Aldor (le podcast) – Details, episodes & analysis
Podcast details
Technical and general information from the podcast's RSS feed.

Aldor (le podcast)
Aldor
Frequency: 1 episode/32d. Total Eps: 168

Recent rankings
Latest chart positions across Apple Podcasts and Spotify rankings.
Apple Podcasts
🇫🇷 France - personalJournals
24/06/2026#73🇫🇷 France - personalJournals
23/01/2025#77🇫🇷 France - personalJournals
13/11/2024#80
Spotify
No recent rankings available
Shared links between episodes and podcasts
Links found in episode descriptions and other podcasts that share them.
See all- https://aldoror.fr
168 shares
- https://galactifrak.lepodcast.fr/
161 shares
- https://sound-effects.bbcrewind.co.uk/
135 shares
RSS feed quality and score
Technical evaluation of the podcast's RSS feed quality and structure.
See allScore global : 48%
Publication history
Monthly episode publishing history over the past years.
Battlestar Galactica (de Ronald D. Moore)
vendredi 8 novembre 2024 • Duration 04:25
On a toujours du mal (moi, du moins) à cerner les raisons de l’amour que nous portons aux êtres ; mais aussi de cette sorte d’amour que nous pouvons porter à des biens matériels ou encore, comme ici, à des oeuvres et créations humaines qui nous touchent particulièrement.
Je crois toutefois que ce qui me plaît, au fond, dans la série Battlestar Galactica (je veux parler du remake du début des années 2000), c’est l’idée, très banale et très tarte à la crème mais à laquelle je crois profondément, selon laquelle l’intuition, le coeur et les tripes sont de meilleurs guides que la raison, et que c’est seulement en allant au bout de l’incarnation, dans les affres du corps et de la chair, du désir et de la faiblesse, qu’on accède au spirituel, si ce n’est au divin. Ce qui me plaît et qui m’attire dans cette longue histoire d’une humanité réduite à quelques dizaines de milliers d’individus réfugiés dans des vaisseaux délabrés fuyant à travers l’espace, c’est l’espèce d’illustration de la pensée de Pascal contraposée, quelque chose comme : c’est en faisant la bête que souvent on fait l’ange.
Celles et ceux qui, dans ce récit, permettent à l’espoir de renaître sont ceux qui, faisant abstraction des règles, des frontières, des convenances et parfois de la raison, acceptent de suivre leur cœur et sortent transcendés, magnifiés, sanctifiés par cet abandon, qui leur ouvre des horizons insoupçonnés. Ils ne sont pas saints a priori, ils peuvent même être plutôt criminels et lâches comme Gaïus Baltar, qui est une des figures les plus détestables de la série mais, du fond de leur faiblesse, parce qu’ils la reconnaissent, parce qu’ils abdiquent de leurs prétentions, ils peuvent s’élever, transgresser et ouvrir de nouvelles voies.
Il y a de la rédemption, de la rédemption christique mais joyeuse dans cette approche, et le fait est que la série (c’est une des autres raisons qui la rendent passionnante) est un entrecroisement, un tissu de problématiques religieuses, mythologiques, politiques, philosophiques, psychologiques, sociales, un fourmillement de réflexions (ou plutôt de coups d’oeil) sur le pouvoir, la lutte des classes, la maladie, l’État, l’intelligence artificielle, l’individualisme, l’amour, la confiance, la mauvaise foi, l’altérité : c’est épais, jamais totalement clair, jamais totalement dénué d’arrière-pensées et de doubles-fonds mais c’est dans ce machin visqueux et dépourvu de certitudes qu’il faut plonger les mains et tenter d’avancer.
Il y a les personnages, qui au début simples, croissent en complexité, en contradictions, en humanité, y compris chez les Cylons, parce qu’ils grandissent de leurs échecs, de leurs abandons, de leurs deuils symboliques ; il y a la musique, obsédante, de Bear McCreary ; il y a les actrices et les acteurs, extraordinaires ; et il y a ce regard finalement optimiste porté sur nous autres, pauvres humains : c’est du fond de notre finitude et de notre imperfection que nous pouvons toucher l’universel.
En fond musical, le thème principal de la série puis un morceau particulier : The Battlestar Sonatica.
- dans Télérama, sous la plume de Pierre Langlais, “Battlestar Galactica” fête ses 20 ans : dix bonnes raisons de (re)voir cette série hors norme,
- sur France-Culture, Battlestar Galactica, la meilleure série SF de la galaxie ?
- dans Quaderni, un article de Mehdi Achouche, Battlestar Galactica et la politique fiction américaine
- un article de Pascale Molinier, Battlestar Galactica est-elle une série féministe ?
- On pourra également se reporter au podcast francophone de référence sur cette série, GalactiFrak
Cet article Battlestar Galactica (de Ronald D. Moore) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
Antidote au culte de la performance (d’Olivier Hamant)
vendredi 25 octobre 2024 • Duration 04:07
Une fois défini un indicateur à l’aune duquel mesurer le succès d’un dispositif ou d’une entreprise, quelle qu’elle soit, la performance consiste à faire en sorte de maximiser cet indicateur.
