du plat pays et toutes mes perspectives. Quand Clavdia est partie, je l’ai attendue ici, je n’ai cessé de l’attendre, si bien que, désormais, je suis complètement perdu pour le plat pays : à ses yeux je suis mort ou presque. »

L’image de tête montre le massif du Mont Blanc depuis la montée vers le col du Bonhomme. Je marchais dans les montagnes quand je lisais ce livre.

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L’équilibre (ou la quatrième vision d’Hildegarde)11 juil. 202200:05:33

Il devait en avoir, de la patience et de l’amour, Volmar, pour tenter de suivre, de décrire et de mettre en bon latin les visions d’Hildegarde, pour tenter d’ordonner, de canaliser comme dit l’autre, ce qui devait ressembler à un débordement sauvage et irrépressible.

La quatrième vision du Livre des oeuvres divines, d’Hildegarde de Bingen, commence, comme les autres, par la description d’une image perçue par l’abbesse : « Je vis le firmament et toutes ses dépendances ». Mais très vite, l’image s’anime, se déploie, et la description, comme dans un rêve, se focalise sur un détail, puis un autre, puis délaisse l’image pour devenir récit : « nombreux étaient ceux qui encouraient bien des maladies, et légion ceux que la mort frappait. » Et dès la deuxième page, à la description initiale, se substitue la retranscription d’un discours, celui que livre une « voix du ciel » qui explique à Hildegarde la signification de ce qu’elle voit.

L’essentiel de la vision consiste en cela : en ce commentaire d’une image complexe que Dieu dicte à Hildegarde, que Hildegarde retranscrit à Volmar, et que celui met par écrit et en bon latin.

La quatrième vision (Manuscrit de Lucques) – (c) Utpictura18

Le commentaire, comme l’image, est une profusion d’idées qui s’enchaînent et rebondissent les unes contre les autres, dessinant un patchwork qu’il est impossible de résumer. Ce n’est pas une thèse, ce n’est pas un plaidoyer, ce ne sont pas des confessions, c’est comme une explication, une description du monde, une cosmogonie où l’univers, le monde, les planètes, les vents, les animaux sont autant de symboles, de moyens, de la pensée divine : voici ce que j’ai voulu faire, voici pourquoi j’ai fait cela. Dieu raconte sa création.

Au cœur de la Création, la résumant tout entière, il y a l’homme ; l’homme qui ne fut pas toujours cela mais qui, après sa chute, a succédé à Lucifer comme héros de la Création.

C’est de cette succession, et de l’opposition entre les humains et l’archange porteur de lumière que traite notamment la Quatrième vision : l’homme, ce microcosme en qui la Création converge et qui en constitue l’achèvement, a pour vertu fondamentale le discernement, cette qualité de tempérance, d’équilibre qui s’oppose à l’excès, à l’orgueil, de Lucifer :

« L’âme aime en tout le discernement. Chaque fois que le corps de l’homme agit d’une quelconque manière sans discernement, en mangeant, en buvant, les énergies de l’âme s’en trouvent brisées. Toutes les actions doivent respecter ce discernement : l’homme ne peut toujours s’occuper du ciel. Une canicule exagérée brise la terre, des pluies excessives empêchent le lever de la semence, la terre ne produit des germes utiles que dans une juste conjonction de la chaleur et de l’humidité : de même c’est une juste tempérance qui garantit l’ordonnance et l’exécution, dans un bon discernement, de toutes les œuvres, célestes aussi bien que terrestres. C’est ce discernement que le diable a refusé et qu’il refuse encore, lui qui n’aspire qu’à des hauteurs ou à des profondeurs excessives : aussi ne se releva-t-il point de sa chute. »

Par orgueil, Lucifer a voulu égaler ou dépasser Dieu dans le bien ; et c’est le même orgueil qui l’a poussé à chuter dans la noirceur et le mal absolus qu’est le refus, le désespoir du pardon de Dieu. L’homme ne doit pas suivre cette voie. Il ne s’accomplit pas dans la recherche éperdue du bien mais dans la tempérance : « Lhomme possède un discernement sincère et équilibré. S’il dépasse la mesure dans le bien, il peut courir à l’abîme, s’il recherche l’excès dans le mal, il périra tout à fait de désespoir ».

L’homme est au centre, et il doit, de son corps et de son âme, distincts mais qui travaillent ensemble et prennent plaisir à travailler ensemble, tenir les deux bouts. C’est pourquoi il doit, sans y céder complètement, connaître le mal. Non pas seulement avoir la connaissance théorique du bien et du mal donnée par la pomme ; mais avoir la double connaissance : celle du bien et celle du mal car c’est par leur équilibre, leur composition, que vit le monde : « L’âme ne pourrait vivre sans ces deux sciences. Le monde dessècherait s’il demeurait vide de fruits bons et mauvais : l’âme serait sèche et vide, si elle manquait de ces actions que réalise cette double science ».

L’homme ne peut toujours s’occuper du ciel.

Toutes choses égales d’ailleurs, il y a un peu du désespoir et de l’orgueil luciférien dans le personnage d’étoile noire de Nastassia Philipovna, dans l’Idiot, de Dostoïevski. Le Prince Mychkine sent d’ailleurs bien qu’il y a, dans l’attitude de la jeune femme, quelque chose qui a trait au salut.

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Le deuxième sexe (de Simone de Beauvoir)21 juin 202200:20:01

Je ne sais qui, parmi toutes celles et ceux qui en parlent, a lu vraiment, intégralement, Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, ces presque mille pages réparties en deux tomes distincts.

Pour l’avoir fait, je puis dire que c’est un livre extraordinaire : on est – je suis – stupéfait par la culture, l’intelligence, la sensibilité, la finesse que déploie l’autrice ; par l’audace et la fermeté de son propos ; par la façon dont, chapitre après chapitre, comme le temps dépose ses sédiments, elle construit ce palimpseste riche, profond, épais, bourré de vie et de contradictions, le portrait fantastique de cette situation qu’est la femme.

Au cœur de l’humanité, il y a la relation à la nature et la relation homme-femme : le travail, la sexualité, la reproduction, et toutes les harmoniques, les échos, les reflets que l’esprit, la psychologie et l’imagination peuvent échafauder et tresser à partir de ces éléments de base. Parce qu’elle porte en elle l’ovule et l’enfant alors que l’homme éjecte hors de lui le spermatozoïde, la femme est assignée à son corps, « subordonnée à l’espèce« , aliénée à la nature, comme l’homme, fonctionnellement, prend son essor et l’affronte. Cette asymétrie biologique peut évidemment être niée ou, mieux : dépassée ; elle fonde en tout état de cause une différenciation fondamentale entre les deux sexes.

De ce sol biologique, de ce Destin, pour reprendre le titre de la première partie du premier tome (lui-même intitulé Les faits et les mythes) naissent des rôles et des attributions fondamentales : à la femme revient le lien avec la nature, les cycles, l’humide, le familier ; à l’homme, celui avec le travail, l’aventure, la rupture, la domination de la nature. Mais de ces attributions ne découle pas une traduction historique claire. L’histoire des femmes, objet de la deuxième partie (Histoire), est une suite chaotique de bouleversements où alternent et coexistent des états et conditions tout à fait différentes : les femmes furent souvent reléguées, écrasées par le pouvoir mâle, mais s’il y eut incontestablement des servantes, des esclaves et des ouvrières, il y eut aussi, et à tous les moments, des grandes prêtresses, des reines, des impératrices, des abbesses, des artistes. Aucun mouvement de fond ne semble se dégager de cette longue histoire – hormis le fait, que relève justement Beauvoir, du célibat de la majorité de ces femmes d’exception. Et se dégage un constat : « ce n’est pas l’infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique ; c’est leur insignifiance historique qui les a vouées à l’infériorité. ».

La troisième partie, Mythes, est une mise à nu, ou plutôt un descriptif, du mythe féminin, de cette construction rayonnante, pleine de magie et de mystère, qui enserre les femmes dans un rôle et une fonction, une nature, une attente, mais celles-ci si diverses, polysémiques, contradictoires qu’elles dessinent plus un idéal, évidemment inaccessible, une étoile mystique, qu’une réelle espérance :

« Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athéné, la femme est à la fois Ève et la vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres ; elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge ; elle est la guérisseuse et la sorcière ; elle est la proie de l’homme, elle est sa perte, elle est tout ce qu’il n’est pas et qu’il veut avoir, sa négation et sa raison d’être. ».

Beauvoir se moque des hommes qui ont la faiblesse de se laisser aller à ces croyances mais la description est trop riche, trop précise, trop complice, trop compréhensive pour ne pas laisser soupçonner l’autrice de s’être elle-même laissée emporter et bercée sur les ailes du mythe.

