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| #153 – Rhythm’n’blues. Jump blues, Doo-wop & Soul music. 100 hits de 1942 à 1945 | 12 Jul 2023 | 01:11:19 | |
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Belkacem Meziane nous invite à remonter le temps dans l’anthologie musicale qu’il publie et présente à nos auditeurs et auditrices. Rhythm’n’blues retrace en effet vingt ans de musique, allant de 1942 à 1945, qui donneront naissance à deux nouveaux courants : la soul et le funk. Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le public noir américain se passionne pour le jump blues, un genre musical nouveau, à la croisée du swing, du blues, du boogie woogie et du gospel. En 1949, le magazine Billboard crée le top rhythm’n’blues, un terme qui sera désormais adopté par toute l’industrie musicale pour qualifier une diversité de courants allant du boogie woogie de Louis Jordan au doo-wop de The Clovers en passant par la fusion blues/gospel de Ray Charles et le blues survolté de Chuck Berry. Le rhythm’n’blues propulse alors le marché de la musique populaire noire à l’échelle nationale jusqu’au milieu des années soixante. Bonne écoute et bel été ! À l’oreille
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| #152 – Ukraine : le double aveuglement | 05 Jul 2023 | 01:08:11 | |
En plateau
Hamit Bozarslan, historien et sociologue du fait politique, spécialiste du Moyen-Orient, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), publie Le double aveuglement, aux éditions du CNRS. ContexteL’effet de sidération provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, dans la nuit du 24 février 2022, est une conséquence de l’aveuglement des pays européens et des États-Unis vis-à-vis de la nature du régime de Poutine. Jusqu’au passage à l’acte, personne ou presque ne croyait (possible) que Poutine, bien qu’ayant massé des troupes sur les frontières de l’Ukraine, envahirait ce pays. Tel est le premier type d’aveuglement dont Hamit Bozarslan fait l’analyse. Avec la chute du Mur de Berlin, l’implosion de l’Union soviétique, la fin de la Guerre froide, les démocraties bourgeoises libérales ont cru à l’avènement de la fin de l’histoire, pensant qu’elles avaient gagné la guerre contre le bloc soviétique et que le temps des passions était désormais révolu. Aveuglées, elles se sont trompées, elles n’ont pas voulu voir tout ce qui pourrait remettre en cause leur conviction, oubliant le rôle que les passions et l’irrationnel pouvaient jouer dans la décision de déclencher une guerre. Elles n’ont aussi par leur inaction (en 2008 en Géorgie), leur démission en 2015 (en Syrie avec la fameuse ligne rouge qui n’en était pas une), leur silence, leur lâcheté, posé aucune limite au projet expansionniste et révisionniste de la Russie poutinienne et à la dérive autoritaire du régime. Qu’en est-il de l’aveuglement du côté de Poutine et de son régime ? le dirigeant russe est mu par la volonté de reconstituer l’Union soviétique, il se projette dans une vision néo-impériale de la Russie sans comprendre le changement stratégique d’époque qui fait de la Russie d’aujourd’hui un Etat post-impérial. Vouloir reconstruire l’Empire est une forme d’aveuglement, une mission impossible car il manque à la Russie les éléments fondamentaux pour le faire tels qu’analysés au XVIème siècle par Ibn Khaldoun, penseur érudit musulman. Il faut une solidarité égalitaire interne (asabiyya), une idée universelle (da’wa) et un projet d’élévation (avec un esprit de sacrifice) pour construire un empire. Poutine n’a aucune de ses trois cartes en main et sa volonté de reconstituer l’Union soviétique est par conséquent vouée à l’échec. Les théoriciens et idéologues qui l’entourent se trompent en se pensant dans un temps historique de fondation d’empire. L’Empire russe s’est effondré une première fois en 1917 et une seconde en 1990. Si donc l’Union soviétique est bien morte, si nous ne sommes pass non plus au temps de Catherine II, il convient dès lors de penser la guerre actuelle en Ukraine comme un affrontement entre forces démocratiques et forces antidémocratiques. Si les régimes démocratiques ne sont pas belliqueux, bellicistes, revanchards, et s’ils ne peuvent gagner que les combats menés en leur sein pour davantage de démocratie libérale et davantage de démocratie sociale, ils ne doivent pas pour autant faire preuve de lâcheté et démissionner face à leurs responsabilités nationales et internationales, comme ils l’ont fait durant la guerre d’Espagne, souligne Hamit Bozarslan, en n’aidant pas, au nom de la neutralité, la jeune République espagnole attaquée par les troupes de Franco qui furent sans scrupule aidées par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. À l’oreille
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| #151 – Retour sur les élections en Turquie : analyse et perspectives avec Bayram Balci | 14 Jun 2023 | 01:04:59 | |
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Bayram Balci, chercheur au CERI- Sciences Po Paris et ancien directeur de l’Institut français des études anatoliennes à Istanbul (IFEA) de 2017 à 2022. ContexteLe 28 mai 2023, à l’issue d’un second tour de scrutin aux élections présidentielles, Recep Tayyib Erdoğan a été réélu pour un troisième mandat à la tête de l’État turc. L’opposition, créditée à tort d’une avance dans les sondages d’opinion à la veille du premier tour de scrutin, n’est donc pas parvenue à renverser la donne et mettre fin aux vingt années de pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan. Les électeurs qui se sont massivement rendus aux urnes (87 et 85% de taux de participation) ont confirmé au second tour ce qu’ils avaient déjà signifié lors du premier tour, à la coalition d’opposition dirigée par Kemal Kiliçdaroglu : ils doutaient de sa capacité à gouverner sans blocages, avec efficience, le pays confronté à une grave crise économique, dans un environnement international tendu, souligne le chercheur Bayram Balci. Si les Turcs ont pensé sanctionner dans les urnes le pouvoir en place pour l’inflation, la récession économique, la gestion calamiteuse des secours après l’effroyable séisme du 6 février dernier, pour le recul des libertés politiques et civiles et avec elles celui de l’État de droit, ils ne l’ont finalement pas fait, faute d’accorder suffisamment de confiance à l’opposition hétéroclite pour restaurer l’État de droit, reconstruire dans les régions sinistrées, et améliorer leur situation économique. Plus grave encore, note Bayram Balci, l’opposition qui entendait incarner face à une pratique et dérive autoritaires du pouvoir, le retour à la démocratie et à ses valeurs, s’est discréditée dans l’entre-deux-tours en se lançant dans une surenchère nationaliste, xénophobe, vis-à-vis notamment des réfugiés syriens installés en Turquie. Elle s’est décrédibilisée, fragilisant notamment le récit d’une refonte et modernisation du CHP (le parti fondé par Kemal Atatürk), à mettre au crédit de son leader, Kemal Kiliçdaroglu, à la tête du CHP, depuis 13 ans. Pour la gauche turque dans son ensemble, l’heure est critique. Si elle veut à nouveau compter et peser sur la scène politique, ne doit-elle pas commencer par poser un certain regard critique sur elle-même ? Si le pays est clivé entre pro et anti- Erdoğan, ne convient-il pas aussi de constater que les élites intellectuelles, urbaines, sécularisées qui incarnaient ça et là la Turquie moderne et occidentalisée, le faisaient à l’exclusion de tous les autres citoyens du pays, jusqu’à l’arrivée d’Erdoğan et de l’AKP au pouvoir ? La fracture est-elle réparée ? Sont-elles aujourd’hui moins coupées de l’immense majorité des gens ? L’électorat de l’AKP et d’Erdoğan, se sent-il davantage considéré par elles, vingt ans plus tard, malgré l’usure du pouvoir et ses dérives ? L’heure du bilan a aussi sonné pour le mouvement national kurde. Ces dernières élections ont montré que le HDP ne joue plus le rôle de troisième force politique qu’il avait récemment acquis. Certes, la répression qui frappe ce parti, ses élus et ses maires y a contribué, mais l’absence de clarification sur des questions ultra sensibles pour la société (et pas seulement pour les forces de sécurité), fait problème. Le clip du PKK pendant la campagne électorale n’a pas facilité la tâche des uns et des autres. Recep Tayyib Erdogan a choisi pour former son gouvernement une équipe de technocrates, libérale sur le plan économique et conservatrice sur le plan sociétal. Il esquive ainsi les reproches faits précédemment d’avoir préféré la loyauté aux compétences. La nomination de Mehmet Simsek, bénéficiant d’une notoriété internationale dans le monde de la finance, au poste de ministre du trésor et des finances, et partisan d’un retour à des politiques orthodoxes pour redresser les finances du pays, est de nature à rassurer les investisseurs étrangers et les marchés. L’enjeu est de taille dans un pays où l’inflation a atteint en 2022, selon les estimations, entre 64 % et 140 %, et où la devise a perdu 78 % de sa valeur face au dollar, depuis 2018. La nomination à la tête de la Banque centrale d’Hafize Gaye Erkan, une ancienne cadre de Goldman Sachs recommandée par Mehmet Simsek, renforce pour l’heure l’hypothèse que ce dernier est l’un des deux piliers de ce nouveau gouvernement. Hakan Fidan, jusqu’alors chef des renseignements turcs (MIT), nommé au poste de ministre des affaires étrangères en remplacement de Mevlüt Çavusoglu, sera le deuxième pilier du gouvernement. Restée discrète jusqu’ici, cette figure incontournable de l’histoire récente du pays sort aujourd’hui de l’ombre. L’homme est connu pour avoir mené des négociations secrètes, non abouties, avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, une organisation armée, classée terroriste par Ankara et ses alliés occidentaux). Il a aussi joué un rôle dans la mise en échec de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Sans connaître de revirement majeur, notamment en ce qui concerne les relations avec la Syrie, la politique étrangère de la Turquie s’attachera probablement à réparer les liens avec ses voisins et avec les Occidentaux. Enfin, dernière observation à propos de la formation de ce gouvernement, la présence de cinq personnalités kurdes, dont le vice-président, fut peu commentée. Ce fait n’est pourtant pas anodin. Il pourrait être un signe de la volonté présidentielle de poursuivre dans la voie initiée par Turgut Ozal et tenter une véritable normalisation des relations avec les Kurdes de Turquie. À l’oreille
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| #150 – Luba Jurgenson : lire, écrire, traduire pour penser son temps | 07 Jun 2023 | 01:03:55 | |
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Luba Jurgenson, Vice-présidente de l’association Mémorial-France, écrivain, professeur de littérature russe à Sorbonne-Université au département des études slaves, directrice du Centre Eur’Orbem (cultures et sociétés d’Europe orientale, balkanique et médiane). Traductrice de Vassili Grossman (Pour une juste cause et plus récemment Souvenirs et Correspondance, Calmann-Lévy, 2023) elle publie Sortir de chez soi aux éditions La Contre-Allée et Quand nous nous sommes réveillés – Nuit du 24 février 2022 : invasion de l’Ukraine aux éditions Verdier. ContexteÉcrivaine et spécialiste de littérature russe, Luba Jurgenson présente Souvenirs et Correspondance, un recueil de textes inédits de Vassili Grossman (1905-1964) dont elle vient d’achever la traduction. Du même auteur, elle avait précédemment traduit Pour une juste cause, un roman qui restitué dans son intégralité, sans les ciseaux de la censure, grâce à Robert Chandler, le traducteur anglais de Vassili Grossman, forme manifestement avec Vie et Destin un vrai diptyque, les deux volets d’une fresque sur la bataille de Stalingrad. Rappelons que Vie et destin, le roman où l’auteur est au sommet de son art, fut confisqué par le KGB et publié en russe seulement en 1989 à la faveur de la Glasnost. Qui est Vassili Grossman, cet écrivain de langue russe, né dans une famille juive, à Berditchev, situé en Ukraine, dans la zone de résidence où, de 1791 à 1917, étaient confinés les Juifs qui vivaient dans l’Empire russe ? La mesure prise par l’impératrice Catherine II ne fut abolie qu’avec la Révolution d’Octobre 1917. Cette zone était composée de vingt-cinq provinces incluant l’Ukraine, la Lituanie, la Biélorussie, la Crimée et une partie de la Pologne (qui avait été partagée entre la Russie, la Prusse et l’Autriche en 1772). Les Juifs étaient déclarés indésirables, en particulier, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, et forcés d’habiter dans la « zone de résidence ». Par la suite, ils ont été également expulsés des régions rurales situées à l’intérieur de la « zone » et obligés de vivre seulement dans des shtetls. Vassili Grossman, qui a vingt-ans en 1925, put donc étudier à Kiev et fréquenter l’Université de Moscou ensuite. Il est d’une certaine façon un produit parfait de la culture soviétique nouvelle, adoubé du reste à ses débuts par Maxime Gorki. Mais, d’emblée, il est en décalage avec le réalisme socialiste et les canons en vigueur dans la littérature soviétique. Le différend s’articule sur la notion de vérité. Vassili Grossman, ingénieur de formation, ayant travaillé dans une mine du Donbass, et partagé le quotidien des ouvriers (le Prolétariat) est bien ou mieux placé que les écrivains qui n’y ont jamais mis les pieds, pour décrire la force de travail des ouvriers. Il décrit concrètement ce qu’il voit et observe, quand d’autres écrivent ce qui doit être, ou est supposé devenir, la vérité de demain. La lecture de Souvenirs et Correspondance illustre sa posture d’écriture. Ce volume retrace en effet les grandes étapes de sa vie et de l’histoire soviétique à travers ses lettres, ses carnets de guerre et le témoignage de Fiodor Guber, son fils adoptif, qui vécut à ses côtés de 1937 à sa mort, en 1964. Luba Jurgenson explique en quoi cet ouvrage inédit, aux échos très actuels, offre une vision personnelle et intimiste du romancier. Avec ce livre, on entre dans le quotidien de l’écrivain, on découvre les lieux où il a vécu, sa table de travail, ses goûts culinaires, son goût du détail. On apprend par exemple qu’il aimait se promener dans le zoo de Moscou. Dans le récit Tiergarten – paru en 2006, dans Œuvres chez Robert Laffont, – Vassili Grossman décrit la Seconde Guerre mondiale à travers le regard d’un gardien de zoo berlinois. En lisant et traduisant Souvenirs et correspondance, Luba Jurgenson a compris qu’il s’est rendu au zoo de Berlin, en ce mois de mai 1945, parce qu’une promenade au zoo est une chose naturelle chez lui. Son attention aux détails révèle l’expérience intime qu’il a du travail, de la guerre, de la vie partagée avec les soldats au front. Il parle d’eux plutôt que des généraux. Journaliste et reporter de guerre, il ne pouvait pas ne pas voir et ne pas parler des horreurs de la guerre et de la Shoah, et les désigner par leur nom ou les mentionner pour ce qu’elles sont. Il est ainsi pionnier dans la désignation des violences de masse et exterminatrices. Qu’il s’agisse de parler de la Shoah par balles dont sa mère restée à Berditchev sera victime, de la particularité de la famine en Ukraine, l’Holodomor, de l’extermination des Juifs dans les camps de la mort nazis (Treblinka), mais aussi des répressions staliniennes, du Goulag, des exactions commises par l’armée Rouge dans les pays libérés du nazisme. Il n’y a pas de sujet tabou dans son écriture. Ce qui donne à son œuvre une actualité particulière, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine en février 2024. Lire Grossman aujourd’hui, c’est revisiter, reconnaître les lieux qui subissent les bombardements et les massacres russes. C’est prendre non seulement la mesure de la succession des violences qui ont déferlé sur ces territoires, mais encore apprendre à déjouer le mensonge généralisé et la propagande d’hier et d’aujourd’hui, car il y a quelque chose de subversif dans son écriture cinématographique qui invite le lecteur et témoin de se temps à porter un regard autonome, à penser par soi. L’absence ou la présence d’un objet, suffit à dire ou restituer le contexte violent de l’époque vécue, malgré la censure. Dans Sortir de chez soi, un très bel essai dans lequel Luba Jurgenson parle de son travail de traductrice, elle pointe un paradoxe. Traditionnellement, on traduit d’une langue étrangère dans sa langue maternelle. Or, le russe est sa langue maternelle dont elle s’exmatrie lorsqu’elle traduit du russe en français, pour s’empatrier dans une autre langue, le français qui au fil du temps est devenue sa langue d’écriture. Mais elle insiste sur l’inachèvement du processus : le roman dont elle vient d’achever la traduction en appelle une autre, une traduction en russe par exemple, car « traduire, c’est comme marcher sur un chemin qui bougerait en même temps que vous ». Mais pourquoi traduire et écrire ? Quand on écrit, dit Luba Jurgenson, on invente sa langue. La traduction est en revanche une leçon d’humilité, il faut inventer la langue de l’autre, il faut pour cela sortir de chez soi et se faire passeur. Sortir de chez soi, non pas pour en rapporter quelque chose, mais pour ne jamais revenir. Le traducteur est un lecteur : il n’y pas de texte achevé ou de traduction achevée. Dans le récit Quand nous nous sommes réveillés, Luba Jurgenson évoque l’effet de sidération provoquée par l’invasion de l’Ukraine dans la nuit du 24 février 2022 : le sentiment pour certains de se réveiller trente ans en arrière et pour d’autres une régression 70 ans en arrière. Le retour de la peur. Pour elle, qui a quitté Moscou, sa ville natale, en 1975, c’est aussi existentiellement le retour sans détour d’une inquiétude, enfouie peut-être, qui ne l’avait jamais vraiment quittée. Quand est-elle retournée en Russie et en ex-Union soviétique, pour la première fois après l’implosion de cette dernière ? Quand a-t-elle compris à quelques signes avant-coureurs qu’à nouveau elle n’y retournerait pas de sitôt ? Comment son travail sur les violences de masse et la transmission de cette mémoire longtemps occultée, tendait, tend précisément à empêcher que tout cela, que la paix sur le continent européen ne soit qu’une parenthèse. On ne tourne pas une page de l’histoire comme on peut feuilleter un livre. Sans exhumation du passé, l’avenir reste compromis et avec lui la sortie de la violence et du mensonge. À l’oreille
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| #149 – L’homme de Tripoli | 31 May 2023 | 01:13:57 | |
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Jean-François Lhuillier, ancien chef de poste de la DGSE à Tripoli (Lybie), en mission durant trois ans, de juillet 2009 à mars 2012, publie L’homme de Tripoli. Mémoires d’agent secret aux éditions Mareuil. ContexteAprès avoir servi dans l’armée, le lieutenant-colonel Jean-François Lhuillier formé au premier régiment de parachutistes d’infanterie de marine, a poursuivi sa carrière à la DGSE (direction générale de la Sécurité extérieure, créée en 1982). Durant 25 ans, il opéra en qualité d’agent secret. Il fut notamment chef de poste de la DGSE à Tripoli, de juillet 2009 à mars 2012, durant les années cruciales qui virent la chute de Mouammar Khadafi. La DGSE, qui a succédé au SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, fondé en 1945), est depuis sa création composée de civils et de militaires. Si ces derniers ne représentaient au début qu’un quart des effectifs, à la fin des années 1980, civils et militaires sont en proportion égale. Le terrain, la mission, comme le souci de l’État rassemblent ces deux populations aux cultures différentes. On constate au tournant du XXIème siècle que de plus en plus d’agents ou d’officiers traitant font partie du personnel d’une ambassade, bénéficiant d’un passeport diplomatique, mais d’autres continuent d’opérer seuls, sans couverture diplomatique. Qu’est-ce qu’un chef de poste extérieur de recherche ? C’est un membre de la DGSE en mission de longue durée dans un pays étranger où, sous une couverture appropriée, il mène clandestinement, seul ou à la tête d’une équipe, des opérations de recueil de renseignements sur des objectifs définis par le Service, à l’aide de ressources humaines qu’il aura recrutées ou qui lui auront été transmises. Une fonction officielle de liaison auprès des services secrets du pays ou de la zone considérée est, de nos jours, le plus souvent ajoutée à ses missions, compliquant la préservation de la clandestinité de ses opérations extérieures. Dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, après les attentats du 11 septembre 2001, il était chargé d’une coopération avec les services secrets libyens, inquiets comme les services français de l’expansion d’Al-Qaïda au Maghreb et dans les États du Sahel. Il s’agissait d’endiguer la menace terroriste avec le plan Sahel et d’associer les Libyens au plan de lutte, ainsi que les États du Sahel. Jean-François Lhuillier illustre ainsi à travers son expérience la place et le rôle de la DGSE dans la politique extérieure de la France. Or, lorsqu’éclatent le 15 février 2011, à Benghazi, en Cyrénaïque, les premières manifestations pacifiques opposées au régime de Mouammar Kadhafi – 200 personnes protestant devant le siège de la police contre l’arrestation de l’activiste des droits de l’homme Fathi Tarbel – rien ne laissait supposer qu’il s’agissait du début de la fin du régime Khadafi. Violemment réprimée à Benghazi et al-Baïda, la contestation s’étend à d’autres villes. L’opposition appelle à un « jour de colère », le 17 février, contre le gouvernement de Kadhafi, lequel répond par la force aux insurgés. La situation semble échapper au contrôle et la contestation s’amplifier de la frontière égyptienne jusqu’à Ajdabiya. C’est du moins à l’étranger l’impression que donne la couverture des événements, alors que sur place le chef de poste de la DGSE et le personnel diplomatique de l’ambassade sont eux-mêmes surpris par la façon dont la chaîne de télévision satellitaire d’information en continu qatarienne Al Jazeera (qui revendique 25,23 millions de spectateurs dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord), couvre les événements en lui conférant une ampleur injustifiée aux yeux des observateurs sur place. Il est question d’insurgés, de révolution, d’opposition organisée. S’agissait-il vraiment d’une révolution ? On peut en douter, selon Jean-François Lhuillier. L’emballement des médias à la suite d’Al-Jazeera vaut-il emballement de l’histoire ? Certes, la Cyrénaïque est réputée pour ses positions hostiles au pouvoir central de Tripoli, l’Est du territoire s’opposant à sa partie Ouest et à l’homme de l’Ouest qu’incarne Khadafi au pouvoir depuis 42 ans. Elle réclame une meilleure répartition entre l’Est et l’Ouest de l’argent du pétrole exploité au centre du pays. Mais les observateurs sur place n’ont pas vu de signes avant-coureurs d’une contestation ni ses prémisses révolutionnaires. Plus stupéfiante encore, la décision des autorités françaises, contre toute attente, d’évacuer dans la précipitation leurs ressortissants et de fermer la représentation diplomatique. C’est un événement rarissime ! En son sein, le poste de recherche extérieure de la DGSE cesse aussi ses activités et reçoit l’ordre de détruire ses matériels et archives, avant que les clés de l’ambassade ne soient remises aux Russes ! Les frappes de l’aviation française qui eurent lieu en mars 2011, ont apparemment été décidées et planifiées en haut lieu, dans le plus grand secret ? A quel moment exactement ? Pour quelles raisons cette précipitation inédite dans un contexte de printemps arabes ? Était-ce vraiment comme on l’a dit pour protéger la population ou plutôt l’occasion de se débarrasser d’un trublion de l’ordre international, rôle qu’endossa le Colonel libyen après la mort de l’égyptien Nasser, et qui passa au fil des ans du financement du terrorisme international dans les années 1970 au financement de la campagne électorale de l’ancien président Sarkozy en 2007 (cf. le réquisitoire du Parquet national financier dans l’affaire Sarkozy-Khadafi, signé le 10 mai 2023, demandant que Nicolas Sarkozy soit jugé pour « recel de détournement de fonds publics », « corruption passive », « financement illégal de campagne électorale » et « association de malfaiteurs » dans le dossier libyen ? L’intervention militaire est lancée en toute hâte, sans avertissement préalable et sans avoir utilisé les canaux directs entretenus avec l’entourage de Sarkozy. Quelles en furent ses conséquences ? Jusqu’à aujourd’hui. Pourquoi ensuite le chef de poste est-il renvoyé sur le terrain, après les frappes françaises, pour prendre contact avec les forces de l’insurrection et jauger leurs capacités organisationnelles et aptitude à renverser Khadafi ? Ne savait-on donc rien à leur sujet jusque-là, avant les manifestations et avant les frappes ? Quand ces forces insurrectionnelles sont-elles apparues ? Pourquoi plus tard l’état-major et l’entourage du président Sarkozy s’impliquent-ils pour exfiltrer la famille de Bachir Saleh, le grand argentier du régime ? Jean-François Lhuillier nous livre, chronologie à l’appui, un témoignage inédit sur les circonstances de la chute du Colonel Kadhafi et ses conséquences. À l’oreille
Jean-François Lhuillier, L’homme de Tripoli. Mémoires d’agent secret, Mareuil éditions | |||
| #148 – Bons baisers d’Europe | 24 May 2023 | 01:06:03 | |