Mais la prémisse est très importante : la performance n’a de sens que pour les systèmes simples, monotâches ou monovalents. Dès lors que la complexité s’y mêle, que plusieurs rôles sont simultanément remplis, plusieurs objectifs suivis, considérer qu’il existe un indicateur unique au regard duquel il serait pertinent d’évaluer la performance n’est plus possible, ou du moins devient absurde.
Là n’est pas tout à fait l’angle retenu par Olivier Hamant, qui insiste plutôt sur la contradiction entre recherche de performance et robustesse : pour rendre plus performant, on optimise ; on optimise forcément au regard de l’objectif souhaité, ce qui revient à désoptimiser au regard d’autres objectifs imaginables : que les conditions changent un peu, qu’on ait besoin de réorienter l’action, et l’ex-optimisation deviendra un handicap : la performance n’est pas robuste au changement.
Dans les temps troublés, dans les périodes de bouleversement (plus encore que de réchauffement) climatique, géopolitique, économique, comme celle que nous traversons, la performance est un mauvais cheval : ce ne sont pas des purs sangs spécialisés dans tel ou tel type de course, qu’il faut, mais de braves percherons, ou des Shetlands, capables de changer de terrain de jeu, d’affronter des situations inédites, de tenir bon dans l’adversité et la diversité. Dans ces temps là, la souplesse, l’adaptabilité, la polyvalence valent mieux que la spécialisation et l’optimisation.
Mais il y a plus, au fond, beaucoup plus ; et je reviens ainsi à mon propos premier (premier mais pas unique, justement) : prétendre rendre performant un dispositif, un système, un individu, quoi que ce soit, c’est implicitement considérer qu’il a un objectif, une utilité unique, qu’il a une seule fonction, ce qui est simplement stupide : le vêtement n’est pas seulement fait pour tenir chaud mais pour se donner à voir et mettre en beauté ; nous ne marchons pas seulement pour aller d’un point à un autre mais pour voir des paysages, changer d’air, méditer au rythme de nos pas ; et le marché du village a peut-être moins comme fonction de nous permettre d’accéder à des biens divers que de nous donner l’occasion de croiser la crémière et son joli sourire : imaginer que les choses et les êtres, les projets et les systèmes sont univoques, faits pour ceci ou cela, et que c’est à cette seule aune qu’ils devraient être évalués, c’est faire preuve d’une incompréhension totale et délirante du monde.
Celles et ceux qui ne jurent que par la performance, qui font de celle-ci l’ultima ratio de leur conduite, non seulement se préparent, comme le dit Olivier Hamant, des lendemains désenchantés, mais ne comprennent rien, rien de rien, au monde et à son inépuisable débordement, à son incroyable trop-plein.
Ils passent à côté de tout.
Cet article Antidote au culte de la performance (d’Olivier Hamant) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
Le facteur K (d’Aurélien Barrau)
vendredi 17 mai 2024 • Duration 03:42
(Musée des arts décoratifs de Strasbourg)
Il y a quelque chose de pourri dans le royaume technico-industriel dans lequel nous vivons, quelque chose de déréglé et de proliférant, que nous avons du mal à distinguer et à cerner car il émane de nos enfants les plus radieux, les plus doués et les plus prometteurs : la raison, la science, la technologie.
Quelque chose suinte et grossit, qui transforme progressivement nos victoires en défaites, nos progrès en régressions, et salit nos fiertés d’un motif de honte. Quelque part, on ne sait pas très bien comment ni pourquoi, quelque chose en nous s’est emballé, et la lumière qui nous guidait, qui éclairait le chemin en en chassant les ombres, est devenue aveuglante.
Quand avons-nous érigé la raison et l’analyse, dont les capacités à appréhender un visage du monde et à maîtriser la matière sont stupéfiantes et indéniables ; quand les avons nous érigées en façon de voir dominante et impérative, en clé unique à qui la tâche était légitimement confiée d’ouvrir, seule, toutes les portes, et de régir le monde, de l’asservir ? Quand avons nous vraiment commencé à croire que l’univers était une grande horloge, une grande machine dont les mouvements étaient décomposables et prédictibles à l’infini, que l’univers était cela, n’était rien d’autre que cela, et que la vérité des choses, leur sens, se trouvait au bout des rouages comme l’âme au bout du scalpel ?
Nous avons acquis, par la mathématique et l’ingénierie, une telle puissance, que nous en avons délaissé les autres arts libéraux, oubliant que la décomposition analytique, l’observation fine des briques, des atomes, des quarks, des instants, ne permettait que très rarement, si ce n’est jamais, de saisir la substance du tout, le flux continu, insécable, irréversible, de l’écoulement du temps. Nous avons oublié que la machine, l’horloge, le mécanisme, était une métaphore, une modélisation, un proxy, qu’il n’était pas le monde dans son irréductible singularité.
Nous avons oublié que la science et la technologie n’étaient pas là pour enterrer, pour succéder à l’art et à la poésie ; qu’ils en étaient fondamentalement incapables, mais pour les accompagner, les enrichir, les inspirer. Et nous leur avons donné un pouvoir, une force délirante et destructrice que nous n’osons réfréner car elles sont nos enfants, nos enfants chéries même si devenues prodigues et suicidaires.