Le deuxième tome, L’expérience vécue, est paru cinq mois après le premier. en octobre 1949. C’est la première partie de ce deuxième tome, intitulée Formation, qui débute par le célèbre (et paradoxal, au vu de tout ce qui a été dit) « On ne naît pas femme : on le devient ». Et c’est également cette partie, qui a, lors de sa parution, fait le plus scandale, l’autrice y entrant dans des détails jugés scabreux. Il y est question de l’enfance, de l’adolescence, de l’éducation, mais aussi de la découverte du corps, de la sexualité et de l’homosexualité. Simone de Beauvoir y est directe, précise, sincère et transparente. Elle s’appuie sur des biographies, des témoignages, des travaux psychiatriques, le premier rapport Kinsey ; on ne peut toutefois se défaire de l’idée que les désirs, fantasmes et émois qu’elle décrit et prête abondamment aux jeunes filles sont en partie les siens, ceux-là mêmes qu’elle mettait en œuvre avec Jean-Paul Sartre ou sans lui. Cela n’enlève rien à la force du propos, qui part d’un constat simple mais qu’elle a le grand mérite de souligner : la petite fille est quasi-identique au petit garçon : mêmes désirs, mêmes craintes, mêmes besoins, même taille, même force ; mais à la puberté elle devient femme, transformation qui se déroule généralement avant la transformation du petit garçon en homme. Et tout, alors, change :

« La fillette sent que son corps lui échappe, il n’est plus la claire expression de son individualité ; il lui devient étranger ; et, au même moment, elle est saisie par autrui comme une chose : dans la rue, on la suit des yeux, on commente son anatomie ; elle voudrait se rendre invisible ; elle a peur de devenir chair et peur de montrer sa chair »

Rapidement cependant, cette peur se fait plus ambiguë :

« Fière de capter l’intérêt masculin, de susciter l’admiration, ce qui la révolte, c’est d’être captée en retour. Avec la puberté, elle a appris la honte et la honte demeure mêlée à sa coquetterie et à sa vanité, les regards des mâles la flattent et la blessent à la fois ; elle ne voudrait être vue que dans la mesure où elle se montre : les yeux sont toujours trop perçants. D’où les incohérences qui déconcertent les hommes : elle étale son décolleté, ses jambes, et dès qu’on la regarde elle rougit, s’irrite. Elle s’amuse à provoquer le mâle mais si elle s’aperçoit qu’elle a suscité en lui le désir elle recule avec dégoût : le désir masculin est une offense autant qu’un hommage ; dans la mesure où elle se sent responsable de son charme, où il lui semble l’exercer librement, elle s’enchante de ses victoires : mais en tant que ses traits, ses formes, sa chair sont donnés et subis, elle veut les dérober à cette liberté étrangère et indiscrète qui les convoite. »

La partie suivante, Situation, dresse le tableau, peu réjouissant, de la vie de la femme adulte, en en détaillant quelques archétypes, quelques figures, quelques moments : la femme mariée, la mère, la vie de société, prostituées et hétaïres, la vieillesse. C’est sans doute cette partie qui marque le plus son âge. Et cela non seulement parce que les institutions qui y sont décrites comme essentielles (le mariage, notamment) ont depuis lors perdu de leur force mais parce que la caractérisation psychologique des protagoniste est datée : j’ai beaucoup de mal à me reconnaître dans le portrait des hommes sûrs d’eux dressé par Simone de Beauvoir ; beaucoup de mal aussi à reconnaître dans les femmes que je connais et croise les femmes admiratives du mâle qui y sont dépeintes.

La description du mariage comme un devoir absolu auquel on ne saurait manquer sans déchoir n’et probablement plus d’actualité. Ce qui demeure vrai, en revanche, probablement, c’est le tableau noir du mariage dressé par Beauvoir, qui s’appuie sur beaucoup de témoignages , notamment celui que livre dans son journal la jeune épouse de Léon Tolstoï. Et s’il existe, Beauvoir ne le nie pas, des couples réussis qui trouvent « l’un pour l’autre la plus féconde source de joie, de richesse, de force qui se propose à un être humain », le mariage est le plus souvent un étouffoir, une machine à broyer l’amour, du fait notamment, insiste l’autrice, de ce devoir conjugal dont le nom suffit à dire à la fois ce qu’il est et ce qu’il ne devrait pas être.

La maternité est le second pas dans l’accomplissement féminin voulu par la société. Beauvoir commence à ce propos par dénoncer avec vigueur (on est 25 ans avant la loi Veil) l’hypocrisie dont font preuve les hommes à l’égard de l’avortement, qu’ils condamnent collectivement tout en y recourant à titre personnel, quand ils en ont besoin. Puis elle poursuit par une description très balancée de la maternité : elle ne met nullement en cause le bonheur d’être mère, l’émerveillement devant le petit être, mais elle ne cèle rien non plus des douleurs, des difficultés, des frustrations, des jalousies, des violences dont les enfants sont trop souvent les premières victimes. En cette fin des années 1940, dans le climat général d’appel au repeuplement du pays, cette description froide devait singulièrement détonner.

Le troisième chapitre de Situation est consacré à la vie sociale, qui commence par la toilette, la parure :

« La toilette a un double caractère : elle est destinée à manifester la dignité sociale de la femme (son standard de vie, sa fortune, le milieu auquel elle appartient) mais, en même temps, elle concrétisera le narcissisme féminin ; elle est une livrée et une parure ; à travers elle, la femme qui souffre de ne rien faire croit exprimer son être. Soigner sa beauté, s’habiller, c’est une sorte de travail qui lui permet de s’approprier sa personne comme elle s’approprie son foyer par le travail ménager ; son moi lui semble alors choisi et recréé par elle-même. Les mœurs l’incitent à s’aliéner ainsi dans son image. Les vêtements de l’homme comme son corps doivent indiquer sa transcendance et non arrêter le regard ; pour lui ni l’élégance ni la beauté ne consistent à se constituer en objet ; aussi ne considère-t-il pas normalement son apparence comme un reflet de son être. Au contraire, la société même demande à la femme de se faire objet érotique. Le but des modes auxquelles elle est asservie n’est pas de la révéler comme un individu autonome, mais au contraire de la couper de sa transcendance pour l’offrir comme une proie aux désirs mâles : on ne cherche pas à servir ses projets, mais au contraire à les entraver. La jupe est moins commode que le pantalon, les souliers à hauts talons gênent la marche ; ce sont les robes et les escarpins les moins pratiques, les chapeaux et les bas les plus fragiles qui sont les plus élégants ; que le costume déguise le corps, le déforme ou le moule, en tout cas il le livre aux regards. »

Le troisième chapitre de cette partie est consacré aux prostituées et hétaïres, ces courtisanes de haut vol que connaissait la Grèce antique. Beauvoir, qui peut paraître crue mais ne fait que jeter un regard féminin et analytique sur des sujets dont la littérature masculine s’est depuis longtemps emparé avec délices, observe que si les sort des prostituées pauvres n’a rien d’enviable, celui des hétaïres est bien différent :

« Paradoxalement, ces femmes qui exploitent à l’extrême leur féminité se créent une situation presque équivalente à celle d’un homme ; à partir de ce sexe qui les livre aux mâles comme objet, elles se retrouvent sujets. Non seulement elles gagnent leur vie comme des hommes mais elles vivent dans une compagnie presque exclusivement masculine ; libres de mœurs et de propos, elles peuvent s’élever, telle Ninon de Lenclos – jusqu’à la plus rare liberté d’esprit. »

Il y a d’ailleurs, dans la relation d’argent, quelque chose de plus profond, de plus fondamental :

« L’’argent a un rôle purificateur ; il abolit la lutte des sexes. Si beaucoup de femmes qui ne sont pas des professionnelles tiennent à soutirer à leur amant chèques et cadeaux, ce n’est pas seulement par cupidité : faire payer l’homme – le payer aussi comme on verra plus loin – c’est le changer en un instrument. Par là, la femme se défend d’en être un ; peut-être croit-il « l’avoir », mais cette possession sexuelle est illusoire ; c’est elle qui l’a sur le terrain beaucoup plus solide de l’économie. Son amour-propre est satisfait. »

Les deux derniers chapitres de Situation comme la troisième partie, Justification, étudient des moments ou des rôles plus singuliers : l’amoureuse, la mystique, la jalouse. J’avoue en avoir essentiellement retenu ces quelques pages terribles dans lesquelles Simone de Beauvoir dépeint, avec précision, les stratégies de guérilla et de destruction que peuvent mener l’un contre l’autre, par dépit, ressentiment, nihilisme, les deux membres du couple, et notamment la femme, pour rendre la vie insupportable impossibles et établir l’enfer dans le ménage. On se croirait dans Huis clos.

La dernière partie, enfin, Vers la libération, dessine quelques pistes : ce qui vicie les rapports entre hommes et femmes, ce sont les cadres et représentations sociales qui se surimposent, qui colorent, connotent et finalement déforment et détournent l’expérience singulière, chacun se coulant, (ou étant considéré comme se coulant) dans le moule social, le rôle traditionnel, ce qui, chez celles et ceux qui manquent de confiance, finit par tout pourrir. Et pourtant, écrit justement Beauvoir, « il est possible d’échapper aux tentations du sadisme et du masochisme lorsque les deux partenaires se reconnaissent mutuellement comme des semblables ; dès qu’il y a chez l’homme et chez la femme un peu de modestie et quelque générosité, les idées de défaite et de victoire s’abolissent : l’acte d’amour devient un libre échange. ».

La conclusion du livre, qui parie sur la libération des femmes et l’atteinte de l’égalité, est optimiste :

« Rien ne me paraît plus contestable que le slogan qui voue le monde nouveau à l’uniformité, donc à l’ennui. Je ne vois pas que de ce monde-ci l’ennui soit absent ni que jamais la liberté crée l’uniformité. D’abord, il demeurera toujours entre l’homme et la femme certaines différences ; son érotisme, donc son monde sexuel, ayant une figure singulière ne saurait manquer d’engendrer chez elle une sensualité, une sensibilité singulières : ses rapports à son corps, au corps mâle, à l’enfant ne seront jamais identiques à ceux que l’homme soutient avec son corps, avec le corps féminin et avec l’enfant ; ceux qui parlent tant d’« égalité dans la différence » auraient mauvaise grâce à ne pas m’accorder qu’il puisse exister des différences dans l’égalité. D’autre part, ce sont les institutions qui créent la monotonie : jeunes et jolies, les esclaves du sérail sont toujours les mêmes entre les bras du sultan ; le christianisme a donné à l’érotisme sa saveur de péché et de légende en douant d’une âme la femelle de l’homme ; qu’on lui restitue sa souveraine singularité, on n’ôtera pas aux étreintes amoureuses leur goût pathétique. Il est absurde de prétendre que l’orgie, le vice, l’extase, la passion deviendraient impossibles si l’homme et la femme étaient concrètement des semblables ; les contradictions qui opposent la chair à l’esprit, l’instant au temps, le vertige de l’immanence à l’appel de la transcendance, l’absolu du plaisir au néant de l’oubli ne seront jamais levées ; dans la sexualité se matérialiseront toujours la tendance. Affranchir la femme, c’est refuser de l’enfermer dans les rapports qu’elle soutient avec l’homme, mais non les nier ; qu’elle se pose pour soi elle n’en continuera pas moins à exister aussi pour lui : se reconnaissant mutuellement comme sujet, chacun demeurera cependant pour l’autre un autre ; la réciprocité de leurs relations ne supprimera pas les miracles qu’engendre la division des êtres humains en deux catégories séparées : le désir, la possession, l’amour, le rêve, l’aventure ; et les mots qui nous émeuvent : donner, conquérir, s’unir, garderont leur sens ; c’est au contraire quand sera aboli l’esclavage d’une moitié de l’humanité et tout le système d’hypocrisie qu’il implique que la « section » de l’humanité révélera son authentique signification et que le couple humain trouvera sa vraie figure. ».