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Philippe Mouche, romancier, dessinateur et journaliste. Il a travaillé notamment pour Libération, Le Monde, Terre Sauvage et l’AFP. Il est l’auteur de plusieurs romans dont La Place des Autres, lauréat du prix Une autre Terre en 2021, récompensant un roman pour son traitement de l’écologie. Il publie aux éditions Gaïa un roman d’espionnage intitulé Bons baisers d’Europe. ContexteVous n’en rêviez même pas, mais il l’a fait pour vous ! Fayez Barawi, rescapé du conflit irakien, polytraumatisé, devenu muet sous le fracas des bombes, a appris sur les routes de l’exil, au fil de sa longue errance de migrant (entre séjours réguliers et irréguliers, demandes d’asiles refusées, reconduite aux frontières, OQTF, etc.) les 24 langues officielles de l’Union européenne (UE). Peu bavard, il ne dira jamais ce qui fut le plus difficile dans cette expérience unique : apprendre les langues ou se faire accepter comme ressortissant européen, Schengen ou pas ! Vingt ans plus tard, sous le pseudonyme de Fergus Bond, il est devenu grâce à ce don aussi prodigieux qu’embarrassant, l’ambassadeur attitré d’une puissante organisation : le Multilinguisme. Si son nom est… Bond, il n’envoie pas ses bons baisers depuis la Russie, mais depuis l’Europe et à l’attention des Européens. Son arme secrète (ou pas), c’est le langage, le pouvoir des mots qu’il met au service d’une cause, l’Europe ! Il se bat apparemment sur le même terrain que ses adversaires, qui se servent aussi des mots pour détruire le projet européen, pour dresser des murs entre les peuples, pour intimider, menacer, faire peur, nous saturer de visions complotistes de l’histoire. Comment Fergus Bond sortira-t-il vivant de cette impasse relativiste et mortifère qui neutralise tout effet de langage en renvoyant dos à dos les mots qui tuent et les mots qui émancipent avec tout ce qu’ils charrient en termes de passions tristes ou au contraire de passions joyeuses ? Son don lui suffira-t-il pour renverser la donne, lui qui est devenu le premier être humain au monde à parler les 24 langues officielles de l’UE et le seul à pouvoir les traduire entre ¬elles ¬selon les 552 combinaisons possibles ? La traduction fait-elle ou non partie du problème, lui qui veut toucher le cœur et les esprits en s’adressant directement aux gens dans leur langue « maternelle », en VO et sans sous-titre ? S’il est capable de retourner un tueur à gages, cela signifie-t-il pour autant qu’il sera capable de convaincre les sujets européens (qui n’en peuvent mais) et les faire adhérer à son projet ? Peut-il vraiment compter sur la jeune équipe fantasque et cosmopolite qui le conseille ? Cette dernière succombera-t-elle aux sirènes bureaucratiques de Bruxelles ou Strasbourg ? Que faire quand son attachée de presse, Julia Chanéac, sort vivante mais amnésique d’un attentat ? Philippe Mouche signe un roman d’espionnage loufoque et drôle, d’une acuité mordante. Il nous invite à dépasser crispations identitaires et inventer un nouveau récit européen, ambitieux car porteur d’espoir, reposant sur une autre approche de la notion de frontière et de la question migratoire. Mais laissons plutôt l’écrivain raconter ! À l’oreille
Radio Cause commune, Le monde en questions, n° 104 et 110 (série polars géopolitiques) | |||
| #147 – Immigration : le grand déni | 17 May 2023 | 01:12:11 | |
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François Héran, sociologue et démographe, professeur au Collège de France, titulaire depuis 2017 de la chaire « Migrations et Sociétés ». A la tête de l’Institut Convergences Migrations, après avoir dirigé, pendant 10 ans, l’Institut national d’études démographiques (INED), il a co-dirigé la 4ème édition de Controlling immigration. A comparative perspective (Stanford, 2022) et publie Immigration : le grand déni aux éditions du Seuil. ContexteC’est tout d’abord sur un étrange paradoxe que François Héran, spécialiste notamment des questions migratoires et du droit d’asile, appelle notre attention. Ceux qui s’imaginent que la France ferait face à un « tsunami » migratoire, par la faute des politiques, de l’Union européenne ou des juges, sont également convaincus que la migration est une anomalie dont la France pourrait se passer. Qu’en est-il ? Tout d’abord, de 2000 à 2020, selon les compilations de l’ONU, la part des immigrés dans la population mondiale a progressé de 62 %. Cette augmentation concerne aussi le continent européen (+ 60 %). Les régions d’Europe qui ont connu les plus fortes hausses relatives de populations immigrées depuis l’an 2000 sont l’Europe du Sud (+ 181 %), les pays nordiques (+ 121 %), le Royaume-Uni et l’Irlande (+ 100 %), l’Allemagne et l’Autriche (+ 75 %), suivies du reste de l’Europe de l’Ouest (hors la France) : + 58 %. En revanche, la hausse est faible en Europe centrale ex-communiste (+ 12 %). Dans ce tableau européen, la France occupe une position très inférieure à la moyenne : + 36 % d’immigrés en l’espace de vingt ans (avec ou sans l’outre-mer). Les immigrés représentent aujourd’hui chez nous 10,3 % de la population, selon l’Insee. La hausse a démarré en 2000, après la longue stagnation des années 1974-1999. On constate donc bien en France une évolution de l’immigration. Celle-ci est inscrite dans une dynamique mondiale qu’aucun président de la République n’a pu ni contrecarrer ni inverser. Ensuite, en 2021, les préfectures ont délivré 272 000 premiers titres de séjour à des étrangers hors Union européenne. Si l’on enlève la migration saisonnière, cela fait 265 000, soit 0,4 % de population supplémentaire, dont il faut défalquer les départs et les décès. Nous sommes là encore sous la moyenne européenne et sous la moyenne de l’OCDE. Même chose pour les demandes d’asile : de 2014 à 2020, l’Union européenne élargie en a enregistré 5,6 millions. C’est impressionnant à première vue, mais pour un ensemble de 524 millions d’habitants, cela augmente la population de 1,1 % en sept ans, si l’on fait l’hypothèse que tous les déboutés restent. En France, la proportion est de 1 %. Rien à voir donc avec une « invasion » ou un « tsunami ». Par conséquent, en faisant de l’immigration un sujet obsessionnel du débat politique, on la grossit pour mieux la dénier, à force de métaphores notamment aquatiques. La population immigrée a progressé en France depuis l’an 2000, mais moins que dans le reste de l’Europe. La France n’est donc pas si « attractive » qu’on le croit ou dit. La France est loin d’avoir pris sa part dans l’accueil des réfugiés eu égard à son population ou PIB. Nous ne sommes pas les « champions de l’asile ». Et la hausse migratoire vient d’abord de la migration estudiantine et économique, alors que la migration familiale a reculé. La réalité ne commande-t-elle pas plutôt de fixer des objectifs réalistes et atteignables en ne surestimant pas le pouvoir politique sur l’immigration ? N’est-il pas salutaire de déconstruire les discours politiques en se demandant s’ils reposent sur des faits ou s’ils sont des jugements déconnectés de la réalité ? A cet égard, François Héran observe dans l’enquête « Fractures françaises » de septembre 2020, menée après l’expérience du premier confinement, que la part des Français considérant que « les immigrés en général ne font pas d’efforts pour s’intégrer » a reculé pour la première fois depuis 2013, passant de 60 % à 50 %. Une partie du public s’est en effet rendu compte que les immigrés occupaient plus qu’à leur tour des emplois « essentiels » pour la continuité de la vie économique et sociale. Cela reste élevé, bien sûr, mais les résultats varient de 40 % pour les électeurs de gauche à 95 % pour les électeurs d’extrême droite. Les jugements sur la place des immigrés dans la société sont d’abord des jugements politiques. Cette étude est à mettre en relation avec les conclusions du rapport annuel sur la lutte contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme de la Commission nationale consultative sur les droits de l’homme (CNCH) qui indiquent sur la base de l’évolution globale de l’indice longitudinal de tolérance (ILT) que les Français sont globalement de plus en plus tolérants. Le rapport de 2019 (confirmé dans les éditions suivantes) mettait en effet en évidence le fait que plus de trois quarts des Français adhèrent à la lutte contre le racisme. L’indice longitudinal de tolérance (ILT), en hausse constante depuis 2013, se stabilise en 2019 après avoir atteint son plus haut point en 2018. Le renouvellement générationnel et une population de plus en plus diplômée sont des facteurs explicatifs de cette évolution de la société où les normes antiracistes, antisémites, anti-xénophobes prévalent de plus en plus, et plus à gauche qu’à droite. Les questions d’ordre économique et social sont les premières préoccupations des Français, loin devant les questions d’immigration, de racisme et d’intégrisme religieux, qui sont au plus bas. Alors que commence l’examen de la loi Darmanin (la 23ème loi sur l’immigration et l’asile depuis 1990) et que sur les 22 précédentes lois votées, une seule était à l’initiative des députés, François Héran rétablit de façon salutaire les faits en montrant ce qui relève du fantasme et de l’obsession dans le discours politique. Il interroge la prétention de ce dernier à parler au nom de l’opinion publique lorsqu’il agite de façon anxiogène l’épouvantail de l’immigration, quand les préoccupations majeures des Françaises et des Français sont d’abord économiques et sociales. A l’oreille
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| #146 – Élections sous haute tension en Turquie | 10 May 2023 | 01:10:00 | |
En plateau
Anne Andlauer, correspondante permanente pour de nombreux médias (Radio France, RFI, RTS, RTBF, Le Figaro, Le Temps, Le Soir), en Turquie où elle vit depuis douze ans et réalise des reportages depuis quinze ans, a publié La Turquie d’Erdoğan aux éditions du Rocher (2022). ContexteL’élection présidentielle et les élections législatives se déroulaient en même temps le dimanche 14 mai 2023 en Turquie. Anne Andlaurer, correspondante permanente à Istanbul pour de nombreux médias européens, et qui a couvert plusieurs campagnes électorales dans ce pays, est frappée cette fois par la hauteur des enjeux dont a parfaitement conscience l’immense majorité des 64 millions d’électeurs et d’électrices (dont plus de 5 millions de primo-votants) appelés à élire au suffrage universel leur président et leurs députés dans un pays de 85 millions d’habitants. Quel que soit le candidat à la présidentielle élu, dès le premier tour au soir du 14 mai, ou au second tour le 28 mai prochain, il y a une conscience très forte qu’il s’agit d’un tournant et que c’est l’avenir du pays qui est en train de se jouer avec ce scrutin présidentiel. Quels sont les candidats en présence ?Parmi les quatre, puis désormais trois candidats en lice, après le retrait à 3 jours du scrutin de Muharrem Ince, deux dominent les sondages. D’un côté, le président sortant, Recep Tayyip Erdoğan, qui aligne les mandats depuis 2003, d’abord en tant que Premier ministre, puis comme président depuis 2014 et l’instauration du suffrage universel direct pour l’élection présidentielle. Ce conservateur religieux et nationaliste, à la tête du Parti de la justice et du développement (AKP), a opéré un virage autoritaire au fil des années. Il a réduit les droits des femmes, la liberté de la presse, répondu par la violence aux mouvements contestataires (Gezi) et, après avoir initié des négociations secrètes avec le PKK, en vue de trouver un règlement à la question des Kurdes en Turquie, il mène une répression dans les régions kurdes du pays, interdit ou menace d’interdire des formations politiques, emprisonne les dirigeants et les députés kurdes. Pour cette élection, Erdoğan fait alliance avec le MHP, un parti nationaliste d’extrême droite sans lequel il n’avait pas de majorité absolue à l’Assemblée depuis 2015, et forment ensemble l’Alliance populaire. Le dernier candidat en lice est l’ancien député d’extrême droite (MHP) Sinan Ogan, qui dirige une coalition de cinq groupes ultranationalistes, dénommée Alliance des ancêtres. En effet, jusqu’à jeudi 11 mai, Muharrem Ince, instituteur de 59 ans, était dans la course à la présidence. Mais à trois jours du scrutin, il a annoncé le retrait de sa candidature. Une décision justifiée par la peur de voir l’opposition “rejeter toute la faute sur lui” si elle venait à perdre. Autrefois candidat du CHP, il portait cette fois-ci les couleurs de son propre mouvement, le Parti de la nation (Memleket). Malgré une campagne inéquitable où le président en fonction et bon nombre de ses ministres, candidats aux élections législatives à un seul tour, ont utilisé tous les moyens et facilités à leur disposition pour mener campagne, les instituts de sondage sérieux prévoyaient un scrutin très serré et une légère avance au candidat de l’opposition. Pour la première fois depuis 20 ans qu’il est au pouvoir, la victoire d’Erdoğan n’est donc pas assurée. Pour la première fois depuis 2014 un second tour pourrait avoir lieu. La situation économique du pays qui s’est fortement dégradée avec une inflation record pesant sur son électorat populaire peut jouer en sa défaveur. Les violents séismes du 6 février dernier en Turquie et en Syrie, avec ce qu’ils ont révélé depuis les lenteurs des secours dans les provinces touchées et la corruption endémique ayant pour conséquence le non-respect des normes antisismiques dans des régions à risque, ont fait douté une partie de son électorat des performances de son leader. Pourtant, l’actuel président a perdu beaucoup moins de sa popularité et assise électorale que prévu par certains analystes. Le parti HDP (qui avait fait un score de 10% aux dernières législatives), en crise depuis l’emprisonnement de son président, n’a pas présenté de candidat et soutient le candidat Kemal Kiliçdaroglu. Quel rôle joue la politique étrangère dans ce scrutin ? L’actuel président est crédité d’avoir durant ces 20 années de pouvoir affirmé la puissance géopolitique de la Turquie, membre de l’OTAN, mais jouant sa partition, en bloquant l’adhésion de la Suède à l’OTAN ou achetant des missiles à la Russie, en discutant avec Poutine et vendant ses drones Bayraktar à l’Ukraine, en condamnant l’agression russe, mais n’appliquant pas les sanctions internationales contre la Russie, en intervenant en Syrie. L’actuel président sera-t-il considéré par les électeurs comme celui qui fait respecter la Turquie sur la scène internationale, ou bien son challenger, Kemal Kiliçdaroglu sera-t-il plus convaincant en promettant un jeu moins disruptif dans les relations internationales, plus prévisible, tout en annonçant qu’il renverrait chez eux les réfugiés syriens de moins en moins tolérés en Turquie ? Enfin, quel que soit le résultat, sera-t-il accepté par les candidats et leur électorat respectifs ou bien fera-t-il l’objet d’une contestation ? Erdoğan reconnaîtra-t-il sa défaite ? L’opposition reconnaitra-t-elle sa défaite, elle qui a été échaudée lors de l’annulation de l’élection du maire d’Istanbul Ikrem Imamoglu qui parvint néanmoins à l’emporter dans un nouveau scrutin mettant fin au long règne de l’AKP sur la ville ? Quel sera le nouveau visage de l’Assemblée au lendemain des législative dans un pays dont la Constitution a été modifiée en 2017 par Erdoğan en faveur d’un régime présidentiel ? Pour la première fois, depuis 2014, il y aura un second tour à l’élection présidentielle, qui opposera le 28 mai Erdoğan et Kiliçdaroglu. L’AKP et le MHP ont d’ores et déjà la majorité parlementaire et Erdoğan une avance confortable. Si le premier tour s’est déroulé sans incident notable et avec une très forte participation, dans quelles conditions se déroulera la campagne pour le second tour ? Sur qui se reporteront les 5,3 % des voix accordés à Sinan Ogan ? Évitera-t-on la polarisation sur la question des 3,6 millions de réfugiés syriens et surtout sur la question kurde (et notamment l’exclusion du HDP du système politique turc) ? L’alliance des six qui avait reçu au premier tour le soutien du HDP, et qui ne peut pas s’en priver au second tour ni se priver d’un report de voix des électeurs de Sinan Ogan, déçue par son score, peut-elle imploser du fait de cette polarisation du débat ? Les deux candidats qui s’affronteront lors du second tour, Recep Tayyip Erdoğan et Kemal Kiliçdaroglu, seront-ils en mesure d’imposer d’autres thèmes de campagne que ceux de Sinan Ogan ? Que signifie la montée de l’extrême droite nationaliste qui traverse tous les courants politiques présente dans les alliances de tous les candidats? À l’oreille
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| #145 – Stupéfiant Moyen-Orient | 03 May 2023 | 00:58:38 | |
En plateau
Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient à Sciences Po (Paris), après avoir enseigné dans les universités américaines de Columbia (New York) et de Georgetown (Washington). Depuis 2015, il tient une chronique hebdomadaire, dans le journal Le Monde, en lien avec la région dont il est un des grands spécialistes contemporains. L’auteur du Milieu des mondes, une histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours (Le Seuil, 2021) publie aujourd’hui Stupéfiant Moyen-Orient. Une histoire de drogue, pouvoir et société aux éditions du Seuil. ContexteLa révélation de scandales liés aux stupéfiants alimente régulièrement l’actualité moyen-orientale. Ainsi, apprenait-on le 8 mai dernier que le plus grand narcotrafiquant du Moyen-Orient, Maraiî al-Ramthan, 47 ans, surnommé l’Escobar syrien, ou encore le parrain du captagon, avait été tué par un raid jordanien en Syrie. Il inondait la Jordanie et les pays du Golfe de cette drogue chimique qu’est le captagon, une amphétamine dérivée d’un médicament censé traiter la narcolepsie et les troubles de l’attention, et fabriquée dans des usines clandestines situées dans la région désertique de Soueida, au sud de la Syrie. Mais comment mettre en perspective l’actualité brûlante ? Dans Stupéfiant Moyen-Orient, Jean-Pierre Filiu a pour ambition de remonter la trame historique du Moyen-Orient sous l’angle de la production et de la consommation des stupéfiants. L’historien nous fait voyager à travers les siècles, de l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, en passant par les Abbassides et les Mamelouks, l’Empire ottoman, l’expédition d’Égypte, l’Afghanistan des Talibans, la Syrie de Bachar Al-Assad. Quelle place occupent les drogues dans l’histoire du Moyen-Orient, de l’Egypte à l’Afghanistan ? Ont-elles joué ou non un rôle majeur dans la région ? S’agissant de l’Antiquité, nous avons peu d’informations sur la production, consommation et circulation des psychotropes, ce qui laisse penser qu’il n’y pas alors d’usage large des stupéfiants et que leur utilisation est réservée à des fins liturgiques ou pharmacologiques à la période pré-islamique. Seconde constatation : alors que l’usage de l’alcool est progressivement proscrit en terre d’Islam en raison de l’ivresse qu’il provoque et qui trouble l’esprit des fidèles, le silence du Coran sur les stupéfiants est à noter. Et jusqu’à ce jour, il n’y a pas de position ferme en Islam en la matière. Dès le XIIIème siècle, on observe des thèses contrastées sur la licéité ou la prohibition ainsi que des tensions sur le sujet : faut-il ou non légaliser l’usage des stupéfiants, la légalisation étant une source de revenus pour le pouvoir en place ? Les partisans de la prohibition soutiennent que la drogue, au même titre que l’alcool, provoque une forme d’ivresse ou dérèglement des sens chez les croyants, elle est donc impure, illicite. Mais, le théologien égyptien Alameddine Ibn Shukr, mort en 1289, écrivait quant à lui en se fondant sur le silence du Coran : « Il est interdit d’interdire ce qui ne l’est ». A ces tensions, s’ajoute aussi une dimension sociale, mise en évidence par la tradition soufie, qui oppose la consommation d’alcool, chez les élites Mameloukes, à celle de la drogue (dite l’herbe des pauvres), l’alcool par sa cherté restant inaccessible à une population arabe privée de pouvoir. L’Empire ottoman, puissance sunnite montante au XVIème siècle, verra se répandre la consommation de stupéfiants dans les espaces publics avec le développement des cafés où l’on fume le narguilé. La drogue n’est plus alors mastiquée, mais fumée depuis l’apparition du tabac. Dans l’Empire chiite des Safavides, l’usage de la drogue se répand également. En revanche, la consommation de stupéfiants n’atteindra jamais dans l’Empire ottoman et la Turquie moderne les proportions qu’elle a atteintes en Perse puis en Iran depuis un demi-millénaire. A l’époque contemporaine, deux théocraties (la République islamique d’Iran et l’Arabie Saoudite) sont confrontées à des phénomènes d’addiction et de consommation endémique de stupéfiants, un fléau que les deux régimes ont pour ainsi dire renoncé à véritablement combattre en termes de santé publique. La répression (exécutions par voie de pendaison) est cependant forte et il n’est pas rare d’accuser de consommation ou de trafic de stupéfiants des opposants politiques. Le phénomène d’addiction est plus récent en Arabie saoudite qu’en Iran. Aujourd’hui, deux pays au Moyen-Orient sont des narco États : l’Afghanistan et la Syrie de Bachar Al Assad (un narco-régime) qui a trouvé comment contourner les restrictions et sanctions internationales auquel il est soumis depuis la répression des manifestations pacifiques de 2011 et la guerre civile qui s’ensuivit. Avant de devenir le principal producteur mondial de captagon, le régime Assad a longtemps joué un rôle névralgique dans les réseaux mondiaux d’héroïne, à partir des raffineries installées sous son contrôle au Liban. Si donc le prisme religieux est peu pertinent, l’étude de Jean-Pierre Filiu montre qu’il existe des affinités entre un territoire et le stupéfiant de prédilection de son peuple : l’Egypte et le cannabis, la Perse et l’opium, l’Iran et la drogue de synthèse qu’est la méthamphétamine (en écho à l’haoma des prêtres zoroastriens), le Yémen où l’usage répandu du qat depuis un siècle est peut-être désormais la seule chose qui fasse consensus national au nord comme au sud du pays. Ensuite, note Jean-Pierre Filiu, la centralité géopolitique du Moyen-Orient (le « milieu des mondes), ne peut qu’affecter les circuits de production et de commercialisation des stupéfiants. Du Croissant fertile au Croissant d’or, les crises du Moyen-Orient reconfigurent les routes de la drogue qui sont aussi les routes de l’immigration illégale, et celles qu’empruntent toutes sortes de trafics. Enfin, partout au Moyen-Orient se vérifie l’adage selon lequel « plus la répression est dure et plus les drogues le sont ». À l’oreille
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| #144 – Wagner : quel jeu joue Evgueni Prigogine ? | 01 Feb 2023 | 00:58:40 | |
En plateau
Régis Genté, journaliste, correspondant dans l’ancien espace soviétique pour RFI, France 24 et Le Figaro, est installé depuis plus de vingt ans à Tbilissi, capitale de la Géorgie. Un an après (ou presque) l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine, le 24 février 2022, il questionne le rôle de la milice Wagner dans les combats se déroulant dans le Donbass ainsi que les ambitions prêtées à son fondateur Evgueni Prigojine. ContexteLa prise de Soledar, le 11 janvier 2023, est la première victoire russe depuis la contre-offensive ukrainienne de l’été dans la région du Donbass. Si l’importance stratégique de la ville conquise est toute relative, la question de savoir à qui revient le mérite de cette victoire l’est moins. A en croire du moins la mini guerre de l’information qu’elle a entraînée, le groupe Wagner et le ministère de la Défense russe s’en attribuant chacun la paternité exclusive ou partielle. Outre la photo d’Evgueni Prigogine posant au fond de la mine de sel ayant donné son nom à la ville, et le drapeau à tête de mort de la milice Wagner dont il est le fondateur, flottant sur Soledar, en lieu et place du drapeau tricolore russe, on retiendra de la séquence historique la nomination le lendemain, le 12 janvier 2023, par Vladimir Poutine du général Valeri Guerassimov, déjà chef d’état-major des armées, au poste de commandant militaire en Ukraine. De toute évidence, constate Régis Genté, Evgueni Prigogine n’engrange apparemment pas les bénéfices escomptés de sa victoire à Soledar, avec la promotion de son rival Valeri Guerassimov dont le pouvoir sort renforcé par le cumul de ses deux fonctions. Vladimir Poutine a-t-il voulu réaffirmer la primauté de l’armée, instrument de la puissance de l’Etat russe, face à l’inconstitutionnalité du groupe paramilitaire Wagner dont l’existence n’a jamais été légalisée ? Le dirigeant russe joue-t-il son atout maître en renforçant les pouvoirs et l’autorité de Valeri Guerassimov, face à Evgueni Prigogine d’une part et Ramzan Kadyrov (le président tchétchène dont les milices « kadyrovtsy » combattent aussi en Ukraine et qui multiplie les appels à la guerre totale) d’autre part ? Les ambitions de ces deux chefs de guerre pratiquant la surenchère sont-elles perçues comme une menace échappant à tout contrôle ? Que dit cette séquence historique de ce qui se passe dans les arcanes du pouvoir à Moscou ? Que dit-elle du fonctionnement du système de Poutine ? Retour sur le parcours d’Evgueni Prigogine. Né en 1961, à Saint-Pétersbourg (alors Leningrad), il est un ancien « zek », prisonnier russe : il fut condamné en 1979 à douze ans de prison pour « brigandage, escroquerie et incitation de mineurs à la prostitution ». Il est libéré en 1990, à la chute de l’Union soviétique, et fait fortune dans la restauration. Il est réputé proche de Poutine, une des rares personnalités à approcher le chef du Kremlin. Leur amitié ou proximité remonterait à l’époque où le fondateur du groupe paramilitaire Wagner, avait ouvert un restaurant de luxe à Saint-Pétersbourg où Poutine avait ses habitudes et continuait d’emmener ses hôtes officiels quand il devint président de la Fédération de Russie. D’où son surnom de « cuisinier de Poutine ». Aujourd’hui, il ferait peur à une partie des élites et des cercles dirigeants russes dont il fait partie. Pourquoi ? Est-ce en raison de sa férocité ? Evgueni Progogine a en effet recruté pour ses milices, dans les prisons russes, 40 000 hommes envoyés contractuellement combattre pour six mois en Ukraine en échange de leur libération, au terme du contrat. Plusieurs centaines de ces nouvelles recrues ont été sacrifiées sur les lignes ukrainiennes, lors de la prise de Soledar. Celui qui tentait d’échapper à la mort, s’enfuyait, refusait de monter à l’assaut, était abattu par les cadres de Wagner placés en seconde ligne. Est-ce le chef de guerre qui fait peur ou bien les ambitions politiques qu’on lui prête à tort ou à raison ? Faut-il prendre à la lettre les déclarations d’Evgueni Prigogine ? L’homme n’a pas que des amis à Moscou. Quelle est la part de bluff et vantardise dans son comportement ? Afin de continuer à bénéficier de l’oreille de Poutine, mais aussi de l’accès aux ressources financières qu’il permet, faut-il coûte que coûte faire parler de soi ? Evgueni Prigogine est-il ou non en perte de vitesse ? Poutine peut-il se séparer maintenant de celui qui, depuis 2010, est volontiers l’homme des basses œuvres de son régime ? A la tête d’une armée privée portant le nom du musicien préféré de Hitler, patron d’un groupe médiatique Patriot et de ses fermes à trolls, Progogine a envoyé ses milices combattre en Ukraine dès 2014, puis en Syrie ; il aurait fait irruption dans la présidentielle américaine de 2016 pour empêcher la victoire d’Hilary Clinton ; il soutient les forces hostiles à la France en Afrique, il assure la sécurité de dirigeants africains en échange d’accords économiques et d’accès aux ressources minières. Une contribution notable qui interroge. Poutine peut-il vraiment lâcher Progogine ? Veut-il seulement apaiser les tensions avec l’armée russe en recadrant Prigogine et procéder à un nouvel rééquilibrage des forces militaires en Ukraine ? À l’oreille