C’est cette prolifération maladive, cette vibration cancéreuse d’une science qui, née d’une pulsion de vie, se retourne parfois, et de plus en plus souvent, en une pulsion de mort, que raconte Aurélien Barrau dans cet appel à la source, à la source poétique qui nous anime et qu’il faut retrouver derrière la pesanteur, l’encombrement des choses.
Cet article Le facteur K (d’Aurélien Barrau) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
Le mystère Augustin
dimanche 19 mars 2017 • Duration 06:06
http://aldoror.fr/wp-content/uploads/augustin.mp3
C’est un jeune étudiant de dix-sept ans, que ses études de rhétorique et de philosophie ont mené loin du domicile familial. Laissé seul à lui-même dans une ville étrangère, il court le jupon, enchaînant les liaisons éphémères, puis tombe amoureux d’une femme, dont on ignore le nom, qui lui donne un enfant, Adéodat.
Il vivra quinze ans avec elle, puis désireux, pour asseoir ses ambitions sociales, de se marier avec une femme de son rang, il la quittera. Et « cette femme », comme il l’appelle, lui laissera son enfant, leur enfant, qui est aussi le sien, avant de se retirer, loin de lui, après avoir fait le vœu de ne plus connaître d’homme.
Augustin a-t-il aimé cette femme dont il ne dit jamais le nom ? A-t-il aimé cette femme qui lui a tout donné, qu’il répudie pour les raisons les plus basses et qui s’en va, dans un doux silence, lui laissant une nouvelle fois par amour la chair de sa chair ?
« Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d’une blessure traînante de sang. » écrit-il. Puis il n’en parle plus.
Trente-trois ans ont passé depuis la naissance d’Adéodat, mort depuis lors, d’ailleurs, à dix-neuf ans ; dix-huit depuis sa séparation, volontaire et provoquée, d’avec cette femme. Et voici qu’Augustin, qui ne s’est pas marié, monte en chaire au temps pascal, et prononce, avec tous les trésors de son éloquence, cette homélie, parmi d’autres, sur la première épître de Saint-Jean.
Comment peut-il, dans ce long discours dont je n’ai enregistré qu’une partie, penser, écrire et dire les paroles qu’il prononce ? Comment, s’il a aimé, peut-il faire de l’amour un obstacle, un voile, un leurre, quand il est une porte et un tremplin ?
Ça n’est pas exactement ce qu’il dit là, il est vrai. Il y met les formes, devant ce public avec les habitudes duquel il doit composer. Mais c’est ce qu’il pense, et au gré de quoi lui-même il agit. Non en ayant répudié sa compagne – il ne s’agissait alors que d’avoir une épouse dont les origines favorisent sa carrière de haut fonctionnaire – mais en ne se mariant pas, ensuite, en faisant du célibat une vertu et en considérant l’amour du monde comme forcément inspiré par Satan.
Augustin tient ce propos de diverses manières : il le décrit en dépeignant ce vase qui doit être vidé de l’amour du monde pour pouvoir être rempli de l’amour de Dieu ; il en reparle en évoquant ce champ dont les taillis étouffent les jeunes pousses et qu’il faut débroussailler pour que les semences du vrai amour puissent y prospérer. Et puis il y a cette étrange parabole de la fiancée infidèle, de la jeune femme préférant sa bague de fiançailles à son fiancé :
« Supposez qu’un fiancé fasse pour sa fiancée un anneau et que celle-ci préfère l’anneau qu’elle a reçu au fiancé qui l’a façonné pour elle. N’est-il pas vrai qu’à propos de ce présent du fiancé, son âme serait surprise en flagrant délit d’adultère et cela tout en aimant le cadeau qu’il lui a donné ? Bien sûr, elle aimerait ce que lui a offert son fiancé. Cependant, si elle disait : « Cet anneau me suffit, et désormais, je ne veux plus voir le visage de cet homme !« , quelle femme serait-ce là ? Qui n’aurait en horreur une telle folie ? Qui ne dénoncerait chez cette femme une âme adultère ? »
Quel est ce Dieu jaloux, qui serait extérieur au monde, qui serait autre que le monde, et qui voudrait que grâces lui soient rendues, à lui, à lui seul ? Comment Augustin ne voit-il pas que l’amour pour un être est l’amour. Pas un amour mais l’amour ?
Cet homme est pour moi un mystère.
PS : Il reste que l’honnêteté d’Augustin est admirable. Comme le titrent justement certaines traductions, ses Confessions sont des Aveux.
PS2 : J’emprunte à François de Smet, qui en disait un mot l’autre jour sur France Culture, l’idée qu’Augustin ne serait peut-être pas devenu ce qu’il devint sans cette blessure.
Cet article Le mystère Augustin est apparu en premier sur Aldor (le blog).
Créon et Antigone
dimanche 5 mars 2017 • Duration 35:33
http://aldoror.fr/wp-content/uploads/antigone.mp3
Antigone, décharnée et vêtue d’une robe rouge sang, jette de la terre sur le corps de Polynice, son frère, qui percé d’une lance et laissé sur le champ de bataille, se décompose sous la lune, proie des corbeaux.