PS : Ce post ne constitue en rien un résumé, même synthétique, de ce livre flamboyant et d’une ummense richesse qu’est Le deuxième sexe. Et même s’il a vieilli, même si on y décèle souvent (mais comme chez chacun) des interprétations qui ne sont probablement que des projections des fantasmes et complexes de Simone de Beauvoir, il mérite d’être lu dans son intégralité. Il est d’ailleurs remarquablement écrit.

La photo illustrant ce papier représente la statue Vénus aux oiseaux, de Gilbert Privat, qui figure dans les collections du beau Musée d’art et d’archéologie de Périgueux (MAAP). La beauté des femmes est en effet un des ingrédients de leur situation singulière.

De ma longue lecture du Deuxième sexe, j’ai tiré plusieurs posts thématiques :

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La pêche du jour (d’Eric Fottorino)31 mars 202200:07:26

« Le Yéménite est plus fin que la bonite » : c’est de cette rime, qui pourrait être tirée d’une comptine pour petits ogres, qu’Eric Fottorino est parti, en juin dernier, pour écrire La pêche du jour, petit texte cinglant à la lecture théâtrale duquel j’ai assisté, hier soir, à Normale Sup.

Jacques Weber et Lola Blanchard étaient les lecteurs-interprètes et, à l’issue de la lecture, fut organisé, sous la direction de Leila Vignal, directrice du département de géographie, un échange entre l’auteur et deux élèves membres de l’association MigrENS, qui aide des réfugiés en leur donnant des cours de Français et en les accompagnant dans leurs démarches administratives. François Thomas, président de SOS Méditerranée France, à qui toutes les recettes du spectacle sont reversées, prit également la parole.

Le texte d’Eric Fottorino est une fable, ou une farce, cruelle. Mais le plus cruel réside dans le fait que la réalité qu’il dénonce est déjà intrinsèquement si terrible que l’amplification passe presque inaperçue : l’horreur vraie est déjà telle que l’exagération qui y est ajoutée ne change pas significativement la donne : oui, dans la réalité, on ne pêche ni ne mange les migrants ; on ne compare pas la chair du Yéménite à celle de la bonite. Mais le plus important, dans l’affaire, est-il ce qu’on fait des morts ou ce qu’on fait pour que les vivants ne meurent pas ?

Un pêcheur donc, installé à Mytilène, dans l’île de Lesbos où il était professeur d’humanisme avant que l’université ne ferme. Mais il faut bien vivre ; il s’est reconverti dans la pêche : la pêche classique, d’abord, à la palangrotte ; puis la pêche aux migrants quand est venu le temps des grandes migrations, de ces grands bancs qui s’échouent là, venus de la Turquie voisine.


Un brave homme, une sorte de Créon. Il sait ce que son activité a de détestable et ne se fait pas d’illusion mais aussi qu’il rend service à tout le monde et qu’on lui est reconnaissant de faire le sale boulot. Et d’ailleurs, ce qu’il fait est-il si détestable ? Quel destin pour les réfugiés échappés aux périls du voyage, à la traversée, aux trafiquants, aux camps de transit, aux jungles ? Rejetés, soupçonnés, déplacés, parqués, expulsés, leur sort n’est guère enviable et ceux qui les aident tombent sous le coup d’un délit de solidarité créé pour l’occasion.

De tout cela, le monde et l’opinion déjà se sont émus. Puis le temps a passé. Puis on a oublié. Le corps du petit Aylan Kurdi retrouvé sur une plage turque, c’était en 2015. De l’eau a coulé sous les ponts, d’autres drames sont venus, d’autres catastrophes se sont ajoutées à la pile.

Il faut, pour retenir à nouveau notre attention, renouveler le genre, surprendre. La création littéraire permet ça, observa Eric Fottorino. Mais c’est aussi qu’on monte en gamme dans l’horreur : un peu de cannibalisme ajoute du piquant à ces histoires ressassées et un peu ennuyeuses.

Et tout ça pour quoi ? Reflétant les propos désabusés du pêcheur, le témoignage des deux militants de MigrENS disait bien la difficulté du parcours d’après : difficulté à aider, difficulté à apprendre quand on est occupé à survivre, qu’on est chassé d’un lieu à un autre, qu’on est indéfiniment suspendu dans l’insécurité et le statut précaire.

Après les migrants le réchauffement climatique, après le réchauffement climatique la Covid, après la Covid l’Ukraine, un front chasse l’autre. Les migrants ukrainiens, qui nous sont si proches, nous feront-ils oublier ceux d’avant ou en réveilleront ils le souvenir, ravivant nos cœurs et notre humanité ? Qui peut le dire ? Ce qui est sûr, c’est la désespérance que pourrait susciter notre manque de foi : si puissants sont nos élans, si rapides nos découragements ! Se rappelle-t-on encore les promesses que nous nous étions faites solennellement il y a deux ans à peine, au début du premier confinement ? Ce « Plus jamais ça » qui nous étreignait tous ? Qu’en est-il resté ? Que subsistera-t-il demain de la lutte contre le réchauffement climatique, du combat pour la maison commune ?

On tomberait vite, nous aussi, dans le scepticisme et le cynisme, dans l’aquabonisme : à quoi sert-il de se battre, à quoi sert-il d’aider, à quoi sert-il d’écrire ? Je suis sûr qu’il s’est dit ça, Eric Fottorino : que c’était peine perdue, que c’était encre gâchée, que c’était prétention, que – pire encore – c’était une façon de se donner bonne conscience à peu de frais ; et que ce texte, comme les noyés, comme les Yéménites, comme les femmes afghanes, comme les glaciers, comme les coraux, comme tous nos combats perdus, sombrerait dans les abysses et dans l’oubli. Et à SOS Méditerranée aussi, ils ont dû se le dire : une goutte d’eau dans l’épaisseur insondable du malheur.

Mais une goutte d’eau est mieux que rien. Merci à elle, merci à eux. Merci à tous ceux qui luttent, qui ont la force de ne pas succomber aux mauvaises raisons qu’on a toujours de ne rien faire, qui ont le courage de ne pas perdre espoir quand tout espoir paraît perdu.

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Laureline, Mara et autres héroïnes03 févr. 202200:09:22

On a beaucoup parlé, à l’occasion de la mort de Jean-Claude Mézières, du personnage de Laureline, la compagne de Valérian, qu’il avait créé et qu’on décrit comme une des premières héroïnes authentiquement féministes de la bande dessinée, ce qui est certainement vrai. J’aime bien Laureline. Elle est pétillante, dynamique, réfléchie, intelligente, sage, jolie, curieuse, tendre, moqueuse, fragile et terriblement forte, incarnant à elle seule la diversité, la variété, l’inatteignable polysémie que les hommes, parfois, certains d’entre eux du moins, attendent des femmes qu’ils aiment, si ce n’est de toutes celles qu’ils croisent. C’est dire à la fois leur folie et leur détresse.

Laureline

Mais mon héroïne préférée, quand j’étais adolescent (et peut-être même encore maintenant, du moins les soirs de nostalgie), mon héroïne la plus fantasmatique, la plus sagement fantasmée au long de mes rêveries diurnes, c’était le triplet que constituent ensemble Mara, Quinine et Valérie, les trois amoureuses de Christopher dans Les naufragés du temps, de Jean-Claude Forest et Paul Gillon, ma préférence première allant à Mara, la belle et sensible Mara, si belle, si sensible et si brune.

De Jean-Claude Forest, je connaissais déjà le personnage de Barbarella, rendu célèbre par l’interprétation qu’en avait donnée Jane Fonda dans le film éponyme de Roger Vadim. Mais même avant de connaître le film (que je n’ai d’ailleurs vu que très récemment) j’étais gêné par la sexualité débridée et exubérante de Barbarella, par la joie et la légèreté avec lesquelles elle agissait dans ce domaine, façon de faire qui choquait ma pruderie et me semblait très masculine, non pas dans le sens où Barbarella aurait agi comme un homme, mais dans le sens où elle agissait comme les hommes auraient voulu qu’elle agisse, ce qui me semblait faux et déplacé (Les choses, aujourd’hui, sont moins claires dans mon esprit. Peut-être est-ce moi qui, en raisonnant ainsi, pensait phallocratiquement en n’imaginant pas qu’elle puisse délibérément se comporter ainsi ; ou peut-être avais-je raison. On est ici dans le monde des idées-gants qui, à peine énoncées, peuvent se retourner indéfiniment, ou clignoter, comme un chat de Schrödinger.).

Barbarella

Quoi qu’il en soit, je n’éprouvais pas cette gêne barbarellesque et pudibonde avec la triade des Naufragés du temps. Mes trois héroïnes étaient elles aussi sublimes, leur corps était largement révélé, elles faisaient très souvent l’amour ; mais justement : c’était l’amour, imprégné de sentiment, même chez Quinine, la prostituée du trio, sauf à sa première rencontre avec Christopher – et encore y en avait-il déjà, comme elle le lui laissait entendre au matin de cette première nuit.

Ce qui me plaisait dans ces trois jeunes femmes, outre leur évidente beauté, était ce qu’elles partageaient et que cette beauté révélait : leur courage, leur abnégation, leur dévouement pour Christopher dont elles étaient toutes trois éprises.

Mais j’aimais aussi leurs différences et le fait que, chacune à sa manière, elles incarnent une qualité, une vertu, un tempérament qui, sans pouvoir être qualifié de féminin, participait de cette conception fantasmagorique, magique, que j’avais (déjà) des femmes.