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| #143 – À la rencontre de gardiennes et gardiens d’immeubles parisiens | 25 Jan 2023 | 00:56:23 | |
En plateau
Aude de Tocqueville, écrivaine et commissaire d’exposition, publie avec Jean-Michel Djian, journaliste et écrivain, et Margot Lançon, photographe et cinéaste, Éloge des loges. Histoires vraies de gardiennes et gardiens d’immeubles parisiens aux éditions Autrement. ContexteAude de Tocqueville est allée à la rencontre de ces hommes et de ces femmes qui exercent la profession de gardiens et gardiennes d’immeubles parisiens, propriété d’un bailleur social qui loue un logement social à des ménages contre un loyer modéré, sous condition de ressources. Contrairement à ce qui se passe dans le parc privé, où digicodes et pass ont supprimé des emplois et transformé les loges occupées auparavant par les « concierges », les bailleurs sociaux ont compris le rôle pivot qu’occupent les gardiens et les gardiennes d’immeubles. Ils sont leurs seuls contacts ou représentant sur place face à la multiplicité des locataires. Si leur métier a considérablement évolué (suppression du cordon, de la délation instaurée par le régime de Vichy), si leurs conditions de travail se sont améliorées (boîte à lettres, allongement du temps de pause durant la journée, pas de travail le samedi, formation continue, revalorisation de la rémunération), il reste un métier difficile qui ne requiert aucun diplôme, même s’il existe un CAP dans ce domaine d’activités. C’est aussi un métier de cooptation. L’essentiel de la journée consiste désormais à recevoir les divers prestataires envoyés par les bailleurs à de fins de maintenance, réparation ou prévenance, etc., ainsi qu’à dresser des états de lieux à l’arrivée ou au départ des locataires. Le métier exige beaucoup de soi. Il faut plutôt avoir un excellent relationnel, savoir écouter, savoir encaisser, ne pas s’épancher (car on le paie toujours). Devoir de discrétion ou réserve, la loge sert de confessionnal et le ou la gardienne fait souvent office d’assistant.e social.e, de conseiller·ère, de soutien, de psychologue : refuge pour les victimes de violences conjugales, dernier lien humain avec les personnes âgées isolées. Ils ou elles voient tout, entendent tout, sont témoins, ont affaire bien plus souvent qu’on le croit à la mort, à la violence, à la drogue, aux descentes de police, etc. Les vingt témoignages recueillis par Aude de Tocqueville constituent des récits de vie passionnants battant en brèche bien des idées reçues et projettent un regard neuf sur cette profession méconnue. Véritable plongée dans un monde invisible, ils donnent à voir des personnalités engagées au quotidien dans leur travail social avant tout, même s’il comporte aussi une dimension administrative. Elles œuvrent en toute discrétion dans toute la mesure du possible au bien commun, tissant des liens entre les gens, créant du collectif au rebours de l’atomisation de la société et des individus, transformant halls d’immeubles en lieux de convivialité, et cours intérieures où les enfants jouent de moins en moins souvent ensemble en jardins inspirant la sérénité. Mais surtout, ces portraits révèlent combien pour connaître un métier, il faut aller à la rencontre de ceux et celles qui l’exercent, car ils en parlent mieux que personne. En cela recueillir leur parole permet de prendre conscience de leur travail et dévouement en faveur d’un vivre ensemble digne de ce nom, un engagement trop souvent invisibilisé qui mérite pourtant toute notre attention et milite pour une meilleure reconnaissance de leur immense contribution aux processus de socialisation. À l’oreille
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| #142 – La DST sur le front de la guerre froide | 18 Jan 2023 | 01:07:40 | |
En plateau
Michel Guérin, inspecteur général honoraire de la Police nationale et ancien de la DST, effectue ses débuts dans le contre-espionnage en 1978. Il a notamment occupé le poste directeur de cabinet, sous-directeur de la technique et des moyens opérationnels, puis du contre-terrorisme. Après 2008, il devient directeur central adjoint de la DCRI qui succède à la DST, puis chef de l’inspection générale de la DGSI, à sa création en 2014. Il publie avec Jean-François Clair et Raymond Nart, La DST sur le front de la guerre froide, aux éditions Mareuil. ContexteLa DST (Direction de la Surveillance du Territoire) est née en 1944, sur les ruines d’une Europe ravagée par le Second conflit mondial du XXème siècle, et alors que va débuter la Guerre froide qui divisera les Alliés vainqueurs et se caractérisera par la confrontation idéologique et stratégique entre deux blocs : le bloc occidental constitué autour de l’OTAN, et le bloc soviétique constitué autour du Pacte de Varsovie. La Guerre froide se prolongera jusqu’à la Chute du Mur de Berlin et se traduira par une bipolarisation des relations internationales, malgré quelques velléités d’indépendance ou d’autonomie au sein de chacun des deux camps (la France et ses relations compliquées avec l’OTAN et les États-Unis ; l’émergence des Non-Alignés, la posture de la Yougoslavie ou celle de la Roumanie, la Révolution chinoise, etc.). Pour le service du contre-espionnage, la Guerre froide signifie une guerre de l’ombre, où tous les coups sont permis, Une guerre où s’affrontent deux blocs, le bloc de l’Est et celui de l’Ouest : l’URSS et ses satellites, les Démocraties populaires, d’un côté, les États-Unis et ses alliés de l’autre. La guerre froide, c’est celle du renseignement, de la désinformation, celle des espions, des officiers de renseignement, des soldats de l’ombre qui meurent parfois dans l’exercice de leurs fonctions et dans l’anonymat. Souvent critiquée, la DST a des relations d’autant plus compliquées avec le pouvoir politique, les médias, les institutions que la plupart de ses actions, quelles qu’elles soient, sont secrètes ou inconnues du grand public et qu’elle ne peut que très rarement s’affranchir de sa réserve et s’exprimer dans le débat public. Michel Guérin, qui a exercé de hautes responsabilités au sein de la DST, précise quel est le rôle de de la DST dans cette guerre de l’ombre où elle est en première ligne face au KGB, au GRU ou aux services des pays de l’Est, jusqu’en 1989. Il revient sur les circonstances dans lesquelles est né le service de contre-espionnage. La DST part de zéro, non pas qu’il n’y ait jamais eu d’équivalent de ce service auparavant en France, mais parce que les archives de l’ancien Contrôle général de la Surveillance du Territoire (CGST) et de la Sureté générale, mais également en partie celles des Renseignements généraux et du service rattaché à la préfecture de Police de Paris, ont été détruites à l’arrivée des Allemands en 1940, ou bien disparues dans le naufrage des péniches qui les transportaient en direction de la zone libre, ou bien transférées à Berlin par l’occupant nazi et confisquées par les Soviétiques lorsqu’ils arrivent à Berlin, à la fin de la guerre, pour finalement être rendues (en totalité, en partie ?) rendues à l’État français, sous le premier mandat présidentiel de François Mitterrand. Michel Guérin constate qu’il faudra 20 ans à la DST pour se relever de cette perte des archives. Ce qui ne l’empêchera de remporter quelques beaux succès qui permettront notamment l’expulsion d’une centaine d’officiers soviétiques, sans compter leurs collègues des pays « frères ». Pourtant, les premiers dossiers ou affaires de la DST ne relèvent pas du contre-espionnage classique. En effet, le premier grand chantier de la DST concerne les affaires dites « LIKI » (abréviation de liquidation) ou urgences politiques et judiciaires : séquelles de la guerre, collaboration, démantèlement et mise à nu des réseaux allemands, déferrement des traîtres devant les tribunaux. Puis vint la Guerre d’Algérie qui occupa un bon moment la DST, avec des missions d’ordre sécuritaire dans le cadre de la lutte contre les réseaux du FLN en France et les attentats contre la puissance coloniale. La période d’apprentissage qu’entame la DST à sa création est d’autant plus délicate qu’elle ne bénéficie d’aucune coopération avec les Américains, au début du moins. Allié ne signifie pas ami. La présence de ministres communistes au gouvernement contribue à l’écart des services français par les Américains, les Canadiens et les Anglais. Pour mémoire, le Parti communiste français (PCF) est non seulement le Parti des 75 000 fusillés, mais alors un parti durablement installé alors dans le paysage politique français et notamment le premier parti de France aux élections législatives de 1948. Quels sont les moyens d’action et les missions de la DST ? Quelle est la nature de ses relations avec d’autres structures : le Quai d’Orsay ? la presse ? Les hommes politiques ? Pourquoi les hommes et les femmes de la DST sont-ils perçus comme des empêcheurs de tourner en rond ? Jusqu’à quel point ? Le sont-ils ? Quels sont les grands succès du contre-espionnage français ? Quelles affaires en particulier en sont emblématiques ? A quoi correspond l’âge d’or du renseignement ? L’importance du renseignement humain a-t-elle été négligée en France, comme dans d’autres pays ? Pourquoi ce livre maintenant ? À l’oreille
Michel Guérin, Jean-François Clair, Raymond Nart, La DST sur le front de la guerre froide, éditions Mareuil, 2022 | |||
| #141 – La question kurde, avec Olivier Grojean | 11 Jan 2023 | 01:12:58 | |
En plateau
Olivier Grojean, maître de conférences en science politique à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne. Il est spécialiste de la question kurde, et en particulier du PKK. ContexteIl y a dix ans, le 9 janvier 2013, trois militantes kurdes étaient assassinées dans les locaux du Centre d’information du Kurdistan situé au 147 rue Lafayette dans le 10ème arrondissement de Paris. L’enquête qui avait plutôt mal démarré a finalement permis d’arrêter l’auteur présumé du triple assassinat et de souligner ses liens avec les services secrets turcs, sans toutefois pouvoir remonter jusqu’aux commanditaires de l’acte. Le meurtrier présumé, atteint d’une tumeur au cerveau, est décédé à la veille de l’ouverture du procès en assises. Il est donc mort présumé innocent. Pas de procès, des questions restées sans réponse, une enquête qui a progressé grâce aux révélations spectaculaires de la presse turque, un malaise persistant sur la nature des relations entre services turcs et français et une communauté kurde fragilisée, dont la sécurité pourrait être sacrifiée au nom d’intérêts supérieurs franco-turcs ou européo-turcs. Les familles des trois victimes n’ont jamais été reçues par les autorités françaises. Pourquoi ? Le 23 décembre dernier, un homme armé a tué trois personnalités kurdes, dans le même arrondissement de Paris, cette fois dans et à l’extérieur du centre culturel kurde, situé rue d’Enghien. Coïncidence ? Dix ans plus tard ? La colère est montée dans la communauté kurde de France et d’Europe, qui se sent menacée, en sécurité nulle part, de nouveau visée et frappée, et qui a du mal à croire au mobile strictement raciste de l’acte du tireur, sans lien avec leur origine kurde, leur engagement militant dans la communauté kurde ou leur statut de sympathisant de la cause kurde. Et en effet, la presse française ne manque pas d’articles ou de reportages qui, depuis 10 ans, soulignent les opérations d’espionnage de la diaspora kurde et de fichage des opposants à la Turquie en Europe, par les services turcs ou des structures en lien avec l’État turc, l’existence de réseaux implantés, ainsi que l’apparente facilité avec laquelle ils opèrent sur le territoire de pays membres de l’UE. Qui sont les Kurdes de France, d’où viennent-ils majoritairement ? Quelle est l’histoire de ce peuple sans État, vivant principalement en Turquie, en Irak, en Iran et en Syrie ? Quelles langues et dialectes parlent-ils ? Comment naît la conscience nationale kurde, dans quel contexte surgit le nationalisme kurde, quels sont les grandes dates, les moments phares et les symboles de cette volonté d’émancipation nationale ? Quelles sont les principales forces politiques kurdes qui structurent les Kurdes au Moyen-Orient et en Europe ? En quoi se distinguent-elles ? Quels projets de société revendiquent-elles ? Quelles sont leurs orientations politiques respectives ? Qu’est-ce que le PKK, le Parti des Travailleurs ? Pourquoi est-il classé comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’UE ? Et pourquoi a-t-il autant de sympathisants en Europe ? Quelles organisations structurent et organisent la diaspora kurde ? Docteur en sociologie politique de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (2008), maître de conférences en science politique à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne, Olivier Grojean est spécialiste des mobilisations et du transnational. En s’intéressant à la question kurde, il s’intéresse notamment à l’engagement en faveur de causes distantes, à la socialisation militante au sein des organisations radicales, à la dynamique des conflits violents et à l’usage de la violence contre autrui et contre soi. À l’oreille
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| #140 – Le bord du monde est vertical | 04 Jan 2023 | 01:01:06 | |
En Plateau Simon Parcot, écrivain et philosophe, il publie son premier roman Le bord du monde est vertical aux éditions Le mot et le reste. ContexteLa montagne est son univers et sa source d’inspiration. Il y puise l’énergie qui le met en mouvement, le mue, l’incite à repousser les limites de soi et des autres, l’énergie qui l’aide à faire en soi l’expérience de l’autre, éprouver l’insaisissable altérité, fugitive, perdue et retrouvée dans l’incessant mouvement qui est celui de la vie. Mais aussi de la mort. Simon Parcot publie un premier roman, fruit de quatre années d’écriture, de réécriture, de marche sur les routes de Compostelle ou d’autres chemins qu’offre le vaste monde, de l’Himalaya au Caucase en passant par les Balkans. Des fragments d’écriture pour restituer ou constituer une pensée archipélagique, qui dit l’être et le néant, qui exprime la force des émotions, les tensions, les obstacles et les difficultés, les transformations de soi, l’énergie cinétique contredisant toutes les représentations identitaires figées, essentialisées. L’éternité est ailleurs, si elle est. Au commencement donc était la montagne. Sa beauté. Sa cruauté. Fascinante. Terrifiante. Sublime. Dans la vallée sauvage du Vénéon (Oisans) où s’est installé l’auteur. Au cœur de la Vallée des Glaces, une cordée. Sorte de brigade d’intervention, dont le rôle et la fonction au cœur des tempêtes et des vents de l’hiver est de relier entre eux des vivants dispersés, isolés les uns des autres, coupés du monde. La cordée affronte une tempête de neige alors qu’elle est en route pour rejoindre le Reculoir, ultime hameau avant le Bord du monde, cette gigantesque et mystérieuse montagne dont nul n’a pu atteindre le sommet, dont nul ne connait le sommet. A la tête de la cordée, deux chiens pisteurs, suivie d’Ysé la Bergère, la tête chercheuse du groupe ; puis vient Vik le Buffle, le porte-traîneau, ensuite Solal, le plus jeune, sorte de commis et enfin Gaspard, le chef mythique de la cordée, l’étrange personnage qui incarne à la fois la longue tradition des colporteurs, l’alpiniste du groupe et le héros brûlant du désir de tenter la grande Ascension. L’équipée initialement dépêchée pour une mission de routine découvre que son chef a un autre dessein. La cordée est menacée dans son unité, traversée de tensions, confrontée aux contradictions des uns et des autres, au désaccord entre ses membres, à la pluralité des projets parfois divergents, parfois convergents d’individus formant une société. Le bord du monde est vertical est un conte philosophique, un roman d’altitude, d’initiation, au souffle poétique. Une réflexion sur le désir, la mort, l’inspiration. Un livre puissant capable de ré enchanter le monde en réaffirmant l’infinie richesse des ressources humaines. À l’oreille
Simon Parcot, Le bord du monde est vertical aux éditions, Le mot et le reste, 2022. | |||
| #139 – Faut-il encore enseigner la philosophie au lycée ? | 21 Dec 2022 | 01:05:29 | |
En plateau
Henri de Monvallier, agrégé et docteur en philosophie, fondateur de l’université populaire d’ Issy-les-Moulineaux (UPIM) en 2018, il y anime un séminaire intitulé « Philosopher en dehors des clous ». Membre de la Revue internationale de philosophie, il publie L’avenir d’une désillusion. Faut-il encore enseigner la philosophie au lycée ? aux éditions Le Passeur. ContexteAprès dix ans d’enseignement en lycée et beaucoup de questions sur sa pratique et les conditions dans lesquelles il enseigne, Henri de Monvallier s’interroge sur la nécessité du cours de philosophie. Faut-il encore l’enseigner ? Quels sont ses effets réels sur les élèves ? Sert-elle vraiment à quelque chose ? Le désenchantement prend chez Henri de Monvallier la forme d’une désillusion. La philosophie ou son enseignement (au lycée du moins) ne sont pas à la hauteur des attentes suscitées ou ne tiendrait pas ses promesses. D’ailleurs, il semble trouver davantage de satisfaction intellectuelle en s’engageant sur la voie de la sociologie. Sans pour autant s’arrêter de philosopher, et de s’étonner en particulier de l’aura qui entoure encore la discipline. Alors, il dénonce le processus de mystification qu’il voit à l’œuvre et par lequel la philosophie tromperait collectivement sur le plan intellectuel, moral et social. Au lieu d’éclairer comme elle le prétend, elle aveuglerait en charriant un certain nombre de mythes : mythe du professeur de philosophie, mythe du cours de philosophie, mythe de la dissertation de philosophie. Du désenchantement à la déconstruction, de la désillusion au ressentiment, de la déception au désamour, que reste-t-il de la philosophie ? Se réduit-elle à ses professeurs, à quelques-uns d’entre eux du moins ? à son enseignement et sa pratique en France ? à sa caricature ? A l’oreille
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| #138 – Cercles dirigeants russes : infaillible loyauté au système Poutine ? | 14 Dec 2022 | 01:08:05 | |
En plateau
Régis Genté, journaliste, correspondant dans l’ancien espace soviétique pour RFI, mais aussi pour France 24 et Le Figaro, est installé depuis plus de vingt ans à Tbilissi, capitale de la Géorgie. Il est l’auteur pour l’IFRI (Institut français des relations internationales) du rapport: “Cercles dirigeants russes. Infaillible loyauté au système Poutine?” ContexteEn dépit des sanctions inédites décrétées contre la Russie à la suite de la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine le 24 février 2022, aucun membre important des cercles dirigeants russes n’a fait défection, constate Régis Genté. Les milieux économiques affichent la même loyauté. Personne n’a même véritablement émis des critiques publiques contre cette décision, même si, en privé et selon des fuites dans la presse russe et diverses autres sources, certains la jugent ou la jugeraient catastrophique. Deux remarques s’imposent à ce stade. Sachant que les régimes autoritaires s’effondrent davantage en raison des conflits internes (intra-élitaires) qui les minent qu’en raison des protestations de la société civile et manifestations dans la rue, le silence des cercles dirigeants et milieux économiques signifie qu’il n’y a pas, ou pas encore, de faille (du moins menaçante) au sein de la classe dirigeante russe. Et que les dissensions, si elles existent, ne font pas le poids par rapport aux risques courus par ceux qui oseraient défier Poutine et s’opposer à la prolongation de la guerre en Ukraine. D’où la question : comment en est-on arrivé là ? Comment Poutine est parvenu à mettre au pas les élites, les milieux économiques et les services sécuritaires gravitant autour de lui ? Que désigne l’expression « élites » russes ? Quels sont les cercles dirigeants russes, les divers groupes souvent informels qui participent au fonctionnement, à la perpétuation et au développement du pouvoir suprême en Russie et/ou l’influencent. Qui sont les hommes d’affaires, ex-oligarques redevenus simples hommes d’affaires sans pouvoir se soumettant aux règles du jeu du dirigeant russe et au service de ses ambitions ? Qui parmi les cadres de l’armée et les services de sécurité font partie de son proche entourage ? D’où vient la résilience du système poutinien ? Quelles sont les raisons d’une telle solidité du système ? Comment fonctionne-t-il ? Quels sont les facteurs de division qui le travaillent néanmoins ? A l’oreille
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| #137 – Le Géant empêtré | 07 Dec 2022 | 01:10:00 | |
En plateau
Anne de Tinguy, historienne et politologue, professeur émérite des universités à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales), chercheuse au CERI (Centre de recherches internationales) de Sciences Po et ancienne auditrice de l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale), publie Le Géant empêtré. La Russie et le monde de la fin de l’URSS à l’invasion de l’Ukraine aux éditions Perrin. ContexteSpécialiste de la Russie, en particulier de sa politique étrangère, Anne de Tinguy souligne d’emblée que la Russie est difficile à comprendre. En interrogeant le rapport de la Russie avec le monde extérieur, l’observateur est en effet confronté à une situation paradoxale. La Russie est un géant doté de formidables atouts : une profondeur stratégique grâce à l’immensité de son territoire, des richesses en matières premières, un marché du travail dynamique (du moins jusqu’à une période récente), une population bien formée, un formidable héritage culturel. Autant d’atouts qui font d’elle un acteur incontournable des relations internationales, d’autant plus qu’elle a une ambition de puissance séculaire, datant de l’époque tsariste, qui a perduré durant l’époque soviétique et à laquelle elle n’a pas renoncé à la fin de la Guerre froide et lors de l’implosion de l’Union soviétique. Qu’il s’agisse des élites ou bien des Russes en général, les uns et les autres considèrent que leur pays est voué à être une grande puissance du fait de son histoire et de sa géographie. Telle est la carte mentale imprimant leur vision pérenne du monde. Cette puissance peut être momentanément affaiblie (comme à la fin de l’Union soviétique), mais est appelée à se redresser. Mais, cette ambition de puissance est devenue chez Vladimir Poutine une obsession, depuis son arrivée au pouvoir, il y a 20 ans déjà. Comment en est-on arrivé là où nous en sommes aujourd’hui, avec l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 et la guerre qui fait rage depuis ? Anne de Tinguy s’interroge : Poutine représente-t-il une parenthèse ou bien, au contraire, l’époque de la Perestroïka et de la Glasnostinitiée par Gorbatchev, et poursuivie par Eltsine, est-elle une parenthèse ? Comment la Russie est-elle un géant empêtré ayant du mal à transformer ses atouts et rentabiliser son potentiel à son avantage ? Quel rôle joue dans l’histoire russe sa préoccupation identitaire (une constante) caractérisée notamment par une tension durable entre pro-européens et pro-eurasiatiques, tropisme eurasien ou tropisme occidental et la question de savoir qui sont les alliés « naturels » de la Russie ? Anne de Tinguy rappelle que le choix du recours à la force, effectué par Poutine, marque une rupture par rapport à la décision historique de Gorbatchev de ne pas envoyer l’armée réprimer les désirs de liberté et la volonté d’indépendance des peuples d’Europe centrale et orientale, soviétisés ou satellisés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque ces derniers ont voulu faire sécession de l’Union soviétique. C’est aussi une rupture nette avec la décision de mettre fin à la course aux armements et de s’engager dans des processus de désarmement nucléaire et conventionnel, prise par Gorbatchev. Décision non remise en cause par Eltsine, mais par l’actuel dirigeant russe lorsqu’il donne la priorité à l’outil militaire et à la conflictualité, convaincu que la Russie ne sera respectée que si elle est forte militairement. La guerre de 2008 qui opposa la Géorgie et la Russie, où des avions russes furent abattus par erreur par des tirs amis (russes), cette guerre de 5 jours, révélant de nombreux dysfonctionnements et la faiblesse de l’armée russe, conduisit Poutine à lancer une grande réforme des forces armées. Ce privilège accordé à l’outil militaire et à des leviers non militaires (tels que la propagande, la cyber-attaque, etc.) se manifesta sur le terrain en Syrie, en Afrique, en Amérique latine, aux dépens du développement interne, économique du pays et de sa modernisation. L’annexion de la Crimée en 2014 est un prélude au changement de paradigme. Comment la Russie sortira-t-elle de ce conflit dont on ignore quand il prendra fin ? Tragédie pour l’Ukraine, pour la Russie, et pour l’Europe qui se retrouve divisée. En voulant récupérer l’Ukraine dans le giron russe, Poutine l’a perdue. La fracture est profonde et durable. Comment Poutine a-t-il pu sous-évaluer à ce point la situation, le rapport de forces, la détermination des Ukrainiens à défendre leur indépendance et intégrité territoriale ? Aujourd’hui, la Russie isolée n’a que la Biélorussie comme allié. L’alliance de revers que pourrait constituer son partenariat avec la Chine tourne progressivement à son désavantage conduisant à sa vassalisation. Quant à la question de l’humiliation de la Russie, Anne de Tinguy rappelle que si humiliation il y a eu, on aurait tort d’en imputer la seule responsabilité aux occidentaux. La Russie fut humiliée lorsque ses nations satellisées d’Europe centrale et orientale, ainsi que les 14 Républiques soviétisées de l’Union soviétique la lâchèrent du jour au lendemain en proclamant toutes leur indépendance en 1991, sans jamais depuis remettre en cause depuis 30 ans leur volonté de se séparer de la Russie. A l’oreille