Au coeur de la pièce de Jean Anouilh, le dialogue d’Antigone et Créon, qui est ici enregistré (Antigone est à gauche, Créon à droite) met en scène deux caractères et deux conceptions contraires de la vie et du monde.
Ces deux caractères sont propres à Anouilh. On ne les retrouve à l’identique ni dans l’Antigone de Sophocle, ni dans celle de Bauchau. Chaque réinvention du mythe est un récit fondé sur l’affrontement de ces deux personnages mais selon des angles d’attaque et des lignes de faille qui varient d’un auteur à l’autre.
Antigone, fille d’Oedipe et de Jocaste, qui a accompagné son père sur les routes après qu’il se fut crevé les yeux, est revenue à Thèbes où règne son frère Etéocle, qui a chassé du trône qu’il devait partager avec lui son frère Polynice. Mais voici que Polynice revient assiéger Thèbes à la tête des troupes d’Argos, où il s’était réfugié. Les deux frères meurent durant la bataille et le trône de Thèbes revient à Créon, frère de Jocaste, qui organise des funérailles splendides pour Etéocle et laisse pourrir sur le champ de bataille le cadavre de Polynice, qui a trahi Thèbes. Créon fait savoir que quiconque accomplira auprès de Polynice les rites funéraires exigés par les Dieux sera puni de mort. Cet interdit est bravé par Antigone qui, va se rendre, dans la nuit, auprès du corps de son frère. Elle est surprise par des gardes, arrêtée et conduite auprès de Créon.
Comme le dit le choeur :
« Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. »
Antigone et Créon se font face. Antigone, l’idéaliste et la pure, qui a fait, en dépit de la loi, ce qu’elle pensait être son devoir. Et face à elle, Créon, qu’Anouilh dépeint comme plutôt bonhomme et compréhensif, et qui va devoir choisir entre l’obéissance due à sa propre loi et la vie de sa nièce.
Le dialogue central, qui est lu ici, et la pièce tout entière, posent une nouvelle fois la question de la loi et de sa transgression. Ou, plus précisément et justement, comme c’était déjà le cas dans Eutyphron, la question de l’affrontement des règles et des devoirs : que faire quand deux devoirs s’opposent, que la loi conduit vers un chemin et que la conscience, la piété, ou quoi que ce soit d’autre qui nous appelle et nous inspire, conduit sur une autre voie ? C’est à cette question que, chacun de son côté, Antigone et Créon vont devoir répondre.
Antigone est sans états d’âme : elle a choisi la piété – fraternelle plus que religieuse, chez Anouilh – et elle s’y tient sans en démordre. Créon est beaucoup moins sûr. Il entend défendre la loi mais est prêt à toutes les compromissions et l’on sent que si les apparences pouvaient être sauvées, il accepterait que sa loi ait été transgressée.
Tout en admirant Antigone et sa force morale, sa foi indomptable, j’ai toujours eu beaucoup plus de sympathie pour Créon. Il y a pour cela de mauvaises raisons : le monde de Créon, humain, trop humain, est évidemment plus confortable, moins exigeant que celui dans lequel vit Antigone, sorte de Pasionaria dont on imagine assez bien qu’elle pourrait, en d’autres circonstances, devenir une fanatique appelant à la mort et à la désolation. Les convictions de Créon, qui ont la rigidité du chamallow, sont évidemment plus faciles à vivre que celles d’Antigone, qui ont l’éclat et le tranchant du diamant.
Il y a aussi, découlant comme mécaniquement des conceptions de chacun, le caractère plus ou moins ouvert, plus ou moins englobant de leur univers : le monde de Créon est à l’image du polythéisme : Créon ne partage pas la vision et la foi d’Antigone mais il la comprend, la respecte, en sent la nécessité et pourrait l’accepter si elle ne faisait pas trop de vagues, à l’image de ces prêtres romains qui accueillaient de nouveaux dieux dans leurs panthéons. Rien de tel avec Antigone : elle est inflexible et exclusive, ne veut pas être tolérée mais reconnue, et sa foi est jalouse, comme celle de Polyeucte.
Mais alors même qu’il y a, chez Antigone, cette sorte d’intransigeance idéaliste qui lui donne les traits de certains héros des tragédies chrétiennes, il y a aussi chez elle ce qui apparaît comme un total mépris des autres, un total manque d’amour, un manque absolu de compassion et d’empathie, une certaine méchanceté. Antigone n’a pas lu Saint-Augustin : non seulement elle est cassante, dénuée de gentillesse, dénuée d’humour, mais elle n’aime pas ses ennemis ; elle n’aime pas vraiment ses amis ; et on peut au bout du compte se demander si elle s’aime elle-même. Elle se sacrifie mais son sacrifice ressemble plus à un cri d’orgueil qu’à un acte d’humilité.
Créon, humain, trop humain ; Antigone inhumaine.
… A ceci près, toutefois, qui n’est pas sans importance, qu’à la fin des fins, Antigone, qui ne voulait que jeter de la terre sur le corps de son frère, meurt, sur ordre de Créon. En dépit de sa méchanceté et de toute sa négativité, elle est donc la victime. Et Créon, le brave Créon, bonasse et bonhomme, un meurtrier. Dans l’action, les rôles se renversent, et puisque c’est dans leurs actes que se révèle la vérité des êtres, Antigone, de très loin, l’emporte sur Créon.