Quinine, la prostituée au grand coeur, incarnait jusque dans sa main griffue cette sauvagerie féminine si étrangement teintée d’érotisme qui joue dans l’attirance interlope et vaniteuse que les hommes peuvent éprouver à l’égard de ce qui paraît dangereux et difficile à dompter.

Quinine

Valérie, la femme du XXeme siècle échouée comme Christopher sur les rives du XXXeme, était la douceur, la dignité, l’apparente passivité de qui est sûre d’elle-même. Elle était celle qui n’avait pas à combattre pour conquérir ou garder Christopher car elle était, du fait de leur histoire commune et de leur exil partagé, la femme qu’il recherchait toujours, la seule naturelle, la seule légitime dans le rôle de compagne ou d’épouse attitrée. Détonnant par sa blondeur au milieu de ses deux rivales, elle semblait un peu fade mais derrière cette apparente fadeur couvaient la jalousie et l’orgueil.

Valérie

Entre les deux, Mara, la si belle Mara, était comme un point d’équilibre : l’intelligence, la bonté, la passion canalisée par la raison, le sacrifice. Et que Christopher, plus faire-valoir de ces trois grâces que véritable héros de la série, puisse, tout en aimant Mara et en l’admirant, la dédaigner et ne pas passer sa vie à ses genoux, cela me stupéfiait et m’était une énigme redoutable.

Mara

Car Christopher était, entre ces trois femmes, entre ses trois femmes, unies et déchirées par l’amour du même homme, comme le seigneur du harem, allant de l’une à l’autre au gré de ses humeurs et de leurs pleurs, les réconfortant de ses bras et de la chaleur de son corps.

Et pourtant, s’il était beau comme un Charlton Heston, Christopher ne me semblait pas mériter cette chance. Prétentieux, autoritaire, il se comportait partout comme en terrain conquis et parlait de tout avec assurance mais il se savait rien, et agissait sans discernement. Sûr de lui, il était la caricature du mâle, de l’adulte animé par un esprit infantile. Et j’étais jaloux de ce bellâtre, qui non seulement tenait le monde dans son beau sourire et sa mâchoire carrée mais était incapable de choisir sa belle parmi les trois.

Christopher

Les années passant, je comprends mieux son abstention, son hésitation continuelle, sa réticence à s’engager vraiment, sa mélancolie, aussi. Car aussi émouvantes soient-elles, ni Valérie, ni Quinine, ni Mara n’épuise, à elle seule, le champ immense de la féminité, cet espace prodigieux que la jeune Laureline arrive assez bien à occuper.

Et puis, aussi gratifiante qu’elle m’ait alors paru, je pense aujourd’hui que la relation asymétrique que Christopher entretient avec ses trois femmes, pendues à son cou et à ses basques comme s’il était tout pour elles, doit être lassante. Non seulement parce qu’elle est très stéréotypée et très machiste (terme qui, au passage, me paraît plus exact que celui de « patriarcale ») mais parce qu’elle est réductrice et, j’ose le dire, castratrice dans la mesure où elle enferme chacun, l’homme y compris, dans un rôle préétabli qui fige les choses et tarit le souffle de la vie et de l’amour. Il y a trop de déséquilibre, d’adoration d’un côté et de certitude de l’autre, pour qu’on ne s’ennuie pas ferme dans cet étrange quadrige.

Et donc, avec l’âge, à Valérie, Quinine et Mara, Mara surtout, de loin ma préférée, je préfère Laureline : Laureline dans son entièreté, sa vitalité, sa liberté. Qu’il m’en a fallu, du temps, pour comprendre cela à propos de personnages de bandes dessinées. Combien m’en faudra-t-il pour le comprendre dans la vraie vie ?

Aux amateurs, je suggère ma librairie de BD favorite : Bulles en vrac, dans le cinquième arrondissement de Paris.

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Un dépôt d’or pur (Simone Weil)20 janv. 202200:02:35

Dans une lettre à ses parents datée du 18 juillet 1943 (lettre qu’on trouvera plus bas dans son intégralité), Simone Weil parle de la certitude intérieure croissante qu’elle éprouve qu’il se trouve en elle un « dépôt d’or pur qui est à transmettre » ; que c’est un bloc massif, qui croît avec le temps et l’expérience, qui ne peut être distribué par petits morceaux ; que certains, autour d’elle, le sentent confusément, soulignent son intelligence mais se refusent cependant à l’effort d’attention qui permettrait de recevoir le bloc tout entier ; alors ils disent : « C’est très intéressant » et puis passent à autre chose.

Ce passage (lu dans l’enregistrement joint) est étonnant et énigmatique ; de quoi parle-t-elle ?

http://classiques.uqac.ca/classiques/weil_simone/Ecrits_de_Londres/Ecrits_de_Londres.html

Les esprits mystiques, au premier rang desquels Marie-Madeleine Davy*, voient dans ce passage une sorte de Coming out, de confession spirituelle dans laquelle Simone Weil tenterait d’expliquer à sa mère (car c’est à elle que ce propos précisément s’adresse) la conviction d’avoir trouvé au fond d’elle-même, de son intériorité, le trésor de lumière, la transparence, la flamme, Dieu. Compte tenu de la personnalité de Simone Weil, de ses convictions, un tel aveu aurait du sens. Mais il serait bien impudique venant de la si pudique Simone Weil, qui n’a pas l’habitude des grandes démonstrations, surtout dans ces matières. Et pourquoi est-ce à sa mère que cet aveu serait destiné ?

Deux semaines plus tard, le 4 août 1943, Simone Weil revient sur ce même sujet dans une autre lettre à ses parents mais elle le fait dans un passage un peu décousu, relatif aux fous, qui n’éclaire pas beaucoup notre lanterne même si peut-être y transparaît, plus sans doute que la première fois, un certain désespoir :

« Quand j’ai vu Lear ici, je me suis demandé comment le caractère intolérablement tragique de ces fous n’avait pas sauté aux yeux des gens (y compris les miens) depuis longtemps. Leur tragique ne consiste pas dans les choses sentimentales qu’on dit parfois à leur sujet ; mais en ceci :

En ce monde, seuls des êtres tombés au dernier degré de l’humiliation, loin au-dessous de la mendicité, non seulement sans considération sociale, mais regardés par tous comme dépourvus de la première dignité humaine, la raison – seuls ceux-là ont en f ait la possibilité de dire la vérité. Tous les autres mentent.

Dans Lear, c’est frappant. Même Kent et Cordelia atténuent, mitigent, adoucissent, voilent la vérité, louvoient avec elle, tant qu’ils ne sont pas forcés ou de la dire ou de mentir carrément.

Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pièces, que je n’ai ni vues ni relues ici (sauf 12th Night). Darling M., si tu relisais un peu Sh. avec cette pensée, tu y verrais peut-être des aspects nouveaux.

L’extrême du tragique est que, les fous n’ayant ni titre de professeur ni mitre d’évêque, personne n’étant prévenu qu’il faille accorder quelque attention au sens de leurs paroles – chacun étant d’avance sûr du contraire, puisque ce sont des fous – leur expression de la vérité n’est même pas entendue. Personne, y compris les lecteurs et spectateurs de Sh. depuis quatre siècles, ne sait qu’ils disent la vérité. Non des vérités satiriques ou humoristiques, mais la vérité tout court. Des vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles.

Est-ce aussi le secret des fous de Velasquez ? La tristesse dans leurs yeux est-elle l’amertume de posséder de la vérité, d’avoir, au prix d’une dégradation sans nom, la possibilité de la dire, et de n’être entendus par personne ? (sauf Velasquez). Cela vaudrait la peine de les revoir avec cette question.

Darling M., sens-tu l’affinité, l’analogie essentielle entre ces fous et moi – malgré l’École, l’agrégation et les éloges de mon « intelligence » ?

Ceci est encore une réponse sur « ce que j’ai à donner ».

École, etc., sont dans mon cas des ironies de plus.

On sait bien qu’une grande intelligence est souvent paradoxale, et parfois extravague un peu…

Les éloges de la mienne ont pour but d’éviter la question : « Dit-elle vrai ou non ? » Ma réputation d’« intelligence » est l’équivalent pratique de l’étiquette de fous de ces fous. Combien j’aimerais mieux leur étiquette !« 

L’or pur, ici, est celui de la vérité, des « vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles. » C’est la vérité que détiennent et clament les fous des pièces de Shakespeare, qu’on refuse de prendre au sérieux du fait de leur folie – comme, dit Simone Weil, on refuse de considérer la vérité de ses propos à elle du fait de son intelligence, de ses études, de son statut d’intellectuelle.

Mais à nouveau de quels propos parle-t-elle ? De quoi devrait on dire : « Dit-elle vrai ou non ? »

Introduisant le colloque de Cerisy organisé en 2017 sur le thème « Simone Weil, réception et transposition », Robert Chenavier reprenait le propos de Simone Weil sur le bloc d’or et y voyait une métaphore de la philosophie, cette matière qui, comme l’or, exige un travail de purification pour être produite, et qui ne peut être convenablement reçue et comprise que par un effort véritable d’attention. Et dans la mesure où, au fond, l’objet de la philosophie est la vérité, il s’agit effectivement moins d’une oeuvre de création que d’une oeuvre de restauration, d’un dépôt à transmettre ; un dépôt d’or dont la mine est elle inépuisable.

Je reste néanmoins stupéfait par les mots employés. Quelle assurance ou quel orgueil de parler de dépôt d’or pur. A moins qu’il ne s’agisse de cette humilité folle des croyants et des mystiques qui pensent n’être que les dépositaires, les passeurs, d’une vérité dont ils ne sont que les gardiens.

Le 24 août 1943, quelques semaines après cet échange de lettres, Simone Weil meurt. Elle meurt de tuberculose mais aussi d’une sous-alimentation qu’elle semble avoir choisie.