Anne de Tinguy, Le Géant empêtré. La Russie et le monde de la fin de l’URSS à l’invasion de l’Ukraine, éditions Perrin | |||
| #136 – Des Sex Pistols à l’Intifada | 23 Nov 2022 | 01:15:00 | |
En plateau
Raphaël Jerusalmy, écrivain, ancien élève de l’École normale supérieure (ENS), ancien officier du renseignement militaire israélien devenu négociant en livres anciens à Tel Aviv, s’est imposé sur la scène littéraire en quatre romans, après avoir quitté l’armée pour s’engager dans des actions éducatives et humanitaires. Dans une précédente émission, au printemps 2022, il avait présenté In absentia, son dernier roman paru aux éditions Actes Sud en 2022. Il nous parle cette fois Des Sex Pistols à l’Intifada (éditions Balland, 2020), un livre qui se révèle a posteriori comme la matrice de son œuvre romanesque. ContexteDes Sex Pistols à l’Intifada ! De l’ENS à Tsahal ! De l’armée à la littérature, tous les chemins ne conduisent pas nécessairement à Rome. S’agissant de Raphaël Jerusalmy, il serait plus exact de dire que tout le ramène aux livres, à la lecture et à l’écriture, aux livres anciens bien sûr et au Livre par excellence. L’histoire, on le sait, avance parfois par des chemins de traverse, le temps pour un individu de se forger un destin. Des Sex Pistols à l’Intifada, c’est d’abord le récit autobiographique d’un parcours, celui d’un jeune étudiant parisien de 1968 devenu officier des services secrets israéliens. La chronique d’un révolté qui n’a pas sa langue dans la poche et qui excelle dans l’art de la provocation. Il jubile à bousculer son auditeur ou son lecteur qui, perplexe, se demande comment se fait-il que ce brillant étudiant ne rêve pas de Che Guevara, mais lui préfère le visage d’un jeune soldat israélien vu un jour à la télé, perché sur son tank, en plein désert ? Issu d’une famille juive fuyant la Turquie et la Russie, ce fils de migrants intègre Normal’Sup, pour faire plaisir à ses parents, mais préfère de loin les nuits folles du Palace, l’originalité artistique et la créativité du mouvement punk. Il le dit sans détour, il doit beaucoup aux punks, un mouvement de révolte mal compris, assimilé à tort à la drogue, à la violence et au sexe, alors qu’il était l’expression non violente de la subversion, propre à la jeunesse, capable d’une grande force de conviction. Il doit aussi beaucoup aux rabbins, rencontrés un peu par hasard, dit-il, car dans sa famille on est laïc et non pratiquant. De la sagesse, voilà ce qu’il a gagné auprès des punks et des rabbins, deux autres écoles de vie, à côté du lycée Henri IV et la rue d’Ulm. Quant à la passion pour la bibliophilie, elle démarre très tôt et ne l’a jamais quitté. Si Raphaël Jerusalmy raconte volontiers quelques-unes des actions secrètes qu’il a menées aux quatre coins du monde, il précise avoir effectué son parcours militaire, si brillant fut-il, en « dilettante », sans jamais être dans la posture de l’individu embrigadé. Il a su garder son indépendance, fixer les lignes rouges à ne pas franchir. Liberté de jugement, esprit critique. Il questionne, il dit son désaccord, il s’inquiète. Lucidité oblige. Sans jeter le bébé avec l’eau du bain. La narration de son parcours militaire au sein de Tsahal se fait œuvre littéraire détruisant bien des idées préconçues sur l’armée, Israël mais aussi la littérature. Apollinaire, Villon, Maïmonide ne sont jamais loin, tout gravite autour d’eux. Si Des Sex Pistols à l’Intifada, est publié trente ans après qu’il quitté l’armée (devoir de réserve), le livre se révèle post festum comme la matrice de son œuvre romanesque, alors qu’il s’est imposé deuis longtemps déjà sur la scène littéraire. L’écriture y est une exaltation rabelaisienne de la force du langage, de sa vitalité, de la verve et du tonus. Souffle haletant du thriller, poésie du voyage, éloge du risque et de la prudence, goût de l’aventure, force épique et dérision. Humour, distance et engagement. Une vie, un parcours, un destin scellé par la parole, le langage, l’écriture et la conviction. Plus qu’une histoire d’amour, une preuve d’amour. A l’image de ces reliures anciennes dont l’auteur se délecte et qui donnent en offrande à chaque livre la forme destinée à le protéger et le parer. À l’oreille
ET :
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| #135 – La vie en bleu | 16 Nov 2022 | 01:22:42 | |
En plateau
Philippe Tournon, chef de presse historique de l’équipe de France de football de 1983 à 2006, puis de 2010 à 2018, celui qui vécut durant trente ans, au plus près, la réalité des Bleus, dans le très réservé staff, publie La vie en bleu aux éditions Albin Michel. ContextePhilippe Tournon, l’homme incontournable de la parole des Bleus durant 30 ans ! Responsable du Service de presse de la Fédération française de football de janvier 1983 à juillet 2006, il devient chef de presse de l’Equipe de France de 1983 à 2004, avant de reprendre les rênes en juillet 2010. Trente ans aux côtés des plus grands sélectionneurs : Michel Hidalgo, Henri Michel, Michel Platini, Gérard Houllier, Aimé Jacquet, Roger Lemerre, Jacques Santini, Laurent Blanc, Didier Deschamps. Il raconte pour la première fois son parcours professionnel jalonné de 337 matchs sur le banc, 76 pays visités, 253 joueurs en bleu. Une exceptionnelle conquête de 7 titres : 2 Coupes du monde (1998 et 2018), 2 championnats d’Europe- ou Euro- (1984 et 2000), 2 Coupes des Confédérations (2001 et 2003), 1 Coupe intercontinentale (1985). C’est le palmarès de l’Equipe de France, et c’est aussi le sien. Sans jamais vraiment pratiquer lui-même le football même en club amateur, il sait néanmoins très jeune qu’il veut être journaliste à L’Équipe. Pigiste pour commencer, journaliste ensuite, puis responsable de la rubrique Football et rédacteur en chef adjoint du journal. Les belles années du journalisme sportif, avant internet, les téléphones portables et les réseaux sociaux, où l’on pouvait encore monter avec son petit carnet et son crayon dans la chambre d’un joueur pour l’interviewer. Une époque d’ailleurs où les Bleus ne s’appelaient pas encore les Bleus, sans huitièmes ni quarts de finale de la Coupe du monde et sans carton jaune ou rouge. Les choses ont bien changé depuis. Le football est devenu en France un phénomène social et sociétal, il s’est modernisé et vraiment professionnalisé en concentrant tous les efforts sur la formation des jeunes sportifs, garçons et filles désormais. Grâce à quoi, la France a pu rejoindre, ou ne pas se laisser trop distancée par les grandes nations européennes du football que sont l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne et l’Italie. Aujourd’hui, elle est en mesure de produire à chaque nouvelle génération plusieurs « champions » que les clubs étrangers, carnet de chèques à l’appui, s’arrachent à peine sortis de Clairefontaine, voire avant. Travail de longue haleine qui a fini par payer. Née en 1904, l’Equipe de France conquiert son premier titre en 1984. Mais, à quoi ça sert un chef de presse de l’équipe de France ? Quel est son rôle dans le dispositif mis en place pour gagner, au sein du staff ? Philippe Tournon a été le premier à occuper ce poste. Créé pour lui, il répondait à un besoin dans le cadre du processus de modernisation évoqué plus haut, mais il existait depuis longtemps ailleurs, en Allemagne, en Espagne, en Italie par exemple. Il n’a rien à voir avec un chargé de communication ! Son rôle, explique Philippe Tournon, consiste à faire communiquer deux populations qui ne sont pas naturellement portées l’une vers l’autre. Les journalistes d’un côté considèrent qu’ils ont leur place (ou sont à leur place) partout. Les sportifs de très haut niveau de l’autre côté revendiquent le droit de se préparer tranquillement à une compétition, sans être dérangés par les médias. Comment tracer une juste frontière entre ces deux populations : celle des joueurs détenteurs incontestables d’un savoir-faire et celle des journalistes dont la mission tout aussi incontestable est de faire savoir. Mission délicate, s’il en est, de présider à cette articulation entre le savoir-faire et le faire savoir qui place souvent le chef de presse dans l’inconfort d’en entre-deux, entre le marteau et l’enclume. Qu’on se rassure toutefois ! A en croire Didier Deschamps, Philippe Tournon s’en est sorti au bout du compte pas trop cabossé ! Témoin et acteur de l’ascension extraordinaire du football français et de sa qualité sur le maillage territorial, il souligne tout ce que le ballon rond doit à l’engagement indéfectible et la détermination sans faille de personnalités remarquables, tels Georges Boulogne ou Fernand Sastre pour ne citer qu’eux. Sans jamais oublier ceux et celles qui localement, bénévolement ou non, dans chaque commune ou ville, font vivre au quotidien le foot qui le leur rend bien. Il rappelle aussi le rôle historique joué par l’UNFP : l’organisation syndicale a gagné son combat pour mettre fin à ce que Raymond Kopa, lanceur d’alerte avant l’heure, avait dénoncé dans une formule restée célèbre, comme un état d’esclavagisme dans lequel les clubs maintenaient les joueurs. Ces derniers traités comme « propriété » d’un club étaient vendu d’un club à l’autre, échangés, sans jamais avoir leur mot à dire dans les transactions conclues. A quelques jours de l’ouverture de la 22ᵉ édition de la Coupe du monde de football qui se déroulera au Qatar du 20 novembre au 18 décembre 2022, que dire de cette compétition organisée par la FIFA, et réunissant les meilleures sélections nationales ? Très critiquée, depuis les conditions de son attribution jusqu’au désastre humain et écologique qu’elle représente. Exploitation des travailleurs, nombreuses victimes sur les chantiers dirigés sans protection des travailleurs, non-respect des droits humains et sociaux, inégalité statutaire entre les femmes et les hommes, aberration écologique, soupçons de corruption. La Coupe du monde 2022 qui va se dérouler dans l’Émirat indigne autant (davantage ?) qu’en son temps le fit la Coupe du monde 1978, organisée en Argentine, en pleine dictature et sale guerre du général Jorge Rafael Videla, qui s’était servi de la compétition comme d’une arme de propagande massive en sa faveur et celle de son régime. L’émotion aujourd’hui, l’opprobre, les appels au boycott, tout cela arrive bien tardivement ! Il fallait se réveiller plus tôt ! clame Philippe Tournon. Les fédérations se sont engagées depuis longtemps à jouer au Qatar. Toutefois, une prise de conscience qu’on espère durable s’est produite. L’opinion publique internationale peut se retourner contre les Etats, les régimes qui veulent instrumentaliser en leur faveur les événements sportifs et les organisations internationales qui y contribueraient. Un progrès est déjà enregistré : l’attribution de la Coupe du monde se fera de façon plus transparente dans le cadre d’un Congrès et non plus au sein du comité exécutif de la FIFA. Philippe Tournon rappelle la décision des Bleus d’apporter un soutien financier à des ONG œuvrant pour la protection des droits humains. Ils reverseront à titre individuel une partie de leurs primes à Génération 2018, un fonds de dotation destiné à financer des actions à impact social. Un pronostic sur la nation gagnante ? Argentine ou Brésil ? Ou bien Angleterre ? La France tenante du titre ? Une chose est sûre, c’est l’inédit de la situation. Une Coupe du monde en novembre et décembre, pas le temps d’une préparation, et pour la première dans l’histoire de l’équipe de France, la photo officielle des Bleus, avant le départ (pour Doha en l’espèce), s’est faite non pas en extérieur, mais en intérieur, en raison de la pluie. À l’oreille
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| #134 – Lula is back ! | 09 Nov 2022 | 00:50:17 | |
En plateau Hervé Théry, géographe, spécialiste du Brésil, directeur de recherche émérite au CNRS-Creda, Professeur à l’Université de Sao Paulo, co-coordinateur de la revue Confins, et auteur du blog ContexteDe la prison à la présidence, Lula effectue un retour spectaculaire sur le devant de la scène politique brésilienne. Commentant les résultats du second tour de l’élection présidentielle du 30 octobre dernier, Hervé Théry note tout d’abord, que le risque de chaos et de contestation majeure du scrutin par les partisans de son rival Jair Bolsonaro, a été limité par la déclaration de ce dernier, après deux jours de silence, de respecter l’ordre constitutionnel et par celle de Ciro Nogueira, ministre de la Casa Civil précisant : « Nous commencerons le processus de transition en suivant rigoureusement la loi ». C’est un soulagement. Jair Bolsonaro, à défaut de reconnaître la victoire de Lula, a acté sa défaite. Il n’avait, en réalité, guère le choix, alors que ses soutiens le quittaient un à un. Dès le 30 octobre, son crucial allié, Arthur Lira, président de la Chambre des députés, félicitait Lula pour son élection. Son ami, le pasteur pentecôtiste ultra-conservateur Silas Malafaia déclarait, mardi 1er novembre, ne pas vouloir se lancer sans « preuve robuste » dans une « aventure » putschiste et disait « prier » pour le nouveau président de gauche. Bolsonaro a également perdu le soutien des barons de l’agro-négoce et de plusieurs gouverneurs, dont ceux de Sao Paulo et du Minas Gerais, qui ont envoyé leur police dégager les axes routiers. Le scrutin (entièrement électronique) s’est donc relativement bien déroulé, les irrégularités furent peu nombreuses. Et dans l’ensemble, les institutions du pays souvent malmenées par Jair Bolsonaro ont bien résisté durant les quatre années de son mandat. Mais, en recueillant seulement 50,9% des voix au second tour des élections présidentielles, la victoire de Lula n’est pas triomphale et le « phénix du Brésil » hérite d’une situation compliquée et dégradée économiquement, ainsi que d’un pays politiquement divisé. La mauvaise gestion de la crise sanitaire, qui fit plus de 700 000 morts au Brésil, n’a pas fait perdre autant de voix qu’on aurait pu le penser à Jair Bolsonaro. Indice que le vote des électeurs fut plutôt marqué par un phénomène de rejet : « Tout sauf Bolsonaro ! » ou bien « Tout sauf Lula !». Si Bolsonaro a perdu ses alliés politiques ou institutionnels, qui ont proclamé qu’ils respecteraient le sort des urnes, il a perdu aussi une partie du cœur de son électorat, que l’on a résumé sous la formule choc des « 3 B » : Beef, Bible, Balls. Il a perdu un peu de ses soutiens dans l’agro-business en raison de ses excès qui pourraient pénaliser les exportations de bovins ou de soja, voire susciter un boycott des produits brésiliens. Il a perdu aussi un peu du soutien des évangélistes. Il n’a en revanche que peu perdu d’électeurs dans le lobby des armes à feu, dont les partisans étaient ouvertement défendus par le président, convaincu comme ces derniers que le port d’armes et l’auto-défense étaient le moyen efficace de lutter contre l’insécurité chronique bien réelle du pays, faisant chaque année de nombreuses victimes. L’ancien leader syndical, fondateur du Parti des travailleurs (PT), président d’une décennie dorée (2003-2011), et que Barack Obama avait qualifié d’« homme politique le plus populaire au monde », avait promis à sa sortie de prison de « sauver le Brésil » du « projet de haine » de Jair Bolsonaro. Mais au lendemain d’un scrutin serré, il va devoir convaincre le « marais » : pour beaucoup, le PT reste un repoussoir et un parti corrompu ayant acheté les voix de partis du centre pour gouverner. Or, le PT ne semble pas avoir depuis bénéficié d’un renouvellement de ses cadres et Lula est conscient qu’il devra rassembler au-delà du PT, lorsqu’il accèdera à la présidence en janvier 2023, et former une coalition. Confronté à un Congrès hostile où les bolsonaristes sont majoritaires, à une situation économique incertaine, à un pays violent et polarisé depuis 2013 (et les manifestations de rue contre Dilma Roussef), quelles seront les marges de manœuvre de Lula ? À l’oreille
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| #133 – Rencontre avec le dessinateur Pancho | 02 Nov 2022 | 00:48:24 | |
En plateau
Pancho, dessinateur notamment pour Le Monde et Le Canard Enchaîné, publie La vérité ou je mens, aux Éditions Baker Street. ContextePancho vit en France depuis 1983 où ses dessins paraissent dans Le Monde diplomatique, Lire, Le Magazine littéraire, et surtout dans Le Canard Enchaîné et Le Monde. Il est né en 1944 au Venezuela et a publié ses premiers dessins à 24 ans en Uruguay où il a contribué notamment à l’hebdomadaire Marcha jusqu’au coup d’Etat militaire qui signe la fermeture du journal et son départ pour Buenos Aires. En 1975, au Venezuela, le journal El Nacional lui confie les caricatures de politique internationale. Sa renommée devient alors rapidement mondiale, il est publié dans les Amériques du Nord et du Sud et en Europe. Est-ce que le métier de dessinateur politique a changé, ou bien, autant changé que les autres métiers du journalisme, à l’heure d’internet, des multimédias, ou des réseaux sociaux ? Quelles contraintes pèsent sur le dessinateur qui n’a que peu de temps devant lui pour « illustrer », « accompagner » un article de presse ? Quel rapport le dessin entretient-il avec l’écrit ? Poser un autre regard sur le même sujet ? Créer un décalage intempestif ? Compléter une analyse ou la synthétiser, révéler par une fulgurance ce que la discursivité du langage expose plus lentement ? Rendre concret l’abstrait ? Quels sont les défis que posent au journaliste et au dessinateur la désinformation, l’émergence d’une vérité alternative, ou bien encore la vision complotiste de l’histoire, et la rapidité avec laquelle elles se propagent sur les réseaux sociaux ? Dans Fakebook. La vérité ou je mens, Pancho présente une sélection de ses meilleurs dessins politiques, enrichi de nombreux inédits. L’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022 par la Russie de Poutine a bousculé la trame du projet initial du livre. De nombreux dessins se rapportant à la guerre en cours y occupent une place de choix ainsi que la crise internationale qui s’ensuit depuis. Comment exprimer son émotion ou sa révolte sans tomber dans l’excès ? Forcer le trait, mais pas trop. La politique intérieure de la France, l’écologie, l’économie, les problèmes de société sont également présents dans l’album. Il y a toujours dans les dessins de Pancho une défense de David contre Goliath, une empathie pour les sans voix, les laissés pour compte de la dérégulation, de l’ultralibéralisme, du cynisme des relations interétatiques, de la démesure qui frappe nombre de dirigeants. Si le projet émancipateur de la modernité a échoué à transformer les rapports de force en rapport de droit, si les démocraties sont de plus en plus déstabilisées ou brutalisées par des régimes autoritaires, populistes ou non, quelles en sont les raisons ? Il n’y a ni défaitisme ni nihilisme sous le crayon ou le fusain de Pancho. Une inquiétude, certes. Mais, le fil conducteur est toujours là, il défend envers et contre tout, l’inaliénable liberté de l’être humain, et le respect de toute personne. C’est sans doute l’importance qu’il donne à la personne humaine, au visage humain, qui fait de Pancho un grand portraitiste. La série de splendides portraits, fascinants, émouvants, figurant dans son livre rappelle que le dessinateur, l’éditorialiste, le sociologue, le satiriste, est aussi un peintre dans l’âme. Un artiste peintre et pas seulement un peintre des mœurs. En noir et blanc ou en couleurs, ses portraits interrogent l’époque, avec ses avancées ou ses reculs, ses combats, ses victoires et ses défaites, ses excès. Quelques figures d’ici ou d’ailleurs traversent le temps, persistent et signent. Etoiles filantes ou phares éclairant la route dans la tempête et le doute. Figures apaisantes, bienveillantes, accueillantes et accessibles. À l’oreille
Et
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| #132 – Consolée | 26 Oct 2022 | 00:54:37 | |
En plateau
Beata Umubyeyi Mairesse, lauréate du Prix des cinq continents de la Francophonie pour son premier roman, Tous tes enfants dispersés (Autrement, 2019), publie chez le même éditeur Consolée, un superbe roman sortant notamment de l’oubli un scandale méconnu de l’histoire coloniale. ContexteAnnée 1954. Nous sommes au Rwanda alors sous tutelle belge. Consolée, l’enfant d’un Blanc et d’une Rwandaise, est retirée à sa famille noire afin d’être placée dans une institution pour « enfants mulâtres ». Le discours colonial n’autorise pas le métissage, considéré comme un désordre. L’erreur doit être corrigée, tout doit rentrer dans l’ordre. Que se passe-t-il dans la tête de l’enfant saisissant à travers les bribes d’une conversation entre sa mère et l’un de ses oncles, qu’elle doit être rendue aux Blancs ? Qu’emporte avec elle Consolée arrachée à sa mère et à son grand-père avec qui elle a tissé une relation si forte qu’elle guidera tout au long de sa vie sa recherche de l’harmonie et d’une relation pleine d’empathie pour le monde, la nature, le cosmos, en phase avec tous les vivants ? Soixante-cinq plus tard, Ramata, une quinquagénaire d’origine sénégalaise, effectue un stage d’art-thérapie dans un Ehpad du Sud-Ouest de la France. Elle y rencontre Madame Astrida, une vieille femme métisse atteinte de la maladie d’Alzheimer qui perd l’usage du français et s’exprime dans une langue inconnue. En tentant de reconstituer le puzzle de la vie de cette femme, en menant une véritable enquête, à l’instar de l’enquête menée par Beata Umubyeyi Mairesse pour faire sortir de l’oubli cet aspect peu connu de l’histoire coloniale, Ramata va se retrouver confrontée à son propre destin familial, amenée à repenser sa trajectoire migratoire à la lumière de la relation qu’elle entretient avec sa fille, à réfléchir son histoire et la considérer comme une histoire inachevée, ayant besoin d’être relayée, reprise par d’autres, pour être transmise enfin. Beata Umubyeyi Mairesse dit la difficulté d’être noire aujourd’hui dans l’Hexagone. Elle rend audible l’inaudible, visible l’invisible. Les trous de la mémoire, les absences, les amnésies de l’histoire, le déni. Elle pointe aussi un phénomène social et sociétal, quelque chose qui demain pourrait demain arriver à plus d’un parmi nous, à savoir ne plus se souvenir dans sa vieillesse que de la langue de son enfance. Beata Umubyeyi Mairesse signe un roman poétique, bouleversant qui met en résonance le passé colonial et la condition des enfants d’immigrés. Une écriture tout en nuances, pour dégoupiller les héritages et les idées reçues. Un roman polyphonique, où alternent sans se contredire, plusieurs voix narratrices. Juste ce qu’il faut pour déstabiliser le lecteur et la lectrice et l’inviter à prendre son temps, à emprunter des chemins de traverse, à faire des détours, autant de postures nécessaires à toute réflexion sur la pluralité des identités, trop souvent confondue avec la cacophonie ou la négation de l’universel. Consolée dit la possibilité d’une réparation symbolique et d’une langue retrouvée. L’enfant arrachée aux siens retrouve à la fin de sa vie la langue dont elle a été privée, l’univers, l’environnement dont elle a été séparée. Magnifique méditation sur le langage et sa puissance du langage avec tout ce qu’il charrie, véhicule, mais aussi tout ce qu’il porte comme promesse. Condition de possibilité du vivre ensemble. Reprendre langue, vaincre l’oubli, l’occultation, se parler, au-delà des effets de communication, vaincre les silences et les souffrances par la mémoire, reprendre ensemble le fil de la narration. À l’oreille
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| #131 – Iran : le début de la fin ? | 19 Oct 2022 | 00:54:00 | |
En plateau