On pourra également se reporter à :
un épisode des Chemins de la philosophie : « L’engagement au risque de sa vie : Antigone et la justice«
Cet article Créon et Antigone est apparu en premier sur Aldor (le blog).
L’âne de Buridan
dimanche 26 février 2017 • Duration 07:56
http://aldoror.fr/wp-content/uploads/20170226buridan.mp3
« Connaissez-vous cette histoire frivole
D’un certain âne illustre dans l’école ?
Dans l’écurie on vint lui présenter
Pour son diner deux mesures égales,
De même force, à pareils intervalles ;
Des deux côtés l’âne se vit tenter
Également, et, dressant ses oreilles,
Juste au milieu des deux formes pareilles,
De l’équilibre accomplissant les lois,
Mourut de faim, de peur de faire un choix.«
L’histoire de l’âne qui, hésitant entre le boire et le manger, finit par mourir de faim et de soif, est contée ici par Voltaire mais elle est ordinairement prêtée à Buridan, philosophe du Moyen-Age qui fut le disciple de Guillaume d’Ockham – l’homme du rasoir.
Cette histoire, cette fable, ce paradoxe, je ne l’ai longtemps pas comprise. Ou plutôt : pas saisie. J’en comprenais le sens, mais non la portée. « Quel imbécile, que cet âne, me disais-je, et quel idiot il fait ! Mourir au milieu de ce dont on a besoin au motif qu’aucune raison ne nous porte à aller ici plutôt que là, ne rien prendre du simple fait qu’aucune préférence n’existe qui nous conduirait d’un côté plutôt que de l’autre, c’est vraiment ballot, et vraiment le fait d’un âne !« .
Mais il n’est évidemment pas plus âne que celui qui, croyant comprendre, ne comprend rien, ou que celui qui se moque de la paille ombrageant l’oeil du voisin quand lui-même est aveuglé par une poutre. Et pauvre animal, d’ailleurs, nous en parlions avec les enfants, qu’on a affligé, comme d’un bonnet, d’une si mauvaise réputation !
Mais revenons à Buridan, et à son âne, en faisant un petit détour.
Je devais hier, partant de mon domicile, faire diverses courses, dans deux magasins. Les unes étaient pour moi, à apporter chez moi ; les autres pour l’aimée, à apporter chez elle. Un petit problème du genre de celui des ponts de Königsberg : comment organiser l’itinéraire au mieux pour économiser son temps, sa peine ou sa marche. Un problème concret, dont on comprend vite les tenants et aboutissants, qui paraît très simple : quatre lieux à lier entre eux, ce qui n’est pas la mer à boire, et qui pourtant, parce qu’il n’est pas totalement trivial, est impossible à résoudre comme ça : valait-il mieux commencer par ici ou par là ? Faire étape avant de repartir ou essayer de tout organiser en une seule tournée ? Introduire le poids des courses dans les éléments de réflexion ou ne pas en tenir compte ?
Je me suis, pendant quelques secondes, deux vraies minutes, peut-être, posé ces questions, et d’autres, similaires. Puis j’ai soudain compris ce que Jean Buridan avait voulu dire et, ouvrant la porte, je suis parti sous le grand soleil.
Ce qui fait de l’âne de Buridan un âne – mettons un instant de côté l’injustice de cette représentation anthropomorphique – ce n’est pas qu’il pense mal ou de façon tordue ; c’est qu’il pense. Tout simplement. Qu’il pense quand il devrait agir. Qu’il pense quand la seule chose à faire est agir. Sa bêtise, qui va le tuer, n’est pas de mal penser, mais de penser mal à propos, sans percevoir qu’à ce moment précis, c’est la mécanique musculaire, qu’il faut mettre en oeuvre, et non la mécanique intellectuelle. Mais il pense, et donc il n’est plus.
Il y a des moments, qu’il faut apprendre à reconnaître et c’est parfois un long cheminement, où la pensée doit être mise de côté parce qu’elle entrave, parce qu’elle se substitue à l’action, qu’elle l’empêche, qu’elle la diffère, voire qu’elle est prétexte à ne pas agir.
C’est l’âne de Buridan que chacun d’entre nous a en lui qui parle, à ces moments là. Il faut savoir le reconnaitre, savoir le faire taire, et partir, sous le soleil ou sous la pluie, sans plus tergiverser, en appliquant ce que disait Bernard Grasset :
« Agir, c’est à chaque minute dégager de l’enchevêtrement des faits et des circonstances la question simple qu’on peut résoudre à cet instant-là. ».
PS : Nous avions croisé l’âne figurant sur la photo il y a quelques années, dans la superbe New Forest.
Cet article L’âne de Buridan est apparu en premier sur Aldor (le blog).
Le retour de l’enfant prodigue (d’André Gide)
samedi 11 février 2017 • Duration 05:21
http://aldoror.fr/wp-content/uploads/20170211prodigue.mp3
André Gide reprend, dans Le retour de l’enfant prodigue, la parabole des Evangiles qui raconte comment est accueilli avec joie par son père et sa mère l’enfant qui était parti découvrir le monde car il se sentait à l’étroit chez lui, et la jalousie mauvaise qu’en ressent le fils aîné, qui trouve injuste qu’on paraisse préférer celui qui est parti à celui qui est resté.