A la lumière de ce choix désespéré, on pourrait lire dans les mots de la lettre du 18 juillet – lire aussi a minima – l’expression non pas d’un regret mais du constat désabusé d’une jeune femme expliquant que si elle restée seule dans sa vie, c’est parce que nul n’a voulu la considérer, l’accepter, la recevoir, l’embrasser dans son entièreté, son authenticité. Une telle interprétation fleur bleue peut choquer et colle mal à l’image de sainte combattante, bien éloignée d’une midinette, qu’on a de Simone Weil ; mais s’agissant de la réponse d’une fille à sa mère qui lui disait probablement (mais on n’a pas la lettre) qu’elle avait quelque chose à donner, à offrir, elle ne serait pas totalement absurde. Il ne s’agit d’ailleurs pas (pas du tout !) pour Simone Weil d’une lamentation sur son pauvre sort mais plutôt d’une justification, d’une défense et illustration de ses choix de vie fondamentaux : dans l’amour de Dieu, Simone a trouvé cette capacité à embrasser la totalité et à être entièrement aimée que l’amour humain ne connaît pas.

Je crois que ces trois interprétations peuvent être partiellement et simultanément retenues.

« 18 juillet 43

Darlings,
Votre description du séjour a Bethlehem, dans votre dernière lettre, m’a fait à la fois beaucoup de peine et beaucoup de plaisir. Beaucoup de peine a cause de la chaleur et autres inconforts ; je vous voudrais tellement environnés seulement de bien-être à tous égards ! En même temps je suis très heureuse que vos lettres ne soient pas des berquinades, où vous ne laisseriez apparaître de votre Vie que le rose. Quand les couleurs sont mélangées, on sent que c’est vrai, et on se sent vraiment proches à travers les lettres.

Le plaisir m’a été fourni, bien entendu, par les passages concernant Sylvie. Jamais vous ne pouvez me donner trop de détails sur elle ; je ne m’en lasse pas. Vous n’imaginez pas ce que c’est pour moi. Je suis heureuse à la fois en pensant à elle et aux joies brèves, mais pures, qu’elle vous a données. J’aimerais seulement qu’elle ait un lieu de promenades dénué de petites filles en rang d’oignon.

Aucune des circonstances actuelles de sa vie ne semble devoir l’orienter du côté « Marie en goudron » . Je suis heureuse aussi que les A. et les Révérends vous fassent un milieu humain sympathique. Amitiés de ma part à tous. Que la petite sache que je pense à elle, ne l’oublie pas, et souhaite très vivement que le bien spirituel qu’elle désire lui vienne un jour d’une manière authentique.

Darling M., tu crois que j’ai quelque chose a donner. C’est mal formulé. Mais j’ai moi aussi une espèce de certitude intérieure croissante qu’il se trouve en moi un dépôt d’or pur qui est à transmettre. Seulement l’expérience et l’observation de mes contemporains me persuade de plus en plus qu’il n’y a personne pour le recevoir.

C’est un bloc massif. Ce qui s’y ajoute fait bloc avec le reste. À mesure que le bloc croît, il devient plus compact. Je ne peux pas le distribuer par petits morceaux.
Pour le recevoir, il faudrait un effort. Et un effort, c’est tellement fatigant !

Certains sentent confusément la présence de quelque chose. Mais il leur suffit d’émettre quelques épithètes élogieuses sur mon intelligence, et leur conscience est tout à fait satisfaite. Après quoi, quand on m’écoute ou me lit, c’est avec la même attention hâtive qu’on accorde a tout, en décidant intérieurement d’une manière définitive, pour chaque petit bout d’idée à mesure qu’il apparaît : « je suis d’accord avec ceci », « je ne suis pas d’accord avec cela », « ceci est épatant », « cela est complètement fou » (cette dernière antithèse est de mon patron). On conclut : « C’est très intéressant », et on passe à autre chose. On ne s’est pas fatigué.

Qu’attendre d’autre ? je suis persuadée que les chrétiens les plus fervents parmi eux ne concentrent pas beaucoup davantage leur attention quand ils prient ou lisent l’Évangile.

Pourquoi supposer que c’est mieux ailleurs ? J’ai déjà connu quelques-uns de ces ailleurs.

Quant à la postérité, d’ici qu’il y ait une génération avec muscle et pensée, les imprimés et manuscrits de notre époque auront sans doute matériellement disparu.

Cela ne me fait aucune peine. La mine d’or est inépuisable.

Quant a l’inefficacité pratique de mon effort d’écrire, dès lors qu’on ne m’a pas confié la tâche que je désirais, ça ou autre chose… (je ne peux pas d’ailleurs me représenter pour moi la possibilité d’autre chose).

Voilà.

Votre rencontre éventuelle avec Antonio est maintenant la pensée qui m’occupe le plus. Mais il ne faut pas trop y compter, crainte de déception. Je ne sais toujours rien à ce sujet.

Au revoir, darlings. Je vous embrasse mille fois.

Simone.« 

* Marie-Madeleine Davy, L’homme intérieur et ses métamorphoses, Albin Michel 2005, p. 175

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Âge, corps, femmes, hommes16 janv. 202200:06:13

Un corps à soi, de Camille Froidevaux-Metterie, est un livre plein de richesses : beaucoup d’idées qui me paraissent fausses et que je ne partage pas ; beaucoup qui sont passionnantes, ouvrent des horizons, mettent le doigt ou un nom sur des phénomènes et des situations qui soudain s’éclairent.

J’ai évoqué ailleurs l’assignation des femmes à leur corps, dont l’autrice parle largement ; je m’intéresserai ici à leur vieillissement, auquel le passage que je lis et qu’on peut entendre est consacré : le vieillissement (celui des corps, notamment) et la façon très différente dont ce phénomène universel est perçu, vécu, montré, selon qu’il concerne les femmes ou les hommes.

Sandro Botticelli, La naissance de Vénus (Florence, Galerie des Offices)

Camille Froidevaux-Metterie expose la façon dont, du fait de l’assignation des femmes à leur corps mais aussi à la maternité et donc à la jeunesse, leur vieillissement est une sorte de contradiction, d’oxymore, de tabou, dont la représentation est largement évitée.

À la première lecture j’ai tiqué, considérant qu’il y avait dans ces propos beaucoup de projections fantasmatiques, de mise sur les dos des hommes de comportements et de visions forgées par les femmes elles-mêmes. Puis, relisant et réfléchissant, j’ai adhéré.

Ouvrons les yeux et regardons les œuvres d’art : gravures, peintures et surtout sculptures. Ce qui saute aux yeux (quand on y prête attention), c’est la dissymétrie totale existant dans les représentations entre les hommes et les femmes selon leur âge. Dans l’art occidental au moins, les hommes sont de tout âge ; les femmes sont le plus souvent jeunes, comme elles le restent, encore aujourd’hui, au cinéma.

Les places publiques, les musées, les églises, les frontons de nos monuments, les cariatides, les fontaines, mêlent aux David et aux Appolon de vieux sages, de vieux prophètes, des hommes et des dieux vénérables aux traits alourdis par les ans ; les femmes y sont toujours jeunes et vigoureuses, portant haut leurs seins ronds et leurs cuisses charnues ; disparaissant quand ces attributs passent.

Léon Fagel, Michel-Eugène Chevreul (Jardin des Plantes, Paris) Antoine Bourdelle, La victoire (Musée d’Orsay, Paris)

Dans sa représentation publique, la femme est jeune, pleine de vie. Et quand cela n’est plus le cas, elle devient invisible ou se mue en sorcière ou bien encore en une sorte de monstre.

Francisco de Goya, Escena de Brujas (Madrid, Musée Lazaro Galdiano) Trumeau de la Sainte-Chapelle, Paris

L’homme peut vieillir ; la femme ne le peut guère : elle s’évanouit ou change de nature, perdant jusqu’à son caractère humain.

Ça n’est pas la beauté qui est en cause : la beauté ne dépend pas de l’âge et il y a – évidemment ! – de vieilles femmes très belles. Ce qui joue, dans ce jeu des représentations, est beaucoup plus instinctif, beaucoup plus animal : si la femme représentée est jeune, c’est parce que la jeunesse est synonyme de vie et de fécondité, de capacité à porter la vie, comme dans le cas de la Madone, figure archétypique non seulement de la maternité mais aussi de la féminité, à ceci près qu’en elle, la féminité se distingue de la désirabilité : la Vierge ne peut que rester intouchée.

Notre-Dame de Grasse (Toulouse, Musée des Augustins)

Féminité et maternité ; féminité dont du moins participe la capacité à être mère. Les deux notions se confondent en partie, ce qui contribue à l’éviction hors du monde des représentations de celles qui ont passé l’âge.

Du côté des hommes, deux notions existent également : masculinité et virilité mais la confusion y est moins grande, ce qui permet à la représentation du masculin de survivre au viril et au temps.

Auguste Rodin, Jacques de Wissant (Paris, Musée Rodin)

Passé un certain âge, il y a toujours, je pense, dans le fait de vieillir, une sorte de relégation, de mise à l’écart de la respiration du monde. Mais elle est, dans le cas des femmes, beaucoup plus précoce et violente, beaucoup plus douloureuse, probablement, car on accorde aux hommes le droit de mûrir quand on demande essentiellement aux femmes de rester pareilles à elles-mêmes, « figées dans l’état de jeunesse », pour reprendre les termes de Susan Sontag.

Les choses changent. Peu à peu, les invisibilisées (car, invisibles vraiment, elles ne l’avaient jamais été) émergent de l’ombre où elles étaient reléguées. Mais faut-il s’en réjouir ?

La presse a raconté, à propos du film Don’t look up, la réflexion – évidemment bienveillante – de Leonardo di Caprio regrettant que, dans la dernière scène, Meryl Streep apparaisse nue. On saisit mieux, à cet exemple, ce qui se noue dans notre esprit : l’interdit pesant sur la représentation du corps féminin vieux a trait à la pudeur. Il est la contrepartie implicite de l’exhibition réclamée au corps féminin jeune. Dans un cas comme dans l’autre, c’est toujours cette importance extrême portée au corps des femmes, que ce soit pour le montrer ou pour le cacher.

Quel étrange rôle confié aux femmes que d’incarner l’incarnation ! L’incarner en en exaltant la gloire et en celant le déclin.

La photo de titre représente Les vieilles, de Goya, qui figure dans les collections du Palais des Beaux-Arts de Lille.