Clément Therme, spécialiste de l’Iran, est chargé de cours à l’Université Paul Valéry de Montpellier. Membre associé de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur des Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012), il a également dirigé la publication d’un ouvrage collectif, L’Iran et ses rivaux, Entre nation et révolution, paru aux éditions Passés/Composés en février 2020. A paraître prochainement, un livre sur les relations entre les États-Unis et l’Iran depuis 1979. ContexteUn mouvement de contestation secoue l’Iran depuis la mort, le 16 septembre 2022, de Masha Amini, une Kurde iranienne de 22 ans, décédée trois jours après son arrestation, à Téhéran, par la police des mœurs, qui lui reprochait d’avoir enfreint le code vestimentaire de la République islamique pour les femmes, et en particulier de ne pas porter correctement son voile. Spécialiste de l’Iran, Clément Therme analyse la contestation civile qui prend de l’ampleur dans tout le pays. Il observe en premier lieu la forte mobilisation des femmes revendiquant l’égalité (entre les femmes et les hommes). Il s’agit pour les plus âgées d’entre elles de reconquérir des droits dont elles bénéficiaient sous le régime du Chah, et qu’elles ont perdu lors de la Révolution de 1979 ; et pour les plus jeunes d’entre elles, nées après 1979, il s’agit de conquérir des droits. La contestation survient dans un contexte économique fortement dégradé, d’appauvrissement sans précédent des classes moyennes et de paupérisation de la société. Ce qui explique qu’elle s’étende à tout le pays, et ne concerne pas seulement les régions traditionnellement considérées comme réfractaires à l’autorité centrale, comme la province du Balouchistan (à l’est) et les régions kurdes (au nord et à l’ouest) dont était originaire Masha Amini. Elle ne se déroule pas seulement dans la capitale ou dans les grandes villes du pays. Intergénérationnelle, elle gagne toutes les catégories sociales, même si la jeunesse, concernée par son avenir, est très mobilisée. On observe une réelle convergence des luttes, avec notamment aussi une mobilisation des universités, des ouvriers occupant les raffineries, des appels à la grève générale, etc. En conséquence, la mort de Masha Amini est l’événement révélateur d’une profonde colère sous-jacente de la société. Pour comprendre l’ampleur et la longévité inédites du mouvement, et ce qui le distingue des précédentes contestations (en 2018, 2019, ou 2009 par exemple) où revendications économiques avaient débouché sur des critiques du régime, il importe de souligner le fait suivant. La défiance du pays envers le pouvoir des mollahs s’est muée en rejet. La radicalité des slogans atteste du passage de la crise de confiance en rejet et détestation du pouvoir. Les manifestantes et les manifestants demandent un changement de régime, ils ne croient plus que ce régime soit en capacité d’améliorer leurs conditions de vie ni la situation économique du pays. Ils ne croient plus à la possibilité de réformer de l’intérieur le régime. La prétendue alternance du pouvoir entre modérés et ultra-conservateurs qui fonctionnait jusqu’alors comme une soupape de sécurité, est désormais dénoncée comme une illusion ou une imposture. Les modérés, dont la modération était d’ailleurs toute relative, puisqu’ils n’ont pas hésité à réprimer toute contestation lorsqu’ils étaient au pouvoir, sont aujourd’hui hors-jeu. Totalement écartés du pouvoir depuis les présidentielles de 2021, décrédibilisés, ils ne représentent plus aucune alternative aux yeux de la population. Le régime, incapable de susciter l’adhésion (grâce à l’existence de modérés en son sein), est davantage détesté que craint. La répression impitoyable fait peur, mais ne démobilise plus. C’est là une caractéristique de l’actuel mouvement de contestation. D’où la question : le régime actuel n’est-il pas sur le point de vaciller ? Est-ce le début de la fin, pour reprendre un slogan des manifestant.e.s ? L’opposition n’est certes pas structurée, mais, dans une période de forte répression, cela peut être un atout rendant plus difficile son démantèlement. La contestation invente de nouvelles formes de lutte, pour contourner la censure et la répression. Elle a son hymne, Baraye, elle reprend des chants révolutionnaires internationaux, comme Bella Ciao. Se pose aussi la question de savoir jusqu’à quel point les forces de sécurité continueront-elles à obéir et à tuer ? Plus de deux cents morts à ce jour, dont une vingtaine d’enfants, et des milliers, des centaines de milliers d’arrestations, des violences, des tortures et des viols. Parmi les forces sécuritaires mobilisées, il faut distinguer les Gardiens de la Révolution, fer de lance du régime, chargé de la répression et du maintien de l’ordre dans les provinces rebelles du Kurdistan et du Baloutchistan, mais aussi dans les zones sensibles comme Téhéran. Ailleurs dans le pays, c’est l’armée qui exerce les fonctions de police et de répression des rassemblements, et on peut s’interroger à terme sur sa loyauté face à un régime qui n’a cessé en quatre décennies de renforcer ses propres appareils sécuritaires. En outre, la répression n’a pas la même force létale dans tout le pays : là où le risque est grand de capter des images et de les diffuser sur des réseaux sociaux, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, la répression frappe moins fort que dans les villes des provinces les plus reculées et davantage à l’abri des regards. Autre caractéristique de la situation à relever, précise Clément Therme, la crise identitaire du régime. Les contestataires n’hésitent plus à dénoncer le régime des ayotallahs comme anti-iranien. L’émergence d’un récit national, alternatif au narratif et à la propagande du régime, est désormais une réalité. Le régime qui n’a connu que deux Guides suprêmes depuis 1979, les ayatollahs Khomeiny et Khamenei, est accusé d’agir contre les intérêts du pays et du peuple iranien, sans légitimité. Les manifestant.e.s dénoncent une gérontocratie corrompue et incapable de redresser le pays. Comment le régime tente-t-il de sauver les apparences ? Il voudrait faire croire que le pays est en guerre, dans un scénario à la Bachar El Assad en Syrie, sauf qu’il n’y a pas de Daesh attaquant l’Iran. Il bombarde le nord de l’Irak, sans risque de riposte de la part d’un État. La fermeture de toutes les représentations diplomatiques américaines, depuis la crise des otages, fait que les ambassades des pays de l’UE sont la seule cible possible d’attaques de partisans du régime, sans risque de riposte de la part de l’UE. La guerre en Ukraine, où l’Iran livre des drones et des missiles à la Russie, révèle un nouveau clivage, car les Iraniens pencheraient plutôt pour la défense de l’Ukraine contre l’agression russe. Le régime tente de sortir de son isolement sur la scène internationale en négociant un accord sur le nucléaire, en affirmant que sa survie et son maintien au pouvoir sont une nécessité et une garantie afin de prévenir le chaos qui résulterait de sa chute. La normalisation des relations avec l’Iran se fera-t-elle sur le dos des manifestant.e.s ? La signature d’un accord sur le nucléaire sera-t-elle déconnectée des autres dossiers associés historiquement à ce processus, dont celui du respect des droits et libertés politiques et civiles ? À l’oreille
Pour aller plus loin
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| #130 – Un printemps sans le peuple : retour sur la révolution du Jasmin | 12 Oct 2022 | 00:59:35 | |
En plateau
Saber Mansouri, docteur en histoire, essayiste et romancier, publie Un printemps sans le peuple. Une histoire arabe usurpée, janvier 2011- novembre 1911, aux éditions Passés/Composés. ContexteSaber Mansouri fait partie de ces penseurs n’écrivant pas sous la pression et le poids de l’actualité, dans l’urgence. Dix années de recul lui furent nécessaires pour rédiger avec patience et publier aujourd’hui un essai sur la révolution dite du Jasmin, qui chasse en plein hiver Ben Ali du pouvoir, en 2011. La distance nécessaire pour faire surgir quelques questions cruciales. Peut-on par exemple considérer l’an 2011 comme un moment historique marquant une rupture par rapport aux anciennes pratiques du pouvoir en Tunisie ? Reprenant deux concepts chers au philosophe Cornélius Castoriadis, celui d’auto-institution et celui d’auto-transformation propre à toute révolution et moment révolutionnaire, Saber Mansouri interroge la décennie tunisienne cruciale (2011-2021) : peut-on parler de l’instauration d’un nouvel art de gouverner le peuple, de l’émergence d’une pensée politique affranchissant les siens du despotisme et de l’injustice, rendant ainsi possible la construction d’une cité commune, d’une république estimant ses citoyens, d’une démocratie avec le peuple ? Mais, comment dresser un premier bilan d’une décennie sans se demander encore si les Tunisiens avaient pensé, préparé cette révolution avec et dans leurs mots ? Ont-ils reconquis leur propre langage pour nommer ce qui leur arrive, ce qui leur est arrivé, avec leurs propres mots, issus de leur histoire et expériences ? Les mots qu’ils emploient, les mots de la langue arabe, sont-ils les leurs ou de simples traductions d’un champ lexical occidental, importé, plaqué sur un réel qu’ils sont censés rendre intelligible, mais qu’ils n’éclairent pas, parce qu’ils sont révélateurs d’une absence d’autonomie de la pensée. Penser par soi, n’est-ce pas ce travail de la pensée sur les mots et dans les mots, processus de digestion, maturation, nécessaire à toute émancipation et libération, condition de possibilité d’une véritable révolution, célébrée comme un moment de génie du peuple s’auto-instituant et s’auto-transformant ? Est-ce que les Arabes ont nommé dans leur propre langue leur propre révolution, ce grand moment de fête politique du XXIème siècle ? Peut-on par ailleurs penser le présent et faire de l’histoire sans faire de la géographie, sans lire les cartes ? Le 14 janvier 2011, Ben Ali fuit en Arabie saoudite. Le 20 octobre 2011, le chef de l’État lybien, Mouammar Kadhafi qui gouverna d’une main de fer son pays pendant 42 ans, est capturé et tué, au terme d’une chasse à l’homme et de bombardements de l’Otan. Quel impact cet événement et la guerre civile qui s’ensuit jusqu’à nos jours en Lybie, a eu sur la décennie tunisienne ? Les liens entre les deux pays étaient en effet très fort, la Lybie jouant durant des décennies le rôle d’un poumon économique en accueillant les travailleurs tunisiens. Aux bombardements de l’Otan en 2011 dans la région de Syrte fait aussi écho le bombardement d’Aïn Zara, dans la région de tripoli, ordonné par le lieutenant Giulio Gavotti, le 1ER novembre 1911. Car, pour Saber Mansouri, grand lecteur de Thucydide, l’histoire est un pont, et celui qu’il traverse relie ces deux dates, 1911 et 2021 (ou 2021 à 1911), à un siècle de distance pour former ce qu’il appelle son siècle arabe. L’histoire est un tapis que l’historien déroule et déplie. De même qu’il n’est pas possible de comprendre la révolution du Jasmin, sans la mettre en perspective avec sa célébration dix ans plus tard, il n’est pas possible de comprendre la frappe aérienne d’une oasis en 1911 sans remonter au choc colonial et aux disputes entre la France, l’Italie, Malte et la Grande-Bretagne. Impossible également de comprendre le protectorat tunisien sans le mettre en relation avec la colonie de peuplement qu’était l’Algérie. Impossible encore de questionner la décolonisation sans s’interroger sur la multiplication des appareils sécuritaires, et leur mainmise sur les leviers économiques, des pays ayant accédé à l’indépendance, dans les années 1960. Ce temps long de l’histoire et les mises en perspective qu’il permet, sont de nature à éclairer le présent. Le rôle de l’intellectuel est précisément de mettre en évidence le fil rouge tissé dans la toile, de désigner des événements phares, non pas pour dire que l’histoire se répète, mais se renouvelle, avance, en révélant ceux qu’elle a exclus, et qui reviennent alors au premier plan. A travers la figure de Mohammed Bouazizi, le vendeur ambulant de Sidi Bouzid se donnant la mort, le 17 décembre 2010, parce qu’on l’avait empêché d’exercer son métier, c’est le peuple, tous ceux et celles qui furent marginalisés, les invisibles, les sans-voix, ceux et celles qui ne disposent d’aucune représentation politique, ni d’aucun pouvoir, ni pouvoir d’achat ni pouvoir des mots, qui reviennent au premier plan. Parler au nom du peuple ne suffit pas. On ne gouverne pas sans aimer et respecter le peuple. Hier comme aujourd’hui, « l’injustice ruine la cité » pour reprendre le constat que faisait déjà en son temps Ibn Khaldun. Le fait que les jeunes Tunisiens aujourd’hui souhaitent quitter leur pays, parce qu’ils ne voient pas d’avenir possible pour eux sur place, est un assez bon indicateur, parmi d’autres, de ceux et celles qui, une décennie après la révolution du Jasmin, ont de nouveau été exclus, marginalisés, par une révolution qui n’en est pas vraiment une, parce qu’elle n’estime pas les siens et manque de considération à leur égard. C’est un printemps sans le peuple. À l’oreille
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| #129 – Z comme zombie | 28 Sep 2022 | 01:07:00 | |
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Iegor Gran, écrivain phare des éditions P. O. L., auteur du Journal d’Alix (2022) et des Services compétents (2020), publie Z comme zombie. Fils d’Andreï Siniavski, grande figure du monde intellectuel russe et soviétique, il a rédigé la préface d’André-la-Poisse, un conte fantastique écrit par son père, et réédité en 2021 aux éditions du Typhon. ContexteDans Z comme zombie, Iegor Gran s’interroge sur ce qu’il appelle la zombification d’une grande partie de la société russe qui continue de soutenir la guerre de Poutine contre l’Ukraine, adhère « aux élucubrations sur la « chienlit nazie » et l’Ukraine qui les menace », et justifie le bombardement des hôpitaux et des écoles, exécution ou déplacement de civils, le massacre de Boutcha et autres crimes de guerre. Comment comprendre ce processus de zombification ? Car les zombies sont des gens bien, que l’on trouve dans chaque famille, dans des milieux sociaux divers. Ils ont fait des études ou ils n’en ont pas fait. On en connait tous, on peut échanger avec eux, discuter raisonnablement de tout, sauf de Poutine et de sa guerre ! Ils semblent alors subir une métamorphose, une déformation, une altération de leur jugement ; ils se crispent et répètent à l’envi tout ce que la zombocaisse (la télévision contrôlée par le pouvoir poutinien) leur débite. Ils semblent perdre ou perdent toute distance, tout regard critique face au discours guerrier, présentant la Russie comme une forteresse assiégée, cernée d’ennemis, comme si la Seconde guerre mondiale n’avait pas pris fin en 1945, et que la Grande Guerre patriotique se prolongeait ou avait repris, à cette réserve près que les ennemis de la Russie éternelle sont désormais, dans un même sac, les nazis et les Alliés. Comment cette vision du monde, cette histoire revisitée occultant notamment le pacte germano-soviétique (ou pacte Ribbentrop-Molotov), parvient à dominer un si grand nombre d’esprit prêts à justifier la destruction d’un pays et de son peuple, comme une punition pour avoir voulu s’émanciper du giron russe post-soviétique ? Que signifie la lettre Z ? Il s’agit au départ de l’initiale de Zapad désignant l’un des deux grands corps d’armée mobilisés aux frontières de l’Ukraine, avec celui de Vostok, avant le déclenchement de l’invasion, le 24 février 2022. Les deux initiales (Z et V) étaient peintes sur les engins militaires afin d’éviter le tir ami. Mais, le Z, la dernière lettre de l’alphabet latin, s’est transformée en signe de ralliement, de soutien à l’offensive russe, se retrouvant partout : sur les tee-shirt, sur la purée en décoration culinaire, ou s’incrustant sur la coupe de cheveux. Le Z tel le V de la victoire, partout ! objet d’un culte, symbole du combat du soldat russe libérant en 2022, comme en 1945, l’Europe du fascisme et du nazisme. Le discours guerrier et celui de la propagande, est un style qui ne peut manquer d’interpeler un écrivain, avec ses euphémismes (« OMS, opération militaire spéciale » pour dire guerre, ou « intervention humanitaire » pour dire invasion), avec ses hyperboles, c’est aussi un discours efficace. Pourtant les moyens de s’informer et de contourner la censure, aujourd’hui disponibles, existent contrairement à ce qui caractérisait la période stalinienne, et sont facilement accessibles (internet, youtube). Mais tout ce qui pourrait nuancer, remettre en cause la phraséologie et le dogme, devient objet de suspicion, considéré comme une manipulation de l’ennemi. Que faire face à cet irrationnel ? Comment déconstruire un tel discours ? Pourquoi et d’où vient cette cécité ou paresse intellectuelle ? Comment peut-elle être ébranlée ? Par un choc ou électrochoc ? La mobilisation décrétée par le gouvernement y contribuera-t-elle ? Une lourde défaite militaire sonnera-t-elle le glas de la zombification ? Le réveil ne sera pas facile. Comment penser librement, penser par soi, en toute autonomie ? La question est philosophique et universelle. Au-delà de la zombification des esprits dont il est ici question et qui concerne une société et un espace toujours en quête de démocratie où la figure du tyran, Ivan le Terrible ou Staline, a laissé des traces durables. Comment sortir du manichéisme, du lavage de cerveau, comment éviter de sombrer dans le relativisme ou l’indifférence, balloté d’une vérité alternative à l’autre ? A quelles conditions peut-on sauver un discours de vérité ? Le moment ou jamais de relire Kant et son remarquable opuscule Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? À l’oreille
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| #128 – Gorbatchev, le dernier dirigeant de l’Union soviétique | 21 Sep 2022 | 01:03:58 | |
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Vladimir Fédorovski, influent diplomate sous Gorbatchev, porte-parole de la Perestroïka. L’écrivain désormais français, de mère russe et de père ukrainien, auteur du Roman vrai de Gorbatchev, paru chez Flammarion en 2019, revient sur le destin du dernier Secrétaire général du parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). Il vient par ailleurs de publier Nicolas II, Lénine – Le roman d’une révolution aux éditions Balland. ContexteMikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev fut le dernier Secrétaire général du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) – il fut désigné en 1985 – et l’unique et éphémère président de l’Union des républiques socialistes soviétiques (1990-1991). Il est décédé le 30 août 2022 à l’âge de 91 ans. Figure controversée et paradoxale, l’homme au legs ambivalent suscite des jugements contradictoires. Pour Vladimir Fédorovski, la personnalité de Gorbatchev était une forteresse inaccessible. Alexandre Yakovlev, qui fut à la fois l’inspirateur et l’architecte de la Perestroïka et l’un de ses plus proches collaborateurs se déclara quant à lui « incapable de pénétrer le psychisme de Gorbatchev ». Loué, admiré, voire adulé en Occident pour son rôle dans la fin de la Guerre froide, rôle pour lequel il reçut le prix Nobel de la Paix en 1990, il était et reste beaucoup moins populaire en Russie et dans tout l’espace post-soviétique. Pour certains, il a changé la face du monde, permit la réunification de l’Allemagne, mis fin à la guerre en Afghanistan. Pour d’autres, il fut le fossoyeur de l’Union soviétique. Il est tenu pour responsable de la dislocation de l’URSS, même si en réalité cette dernière fut actée par la publication du communiqué du 8 décembre 1991, cosigné par Boris Eltsine, président de la république socialiste fédérative soviétique de Russie, Stanislaw Chouchkievitch, président de la république socialiste soviétique de Biélorussie et Leonid Kravtchouk, président de la république socialiste soviétique d’Ukraine. Ce communiqué appelé « accord de Minsk », conclu dans la forêt de Belovej, en Biélorussie, annonçait laconiquement : « l’Union des républiques socialistes soviétiques a cessé d’exister en tant que réalité géopolitique et en tant que sujet du droit international », et donnait naissance à la CEI, Communauté des Etats indépendants. Mikhaïl Gorbatchev, l’homme de la Perestroika et de la Glasnost, a de son côté toujours dit qu’il n’avait pas voulu la dislocation de l’URSS. (Evénement que Vladimir Poutine considère comme la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle). Mais sa politique de réformes et de transparence avait-elle des chances d’aboutir ou bien était-il trop tard pour transformer un système sclérosé et à bout de souffle ? Jusqu’où voulait-il réformer et jusqu’à quel point entendait-il mettre fin à la langue de bois, sinon vraiment démocratiser un système et un espace composé de 15 républiques ? Il est en tout cas le premier leader politique de l’histoire soviétique à avoir passé sa jeunesse dans un village et aux champs avant de s’élever dans l’appareil du parti. Il est issu d’une famille paysanne de la région de Stavropol, située au sud de la Russie. La région n’a jamais connu le servage et aurait ainsi conservé une certaine liberté d’esprit, voire un sens de l’initiative. Qui plus est, depuis la mort de Staline, elle est un laboratoire expérimental de réformes, notamment dans l’agriculture. Second atout, Gorbatchev et sa femme ont fait des études universitaires, ce qui les distingue de la plupart des autres hauts cadres soviétiques, et leur donne des billes manquant à d’autres. De retour de Moscou où il a fait ses études de droit et s’est marié avec Raïssa, Gorbatchev intègre vite à Stavropol l’équipe qui pilote localement des projets réformateurs, avant de devenir le Premier secrétaire de la région de Stavropol. Enfin, troisième atout, et non des moindres, Gorbatchev, est originaire d’une région peuplée à ses marges par une mosaïque de nationalités. Il aurait pu avoir une approche moins doctrinale de la question nationale supposée résolue par le mythe de la fusion des peuples dans un seul peuple soviétique. Au lieu de cela, confronté aux aspirations sociales, politiques et nationales, le Secrétaire général s’inscrira dans la lignée répressive de ses prédécesseurs, fermant la porte au dialogue et à la négociation. Cela commença avec l’arrestation et le transfert à Moscou, le 10 décembre 1988, des membres du Comité Karabagh, lesquels constituaient une véritable force politique alternative, et critiquaient notamment la gestion calamiteuse du séisme qui frappa l’Arménie le 7 décembre 1988 ainsi que la captation de l’aide internationale à Moscou ; en Géorgie, à Tbilissi, 22 manifestants furent tués à coups de pelle, en avril 1989, par l’armée soviétique ; en Azerbaïdjan, l’intervention de l’armée soviétique à Bakou fit 130 morts et des centaines de blessés, dans la nuit du 19 au 20 janvier 1990. C’était du reste la première fois que l’armée soviétique prenait d’assaut une ville située en territoire « soviétique ». Sans oublier l’assaut du Parlement et de la télévision de Vilnius par l’armée soviétique, en Lituanie, qui fit 14 morts, le 13 janvier 1991 ; ni les 5 morts à Riga, en Lettonie, cinq jours plus tard dans un assaut similaire. Vladimir Fédorovski note deux erreurs majeures commises par Gorbatchev. La loi anti-alcool tout d’abord qu’il promulgua très vite et le rendit impopulaire, lui valant l’appellation de « Secrétaire minéral », puisqu’il était réputé ne pas boire d’alcool. Conséquence, l’augmentation de la consommation d’eau de Cologne, alcool frelaté et autres produits d’entretien comme substituts à la vodka et développement de la production privée artisanale. Autre erreur considérable, l’adoption en 1986 de la loi sur l’Entreprise qui permet aux chefs d’entreprise en place de prendre tout pouvoir sur de nombreux secteurs de l’économie du pays, ce qui eut pour conséquence la perte du contrôle budgétaire par l’administration, déclencha le pillage des richesses du pays et l’émergence d’une oligarchie prédatrice. Mais, remarque néanmoins Vladimir Fédorovski, c’est tout le legs de Gorbatchev (fin de la Guerre froide, le choix de la paix) qui vole en éclats dans la situation internationale actuelle, en rappelant que l’homme qui avait quitté la vie politique en 1991 avait mis en garde contre le risque de troisième guerre mondiale et le danger nucléaire. À l’oreille
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| #127 – La rentrée en BD, avec Ersin Karabulut | 14 Sep 2022 | 00:55:39 | |
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Ersin Karabulut est l’un de auteurs de bande dessinée les plus connus, reconnus et respectés de Turquie. Après avoir travaillé pour divers magazines tout en étudiant le graphisme à l’Université des beaux-arts Mimar-Sinan, à Istanbul, il cofonde en 2007 Uykusuz, l’un des hebdomadaires humoristiques les plus prestigieux de Turquie. Journal inquiet d’Istanbul est une fresque autobiographique dans laquelle le jeune dessinateur raconte son parcours. Fils de parents instituteurs résidant dans une banlieue d’Istanbul, l’enfant est passionné de dessin et collectionneur d’albums de bandes dessinées. La pression familiale ne parviendra pas à faire de lui un ingénieur et il commence sa carrière d’artiste à l’âge de 16 ans. Ce moment fondateur est symbolisé par sa découverte de la rive européenne de la capitale stambouliote et du mythique quartier de Beyoglu, où se concentrent une bonne part de la vie intellectuelle, artistique et étudiante, librairies, cafés, salons de thé, journaux et magazines, tavernes, etc. Roman graphique d’initiation et de formation, dans lequel le jeune héros est identifiable et reconnaissable par son tee-shirt rayé, comme est d’emblée identifiable à son « look » chacun de ses héros de bandes dessinées préférés, lesquels sont ses fidèles compagnons de route, l’auteur plonge aussi son lecteur dans le contexte social et politique dans lequel vécurent ses parents, puis grandit le jeune homme dont le projet artistique murit. Contexte tout d’abord d’une Turquie turbulente, un climat de quasi guerre civile dans les années 70, une série de coups d’Etat renforçant l’emprise de l’armée et de son État-major sur l’équilibre institutionnel, multiplication des clivages sociaux entre droite et gauche, extrême droite et extrême gauche, mais aussi entre laïcs et religieux, riches et pauvres, querelle entre anciens et modernes, contradictions sociales où prolifèrent les zones d’ombres fragilisant davantage la jeune démocratie. Mutations sociales et politiques ensuite, avec la montée en puissance du conservatisme religieux, imprégnant et transformant la ville, ainsi que l’assise de plus en plus forte de l’AKP parvenu au pouvoir, espoirs et déceptions, dérive autoritaire d’un régime où se multiplient notamment les atteintes à la liberté de la presse, les procès contre les journaux. La donne change brutalement pour le jeune héros de BD qui voulait vivre avant tout sa passion pour le dessin et pour l’art, déconnecté de tout engagement politique ou militant. Second moment fondateur. Il « découvre » soudain le fait du prince et son arbitraire: un dessin peut être considéré comme un délit ! En conséquence, continuer de dessiner, de pratiquer l’humour ou la satire politique, c’est prendre un risque, sans pouvoir en calculer ou anticiper son coût. Car, selon l’humeur capricieuse du pouvoir, un dessin peut déranger ou non, déplaire ou non. Le jeune Ersin fait donc l’expérience du réel. Un réel qui loin d’être un long fleuve tranquille, est parsemé d’embûches, interdisant non seulement de dormir sur ses lauriers, mais toute quiétude de l’âme ou sommeil de la raison, tant est fragile la démocratie. Difficile de dessiner sans liberté, ou soumis au règne de la censure ou de l’autocensure ! Voilà qui fait de la liberté artistique une composante inséparable du combat pour la défense des libertés civiles et politiques. Un combat de chaque instant. Un défi que décide de relever le jeune artiste à l’issue du premier volume de Journal inquiet d’Istanbul. La suite des aventures dans le prochain volume ! À l’oreille