Pourquoi le fils aîné ressent-il cette jalousie et cette colère ? Parce que le retour de l’enfant prodigue lui révèle brutalement une frustration qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentie, jamais connue. Il vivait tranquillement, probablement heureux, dans la maison de ses parents, estimant n’avoir rien sacrifié, estimant même peut-être avoir eu le meilleur sort d’entre les frères, mais le retour de son frère cadet parti à l’aventure lui ouvre les yeux. Et c’est là l’explication de son comportement : il en veut à son frère non pas d’être bien accueilli (comment pourrait-il lui en vouloir de cela ?) mais de lui avoir ouvert les yeux, de lui avoir montré que la vie qu’il menait n’était pas forcément la meilleure des vies imaginables. Il en veut à son frère d’avoir, par son depart puis son retour, brusquement mis en cause sa propre façon de vivre.
Ce qu’il met ensuite en avant pour justifier son mauvais accueil : fidèle, il est moins bien récompensé, moins bien aimé, moins bien accueilli que le frère infidèle parti au loin en abandonnant ses parents, n’est qu’une ruse de l’esprit qui se tord et se démène pour trouver une justification à son malaise profond : la fidélité, en effet, n’a évidemment aucune raison d’être payée de quelque retour que ce soit, et le fils aîné doit bien le sentir, quand bien même il met ce mauvais argument en avant. Elle a encore moins de raison d’être payée de retour quand il s’agit de parents et d’enfants, car le souhait profond des vrais parents est que leurs enfants volent de leurs propres ailes et s’en aillent au loin. Il n’est pas qu’ils demeurent, infantilisés, à leurs côtés.
Et là est l’autre et terrible découverte du fils aîné : non seulement il a, d’une certaine façon, gâché sa vie en ne partant pas à la découverte du monde, en n’accomplissant pas ce dont il découvre que c’était peut-être son désir profond ; non seulement ses parents ne lui savent aucun gré de ce « sacrifice » (mot qu’il invente à l’instant car il n’a, subjectivement, jamais eu, jusqu’alors le sentiment de faire un sacrifice) ; mais l’enfant prodigue est, en partant loin de ses parents, resté au fond plus fidèle à ses parents dans son rôle d’enfant que lui-même qui est resté au logis.Tout ça pour rien !
Le fils aîné est terriblement blessé de cette découverte qui, à la découverte de la frustration, ajoute celle de l’inutilité de cette frustration.
Ce que dit cette histoire, c’est que la fidélité n’est pas un devoir qu’on s’impose car ainsi vécue elle ne vaut rien. La fidélité ne se revendique pas ; elle ne se fait pas payer ; elle se vit. On ne doit pas agir par fidélité ; on peut agir en fidélité ou de façon fidèle. On est fidèle dans son comportement, dans son action, naturellement, en aucun cas par contrainte, serait-elle de sa conscience : la fidélité se révèle ; elle ne doit pas guider.
Elle dit aussi – l’aimée appréciera – que la vraie fidélité peut parfois emprunter des chemins détournés, qu’elle peut parfois paraître éloigner, mais que, dans ses tours et détours, elle se reconnaît pourtant. Car :
« C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source »,
disait justement Jaurès.
PS : la photo montre Hauteluce, petit village du Beaufort, une soirée d’hiver. J’aime imaginer ainsi le village de l’enfant prodigue
Cet article Le retour de l’enfant prodigue (d’André Gide) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
Beauté de l’incertitude
dimanche 5 février 2017 • Duration 05:14
http://aldoror.fr/wp-content/uploads/20170205janke.mp3
Au tout début du premier tome de Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Vladimir Jankelevitch observe, interrogativement :
« Comment expliquer l’ironie passablement dérisoire de ce paradoxe : que le plus important, en toutes choses, soit précisément ce qui n’existe pas ou dont l’existence, à tout le moins, est le plus douteuse, amphibolique et controversable ? »
Il met ainsi le doigt sur une grande vérité, qui est aussi un grand mystère, une vérité mystérieuse mais patente : les choses les plus précieuses, dans tous les domaines, sont souvent celles qui ne se voient pas, ou plutôt celles dont l’existence, la pérennité, la réalité même, ne sont jamais totalement assurées : on croit comprendre mais on n’en est pas sûr ; il semblerait que mais le fait n’est pas totalement avéré ; c’est « comme si » – mais jamais le « comme » ne se résorbe entièrement. Ou plutôt : il peut se résorber, mais non de lui-même ; c’est le spectateur, qui de spectateur devient acteur, qui, dans sa subjectivité, par un geste unilatéral de confiance, un saut de l’ange qui est geste de foi, donne assurance et solidité à ce qui est plus léger et plus indistinct que l’air, ineffable, incertain. Par sa confiance, qui est don de soi, il donne réalité et substance à ce qui n’aurait peut-être pas, sans cela, atteint ce degré d’être.