PS : Catherine m’apprend que Sophie Fontanel vient de consacrer un papier dans le Nouvel Observateur à cette réaction de Leonardo di Caprio, disant que, quant a elle, elle est heureuse de cette monstration d’une femme plus toute jeune… Je comprends, mais…

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Venise sauvée (de Simone Weil)12 nov. 202100:05:52

En 1940, Simone Weil commence la rédaction d’une tragédie : Venise sauvée, qu’elle laissera inachevée à sa mort, en 1943.

La pièce a pour cadre la Venise de 1618 et raconte le coup de force tenté cette année là, selon l’abbé de Saint-Réal, par l’ambassadeur d’Espagne pour renverser la République vénitienne. Cette conjuration, qui échoua, avait déjà été l’argument, au XVIIè siècle, d’une pièce de Thomas Otway portant le même titre, et qui avait eu grand succès. Simone Weil reprend l’épisode mais modifie l’angle de vue, passant du récit d’une passion amoureuse malmenée à une réflexion sur le pouvoir, la nation et la force. Elle écrit en effet Venise sauvée dans les mêmes mois pendant lesquels elle rédige ce qui deviendra L’Enracinement et, également, certains passages de L’Iliade ou le poème de la force ; les thèmes traités se répercutent de l’un à l’autre texte.

Comme L’Enracinement, la pièce demeure inachevée. Si certains passages et dialogues ont été entièrement rédigés, beaucoup d’autres restent lacunaires et ne sont que résumés, esquissés ou même simplement évoqués par des didascalies et des annotations parfois elliptiques : « Etc. Thème de l’irréalité. Carthage, Carthagène, Persépolis.« . La structure de la pièce, et son déroulement, sont cependant connus. Aurait-elle été jouable ? C’est difficile à dire, dans son état fragmentaire : beaucoup de discours et de monologues, peu d’action ; mais peut-être aurait-ce néanmoins été porté par la tension dramatique.

Dans la scène lue, qui se situe au début de l’acte II, je prête ma voix à Renaud, chef des mercenaires engagés par l’ambassadeur d’Espagne pour mener le coup de force contre les institutions vénitiennes. Son discours s’adresse à Jaffier, un capitaine de vaisseau provençal qui a été chargé de mener l’assaut, et qui est le véritable héros de la pièce, un « héros parfait » pour reprendre les mots laissés par l’autrice dans ses notes.

Le soir venu, quelques heures avant l’attaque de la ville, Renaud donne à Jaffier un cours de guerre, une leçon d’anéantissement et de déracinement de l’ennemi : comment abattre un peuple de manière telle qu’il ne se relève pas, qu’il reste à jamais fracassé à terre.

« On enverra leurs peintres et leurs musiciens à la cour de Madrid ; ils y seront estimés. Il faut que les gens d’ici se sentent étrangers chez eux. Déraciner les peuples conquis a toujours été, sera toujours la politique des conquérants. Il faut tuer la cité au point que les citoyens sentent qu’une insurrection, même si elle réussissait, ne pourrait la ressusciter ; alors ils se soumettent. « 

Dans ce grand discours de Renaud, deux choses sont frappantes.

La première est la fascination qu’au travers de ce personnage, Simone Weil semble une nouvelle fois éprouver pour la douleur, la souffrance, la violence, l’humiliation. L’insistance avec laquelle Renaud souligne la nécessité d’écraser les Vénitiens, d’anéantir chez eux toute dignité et toute velléité de liberté, de les transformer en des jouets (le mot est répété), en des pantins à la merci d’une volonté supérieure rappelle cette terrible image du papillon épinglé vivant sur un album qu’elle avait utilisé notamment dans L’amour de Dieu et le malheur.

« C’est un plaisir délicieux de voir aujourd’hui ces hommes de Venise, si fiers, qui croient qu’ils existent. Ils croient avoir chacun une famille, une maison, des biens, des livres, des tableaux rares. Ils se prennent au sérieux. Et dès maintenant ils n’existent plus, ce sont des ombres. Oui, cela me donne du plaisir… »

C’est justement au fond de cet anéantissement que, comme l’homme se tordant de douleur au milieu de la route, les Vénitiens trouveront, dit Renaud, le chemin vers l’amour de leurs nouveaux maîtres :

« Il faut que cette nuit et demain les gens d’ici sentent qu’ils ne sont que des jouets, se sentent perdus. Il faut que le sol leur manque sous les pieds soudain et pour toujours, qu’ils ne puissent trouver un équilibre qu’en vous obéissant. Alors, si durement que vous les gouverniez, ceux mêmes à qui les soldats que vous commandez auront tué un père ou un fils, déshonoré une soeur ou une fille, vous regarderont comme un dieu. Il s’accrocheront à vous comme un enfant au manteau de sa mère. »

On croirait entendre le Grand inquisiteur de Dostoïevski racontant au Christ la façon dont, ayant pris conscience du trop lourd fardeau que représentait la liberté, il a décidé d’en décharger les épaules des hommes et comment ceux-ci, depuis, infantilisés, sont devenus ses choses. Et ce : « Ils vous regarderont comme un Dieu » sonne étrangement, tellement l’amour de Dieu va, chez Simone Weil, de pair avec le sacrifice de soi, et tellement la foi semble chez elle procéder d’une épreuve cathartique liée à l’écrasement et à l’anéantissement de l’être sous la volonté d’un Dieu cruel et jaloux.

« Les cruautés de cette nuit ne feront pas tort à votre réputation, car tout le monde sait quelle est la licence des soldats dans un sac. Vous arrêterez cette licence quand elle sera allée assez loin ; comme c’est vous qui aurez rendu l’ordre et la sécurité après la terreur, les gens d’ici vous obéiront aveuglément. Ils vous obéiront contre leur gré mais c’est ainsi qu’un vrai chef aime être obéi. Et presque aussitôt ils vous aimeront, car ils n’attendront leurs maux et leur bien que de vous, et l’on aime celui dont on dépend absolument. »

Ce passage sur l’amour qu’on a pour celui dont on attend maux et biens, dont on dépend absolument et qui nous traite comme sa créature, est d’un réalisme, d’un cynisme effrayants. De quelle terrible expérience Simone Weil a-t-elle tiré cette vision noire et amère, servile, dégradante de l’amour ? Cette vision qui fonde ensuite sa conception sadomasochiste des rapports entre les hommes et Dieu ?

Et maintenant, le texte lu (tiré de la scène 6 de l’Acte II). C’est Renaud qui parle à Jaffier :

« Regardez cette ville avec tous ceux qui la peuplent comme un jouet qu’on peut jeter de côté et d’autre, qu’on peut briser. Vous avez dû vous apercevoir que c’est le sentiment des mercenaires et même des officiers qui sont avec nous. Nous, bien entendu, nous sommes au-dessus de cela ; nous faisons de l’histoire. Et pourtant, pour moi-même, quand comme nous… (encore rappel de leur détresse passée et de leur condition d’aventuriers, d’exilés), c’est un plaisir délicieux de voir aujourd’hui ces hommes de Venise, si fiers, qui croient qu’ils existent. Ils croient avoir chacun une famille, une maison, des biens, des livres, des tableaux rares. Ils se prennent au sérieux. Et dès maintenant ils n’existent plus, ce sont des ombres. Oui, cela me donne du plaisir, mais pour nous c’est un plaisir à côté. Pour les soldats, c’est le seul plaisir. Que leur importe l’histoire, à la plupart d’entre eux ? Et l’entreprise de cette nuit ne leur donnera ni fortune ni gloire ; après comme avant ils seront des soldats. Il faut leur donner cette ville comme jouet pour une nuit, ou même aussi pour le jour d’après. Surtout vous, le chef, si vous avez des amis particuliers à Venise, ne cherchez pas à les protéger. Les officiers voudraient en faire autant. Ce soin est fatal à des entreprises comme la nôtre. Cela refroidit les troupes. Il faut qu’elles aient pleine licence de tuer tout ce qui leur résiste et même ce qu’il leur plaît. Une telle licence donne seule à l’action ce caractère foudroyant qui emporte la victoire. Mais c’est aussi dans l’intérêt des gens de Venise eux-mêmes qu’il faut agir ainsi. Ces gens qui dès demain se retrouveront sujets du roi d’Espagne. Il faut abattre leur courage d’un coup et une fois pour toutes, dans leur intérêt, pour pouvoir ensuite les faire obéir sans effusion de sang. Bous n’y parviendrez pas autrement. Car, quoi que j’aie pu dire dans mon discours aux conjurés, presque tous haïssent l’Espagne et sont passionnément attachés à leur patrie et à leur liberté, le peuple autant que les nobles. Ainsi, si vous n’abattez pas leur courage une fois pour toutes, ils se révolteront tôt ou tard, et la répression de la révolte exigera plus d’effusion de sang et causera plus de dommage à votre réputation que les horreurs du sac. Les cruautés de cette nuit ne feront pas tort à votre réputation, car tout le monde sait quelle est la licence des soldats dans un sac. Vous arrêterez cette licence quand elle sera allée assez loin ; comme c’est vous qui aurez rendu l’ordre et la sécurité après la terreur, les gens d’ici vous obéiront aveuglément. Ils vous obéiront contre leur gré mais c’est ainsi qu’un vrai chef aime être obéi. Et presque aussitôt ils vous aimeront, car ils n’attendront leurs maux et leur bien que de vous, et l’on aime celui dont on dépend absolument. Mais il faut que cette nuit les ait changés. Voyez-les, fiers, libres et heureux. Demain, il faut qu’aucun d’eux n’ose lever les yeux devant le dernier de vos mercenaires. Il vous sera facile après de gouverner la ville paisiblement et avec gloire pour vous, pourvu que vous preniez soin d’humilier les nobles, ce qui effraiera le peuple, et de satisfaire quelques bourgeois en leur donnant ces fonctions que les nobles leur refusaient ; bien entendu ces fonctions n’auront plus d’autorité. Les nobles ne devront plus avoir aucune place ; eux qui étaient trop fiers pour parler aux étrangers ne devront rien pouvoir faire, ni commerce, ni mariage, ni déplacement sans passer de longues heures dans les antichambres d’Espagnols pour obtenir des autorisations. Il faut que cette nuit et demain les gens d’ici sentent qu’ils ne sont que des jouets, se sentent perdus. Il faut que le sol leur manque sous les pieds soudain et pour toujours, qu’ils ne puissent trouver un équilibre qu’en vous obéissant. Alors, si durement que vous les gouverniez, ceux mêmes à qui les soldats que vous commandez auront tué un père ou un fils, déshonoré une soeur ou une fille, vous regarderont comme un dieu. Il s’accrocheront à vous comme un enfant au manteau de sa mère. Mais pour cela il faut que cette nuit rien ne soit respecté, que tout ce qu’ils tiennent pour éternel et sacré, que leurs corps et les corps des êtres chers, que tout cela soit sous leurs yeux livré comme jouet à ces grands enfants que sont les soldats. Il faut que demain ils ne sachent plus où ils en sont, ne reconnaissent plus rien autour d’eux, ne se reconnaissent plus eux-mêmes. C’est pourquoi, outre ceux qui résisteront, et qui, bien entendu, devront être tous tués, il sera bon que les massacres aillent un peu plus loin, que plusieurs de ceux qui survivront aient souffert patiemment qu’un être cher ait été tué ou déshonoré sous leurs yeux. Après cela, on en fera ce qu’on voudra. »

La photo d’illustration a été prise il y a quelques années, tandis que j’étais à Venise avec Katia.