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| #126 – Le monde arabe, 2011-2021 | 27 Jul 2022 | 01:11:21 | |
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Hamit Bozarslan, historien et sociologue du fait politique, l’un des meilleurs spécialistes du Moyen-Orient, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), publie Le temps des monstres. Le monde arabe, 2011-2021 aux éditions La Découverte. ContexteEn 2011, d’impressionnants soulèvements populaires contre les dictatures ont bouleversé le monde arabe. Observant ces configurations révolutionnaires, Hamit Bozarslan constate que les sociétés concernées en Tunisie, en Egypte, en Syrie) étaient en demande de démocratie et ouvrant un horizon d’espoir proposaient un regard critique sur le passé. Ni partisane, ni eschatologique, la contestation révolutionnaire était démocratique : un refus de l’autoritarisme, de la kleptomanie, du capitalisme de connivence, mais aussi de la violence (paramilitaire, milices, escadrons, mafieuse, etc.) existant à la marge des sociétés, mais minant cette dernière. Il n’était pas question d’inventer un nouveau modèle social, mais de faire entrer les sociétés arabes dans une démocratie consensuelle et dissensuelle, reposant sur la certitude de l’État de droit et l’incertitude démocratique (concept mis à jour par le philosophe Claude Lefort). À ce temps révolutionnaire de 2011, à la joie et l’espoir qu’il a fait naître, a répondu la terreur et la violence des régimes autocratiques. Dix ans après ces printemps arabes et les répressions qui s’ensuivirent, sans oublier les guerres civiles en Lybie, en Syrie et au Yemen, quel regard porter sur ces événements récents ? Pourquoi écrire à l’épreuve du temps ? En quoi est-ce à la fois un risque et une nécessité ? Comment l’analyse à chaud, année par année de cette décennie, permet de rendre compte de la multiplicité des dynamiques à l’œuvre, sans en occulter aucune ? Dynamiques émancipatrices en 2011 ; radicalisation des processus destructeurs en œuvre au Moyen-Orient depuis des décennies : transhumance djihadiste, luttes hégémoniques des grands acteurs régionaux (Arabie saoudite, Iran, Turquie) contribuant à l’échec des contestations révolutionnaires; restauration autoritaire ; transformation de certains Etats arabes en forces miliciennes. Quel sens donner à la coexistence de plusieurs temporalités ? Peut-on parler de l’émergence d’un « temps des monstres » dans cet espace-temps du Moyen Orient qui n’a cessé de se dilater depuis 1979, au point de déplacer toujours plus loin son centre de gravité, jusqu’à faire de villes comme Peshawar ou Téhéran la « capitale » du monde arabe ? « Le temps des monstres », Hamit Bozarslan emprunte l’expression au penseur communiste italien, Antonio Gramsci (1891-1937), qui qualifiait ainsi les décennies 1920 et 1930, ce laps de temps situé entre un passé révolu et un avenir non encore advenu qui se caractérisa par la brutalisation des sociétés, des violences, une haine destructrice et le culte de la mort. Jusqu’où l’analogie avec les années 1920 et 1930 est-elle pertinente quand il est question de la décennie 2011-2022 ? Quelles perspectives pour le monde arabe et le Moyen-Orient ? Quelles pourraient être les futures configurations ? S’il est impossible de prédire l’avenir, Hamit Bozarslan considère néanmoins que « la « pacification » du Moyen-Orient nécessitera sans doute, dans un premier temps – mais seulement dans un premier temps – la « renationalisation » des espaces étatiques westphaliens existants de sorte que chaque conflit soit pensé et se résolve à l’intérieur des cadres territoriaux existants, bien que largement hérités d’un passé colonial, avec l’interdiction imposée aux acteurs « nationaux » de recourir à des ressources économiques, symboliques et surtout militaires extérieures. Cela exigerait à son tour autant la présence de tiers séparateurs qui pourraient être des grandes démocraties, que l’invention d’un temps de confiance par une pédagogie de la responsabilité auprès des acteurs locaux. » À l’oreille
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| #125 – Ludmila Oulitskaïa | 20 Jul 2022 | 01:03:30 | |
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Sophie Benech, traductrice littéraire du russe et fondatrice des Éditions Interférences, est couronnée en septembre 2021 par le Grand Prix SGDL (Société des Gens de Lettres) pour son œuvre de traduction. Elle présente Le Corps de l’âme, dernier opus en date de Ludmila Oulitskaïa, figure emblématique de la littérature russe contemporaine et dont elle est la traductrice. ContexteLudmila Oulistkaïa, née en 1943 dans l’Oural, est issue d’une famille juive de l’intelligentsia, marquée par un attachement profond aux livres, au théâtre et à la musique. Elle est aujourd’hui considérée comme la plus importante autrice russe contemporaine. Son œuvre est traduite dans plus de 40 langues. Fin février 2022, quelques jours après l’invasion de l’Ukraine, elle a quitté Moscou pour un exil à Berlin. Sophie Benech est traductrice et aime passionnément son métier, considérant la traduction comme un immense enrichissement personnel. Mais, elle a aussi fondé une maison d’édition aujourd’hui dotée d’un catalogue de textes de qualité, inédits, épuisés ou difficilement accessibles aux lecteurs français. Elle publie des auteurs russes qu’elle a ou non traduits et des auteurs anglo-saxons. Comment est-elle passée de la traduction à l’édition ? Pour éditer notamment ce que d’autres n’éditent pas ou refusent d’éditer alors qu’il le faudrait selon elle. Entre Sophie Benech et Ludmila Oulitskaïa, il y a une longue histoire. La première a traduit tous les livres de la seconde (à l’exception du premier), tous publiés aux éditions Gallimard. « Nous avons pour ainsi dire grandi ensemble, elle dans sa carrière d’écrivain et moi dans ma carrière de traductrice ». Si Ludmila Oulitskaïa, biologiste de formation, a toujours écrit, depuis l’enfance, poussée par un profond besoin, Sophie Benech a quant à elle appris le russe tardivement, sur le tas, pour ainsi dire, en se rendant en Russie et en travaillant à Moscou. Depuis le début des années 1990, le cheminement des deux femmes les a considérablement rapprochées au fur et à mesure des allers et retours d’une langue à l’autre. Des liens se sont tissés avec le temps, une proximité, des affinités sont apparues de plus en plus nettement. Elles partagent aujourd’hui beaucoup. Sophie Benech s’est immergée dans l’univers romanesque de Ludmila Oulitskaïa, mais elle a aussi fait sien le monde littéraire russe, traduisant aussi des auteurs tels que Isaac Babel, Anton Tchékhov, Varlam Chalamov, Iouri Bouïda, Anna Akhmatova. Elle a vécu en Russie au temps de la Pérestroïka, au plus près des espoirs et des déchirements d’une élite intellectuelle. Tout cela n’a pas peu contribué à forger entre les deux femmes, et sur de nombreux points, une même perception des choses. Cela aide bien sûr à traduire, à chercher à rendre au mieux son style si particulier, fait de poésie et d’humour, son langage imagé, sa grammaire stylistique, sa façon si particulière de donner vie à une multitude de personnages. Dans Le corps de l’âme, Ludmila Oulitskaïa, interroge, non pas tant les rapports les rapports de l’âme et du corps, que les chemins inattendus qui nous conduisent à effleurer, toucher, sentir ou ressentir cette part d’immatérialité en nous. Treize histoires en tout, drôles, tragiques, graves ou cocasses, qui emmènent le lecteur au-delà du paradoxe qui fait que savons beaucoup de choses sur notre corps, (ou du moins croyons-nous en savoir beaucoup) et si peu de l’âme. Comment cette dernière, impossible à définir, difficile à objectiver comme on peut disséquer un corps, imperceptible en apparence, devient subitement perceptible, tangible ? Quelles traces conservons-nous de cette expérience ? D’où vient ce sentiment d’apesanteur, de bonheur, de plénitude, d’accomplissement qui révèle à la fois la finitude de la condition humaine, la mort certaine du vivant, mais aussi la puissance d’un souffle vital qui fait de chaque être humain une personne unique dont l’existence importe ? Quelle est cette zone poreuse entre le corps et l’âme dans laquelle il nous arrive de séjourner et où les frontières entre le réel et l’irréel passent soudain au second plan, floutées dans un halo de merveilleux ? À l’oreille
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| #124 – Volodymyr Zelensky dans la peau de son peuple | 13 Jul 2022 | 01:19:09 | |
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Les deux journalistes publient ensemble Volodymyr Zelensky. Dans la tête d’un héros, aux éditions Robert Laffont. ContexteL’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie ont demandé officiellement leur adhésion à l’UE cinq jours après le début de l’invasion russe le 24 février 2022. Les 27 membres de l’Union européenne (UE) ont accepté la candidature de l’Ukraine et celle de la Moldavie, le 23 juin dernier, leur traçant un « destin » européen, tandis qu’ils ouvraient une « perspective » européenne à la Géorgie, conditionnant son accès au statut de candidat à la réalisation de réformes afin de garantir l’indépendance de la justice et des médias, et lui demandant d’œuvrer à l’amélioration du climat démocratique. Les journalistes Régis Genté et Stéphane Siohan commentent les réactions en Géorgie et en Ukraine face à la décision du Conseil européen, confirmant l’avis de la Commission européenne. Déception et amertume en Géorgie où les partisans de l’UE sont descendus à trois reprises dans la rue pour rappeler que dans leur très grande majorité les Géorgiens veulent rejoindre l’Europe. Mais ils protestaient également contre leur gouvernement qu’ils accusent d’une part d’avoir délibérément saboter l’opportunité d’obtenir le statut de candidat à l’adhésion, et de servir d’autre part, de facto, les intérêts de la Russie, sous couvert d’une stratégie de normalisation avec cette dernière. En Ukraine, en revanche, le statut de candidat est apprécié comme une bonne nouvelle dans un contexte de guerre, et vécu comme une reconnaissance. L’entrée de l’Ukraine dans la famille européenne, voire son appartenance, s’est en effet imposée comme une sorte d’évidence, depuis l’invasion militaire de la Russie de Poutine et la sidération provoquée par la violation de l’intégrité territoriale du pays et la remise en cause de sa souveraineté. La résistance ukrainienne face à l’agression russe est devenue synonyme de combat pour la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette perception de la situation, notamment par les opinions publiques européennes et américaine, est nouvelle : elle date de la fin février 2022. Pourtant l’Ukraine, après l’annexion éclair de la Crimée par la Russie, est en état de guerre, depuis 2014, dans le Donbass où des forces séparatistes pro-russes, soutenues par la Russie et formées militairement par la milice Wagner, ont fait sécession, créant les républiques de Louhansk et de Donetsk que Poutine a reconnues peu de temps avant d’envahir l’Ukraine. Changement d’échelle, de nature ou de degré du conflit ? Changement de perception du conflit ? Prise de conscience ? Un homme en tout cas a incarné ce moment historique : Volodymyr Zelensky. L’ancien acteur qui faisait rire les publics ukrainien et russe, à la tête de l’Ukraine depuis 2019, a fait son entrée dans l’histoire depuis le 24 février 2022. Il est le leader qui fait passer son pays dans une nouvelle dimension historique, symbolisant la bascule ukrainienne. Comme le soulignent Régis Genté et Stéphane Siohan, le personnage s’est métamorphosé en chef de guerre, forçant l’admiration, en incarnant l’héroïsme de tout un peuple défendant les principes fondateurs et les valeurs de l’UE. Celui qui a troqué le costume de ville pour le pantalon de treillis et le tee-shirt kaki, a fait face, restant à la Bankova, le siège de la présidence en plein cœur de la capitale ukrainienne, à l’image de son peuple entrant dans la résistance, telle une nation en armes, jouant son destin et luttant pour sa survie. Pour les Ukrainiens, il s’agit d’une guerre d’indépendance et de libération dans laquelle le pays réalise, en ce début de XXIème siècle, son unité nationale. Ironie de l’histoire, Volodymyr Zelensky, l’homme d’affaires devenu millionnaire, est pour ainsi dire entré en politique « par effraction » alors qu’il n’avait aucune expérience politique, un peu comme l’Ukraine est redevenue souveraine de plein droit « par inadvertance » en 1991, étant la dernière des 15 ex-républiques socialistes soviétiques à proclamer son indépendance par voie de referendum, le 1er décembre 1991. Trente ans plus tard, les Ukrainiens, à plus de 80% pro-européens, voient l’Europe comme un espace civilisationnel de libertés et de démocratie, un cadre normatif garantissant l’Etat de droit, la protection des individus et la sécurité collective. En l’espace d’une génération, la société ukrainienne a connu de profondes mutations. Si la corruption reste un défi majeur à relever, le désir d’Europe s’est imposé auprès de la nouvelle génération qui a peu connu l’époque soviétique et n’en a pas la nostalgie. Pour elle, le statut de candidat à l’adhésion est un puissant levier de transformation de la société et de l’Etat. Elle partage de moins en moins de points communs avec la Russie. Certes, les voies de l’émancipation démocratique empruntent parfois un parcours chaotique, et ce fut le cas de l’Ukraine depuis 1991, mais elle est aujourd’hui un pays très jeune, engagé à bâtir un monde meilleur pour les futures générations. A contrario, la Russie de Vladimir Poutine (âgé de 70 ans) défend une vision impériale ou néo-impériale de la Russie, sur le mode prison des peuples, adepte d’une conception autocratique du pouvoir, brimant les libertés civiles et politiques, réprimant les opposants : elle fait figure de repoussoir dans la conjoncture, aveugle et sourde face au renouvellement des générations qui ne veulent pas d’un retour au monde d’avant. La trajectoire de Volodymyr Zelensky (âgé de 40 ans) accompagne celle de son pays, depuis Maïdan et 2013, lequel a fait le choix d’une conception plurielle et inclusive de l’identité, résolument moderne, tournée vers l’avenir et rejetant tout retour rétrograde au passé. La guerre en est en train d’accélérer ce processus de mutation sociale et sociétale en accentuant le divorce entre les deux visions du monde. Dos au mur, les Ukrainiens cependant n’ignorent rien de la gravité de la situation. Ils savent que la guerre sera longue. Les pertes humaines, les destructions matérielles, sont considérables, sans compter les disparitions, les enlèvements, ainsi que des transferts forcés de population en Russie. Les mécanismes d’anéantissement et d’annihilation sont une menace réelle. S’ils perdent la guerre, l’avenir des 3 ou 4 prochaines générations est en jeu. Mais, qu’en est-il des Occidentaux aujourd’hui unis dans leur soutien à l’Ukraine ? Sont-ils prêts à payer les conséquences (notamment économiques, énergétiques) d’une guerre longue ? Les pressions sur le président Volodymyr Zelensky sont très fortes, de tous côtés. Les dangers aussi. La dépendance du pays vis-à-vis des Occidentaux pour les livraisons de matériel militaire ne fragilise-t-elle pas le président ? De quoi les Ukrainiens ont-ils besoin pour faire la différence sur le terrain et pour gagner ? Faut-il vouloir à tout prix et au plus vite instaurer un cessez-le-feu ? Faut-il ou non négocier sans préconditions ? Quelle paix et dans quelles frontières ? Combien de temps le président Zelinsky réussira-t-il à maintenir l’Ukraine en haut de l’agenda international et médiatique ? Les Etats-Unis et les Européens la soutiendront-ils quoi qu’il en coûte, en lui donnant les moyens de repousser l’assaillant, et pas seulement de s’épuiser chaque jour davantage dans une guerre défensive d’attrition ? Choisiront-ils en dernière instance de ménager Vladimir Poutine, comme ils l’avaient fait jusqu’au 24 février dernier ? Pour les livraisons d’armements et de munitions comme pour la reconstruction, l’Ukraine dépend de leur bon vouloir. À l’oreille
Regis Genté – Stéphane Siohan, Volodymyr Zelensky. Dans la tête d’un héros, éditions Robert Laffont, 2022. | |||
| #123 – Un autre monde | 06 Jul 2022 | 00:59:07 | |
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Alain Frachon, ancien correspondant à Téhéran, Londres, Washington et Jérusalem, puis chef du service étranger et directeur de la rédaction du journal Le Monde. Il tient depuis 2014 une chronique hebdomadaire de politique étrangère pour le même quotidien. Il publie Un autre monde. L’ère des dictateurs aux éditions Perrin. ContexteQu’est-ce qu’un chroniqueur de politique étrangère ? En quoi consiste l’exercice de la chronique internationale ? Alain Frachon qui tient chaque semaine, depuis 2014, une chronique dans le journal Le Monde, présente la spécificité du genre. Un format précis, 5700 signes espaces compris dans son cas. Une régularité, elle est publiée chaque jeudi, dans l’édition du Monde datée du vendredi. Un espace affermé. Un caractère transgenre, qui peut emprunter aussi bien à l’éditorial, à l’analyse, au reportage qu’au portrait. Dans cet espace, il est maître à bord, pour analyser, jauger, expliquer, interroger l’actualité. Il peut aussi s’indigner. Avec une règle éthique qu’il respecte toujours, celle de la clarté de l’expression afin de rendre intelligible son propos à ses lecteurs et lectrices. Et avec un scrupule, celui d’éviter de parler de tout (la « toutologie »), préférant pour cette raison mettre l’accent sur les régions qu’il connaît, ses « majors », comme il aime les appeler, que sont le Moyen-Orient, l’Amérique du Nord et la Grande-Bretagne, post et pré-Brexit, bref toutes ces aires géographiques dans lesquelles il a été correspondant, d’abord pour l’Agence France-Presse (AFP), puis pour Le Monde. Des régions qui lui sont familières, dans lesquelles il a vécu et avec lesquelles d’une manière ou d’une autre, de façon continue, il a tissé des liens. D’où sa conviction que pour être chroniqueur, il faut déjà avoir une certaine expérience professionnelle, permettant le recul et la distance nécessaires à l’exercice. Sans oublier la curiosité, l’ouverture d’esprit, l’humilité dans le savoir, qui portent à la lecture et relecture des anciens comme des plus contemporains. Dans Un autre monde. L’ère des dictateurs, Alain Frachon a rassemblé une centaine de ses chroniques publiées entre 2014 et 2022, depuis la fin du mandat de Barack Obama, la présidence de Donald Trump, les crises et guerres à répétition au Moyen-Orient, la volonté de puissance et montée aux extrêmes de la Russie, l’affaiblissement spectaculaire des démocraties face à l’ascension spectaculaire de la Chine et celle des régimes autocratiques ou dictatoriaux. Quelles sont les lignes de fond, les tendances se dégageant du chaos de la scène internationale ? L’ordre international instauré au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et la victoire des Alliés, le système onusien s’articulant autour de la Charte des Nations-Unies et la Déclaration universelle des droits de l’homme, est aujourd’hui remis en cause dans sa prétention à l’universalité normative : il est accusé de vouloir imposer à l’ensemble de la planète un ordre et des valeurs qui ne seraient que l’incarnation ou la projection d’une représentation du monde qui ne serait qu’occidentale. D’où sa contestation dans les faits et le discours par des puissances comme la Chine ou la Russie refusant de se plier à des valeurs qui ne seraient ni les leurs, ni universelles, seulement occidentales. Face à cela, les démocraties occidentales sont déstabilisées, en repli. Les États-Unis en premier lieu, mais pas seulement, se sont trompés sur la fin de la Guerre froide qu’ils n’ont pas gagnée comme ils l’ont cru et dit. L’Union soviétique s’est effondrée d’elle-même, sous le poids de ses propres contradictions, insuffisances et échecs. Pendant qu’ils célébraient la fin de l’histoire et leur triomphe idéologique, confiants dans le fait que la mondialisation économique serait nécessairement le précurseur de la démocratie, ils ont peiné à réaliser que l’économie de marché et le capitalisme faisaient bon ménage (prospéraient) avec des régimes autoritaires, peu soucieux des libertés civiles et politiques et des droits humains. L’émergence de la Chine fut du reste pendant longtemps un objet de déni : au mieux elle était considérée comme l’usine du monde, inondant le marché de produits bas de gamme ! Ce n’est plus le cas aujourd’hui et, devenue deuxième puissance économique mondiale, elle vise la première place. Entre les États-Unis et l’Europe, d’une part, et des puissances contestataires jusqu’à un certain point de l’ordre mondial hérité de 1945, d’autre part, existent un nombre de pays qui ne souhaitent l’inféodation à aucun de ces deux « blocs » géopolitiques qu’ils refusent d’ailleurs de considérer comme deux camps irréductibles. Ils veulent exister en entretenant librement des relations avec les uns ou les autres, tentant de dégager une marge de manœuvre pour agir en fonction de leurs intérêts propres. On l’observe très clairement dans le cas de l’Inde, par exemple. Mais elle n’est pas seule dans ce cas. Peut-on parler d’un recul des Occidentaux ? Avec les désillusions consécutives à l’implosion de l’Union soviétique, c’est un autre monde qui a vu le jour, et non pas celui qu’ils attendaient naïvement. Les succès relatifs de la guerre contre le terrorisme après le 11 septembre 2001, les scandales liés à l’existence du camp de Guantanamo et de la prison d’Abou Ghraib, le retrait d’Afghanistan en août 2021 consacrant le retour au pouvoir des Talibans, tout cela n’a pas peu contribué à décrédibiliser le discours occidental sur les valeurs notamment. L’arrogance et les inconséquences ont fait le reste. La crise financière et économique de 2008 a quant à elle jeté un doute sur les compétences économiques et financières du monde occidental. La gestion de la pandémie liée au covid-19 et l’accès aux vaccins n’ont pas redoré son blason. Alain Frachon souligne la part de responsabilité des Occidentaux qui, depuis la fin de la Guerre froide, sont les premiers auteurs de leur déconsidération vis-à-vis du reste du monde. Le retour de la guerre en Europe changera-t-il la donne ? La durabilité de l’attractivité européenne sur les autres nations, restées en dehors des frontières actuelles de l’Union européenne, sera-t-elle de nature à impulser une nouvelle dynamique signant la fin de l’effacement européen ? À l’oreille
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| #122 – La Géorgie aux portes de l’Europe ? | 29 Jun 2022 | 01:03:46 | |
En plateau