Simone Weil l’avait également noté dans ses Réflexions sur le bon usage des études scolaires :
« Les certitudes de cette espèce sont expérimentales. Mais si l’on n’y croit pas avant de les avoir éprouvées, si du moins on ne se conduit pas comme si l’on y croyait, on ne fera jamais l’expérience qui donne accès à de telles certitudes. Il y a là une espèce de contradiction. Il en est ainsi, à partir d’un certain niveau, pour toutes les connaissances utiles au progrès spirituel. Si on ne les adopte pas comme règle de conduite avant de les avoir vérifiées, si on n’y reste pas attaché pendant longtemps seulement par la foi, une foi d’abord ténébreuse et sans lumière, on ne les transformera jamais en certitudes. La foi est la condition indispensable. »
On sent au fond de soi que ce qui donne sa valeur aux choses est ce qui n’est pas totalement épuisable dans une définition, que les routes les plus belles et qui valent le plus d’être parcourues ne sont pas celles dont on trouve le tracé sur les cartes mais celles que notre foi, notre amour, extirpera de l’encore incréé, fera jaillir du vide, naître du néant.
Et c’est ainsi que nous avançons, dans une nuit que notre espérance seule éclaire, le long de chemins que nous croyons chercher mais qui ne sont pas encore tracés, avançant un pied après l’autre sur un sentier que nos pas font naître.
C’est notre certitude seule qui brise l’incertitude. Et elle seule peut le faire.
Cet article Beauté de l’incertitude est apparu en premier sur Aldor (le blog).
Dénaturalisés (de Claire Zalc)
dimanche 29 janvier 2017 • Duration 25:31
http://aldoror.fr/wp-content/uploads/clairezalcdenaturalises.mp3
La loi du 22 juillet 1940 comprend trois articles ainsi rédigés :
« Article premier : Il sera procédé à la révision de toutes les acquisitions de nationalité française intervenues depuis la promulgation de la loi du 10 août 1927 sur la nationalité.
Article 2 : Il est institué à cet effet une commission dont la composition et le mode de fonctionnement seront fixés par arrêté du garde des Sceaux.
Article 3 : Le retrait de la nationalité française sera, s’il y a lieu, prononcé par décret pris sur le rapport du garde des Sceaux et après avis de cette commission. Le décret fixera la date à laquelle remontera la perte de la qualité de Français. Cette mesure pourra être étendue à la femme et aux enfants de l’intéressé. »
C’est à cette loi, à son contexte, à ses modalités de mise en oeuvre, à la façon dont elle fut appliquée pendant quatre ans, aux critères qui furent utilisés par la commission pour confirmer ou infirmer les acquisitions de nationalité et aux conséquences qu’elle eut pour les quelques 15 000 personnes – sur près d’un million de dossiers étudiés – qui furent, de son fait, privées, en pleine guerre, de la nationalité française, que Claire Zalc consacre un livre : Dénaturalisés : les retraits de nationalité sous Vichy, tiré du mémoire qu’elle avait rédigé dans le cadre de son habilitation à diriger des recherches.
C’est un livre terrible et passionnant. On y découvre le fonctionnement administratif et bureaucratique d’une commission, composée essentiellement de magistrats, dans les méandres du travail de laquelle l’auteure nous fait entrer, nous guidant pas à pas dans les étapes de la décision, construite par succession de notes, d’enquêtes, de contre-enquêtes, de lettres, de requêtes, de recommandations qui s’accumulent en couches épaisses de papillons épinglés, d’avis, de griffonnages, qui finissent par constituer le dossier qui, après examen par la commission, conduira à la sentence – maintien ou retrait de la naturalisation – sentence dont les conséquences, parfois, sont terribles, en ces temps de déportation.
Le passage que je lis – que Claire Zalc me le pardonne – est le prologue du livre. Il dit et montre ce qui peut être relaté d’un dossier particulier mais banal, le dossier 535 52 X 28, numéro sous lequel furent enregistrés et suivis les membres de la famille de Georges Perec. C’est un dossier comme un autre, qui ne présente aucune singularité et qui n’est mis en avant que comme exemple de la démarche suivie, de la matière travaillée, et parce que Claire Zalc a établi, avec Georges Perec, à travers le temps, des liens, des correspondances, des résonances qui la touchent.
Le suivi, un peu précis, minutieux, méticuleux, « infra-ordinaire », diraient-ils tous deux, de ce dossier comme un autre permet d’entrer dans la vérité des choses, leur cheminement, leur lourde épaisseur, leur pesanteur, ce que Claire Zalc appelle le « cœur du sujet ».
C’est qu’il faut parfois, face à cette montagne de dossiers poussiéreux, oubliés dans des archives perdues, parsemés d’écritures fines et de traces de tampons, se rappeler la matérialité, la vérité des réalités qu’ils recouvrent. Derrière les papiers, les jugements, les enquêtes administratives, toute cette machinerie tournant et ronronnant dans les règles de l’art, des gens. Et se coltiner les dossiers, la matière brute, c’est affronter aussi la brutalité des choses, revenir à ce qu’aiment à répéter, je crois, Beate et Serge Klarsfeld, quelque chose comme : l’holocauste, ce n’est pas six millions de personnes ; c’est un plus un, plus un, etc., six millions de fois.