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Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne29 oct. 202100:06:38
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En septembre 1791, Olympe de Gouges publie à l’attention de l’Assemblée nationale une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qu’elle adresse également à la reine, Marie-Antoinette.

Les 17 articles du texte sont calqués sur ceux de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen publiée en 1789, à ceci près que la femme et la citoyenne, que la Déclaration de 1789 ignorait, y sont introduits et explicitement désignés.

Comme on peut le voir dans le tableau comparatif ci-dessous, le nouveau texte se contente parfois de compléter la déclaration originelle ; parfois il le parodie ; à certains endroits, enfin, il s’en éloigne plus fortement pour dénoncer le sort réservé aux femmes, celles-ci ayant les devoirs mais ne disposant d’aucun des droits civiques reconnus aux citoyens mâles :

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen   Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne Article premier.   Article premier. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.   La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. II.   II. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.   Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression. III.   III. Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.   Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. IV.   IV. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.   La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les loix de la nature et de la raison. V.   V. La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas.   Les loix de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société : tout ce qui n’est pas défendu par ces loix, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas. VI.   VI. La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentans, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talens.   La Loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement, ou par leurs représentans, à sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les citoyennes et tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, & sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents. VII.   VII. Nul homme ne peut être accusé, arrêté, ni détenu que dans les cas déterminés par la Loi, et selon les formes qu’elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis ; mais tout Citoyen appelé ou saisi en vertu de la Loi, doit obéir à l’instant : il se rend coupable par la résistance.   Nulle femme n’est exceptée ; elle est accusée, arrêtée, & détenue dans les cas déterminés par la Loi. Les femmes obéissent comme les hommes à cette Loi rigoureuse. VIII.   VIII. La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.   La Loi ne doit établir que des peines strictement & évidemment nécessaires, & nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée aux femmes. IX.   IX. Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne seroit pas nécessaire pour s’assurer de sa personne, doit être sévèrement réprimée par la Loi.   Toute femme étant déclarée coupable, toute rigueur est exercée par la Loi. X.   X. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.   Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi. XI.   XI. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.   La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute Citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. XII.   XII. La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.   La garantie des droits de la femme et de la Citoyenne nécessite une utilité  majeure ; cette garantie doit être instituée pour l’avantage de tous, & non pour l’utilité particulière de celles à qui elle est confiée. XIII.   XIII. Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les Citoyens, en raison de leurs facultés.   Pour l’entretien de la force publique, & pour les dépenses d’administration, les contributions de la femme et de l’homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie. XIV.   XIV. Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs Représentans, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la quotité, l’assiète, le recouvrement et la durée.   Les Citoyennes et Citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentans, la nécessité de la contribution publique. Les Citoyennes ne peuvent y adhérer que par l’admission d’un partage égal, non-seulement dans la fortune, mais encore dans l’administration publique, et de déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée de l’impôt. XV.   XV. La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration.   La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration. XVI.   XVI. Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.   Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution ; la constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n’a pas coopéré à sa rédaction. XVII.   XVII. Les propriétés étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.   Les propriétés sont à tous les sexes réunis ou séparés ; elles ont pour chacun un droit inviolable et sacré ; nul ne peut en être privé comme vrai patrimoine de la nature, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.

La rédaction et la publication de ce document (qui aura, lors de sa parution, très peu d’écho) marque-t-il simplement un mouvement de mauvaise humeur de la part de son autrice qui aurait lu mal, ou d’un œil injustement soupçonneux, une déclaration de portée universelle ? Ou Olympe de Gouges a-t-elle des raisons sérieuses de dénoncer l’absence des femmes dans la Déclaration de 1789 ? A cette question, ma réponse ne saurait être catégorique mais je penche plutôt vers le second terme :

  • On pourrait, en effet, dans de nombreux articles de la Déclaration de 1789, lire « homme » en son acception générique visant à la fois les hommes et les femmes, et considérer que ce texte a donc une portée universelle.
  • Mais le doute disparaît quand c’est le terme « citoyen » qui est utilisé, puisqu’on sait que les Révolutionnaires n’accordèrent la citoyenneté qu’aux hommes – et encore à certains d’entre eux seulement.

Les droits que l’article 6, par exemple, accorde aux citoyens sont donc strictement réservés aux hommes :

La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentans, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talens.

Or même si le texte semble parfois distinguer le citoyen de l’homme, les deux notions paraissent souvent confondues, comme dans l’article 11 :

La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.

Il ne va donc pas du tout de soi que les droits proclamés par la Déclaration de 1789 s’appliquent également aux hommes et aux femmes, et ce n’est certainement pas le cas pour les droits civiques, réservés au sexe masculin.

La réaction d’Olympe de Gouges prend place par ailleurs dans un contexte historique ambivalent :

D’un côté, et on a tout à fait raison de le souligner et de le saluer, la Révolution entreprend à de très nombreux égards de libérer la femme du joug masculin et patriarcal. Octroi des droits civils, de la personnalité juridique, égalité des époux, égalité des successions, divorce, sont autant de décisions révolutionnaires qui sortent la femme du statut de mineure perpétuelle qui était jusqu’alors le sien.

Mais on sait que, d’un autre côté, cette même Révolution n’accorde aucun droit civique aux femmes. C’est ce point que dénonce Olympe de Gouges en septembre 1791 comme il avait été dénoncé, un ans avant, en juillet 1790, par Nicolas de Condorcet dans son opuscule Sur l’admission des femmes au droit de cité.

Est-il une plus forte preuve du pouvoir de l’habitude, même sur les hommes éclairés, que de voir invoquer le principe de l’égalité des droits en faveur de trois ou quatre cents hommes qu’un préjugé absurde en avait privés, et l’oublier à l’égard de douze millions de femmes ?

Ce qui choque tout particulièrement dans cet « oubli », comme le relève à juste titre Condorcet, c’est, d’une part, que la question de l’attribution de la citoyenneté aux femmes paraît ne s’être même pas posée, comme si elle était hors champ ou dans l’angle aveugle des législateurs ; et, d’autre part, que, dans le contexte de 1789, cette exclusion des femmes du champ politique peut effectivement être considérée comme une régression.

En cette fin de XVIIIème siècle en effet, l’éventuelle question de la capacité des femmes à assumer des responsabilité politiques et de gouvernement ne se pose en fait pas vraiment : il y a longtemps que, dans tous les pays d’Europe, des femmes occupent le trône et dirigent les affaires : la France a connu Catherine puis Marie de Médicis ; l’Angleterre ses reines Marie, Elizabeth, Anne ; l’Autriche Marie-Thérèse ; la Russie Catherine II. Nul jamais n’a considéré ces règnes comme des périodes de vacance de pouvoir.

Et pourtant, ni la Déclaration d’Indépendance américaine de 1776, ni la Déclaration de 1789 n’ouvrent la citoyenneté aux femmes. 

Mais cette exclusion revêt, pendant la Révolution française, un caractère presque obscène. C’est l’objet de l’article 10 de la Déclaration des droits de la femme :

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi.

Ce qui choque, en effet, en cette période plus qu’en tout autre, c’est l’espace qui bée entre le droit dénié aux femmes d’être des citoyennes et le droit qui leur est donné de monter sur l’échafaud pour des raisons politiques.

Il y a là une incohérence radicale qui, à elle seule, justifie la Déclaration d’Olympe de Gouges.

La Musique d’illustration est Romeo and Juliet, de Jocelyn Pook, tiré de son album Flood.

L’image est une planche d’Épinal, que j’avais vue je ne sais plus où, représentant des habillements féminins

PS : Au réexamen, l’argument opposant l’incapacité civique des femmes au droit qui leur est donné par la Révolution de monter sur l’échafaud mériterait d’être nuancé. Quand Olympe de Gouges écrit son texte, il y a eu très peu d’exécutions en France et aucune de femme. C’est en 1793 que les exécutions se multiplient, Charlotte Corday étant probablement, en juillet, la première femme à être exécutée. Marie-Antoinette (16 octobre) et Olympe de Gouges (4 novembre) la suivront quelques mois après.

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Elégie de Marienbad15 sept. 202100:06:41

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Gœthe a 73 ou 74 ans en 1823, lorsqu’il demande la main de Ulrike von Levetzow, une jeune fille de 19 ans qu’il côtoie depuis plusieurs étés à Marienbad.

La jeune fille refuse ; Gœthe se lance alors dans l’écriture de l’Élégie de Marienbad, un long poème qu’il fera paraître quelques années plus tard.