Régis Genté, correspondant dans l’ancien espace soviétique pour RFI, mais aussi pour France 24 et Le Figaro, est installé depuis plus de vingt ans à Tbilissi, capitale de la Géorgie. ContexteLa Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine, ont déposé ensemble, en mars 2022, au lendemain de l’agression de la Russie de Poutine contre l’Ukraine, une demande en vue de l’obtention, pour leur pays respectif, du statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne (UE). La Commission européenne a rendu le 17 juin dernier un avis favorable concernant l’Ukraine et la Moldavie, se contentant d’offrir à la Géorgie une perspective européenne. Le 20 juin, une marche pour l’Europe était organisée dans la capitale géorgienne, Tbilissi : quelque 70 000 Géorgiens sont descendus dans la rue pour réclamer l’adhésion de leur pays à l’UE. Régis Genté, qui vit depuis plus de 20 ans à Tbilissi, souligne qu’il s’agit là de l’une des plus grosses manifestations depuis 20 ans. Les trois-quarts des Géorgiens sont en effet pro-européens et inquiets après le choix de la Commission se prononçant pour l’octroi du statut de pays candidat aux deux républiques ex-soviétiques d’Europe orientale, mais pas pour celle du Sud Caucase. Comment la Géorgie, qui était le meilleur élève parmi les six pays dudit Partenariat oriental, lesquels entretiennent une relation spéciale avec l’UE depuis 2009, a-t-elle perdu la première place ? Que veulent les manifestants qui ont répondu à l’appel des organisations émanant de la société civile, et notamment au mouvement La Honte ? Qui sont-ils ? Régis Genté observe que les manifestants veulent d’abord témoigner de l’engagement et la détermination du peuple géorgien dans son choix pour l’Europe et les valeurs occidentales. La liberté, la paix, le développement économique durable, la protection des droits humains et la justice, voilà ce que représente l’Europe à leurs yeux et tel est leur projet de société. Mais ils sont également en colère, car ils soupçonnent le gouvernement de travailler dans les intérêts de Moscou, alors que le pays serait majoritairement favorable à sortir de l’influence russe. Ils clament au pouvoir en place qu’ils ne sont pas d’accord avec sa politique consistant à saper la voie européenne de la Géorgie. Le parti au pouvoir, le Rêve géorgien, dirigé par Irakli Kobakhidze, mais dépendant de l’oligarque Bidzina Ivanishvili, qui a fait toute sa fortune en Russie, ont-ils contribué avec le Premier ministre, Irakli Garibashvili, à saper les liens avec l’UE ? Régis Gentérelève que depuis deux ans le parti au pouvoir a multiplié les gestes contraires aux valeurs promues par l’UE, en procédant à des arrestations douteuses d’adversaires politiques ou en exerçant des pressions sur les médias. Une détérioration dans le fonctionnement démocratique des processus électoraux a aussi fait l’objet d’un constat. Le pouvoir a développé en outre une rhétorique très dure vis-à-vis de l’UE. D’où l’exigence formulée par la Commission européenne vis à vis de la Géorgie : des réformes portant notamment sur l’indépendance de la justice, l’amélioration du climat démocratique ainsi que celui des médias. Sans surprise, le Conseil européen, réuni les 23 et 24 juin, a suivi l’avis de la Commission. Au soir du 24 juin, après la décision du Conseil européen de ne pas accorder à l’ex-république soviétique le statut de pays candidat à l’UE, des milliers de personnes se sont à nouveau réunies dans le centre de Tbilissi. La colère gronde dans le pays contre le gouvernement, accusé d’avoir fait à dessein échouer la candidature géorgienne. Faut-il croire le Premier ministre Irakli Garibachvili, qui prenant acte des points faibles du dossier géorgien, s’est engagé à “travailler avec Bruxelles pour mettre en œuvre toutes les exigences” ? En effet, la défiance de la rue vis-à-vis du pouvoir en place s’enracine également dans le bilan mitigé du passage, depuis 10 ans, d’une stratégie d’affrontement politique et diplomatique vis-à-vis de Moscou, à une stratégie de normalisation. Pour quels résultats ? 20% du territoire géorgien échappe toujours au contrôle de Tbilissi et ce depuis le début des années 1990. L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont entre les mains de forces séparatistes soutenues par la Russie. Malgré les efforts du parti Le Rêve géorgien, victorieux des urnes en 2012, la Russie n’a envoyé aucun signe positif et encourageant. Le processus de Genève, dispositif mis en place après la guerre russo-géorgienne de 2008, en l’absence de relations diplomatiques entre les deux pays, n’a pas été capable de régler quoi que ce soit. Ce format de discussion a certes permis de trouver quelques compromis économiques (levée du blocus sur le vin géorgien et les eaux minérales), mais ils sont néanmoins fragiles car ils n’écartent pas la menace d’un nouvel embargo, comme on l’a vu en 2019, à la faveur de la moindre crise politique. Ainsi, la stratégie visant à ne pas faire de bruit de peur d’irriter Moscou, de ne pas soutenir (trop) ouvertement l’Ukraine, avec qui des liens forts existent cependant, n’a pas produit les effets escomptés. Le « Vivons cachés » pour éviter la colère et les représailles de Moscou est désormais considéré par l’opposition géorgienne comme une reddition à la Russie. La très grande majorité de la population soutient le rapprochement avec l’Europe et veut faire pression sur le pouvoir en place pour qu’il cesse d’agir contre sa volonté, laquelle est de ne pas rester dans la sphère d’influence de la Russie. Quel est le positionnement de l’Église géorgienne dans ce contexte ? Quelles sont les forces en présence ? Que pensent les jeunes ? De quoi rêvent-ils ? La mobilisation de la rue géorgienne se poursuivra-t-elle dans les prochaines semaines ? La société civile dans sa volonté de résister de façon non violente donnera-t-elle naissance à un nouveau mouvement populaire, distinct du Rêve géorgien ou du Mouvement national uni (MNU) de l’ancien président Mikheïl Saakachvili, aujourd’hui emprisonné ? Quelles sont et seront les répercussions de la guerre en Ukraine dans l’ancien espace soviétique ? À l’oreille
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| #121 – Le CEVIPOF a 60 ans ! | 22 Jun 2022 | 01:06:34 | |
En plateau
Janine Mossuz-Lavau, politiste, sociologue et romancière, directrice de recherche émérite au CEVIPOF, a participé à l’élaboration et la rédaction de l’ouvrage collectif publié sous la direction de Martial Foucault et Pascal Perrineau La politique au microscope. 60 ans d’histoire du CEVIPOF publié aux éditions SciencesPo Les Presses. ContexteRetour sur les soixante années qui ont fait du CEVIPOF un incontournable de la vie politique, institutionnelle et médiatique française, et lui ont valu une reconnaissance au-delà des frontières nationales, en Europe et à l’international. Le CEVIPOF qui scrute les évolutions et les recompositions de la vie politique, s’est en effet durablement installé dans le paysage institutionnel français, mais aussi dans la vie quotidienne des Français en formant des générations d’étudiants et de spécialistes, en participant au débat public et à la confrontation des idées. De nombreux concepts désormais familiers du grand public ont été forgés dans ce laboratoire, et d’autres y ont été discutés, tels que le référentiel, l’effet travail, l’effet religion, classe sociale objective/classe sociale subjective, dissonance électorale, moratoire électoral, tripartition de l’espace politique, clivage privé/public, variables lourdes, République absolue, etc. 60 ans d’histoire du CEVIPOF, cela représente 600 ouvrages et 3000 articles. Le CEVIPOF consacré à la vie politique française forme avec le CERI (Centre d’études et de relations internationales), les deux grands laboratoires de Sciences Po. Janine Mossuz-Lavau dont de nombreux travaux, sur la question du genre notamment, furent pionniers et qui a activement participé à la conception et rédaction du livre La politique au microscope. 60 ans d’histoire du CEVIPOF, fait partie de la première génération de jeunes chercheurs du CEVIPOF. Elle précise combien cette institution s’est dès le début caractérisée par sa pluridisciplinarité dans sa façon d’appréhender l’objet politique. Ainsi, la science politique française s’est construite, et se développe en se frottant au droit, à l’histoire, à la sociologie, à la psychologie, à la religion, à la littérature, etc. mais aussi en s’intéressant au monde agricole, au syndicalisme, au parti communiste (PCF), au travail, aux femmes, etc. Janine Mossuz-Lavau distingue trois moments dans l’histoire du CEVIPOF. Les années 1960 à 1980 sont marqués par l’effervescence de ce jeune laboratoire qui recrute alors facilement de jeunes chercheurs. Plongés dans l’atmosphère stimulante d’un « temps fort de la création intellectuelle », ils expérimentent la liberté de la recherche, l’inventivité, l’innovation, le goût du risque, sans contexte budgétaire contraint, et sans grande difficulté pour trouver le financement des recherches et travaux. Ambiance festive et insouciance. Viendront ensuite les pressions de la concurrence, l’individualisme, la course aux publications dans les revues anglo-saxonnes avec comité de lecture, dans un contexte cette fois marqué par l’augmentation du nombre des chercheurs diplômés, les nouvelles règles du CNRS, les baisses de financement et le manque d’investissements dans la recherche. Les années 1980 à 2000 furent marquées par le mariage des cultures Sciences Po et CNRS et une professionnalisation de la recherche en science politique. La modernisation de l’héritage intellectuel du CEVIPOF entraîna la structuration en trois pôles d’excellence (analyse des comportements et des attitudes politiques, action publique, histoire des idées et pensée politique) et une rationalisation du fonctionnement administratif de l’institution, afin de répondre aux défis de l’internationalisation des enjeux de la recherche ainsi qu’à celui de l’évolution des lieux du politique en dehors des instances traditionnelles de la représentation, avec l’ouverture de nouveaux champs d’étude, portés ou non par le débat public. Citons notamment les travaux sur le vote FN (Front national), à partir des premiers succès électoraux de ce parti d’extrême droite créé en 1972, qui deviendra RN (Rassemblement national) en 2018. Quant aux années 2000 à 2020, elles furent marquées par une crise et des évolutions, mais aussi la reconnaissance internationale du laboratoire. Le Centre d’études de la vie politique française devient en 2003 le Centre de recherches politiques, même si l’acronyme de CEVIPOF fut conservé. Fidèle à son ADN (la diversité des approches du fait politique), le CEVIPOF développe aussi l’approche comparative, et s’internationalise davantage. L’importance et la renommée de l’institution sont attestées par l’obtention de la seconde place en « Politics and International Studies » du classement QS World University Rankings, derrière Harvard, mais devant Oxford, Cambridge, Princeton, etc. Parallèlement aux Chroniques électorales, sondages, analyses des processus et comportements électoraux, on constate la mise en place de dispositifs tels que celui du Baromètre politique français, l’Enquête sociale européenne, le Baromètre de la confiance politique, le lancement du Baromètre du dialogue social, sans exclure un renouvellement des études sur les élites, les institutions politiques, l’imbrication entre le politique et la sphère privée (son rapport intime), le rôle de la mémoire et de la transmission dans les attitudes et comportements politiques, les banlieues, le militantisme associatif. La diversité d’approches des débuts de l’institution qui s’est depuis ouverte à l’Europe et à l’international, est toujours présente, mais aussi renouvelée, avec aussi de nouveaux chantiers en perspective telle que l’ouverture de la chaire Outre-mer en 2021. Janine Mossuz-Lavau s’est particulièrement illustrée dans des enquêtes d’ordre qualitatif. Citons La vie sexuelle en France (2002), le Dictionnaire des sexualités (2014), La Prostitution (2015), mais aussi ses études sur le clivage droite-gauche, dont elle a souligné la pertinence et la persistance toujours d’actualité. A l’oreille
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| #120 – Volodymyr Zelinsky : l’Ukraine dans le sang | 16 Jun 2022 | 01:07:34 | |
En plateau
Gallagher Fenwick, grand reporter et ancien directeur de la rédaction anglophone de France 24, il a couvert de nombreux conflits dans le monde. Il fut notamment correspondant à Jérusalem de 2010 à 2015, puis à Washington DC pendant trois ans. Il publie Volodymyr Zelinsky. L’Ukraine dans le sang aux éditions du Rocher, un ouvrage dont les droits sont reversés au Mouvement Interculturel France-Ukraine. ContexteComédien devenu chef d’État puis chef de guerre, le président de l’Ukraine a impressionné la planète par son sang-froid et son courage. Gallagher Fenwick retrace le parcours atypique de Volodymyr Zelensky, l’ascension et la transformation fascinantes d’un clown propulsé président par son art de la communication, qui a dû et su se muer en chef de guerre. Charlie Chaplin devenu Churchill ? Comment cet homme qui n’avait aucune expérience politique, est-il devenu président de l’Ukraine, élu au second tour avec 73% des voix ? Comment l’individu, qui n’est pas belliqueux et qui semblait dans le déni face à la menace et l’imminence d’une invasion de son territoire par les troupes russes, massées depuis de longues semaines aux frontières de l’Ukraine, s’est-il métamorphosé dans la nuit du 23 au 24 février 2022 au point d’incarner depuis plus de 100 jours le visage d’une nation assiégée ? Comment cette mutation fait-elle extraordinairement écho à celle d’une armée ukrainienne dont personne ne donnait cher avant février dernier, mais qui aujourd’hui incarne et symbolise tout un peuple en armes, des hommes et des femmes défendant leur pays, leur histoire, leur révolution contre un agresseur ? Pour comprendre, Gallagher Fenwick a interrogé la directrice d’école de Volodymyr Zelinsky à Kryvyi Ryh, la ville industrielle du Sud-Est de l’Ukraine où il a grandi dans une famille juive laïque et russophone, rencontré ses amis d’enfance et ses collègues de Kvartal 95, sa société de production, mais il a aussi rencontré des parlementaires au sein de son parti politique et dans l’opposition, des politologues, des historiens, des chercheurs et des journalistes. Comment donc ce génie de la communication est-il d’abord en résonnance avec son peuple ? Comment cette star dans le monde de l’humour et de la satire politique, crève aujourd’hui les écrans ? Un clown devenu chef de guerre ? Quel rôle a joué la série Le serviteur du peuple dans la mue actuelle du personnage de série en celle d’un acteur international de premier plan ? Comment cet homme parvient-il à maintenir la guerre qui se déroule dans son pays tout en haut de l’agenda politique international mais aussi informationnel ? Gallagher Fenwick évoque aussi les zones d’ombre de Volodymyr Zelinsky : sa relation avec l’oligarque Ygor Kolomoysky, mise en évidence par les Pandora papers, le flou qu’il a intentionnellement entretenu entre le candidat réel à la plus haute mandature et le personnage virtuel qu’il incarnait dans sa série devenue œuvre programmatique, sa manière populiste de gouverner, au moins jusqu’à la guerre, sa loyauté en amitié vis-à-vis de ses amis d’enfance qui l’ont suivi dans toutes ses aventures jusqu’à la présidence, les accusations de népotisme qui en ont découlé. Homme de spectacle, homme d’affaires, homme de compromis et de compromissions, homme d’Etat aujourd’hui qui n’hésite pas à se mesurer aux autres et se confronter aux rapports de force pour les transformer. Son courage et son verbe ont forgé sa stature en lui donnant une légitimité rare pour avoir voix au chapitre, pour ne pas laisser les autres décider sans eux de l’avenir des Ukrainiens et de leur pays. S’il a besoin de l’aide des occidentaux, ces derniers ont aussi besoin de lui. Mais jusqu’à quel point ? ou jusqu’à quand ? En mobilisant les opinions publiques internationales, il sait qu’elles exercent une pression sur leurs gouvernements respectifs afin qu’ils n’abandonnent pas l’Ukraine. Mais, la force de Volodymyr Zelinsky ne serait-elle pas faire écho, d’ébranler et d’émouvoir dans les pays de l’espace post-soviétique ? de redonner espoir aux luttes pour la démocratie, pour la souveraineté, contre la corruption, 30 ans après l’implosion de l’Union soviétique et le bilan mitigé des indépendances ? L’ironie de l’histoire, dans cette guerre tragique qui tue et détruit, en plein cœur de l’Europe, c’est que Vladimir Poutine aura non seulement donné à Volodymyr Zelinsky le plus beau rôle de sa vie, mais, au-delà, activement contribué à déconstruire et délégitimer le narratif impérial russe. À l’oreille
Gallagher Fenwick, Volodomyr Zelinsky. L’Ukraine dans le sang, éditions du Rocher. Droits reversés au Mouvement Interculturel France-Ukraine. | |||
| #119 – La Moldavie à la croisée des mondes | 08 Jun 2022 | 01:11:52 | |
En plateau
Florent Parmentier, Secrétaire général du Cévipof, enseignant à Sciences-Po, chercheur au Centre HEC Paris de Géopolitique, spécialiste de l’Europe centrale et orientale, a publié, avec Juliette Durrieu, La Moldavie à la croisée des mondes, aux éditions Non Lieu. ContexteEnclavée entre la Roumanie et l’Ukraine, pays grand comme la Bretagne ou la Belgique, la Moldavie est à la croisée des mondes, tiraillée par ses influences multiples liées à son histoire, sa culture, ses intérêts économiques et stratégiques. Un habitant de Chisinau plus que centenaire et qui aurait vécu toute sa vie dans le même appartement de l’actuelle capitale, serait né sous l’Empire russe des Romanov, entre les deux guerres mondiales aurait été roumain, après la Seconde Guerre mondiale, il aurait été citoyen soviétique et serait moldave depuis le 27 août 1991, en ayant ainsi changé quatre fois de pays en restant dans la même maison. On trouve dans cet exemple, souligne Florent Parmentier, l’une des caractéristiques typiques de l’Europe centrale et orientale : la mobilité des frontières. La Moldavie aujourd’hui est le résultat de cette histoire, méconnue, mais un résumé de l’histoire de l’Europe. Elle n’est pas la Syldavie de Tintin, ni la Poldavie de Boris Vian, mais elle est l’héritière de la Bessarabie, ce territoire situé entre deux fleuves, le Prut et le Dniestr, un espace découpé de la principauté de Moldavie sous domination ottomane et intégrée à l’Empire russe de 1812 à 1918. Un espace habité par une population latine et slave, et où se côtoyaient les alphabets latin, hébraïque et cyrillique. Une terre d’émigration. Les pogroms de Kichenev en 1903 et ceux de 1905, sont les premiers pogroms du XXème siècle dans l’Empire russe et marquent le début d’une forte migration frappant la très importante communauté juive d’alors. D’autres migrations suivront après la Révolution de 1917 notamment, et après 1991. La Moldavie au tropisme francophone et francophile est un des pays les plus pauvres d’Europe et, en 2015, les transferts de fonds des migrants représentaient 26% du PIB moldave. La proclamation de l’indépendance, le 27 août 1991, fut suivie d’un conflit entre mai et juillet 1992 qui se solda par la sécession de la Transnistrie (soutenue par Moscou), cette bande de terre longeant la rive gauche du Dniestr. Liée à des milieux sécuritaires et de renseignement russes ainsi qu’à des réseaux criminels et mafieux en Russie et dans l’espace post-soviétique, la Transnistrie bénéficie de sa proximité avec le port d’Odessa (situé en Ukraine) pour toutes sortes de trafics. Le conflit est non résolu à ce jour, même s’il semble, comme le précise Florent Parmentier, celui dont la résolution présenterait le moins de difficultés parmi ceux ayant éclaté dans l’espace de l’ex-Union soviétique. En 1994, la Moldavie a proclamé sa neutralité, s’engageant ainsi à ne pas rejoindre l’OTAN, mais attendant en retour le départ des troupes russes installées en Transnistrie. Avec une certaine sagesse, les dirigeants moldaves ont essayé de promouvoir une identité non clivante, de se penser comme un trait d’union possible entre l’UE et la Russie. Trente ans d’indépendance ont en tout état de cause consolidé la République moldave : par rapport à la Roumanie dont elle se veut distincte et indépendante, et par rapport à la Russie aussi dans la mesure où les interactions et les liens culturels, sportifs, économiques avec la Transnistrie sont réels et forts, tout comme les points communs. En outre, le pays a atteint une relative maturité politique. L’alternance politique est un acquis et les résultats électoraux ne font l’objet d’aucune contestation, ce qui est loin d’être le cas dans d’autres républiques de l’espace post-soviétique, avec qui la Moldavie partage en revanche le fléau de la corruption se manifestant notamment par la confusion entre le pouvoir politique et économique. La lutte contre la corruption est le chantier prioritaire d’aujourd’hui est de demain de la Moldavie, indispensable à la maturation en cours de sa démocratie. La coalition anti-oligarchique entre pro-européens et pro-russes est un signe intéressant. La société moldave, fracturée, marquée par ses diversités culturelles, linguistiques, politiques, est à la recherche d’une pacification, afin de transformer un espace conflictuel en un espace stable et dynamique dans lequel il serait possible de faire coexister plusieurs enjeux. Comment expliquer que le pays le plus pauvre d’Europe est celui qui accueille le plus de réfugiés depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine ? La Moldavie pourra-t-elle sortir indemne de la prolongation du conflit actuel en Ukraine ? Quelles sont à moyen terme les perspectives pour ce pays qui a signé en 2014 un accord d’association avec l’Union européenne et qui, le 3 mai dernier, par la voie de sa présidente, Maia Sandu, demandait formellement l’adhésion de son pays à l’Union européenne. Comment la Moldavie, à la croisée des mondes, interroge-t-elle l’identité européenne ? À l’oreille
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| #118 – Le rendez-vous manqué des peuples | 01 Jun 2022 | 01:16:13 | |
En plateau (ou presque)
Ils publient ensemble Le rendez-vous manqué des peuples. De l’échec des révolutions populaires aux dérives populistes, aux Éditions Autrement. ContexteDepuis deux décennies, Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud partagent leur réflexion au long cours et leurs regards complémentaires. Ensemble, ils ont publié une dizaine de livres ou d’atlas, témoignant de l’ancrage de leurs recherches respectives sur le Moyen-Orient. Avec Le rendez-vous manqué des peuples, un essai sur l’échec des révolutions populaires et les dérives populistes, ils ouvrent cette fois l’angle d’observation au-delà de cette région afin d’analyser en profondeur l’émergence de deux phénomènes concomitants depuis les années 2000. Lesquels ? Le premier de ces phénomènes concerne l’aspiration très forte à la dignité et à la démocratie observée depuis 2011 avec les printemps arabes notamment. Cette vague démocratique – qu’il serait en toute rigueur plus exact de qualifier de « mobilisation » plutôt que de « révolution » -, pour l’instant, a cédé la place à une reprise en main autoritaire. Elle reste cependant prégnante et les braises couvent. Pour l’instant, oui, il y a reflux, écrasement des aspirations populaires et le constat vaut pour le Moyen-Orient comme pour d’autres zones géographiques, en Biélorussie, à Hong Kong, etc. Le second phénomène, concomitant du premier, s’observe quant à lui dans les démocraties établies de longue date et qui font face au risque de dé-consolidation, d’involution à la faveur de figures nationales populistes poussant les démocraties vers le bas, dressant la rue contre les institutions, contre les résultats des élections, dressant les peuples contre les élites, mais aussi contre la démocratie. Y a –t-il un arrière-plan commun à ces deux phénomènes distincts, différents, relevant de conceptions très différentes des libertés et des aspirations des peuples ? Telle est l’interrogation de Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud. Le premier intérêt de leur démarche consiste à souligner (ou rappeler) que toute mobilisation populaire n’est pas nécessairement démocratique. D’où certainement l’immense difficulté de définir « le peuple ». Il n’est pas inutile non plus de se souvenir de La Boétie et de son Discours de la servitude volontaire. Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud soulignent dans les deux cas l’expression d’une souffrance sociale dans des contextes différents, étant entendu que le constat de concomitance n’implique aucun lien de causalité entre les phénomènes. La souffrance des peuples est une réalité vécue, ressentie. Or, les peuples s’édifient aussi par une souffrance collective. Conjuguée à l’espoir, la souffrance devient un phénomène révolutionnaire mobilisateur qui se caractérise par un triple rejet : celui de la prédation politique, celui de la corruption et celui de l’impéritie économique et du chômage. Il faut prendre au sérieux l’aspiration à la dignité qui surgit de la faillite ou des échecs des pouvoirs en place. Une aspiration pour ainsi dire universelle et inscrite dans la Charte des Nations Unies. Partout face à la dignité bafouée des hommes et des femmes, le vent de la révolte se lève, il y a incandescence. Quels sont les facteurs de la souffrance sociale dans les démocraties ? Elle s’origine dans le fait que les sociétés sont devenues de plus en plus inégalitaires. La souffrance qui en résulte s’exprime de plusieurs façons et témoigne d’une insécurité collective : la crainte du déclassement, la paupérisation des classes moyennes, la difficulté de vivre dans une société multiculturelle, l’insécurité sociale. Autant de facteurs contribuant au vote populiste nationaliste. Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud nous invitent à analyser l’amont et l’aval de ces mouvements de contestation en étant particulièrement attentifs à l’aspiration à la dignité. Que nous enseigne les dix dernières années d’exercice du pouvoir par certains leaders populistes élus ? Comment s’opère la dérive politique ? Rarement d’un seul coup. Le franchissement du Rubicon se fait progressivement dans le temps. Par le haut, présidentialisation d’un régime, neutralisation de la Cour constitutionnelle, referendums, etc. Par le bas, contrôle de la société civile, des ONG pouvant aller jusqu’à leur interdiction en cas de non-soumission, mise sous contrôle de la vie sociale, mise au pas de l’université, etc. La démocratie américaine résiste mieux que la démocratie en Hongrie ou en Turquie face à sa remise en cause et sa brutalisation. Les régimes illibéraux versent dans le capitalisme de connivence. Dans les régimes autoritaires, le printemps des peuples s’est caractérisé par une forte mobilisation populaire et l’absence de leadership : révolution citoyenne où la non structuration ou non émergence de dirigeants légitimes et légitimés offre une garantie contre la confiscation de la révolution dont souvent les peuples firent l’expérience malheureuse lors de révolutions partisanes. Toutefois, la question se pose de savoir si l’absence de structuration de la contestation civile a contribué ou non à l’échec, a facilité ou non la reprise en main autoritaire un peu partout. Nouveau paradoxe auquel sont désormais confrontés les peuples ? Nouvelle aporie du politique ? La révolution citoyenne (révolution de velours) est-elle condamnée à l’échec ? Le délitement du tissu social est-il en cause ? Comment surmonter les difficultés et les écueils des révolutions partisanes du passé et citoyennes du présent ? Comment notamment éviter le repli ou l’écueil identitaire sur lequel, dans ses séquences récentes, la révolution citoyenne a buté ? Comment échapper au piège de l’autoritarisme national de revanche ? Que se passe-t-il quand l’espoir meurt et que reste la souffrance ? À l’oreille