Car c’est de cela aussi qu’il fut au bout du compte question dans cette histoire de dénaturalisés de Vichy.
PS : On pourra également lire à ce sujet :
- Le passionnant dossier relatif au livre de Claire Zalc publié par l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (IHMC)
- Une interview de Claire Zalc dans Regards, la revue du Centre communautaire laïc juif David Susskind de Bruxelles
- « Les dénaturalisés de Vichy (1940-1944)« , l’article que j’avais rédigé (il y aura bientôt trente ans !) sur cette question, dans Vingtième siècle, la revue de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP).
NB : la photo d’en-tête est reprise de la couverture du livre de Claire Zalc. Il s’agit de la carte d’identité de Hilda C., AD38 2973 W 1401 © Archives de l’Isère.
Cet article Dénaturalisés (de Claire Zalc) est apparu en premier sur Aldor (le blog).
Une vieille photo
dimanche 22 janvier 2017 • Duration 05:10
http://aldoror.fr/wp-content/uploads/20170122vieillephoto.mp3
C’est une veille photo. Elle a été jaunie et rosie par le temps même si elle demeure d’une grande qualité et d’une grande précision dans les détails. Elle a été tirée par l’atelier Henry Delgay, une maison familiale alors célèbre qui tenait boutique au 42, Allées Lafayette, à Toulouse (les actuelles Allées Jean Jaurès) et, étant donné à la fois la période d’activité de cet atelier photographique, l’habillement des personnages et le décor (notamment la voiture hippomobile, avec ses roues cerclées de fer), on peut penser que l’image a été prise au début du XXème siècle, avant la Première guerre mondiale.
Quand, exactement, l’image a-t-elle été prise ? Où exactement ? Qui sont, et que font ces dix hommes qui figurent sur la photo ? Je n’en sais rien. Le lieu, cependant, est probablement Toulouse, non seulement à cause de l’adresse du photographe mais parce que les murs de briques couverts de torchis qu’on peut voir sur l’image, ainsi que les caniveaux de galets courant le long des murs sont typiques de l’architecture languedocienne et plus spécifiquement de celle de la Ville rose.
La photographie est collée sur un carton dont les quatre coins portent des traces de clous mais aucune indication n’y figure, que ce soit à son recto ou à son verso. C’est une image anonyme, à ceci près que, se trouvant dans un carton rempli de photos de famille, il y a certainement, parmi les personnages qu’on voit, un ou plusieurs de mes aïeux.
L’attitude des quatre hommes au premier rang : trois hommes jeunes entourant affectueusement un quatrième plus âgé, aux cheveux ras et blancs, me donne donne à penser qu’il s’agit d’un père et de ses trois fils. L’un tient son bras, l’autre entoure ses épaules, le troisième, qui porte une blouse, a sa main posée sur l’épaule du deuxième. Partagent-ils un air de famille ? Je ne saurais le dire. Mais ils paraissent proches l’un de l’autre, même si le plus âgé paraît un peu mal à l’aise. Il faut dire que l’homme au canotier, à sa gauche, que je crois être un de ses fils, lui enserre le bras. Et il faut dire aussi qu’il tient quelque chose entre ses mains, on ne sait pas trop quoi : c’est blanc et effilé, on pourrait croire un cierge tendu au bout d’un chandelier, à moins que ce ne soit une dague, un stylet que le reflet de la lumière du ciel blanchirait, peut-être l’outil symbolisant sa profession.
Au deuxième étage de la photo, sont les fumeurs de pipes. Elégants avec leur canotier et leur nœud de cravate, un peu bohèmes, ils affichent une allure décontractée, aventurière. Peut-être des cousins revenus des Amériques après y avoir fait fortune et découvert le monde : mains dans les poches pour le premier, qui sourit à l’appareil, pose en tailleur pour le second, assis sur le toit de la voiture, le chapeau de travers et les yeux clairs, poète ou trappeur, à moins que ce ne soit l’un et l’autre.
Tout en haut, quatre hommes. Ils sont un peu hors champ, hors groupe. J’ai l’impression qu’ils ne constituent pas le sujet principal de la photographie et ils sont un peu flous. D’ailleurs, à l’exception du troisième, ils ne regardent pas vraiment l’objectif mais quelque chose d’autre, légèrement sur sa droite. Ils sont à côté. Ils doivent travailler avec la famille réunie plus bas mais ne sont pas tout à fait dans le cercle des intimes. Des associés, peut-être, ou des employés. Le dernier, sur la droite, cigarette au bec, tient à la main ce que je pense être un fouet ou une cravache d’attelage.
L’image dégage un certain bonheur, une certaine joie de vivre. Tous ces hommes ont l’air heureux, paisibles, tranquilles. Contents d’être là, ensemble, contents de montrer leur mine, leurs habits, leur bien-être, leurs attitudes
Ils sont tous morts aujourd’hui, et largement. Mais aucune tristesse, aucune nostalgie, aucune mélancolie ne se dégage de cette image, qui reste fraîche et vivante. Vivace et souriante.
Cet article Une vieille photo est apparu en premier sur Aldor (le blog).