Quand il tombe amoureux et confie à un ami commun le soin de porter sa demande, Johann Wolfgang von Goethe est un héros national, l’équivalent allemand de ce que sera, à la fin du siècle, Victor Hugo en France. Et c’est cet homme couvert de gloire et infiniment respecté qui demande en mariage une jeune fille de 19 ans.

Interrogée plus tard, bien plus tard car elle mourut elle-même à 95 ans, Ulrike nia toujours avoir ressenti et montré, à l’égard du vieux poète, autre chose qu’une affection filiale ou grand-filiale.

Et pourtant, il tomba amoureux d’elle ; et pourtant il demanda sa main.

Cette chute en amour et cette demande sont extraordinaires. C’est cela que chante l’élégie : un homme de 74 ans, qui se semble à lui-même avoir tout vécu, n’avoir plus rien à découvrir, soudain renaît, redevient un enfant qui, au lieu de prétendre donner, demande ; qui abandonne son personnage, son statut de héros, son assurance, sa pose, pour renouer avec la vie :

À son regard, comme au feu du soleil,

Comme au vent printanier, à son haleine,

La glace fond, de l’amour de soi-même ,

Qui résistait, aux longs hivers pareil.

Et l’égoïsme, autant que l’intérêt,

Lorsqu’elle vient, frissonne et disparaît.

C’est cette fonte de l’indifférence accumulée par le temps et l’ennui que, sauf à être irrémédiablement endurci, chacun espère à chaque instant : cette irruption de l’amour qui tellement ébranle et bouleverse qu’elle met bas toutes nos défenses, tous nos replis, brise toutes les murailles que l’égoïsme avait élevées, anéantit toutes les certitudes et précautions dans lesquelles nous nous étions engourdis, permettant au flux de la vie de reprendre son cours arrêté.

C’est ce choc qui bouscule Goethe. Il est si violent qu’il pousse le poète à ce geste inimaginable et incongru : proposer le mariage à la très jeune Ulrike.

Sans doute pourrait-on ne voir dans cette démarche que l’effet de la concupiscence d’un vieillard qui tente de profiter de son prestige pour se procurer de la chair douce et fraîche. Mais sans doute doit-on y lire plutôt l’expression d’une extrême et désarmante candeur : habité et véritablement régénéré par sa passion, le Goethe amoureux est redevenu un jeune cœur battant et c’est cet être neuf, lavé de tout qui, plein d’espoir, se jette dans le vide et présente sa demande, bravant le ridicule et passant outre les convenances les plus établies.

Ulrike, on le sait, refusa. Quelle peine ce dut être !

Et maintenant ton coeur se clôt. Il semble

Qu’il ne se soit jamais ouvert et n’ait goûté

Jamais les tendres heures qui ressemblent

Près d’Elle, aux cieux brillants et constellés.

Et l’atmosphère est lourde et le souci,

Le repentir et le chagrin l’ont envahi.

Mais il reste de ce moment, de ce délire, le souvenir d’avoir osé, cette quintessence de la vie (comme on dit dans Walter Mitty) que Goethe appelle la ferveur.

Le désir d’être aimé s’était éteint,

Évanoui, comme la faculté d’aimer,

Lorsque le goût d’espérer me revint

Et les projets joyeux et décidés.

Amour ! Si tu nous donnes la ferveur,

Heureux ceux qui ont connu cette ferveur, ce flux jaillissant qui rafraîchit et purifie l’être, même le comte Muffat, comme l’eau d’une fontaine, comme un nouveau baptême.

Le texte lu est la très belle traduction que Jean Tardieu a réalisée de l’Elégie de Marienbad. Elle est publiée dans la collection Poésie de Gallimard.
La musique qui accompagne est Meeting again, de Max Richter, tiré de l’album Three worlds: music from Woolf works.

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La pureté, inversion maligne de l’innocence05 avr. 202100:04:46
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Le Roi des Aulnes, de Michel Tournier (qui tire son nom du poème éponyme de Goethe) raconte, à travers la figure d’Abel Tiffauges, la prise de conscience et l’acceptation de l’inversion, cette propension de certaines choses à vibrer, à vaciller, à se retourner, révélant ainsi qu’en leur sein se niche leur contraire, qualité oxymorique qui attire les hommes comme la lumière du jour les papillons de nuit.

Abel Tiffauges, ce géant inquiétant, aime comme un ogre la chair fraîche des enfants. Il se repait de leur présence, de leur vue, de leur odeur, de la douceur de leur peau. Amour charnel, Ô combien ! mais qui pourtant, s’il la frôle, ne paraît pas relever de la pédophilie:

« Il ne me sied pas de nouer des relations individuelles avec tel ou tel enfant. Ces relations, quelles seraient-elles au demeurant ? Je pense qu’elles emprunteraient fatalement les voies faciles et toutes tracées soit de la paternité soit du sexe. Ma vocation est plus haute et plus générale. »

Ce qui fait l’ogreur d’Abel, c’est, outre sa taille et son appétit de viande rouge, son avidité donjuanesque qui le pousse à vouloir tout attraper, de ses mains ou de son appareil photographique, à vouloir tout assimiler, à vouloir tout absorber, de peur que quelque substance ne lui échappe : « Tu n’es pas un amant, tu es un ogre« ; aime à lui dire Rachel, sa bonne amie qui le quitte peu de temps avant que le récit ne commence.

Mais qu’est-ce qu’un ogre, vraiment, dans cette période de l’histoire européenne ? Il y a Abel Tiffauges ; il y a Eugène Weidmann, l’assassin aux yeux de velours, dernier guillotiné public à l’exécution duquel une voisine traîne Abel ; il y a cette foule hystérique qui réclame le sang dans l’aube versaillaise ; il y a Göring, l’ogre de Rominten, qui pille et tue et tue et pille ; et puis, dans la napola de Kaltenborn, il y a, derrière l’ogre Tiffauges monté sur Barbe-Bleue, le vrai ogre qui, tel le Minotaure, attend jour après jour son tribut de chair à canon.

Dans le monde sens dessus dessous qu’est la guerre, l’inadaptation d’Abel devient une force qui permet que se révèle et s’accomplisse, au coeur de l’ogre, son destin de Christophe, le porteur de Christ, qui sauve le monde en permettant que survive l’enfant-roi, cet Ephraïm, rescapé d’Auschwitz.

C’est la dernière inversion, inversion bénigne, de ce livre qui en est comme le catalogue. Le passage lu en donne une définition et plusieurs illustrations : le culte des grands capitaines, la haine de l’amour incarné,  l’adoration de la pureté, cette « horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant […] dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer.« .

Et le Roi des Aulnes, celui de Goethe, là-dedans ? Je ne sais pas. Son image plane sur le livre et lui insuffle une partie de son mystère et de son caractère maléfique : il y a, dans l’esprit des hommes comme dans les sombres forêts, des créatures étranges qui nous remplissent d’angoisse.

Et maintenant, le passage lu, qui reprend les mots du Journal d’Abel Tiffauges, à la date du 13 mai 1938 :

« 13 mai 1938. l’inversion bénigne. Elle consiste à rétablir le sens des valeurs que l’inversion maligne a précédemment retourné. Satan, maître du monde, aidé par ses cohortes de gouvernants, magistrats, prélats, généraux et policiers présente un miroir à la face de Dieu. Et par son opération, la droite devient gauche, la gauche devient droite, le bien est appelé mal et le mal est appelé bien. Sa domination sur les villes se manifeste entre autres signes par les innombrables avenues, rues et places consacrées à des militaires de carrière, c’est-à-dire à des tueurs professionnels, bien entendu tous morts dans leur lit, parce qu’il n’y a rien de satanique sans une couche de grotesque qui est comme la griffe du Prince des ténèbres; Même le nom hideux de Bugeaud, l’un des plus abominables bouchers du siècle dernier, déshonore des rues dans plusieurs villes de France. La guerre, mal absolu, est fatalement l’objet d’un culte satanique. C’est la messe noire célébrée au grand jour par Mammon, et les idoles barbouillées de sang devant lesquelles on fait agenouiller les foules mystifiées s’appellent : Patrie, Sacrifice, Héroïsme, Honneur. Le haut lieu de ce culte est l’hôtel des Invalides qui dresse sur Paris sa grosse bulle d’or gonflée par les émanations de la Charogne impériale et des quelques tueurs secondaires qui y pourrissent. Même le stupide massacre de 14-18 a ses rites, son autel fumant sous l’Arc de triomphe, ses thuriféraires, comme il a eu ses poètes, Maurice Barrès et Charles Péguy qui mirent tout leur talent et toute leur influence au service de l’hystérie collective de 1914, et qui méritent d’être élevés à la dignité de Grands Equarisseurs de la jeunesse – avec bien d’autres, cela va de soi.

Ce culte du mal, de la souffrance et de la mort s’accompagne logiquement de la haine implacable de la vie. L’amour – prôné in abstracto – est persécuté avec acharnement dès qu’il revêt une forme concrète, prend corps et s’appelle sexualité, érotisme. Cette fontaine de joie et de création, ce bien suprême, cette raison d’être de tout ce qui respire est poursuivi avec une hargne diabolique par toute la racaille bien-pensante, laïque et ecclésiastique.

P.-S. L’une des inversions malignes les plus classiques et les plus meurtrières a donné naissance à l’idée de pureté. La pureté est l’inversion maligne de l’innocence. L’innocence est amour de l’être, acceptation souriante des nourritures célestes et terrestres, ignorance de l’alternative infernale pureté-impureté. De cette sainteté spontanée et comme native, Satan a fait une singerie qui lui ressemble et qui est tout l’inverse ; la pureté. La pureté est horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant. Un corps chimiquement pur a subi un traitement barbare pour parvenir à cet état absolument contre nature. L’homme chevauché par le démon de la pureté sème la ruine et la mort autour de lui. Purification religieuse, épuration politique, sauvegarde de la pureté de la race, nombreuses sont les variations sur ce thème atroce, mais toutes débouchent avec monotonie sur des crimes sans nombre dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer. »

La photographie du feu a été prise dans le Morbihan, non loin d’Arzon.

La musique de fond, mon nouveau jingle, est Meeting again, de Max Richter, tiré de l’album Three worlds : music from Woolf works.

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