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| #117 – Autonomie du Nord-est syrien : quelles perspectives ? | 25 May 2022 | 01:03:01 | |
En plateau
Fabrice Balanche, géographe, enseignant-chercheur à l’université Lumière Lyon-II, spécialiste de la Syrie, du Liban et du Proche-Orient. Il est également chercheur associé au Washinton Institute. ContexteComment l’indécision, l’indétermination et l’incertitude entourant l’avenir et le statut de la région du Nord-est syrien peuvent-elles contribuer à la détérioration de la situation sur place ? Si en effet on vit mieux dans le Nord-est syrien que dans tout le reste de la Syrie, la situation n’en est pas moins catastrophique, observe Fabrice Balanche qui s’est rendu sur place en janvier 2022. La région représente un tiers du territoire syrien. Elle vit sous un régime administratif kurde bénéficiant d’une autonomie relative. Mais son isolement est quasi-total : sans accès à la mer, elle ne dispose que d’un seul point de passage avec l’Irak et son « statut » d’autonomie locale ne bénéficie d’aucune reconnaissance internationale. Pas d’électricité, pas de chauffage, pas de carburant. Les prix renchérissent, mais les salaires ont baissé du fait de la dévaluation de la livre syrienne. La région, autrefois grenier à blé de la Syrie (grâce à quoi le pays parvenait à une autosuffisance alimentaire, voire exportait aussi une partie de ses récoltes de blé), se trouve désormais confrontée à un vrai problème de rendement agricole. Les sols manquent de fertilisants du fait de l’envolée du prix des engrais. La sécheresse n’arrange rien : l’Euphrate qui prend sa source en Turquie a un débit de plus en plus faible en Syrie. La population est confrontée à la pénurie de sucre, le pain est rationné et produit à partir d’une farine de blé, de soja et de maïs. Ces difficultés quotidiennes alimentent des frustrations parmi la population locale, kurde et arabe. Quelles sont les conséquences du mécontentement ? Les populations arabes de Deir Zor et Rakka n’ont aucune sympathie pour le régime syrien d’Assad : souvent, elles n’ont pas accompli leurs obligations militaires et elles redoutent d’autre part les milices chiites. Elles n’ont pas été victimes d’épuration ethnique de la part des forces militaires et sécuritaires kurdes, lesquelles prudemment ont fait preuve de mansuétude à leur égard. En revanche, du fait des difficultés économiques, elles commencent à être nostalgique de la période vécue sous Daesh et durant laquelle elles n’ont pas le souvenir d’avoir manqué d’électricité et de carburant, comme c’est le cas actuellement. L’épisode de l’attaque de la prison de Ghwayran (une ancienne école reconvertie en centre pénitentiaire, il y a trois ans, lors de la défaite de l’EI), le 20 janvier 2021, à Hassaké, par une centaine de djihadistes du groupe Etat islamique afin de libérer plus de 3500 autres djihadistes détenus, a sonné le retour de Daesh parvenu à infiltrer les quartiers arabes du Sud de la ville, au nez et à la barbe des forces de sécurité kurdes. Tirant profit du mécontentement, l’EI recrute des jeunes de 16 à 20 ans, attirés par un salaire mensuel de 50 à 100€, mais aussi pour des questions de dignité, à défaut de pouvoir quitter la région quand on ne dispose pas de 1000$ pour émigrer en Turquie, ou 1500$ pour rejoindre l’Europe. Mais les Kurdes eux-mêmes ont des doutes sur les capacités de leur propre gouvernance d’améliorer leurs conditions de vie et de consolider durablement la viabilité de l’autonomie administrative locale. Les autorités kurdes manque de cadres politiques, manquent de bons gestionnaires, et si les forces de sécurité ont fait preuve de compétences dans leur domaine, elles peinent à administrer la région, en assurant la remise en route et le bon fonctionnement des infrastructures (réseau d’égoûts, etc.). La gabegie est énorme. La période pleine d’espérance qui avait débuté en 2016 (deux ans avant le centenaire du Traité de Sèvres) est révolue. L’incertitude pesant sur le statut d’autonomie de la région plombe l’avenir, en l’absence de garantie internationale et d’engagement occidental. Les Occidentaux ont soutenu plus ou moins l’autonomie du Sud-Est car les forces du PYD affilié au PKK avaient vaincu Daesh en bénéficiant du soutien américain et européen. Le maintien de forces spéciales américaines ou françaises dans la région répondait aussi à la volonté de ne pas laisser la victoire à la seule Russie et à Assad. La décision du retrait américain prise par Trump ne fut pas sans effet, même si la décision a été reconsidérée : les forces américaines présentes sur le terrain sont réduites à un effectif de 800 hommes. La Turquie d’autre part peut-elle reprendre son offensive et poursuivre l’extension d’une zone de sécurité dans laquelle elle pourrait reloger les réfugiés syriens qu’elle a accueilli depuis 2011 ? On sait que lorsqu’elle a repris Afrine aux Kurdes, avec l’aide de forces supplétives arabes elle a chassé du canton les populations kurdes afin d’instaurer un nouvel équilibre démographique. Le fait est que la menace d’une reprise de l’offensive turque et le poids de l’incertitude planant sur l’avenir de la région ont stoppé les chantiers de la reconstruction. Tout est à l’arrêt : pourquoi construire si demain cela doit être détruit et si on va être chassé de nos maisons ? La crainte est réelle et largement partagée, au point que par lassitude beaucoup ne souhaitent plus qu’une chose : pouvoir rester chez eux, dans leurs maisons. A cet égard, le régime d’Assad est convaincu que le temps travaille en sa faveur et qu’elle pourra ainsi récupérer le contrôle de la région. Seul un engagement occidental ferme en faveur d’un statut d’autonomie pour le Nord-est syrien serait en mesure de renverser la donne. La région est aujourd’hui une zone grise, qui en l’absence de reconnaissance internationale, ne peut bénéficier d’aucuns prêts et soutien à la reconstruction. Or, elle a besoin d’un vrai plan Marshall, et non pas de rustines, souligne Fabrice Balanche. Enfin, si la guerre en Ukraine a des conséquences en cascade sur l’ensemble de la zone, le Nord-est syrien est concerné au premier chef. Une offensive turque est-elle une possibilité réelle et pas seulement une menace ? Côté américain, dans le cadre des relations tendues entre la Russie et les États-Unis, que vont peser les Kurdes de Syrie, si les Etats-Unis travaillent à un rapprochement avec la Turquie ? Que veut ou voudrait en échange obtenir la Turquie ? Que cherche cette dernière en opposant son veto, ou menaçant de le faire, à l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN ? La fin du Rojava, d’une autonomie kurde dans le Nord-est syrien ? Que les Etats-Unis lui fournissent les armements et les avions dont elle fut privée par l’acquisition d’un système de défense aérienne russe S-400 ? Quant aux États-Unis, sont-ils désormais échaudés depuis leur retrait d’Afghanistan et la guerre en Ukraine ? Vont-ils cessé de se retirer de toutes les zones de conflit dans lesquelles ils s’étaient impliqués et s’impliquer à nouveau davantage dans les affaires du monde et vouloir peser dans le règlement des crises et comment ? En attendant, le statu quo dans Nord-est syrien est source de désespérance pour les Kurdes et revigore Daesh aux yeux des populations arabes. L’absence d’une offensive militaire ou encore la neutralisation de la situation par un jeu d’équilibre des puissances régionales et internationales n’empêchent pas localement la détérioration de la situation, la dégradation des conditions de vie et de l’exaspération des gens. A l’oreille
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| #116 – Luba Jurgenson sur les sentiers de Varlam Chalamov | 27 Apr 2022 | 01:23:32 | |
En plateau
Luba Jurgenson, Vice-présidente de l’association Mémorial-France, écrivain, professeur de littérature russe à Sorbonne-Université au département des études slaves, directrice du Centre de recherche Eur’Orbem (cultures et sociétés d’Europe orientale, balkanique et médiane), publie Le semeur d’yeux. Sentiers de Varlam Chalamov aux éditions Verdier. ContexteGrande lectrice et spécialiste de Varlam Chalamov, Luba Jurgenson signe un remarquable essai Le semeur d’yeux. Sentiers de Varlam Chalamov. Elle nous invite à cheminer en compagnie de cette immense figure de la littérature russe dont la prose et la poésie n’ont pas seulement marqué l’universitaire qu’elle est, mais ont encore bouleversé sa propre écriture romanesque. En parallèle, paraissent Souvenirs de la Kolyma de Varlam Chalamov aux éditions Verdier, lesquelles poursuivent ainsi leur projet de publier l’intégralité des œuvres de cet écrivain. Qui est donc Varlam Chalamov (1907 -1982) ? Fils d’un ecclésiastique, il est né à Vologda, une ville de relégation et de transit vers les lieux d’enfermement situés plus au Nord et à l’Est de la Russie, par laquelle pratiquement tous les opposants politiques au régime tsariste sont passés jusqu’à la Révolution d’Octobre 1917. Il participe à l’effervescence des premiers temps de la Révolution à Moscou, mais il est arrêté en 1929 et condamné à trois ans de camp pour diffusion du Testament de Lénine. Il est de nouveau arrêté en 1937, cette fois durant les purges staliniennes, et condamné à 5 ans de bagne, pour activité contre-révolutionnaire trotskiste, envoyé dans la Kolyma, cette région à l’extrême Est de la Russie, au-dessus du cercle polaire, intitulée « le pays de la mort blanche », où les prisonniers travaillant 16h par jour par moins 50, parfois moins 60 degrés, constituent la main d’œuvre gratuite asservie au développement industriel de la région. Il survit miraculeusement, mais est de nouveau condamné à dix ans de camp pour avoir dit d’Ivan Bounine, prix Nobel, exilé, que c’était un grand écrivain de la littérature russe. Hospitalisé, il parvient à bénéficier d’une formation d’aide-soignant et d’aide-médecin qui lui évite les conditions inhumaines du travail dans les mines aurifères, et lui permet de moins souffrir du froid et d’avoir moins faim. C’est alors seulement qu’il commence à écrire des poèmes d’abord puis des courts récits. Il a 46 ans quand il est libéré après avoir passé vingt ans dans les camps. C’est un débutant en littérature, mais c’est là peut-être aussi sa chance dans un certain sens, souligne Luba Jurgenson. Car il a échappé au formatage des esprits soumis au strict respect du réalisme soviétique en art. Le seul bagage littéraire de Varlam Chalamov remonte au futurisme et à sa postérité, à la fin des années 1920. Ce qu’il éprouve, à son retour de la Kolyma, c’est précisément son absence de place en littérature, constat dont il fera le point originel et fondateur de son écriture. Il écrira à partir de cette absence de place, comprenant que la Kolyma est et sera le terrain et le terreau de son œuvre poétique. Son style est marqué par la fulgurance, qu’on retrouve aussi bien dans ses poèmes que dans sa prose : il s’agit de fragments, d’histoires courtes, où il est question de faim, de froid, de travail dans les mines, de truands, de marchands et de la pègre qui assure la police des camps et exerce pour ainsi dire un droit de vie et de mort sur les autres détenus. Varlam Chalamov se fait l’inventeur d’une prose nouvelle, qui dira sans détour les choses. A ses yeux le roman est mort. Il appartient au passé. D’où le travail de sape auquel procède son écriture : aux antipodes de la construction romanesque ou chronologique qui trahit, travestit ou embellit. Comme s’il n’y avait ni césure ni fêlure ni solution de continuité. Sur la neige, le récit placé par Chalamov en tête de son grand œuvre, est à lire, précise Luba Jurgenson, comme un manifeste littéraire dans lequel « la nouveauté radicale de son travail littéraire est évoqué par l’image d’une trace déposée sur un terrain vierge et qui peut devenir une route. Le découvreur, l’explorateur s’est transformé en sapeur qui détruit les fortifications ennemies – les normes esthétiques en vigueur : il n’ouvre ce nouveau chemin qu’au prix de sa vie, et pour le refermer aussitôt ». Pour Chalamov, le camp est une expérience entièrement négative et se distingue en cela de la prison. Pour Soljenitsyne, de dix ans plus jeune que lui et qui n’a pas d’expérience contestataire à son arrivée au Goulag, le camp et la souffrance qui y est endurée peuvent être rédemptrices. L’écriture de Chalamov dans sa recherche d’authenticité tente d’approcher au plus la désintégration du sujet, la rupture, la fracture du « sujet qui se manque à lui-même ». À l’oreille
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| #115 – L’atelier des passages | 20 Apr 2022 | 01:01:20 | |
En plateau
Aude, Martha et Sandrine de l’Atelier des passages, conceptrices et réalisatrices de l’ouvrage Révolutionnaires, dans lequel elles ont cueilli ou recueilli, puis transcrit de l’oral à l’écrit six témoignages de femmes pleinement engagées dans des luttes révolutionnaires des années 1970 et 1980. ContexteAude, Martha et Sandrine, militantes féministes engagées, nées dans les années 1980 et 1990, présentent les témoignages de six autres militantes révolutionnaires qui pourraient être leur mère ou leur grand-mère : Andrea de Montevideo, Camille de Dijon, Herma d’Ulenkrug, Anne-Catherine de Lavaux, Marisa de Besançon et Maryvonne de Nantes. « Comment tes convictions, tes engagements révolutionnaires ont-ils modelé ta vie ? » C’est avec cette question fondatrice que l’Atelier des passages a initié à partir de 2013 une série d’interviews qui se poursuit, engageant ainsi un vaste chantier dont la publication de Révolutionnaires n’est qu’une première étape. Comment mettre en lumière des récits de femmes souvent invisibilisées ? Qu’elles viennent d’Allemagne, d’Uruguay, de Suisse ou d’Italie, les militantes interrogées ont le sentiment que leur histoire n’a pas vraiment d’importance, alors qu’elles ont activement pris part localement, au niveau national ou international, à l’histoire mondiale du mouvement syndical ou des mouvements révolutionnaires en lutte contre l’oppression, la domination, l’exploitation. Pourquoi considèrent-elles spontanément que sortir leur engagement de l’anonymat n’en vaut pas la peine ? Comment corrigent-elles ensuite leur posture par une nouvelle question : « Comment parler de tout ça sans se vautrer dedans ? ». D’où vient cette pudeur ou humilité ? Ne faut-il pas plutôt demander d’où vient leur immense dignité ? Comment digèrent-elles la confiscation et l’occultation de leur rôle dans l’histoire des soulèvements populaires et des luttes révolutionnaires ? Comment leurs récits racontent-ils, et jusqu’à quel point, une histoire intimiste et féministe ? Car c’est bien l’histoire qui s’exprime et se transmet à travers la pluralité des récits singuliers collectés. Une histoire vivante, s’inscrivant dans la contingence du monde, où l’on se raconte « avec prudence », parce qu’on agit avec prudence, cette dernière renvoyant à une éthique mobilisant l’intelligence critique et le jugement dans l’engagement, le choix du combat, de ses formes et moyens. Chemin faisant, on revisite nos représentations de ladite grande histoire et de ladite petite histoire, et l’on repose avec force la question de la centralité de la transmission quand il s’agit d’un héritage de luttes sociales et politiques qui n’existeraient pas sans le combat déterminé et durable de ces femmes. En jeu, la transmission intergénérationnelle, mais pas que ! Les récits de ces militantes, celui de leurs luttes trouvent ici et maintenant un écho auprès des plus jeunes générations, laissant une trace mémorielle de leurs engagements respectifs. Mais l’urgence n’est pas seulement de recueillir le témoignage des anciennes avant qu’elles ne disparaissent. L’urgence est aussi celle de trouver comment transmettre vivant le flambeau des luttes entre générations et au sein des mêmes générations par contagion, émulation, motivation, sensibilisation. À cet égard, l’approche d’Aude, Martha et Sandrine marque un point. Leur démarche est exemplaire dans la qualité de leur écoute. Le travail effectué dans le passage de l’oral à l’écrit en compagnie de celle qui témoigne, conduit à un véritable partage d’expérience dans lequel toutes les protagonistes sont impliquées jusqu’au bout. Elles ne s’approprient pas le témoignage lorsqu’elles le restituent, elles en sont les co-autrices tout au plus, évitant le surplomb dominant, dans une fluidité des échanges qui engage. À l’oreille
Atelier des passages – Révolutionnaires. Récits pour une approche féministe de l’engagement, éditions du commun, 2022. (Postface de Ludivine Bantigny : L’engagement dure longtemps. Comment changer la vie vraiment ?) | |||
| #114 – In absentia | 13 Apr 2022 | 00:55:03 | |
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Raphaël Jerusalmy, écrivain, ancien élève de l’École normale supérieure (ENS), ancien officier du renseignement militaire israélien devenu marchand de livres anciens à Tel Aviv, s’est imposé sur la scène littéraire en quatre romans. Il publie In absentia aux éditions Actes Sud. ContexteLe 2 août 1943, quatre-vingt-six personnes en provenance d’Auschwitz furent livrées vivantes au camp de Struthof, à la demande du professeur August Hirt, un médecin nazi collectionnant les squelettes dans le cadre de ses recherches. S’inspirant de ce fait historique, l’écrivain Raphaël Jerusalmy, construit, sur fond de Shoah et de Seconde Guerre mondiale, son dernier roman, In absentia, dans lequel il interroge l’absence comme une des modalités de l’être au monde. Au Struthof, seul camp de concentration nazi ouvert sur le territoire français, en Alsace, l’écrivain et déporté communiste Pierre Delmain, devenu lui-même un squelette ambulant, est sommé d’achever à mains nues les déportés juifs que leur état rend désormais impropres aux « expériences scientifiques » des médecins nazis menées sur place. Il le fait pour sauver sa peau, mais avec douceur, empathie, humanité, comme s’il voulait accompagner les victimes jusque dans leur dernier souffle et les sauver de l’anonymat, en les regardant dans les yeux. Il ne se le pardonne pas pour autant. Alors, il s’évade. Dans ses rêves. Dans ce qui sera peut-être un jour un roman épique se déroulant aux temps des Croisades. À Paris, Saül Berstein, collectionneur d’art, esthète et dandy, retarde dans les vapeurs de la mescaline le moment de croire à la violence et à la laideur extrêmes de l’horreur qui menace et le traque : port de l’étoile jaune, déportation à Auschwitz. Il s’absente dans la drogue et la beauté. Arrêté, torturé, déporté, il fera face, se comportera dignement, incarnant à lui seul l’humanité dans un monde dont elle s’est retirée. La brève rencontre entre le militant communiste et le marchand d’art snob scelle leur destin d’un lien secret, illuminant d’une lumière solaire un récit crépusculaire où tout se déroule « avec une intolérable douceur » et où « l’horreur de l’ordinaire » bascule dans « l’ordinaire de l’horreur ». Survivant du Struthof, Delmain ne supportera pas la laideur des monuments et des commémorations d’un devoir de mémoire abstrait et décharné. La componction de l’après-guerre le révolte. Alors, il décidera à son tour de comparaître devant l’histoire. À l’oreille
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| #113 – La guerre de Poutine contre l’Ukraine (6) | 10 Apr 2022 | 01:11:09 | |
En plateau
Florent Parmentier, Secrétaire général du Cévipof, enseignant à Sciences-Po, chercheur au Centre HEC Paris de Géopolitique, spécialiste de l’Europe centrale et orientale, a publié, avec Juliette Durrieu, La Moldavie à la croisée des mondes, aux éditions Non Lieu. Contexte La Transnistrie peut-elle être la prochaine étape de la guerre en Ukraine ?Florent Parmentier explique les raisons de l’inquiétude qui secoue la Moldavie (2,6 millions d’habitants), indépendante depuis 1991, et enclavée entre d’une part la Roumanie, membre de l’Otan (depuis 2004) et de l’Union européenne (depuis 2007), et d’autre part l’Ukraine, aujourd’hui en guerre après avoir été amputée de la Crimée (annexée par la Russie en 2014) et des républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk, dont l’indépendance fut reconnue par la Russie le 21 février 2022, 3 jours avant le déclenchement des hostilités. Or, au lendemain de son accession à l’indépendance, à la suite de l’implosion de l’Union soviétique, des affrontements opposant Moldaves et Transnistriens ont abouti à un cessez-le-feu conclu en juillet 1992, jamais été remis en cause par les parties, mais qui contraint la Moldavie (capitale Chișinău/Kichinev) à composer avec un territoire séparatiste pro-russe situé dans sa partie orientale. Figurant au nombre des conflits non résolus de l’espace post-soviétique, il passait jusqu’à présent pour celui dont la résolution présentait le moins de difficultés. Les relations entre Moldaves et Transnistriens, que le Dniestr sépare géographiquement, sont en effet nombreuses et dictées par le pragmatisme, notamment parce que de chaque côté du fleuve on retrouve les trois mêmes groupes ethniques moldaves, russes et ukrainiens. La Transnistrie (avec Tiraspol comme « capitale ») est de facto indépendante de la Moldavie, sans être reconnue par aucun Etat de la communauté internationale, pas même par la Russie qui la soutient pourtant, mais qui a fait le choix jusqu’à maintenant de ne pas s’aliéner toute sympathie moldave par une décision unilatérale de reconnaissance. Dans cette zone parfois qualifiée de trou noir de l’Europe, se développe un capitalisme de contrebande. En vue de la résolution de ce conflit dit gelé, la Moldavie a choisi en 1994 le statut de la neutralité, s’engageant ainsi à ne rejoindre aucune alliance militaire, en l’espèce l’Otan, mais attendant en retour l’évacuation de toutes les troupes qui stationnent sur son territoire, visant ainsi les quelques 1500 militaires russes installés en Transnistrie ainsi que les stocks d’armes datant de l’époque soviétique. La neutralité moldave n’a jamais été remise en question par les gouvernements successifs du pays, même pro-européens. Elle n’applique pas les sanctions décidées par les Américains et les Européens. En quoi la voie de la neutralité choisie par la Moldavie peut être une piste de réflexion dans le cadre d’une cessation des hostilités et d’un retour à la paix ? En quoi la guerre actuelle pourrait-elle néanmoins rebattre les cartes et fragiliser le précaire équilibre instauré depuis 1992 ? Si la Moldavie, dans une relation de dépendance économique vis-à-vis de la Russie, représente un intérêt stratégique plus limité que l’Ukraine, l’actuel redéploiement en cours des armées russes dans l’est et le sud de l’Ukraine ne signifient pas pour autant l’éloignement de tout danger de conflit ouvert entre Moldavie et Russie au sujet de la Transnistrie. Tout pourrait en effet basculer dans l’éventualité d’une prise d’Odessa par les Russes, après une chute de Mykoalev. Non seulement l’Ukraine serait alors coupée du port d’Odessa, son poumon économique, et de tout accès à la mer Noire après avoir été coupée d’accès à la mer d’Azov, mais un couloir russe pourrait être établi en direction de la Transnistrie, qui constitue l’hinterland d’Odessa située à 60 km de la Moldavie. Florent Parmentier montre l’importance de l’histoire dans la réflexion géopolitique. L’histoire de la Moldavie nous renvoie à celle de la Bessarabie faisant partie de l’Empire russe, rattachée à la Roumanie au lendemain de la Première guerre mondiale, tandis que la Transnistrie reste dans l’ancien espace russe devenu soviétique, à la suite de la Révolution d’Octobre 1917, et reçoit le statut de République autonome soviétique socialiste moldave (RASSM), rattachée à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Bessarabie et RASSM fusionnent ensuite en 1940 pour former la République socialiste soviétique de Moldavie. Comment dans la durée les liens se créent mais se défont aussi ? Comment les identités se forgent, comment la séparation de chaque côté du Dniestr renvoie à une histoire et une mémoire différentes, mais comment aussi la fusion de chacun de ces territoires situés de part et d’autre du fleuve, a éloigné les Moldaves de la Roumanie, par exemple, et fortifié leur désir d’indépendance. L’étude de la Moldavie nous place au cœur des processus de formation et de légitimation identitaires qui ont amené l’ancienne république soviétique à développer sa propre voie sur le chemin de l’indépendance, couplée avec le statut de neutralité, conçue afin de garantir sa sécurité et son intégrité. À l’oreille
Josette Durrieu et Florent Parmentier, La Moldavie à la croisée des mondes, éditions Non Lieu, 2019 | |||
| #112 – La Turquie d’Erdoğan | 06 Apr 2022 | 01:12:46 | |
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Anne Andlauer, correspondante pour de nombreux médias (Radio France, RFI, RTS, RTBF, Le Figaro, Le Temps, Le Soir), vit en Turquie depuis douze ans, y fait des reportages depuis quinze ans, publie La Turquie d’Erdoğan aux éditions du Rocher. ContexteDepuis 2003, l’AKP, parti islamo-conservateur, est au pouvoir en Turquie, disposant d’une majorité absolue ou bien relative, contraint de s’allier désormais au parti d’extrême droite, le MHP, pour continuer de gouverner le pays. Deux décennies de gouvernance autorisent-elles, comme le font souvent les médias, à résumer le pays à son dirigeant, Recep Tayyib Erdoğan ? L’homme politique à la tête de son parti et de l’Etat, d’abord comme Premier ministre puis comme président de la République, personnalité clivante, fascinante et inquiétante, adulée ou détestée, ne reflète-t-il d’abord la permanence des difficultés à dépasser le débat passionnel dès qu’il est question de la Turquie ? D’où provient en grande partie la méconnaissance du pays. Anne Andlauer nous invite à dépasser les clichés et les excès dans l’enquête approfondie qu’elle ne cesse de mener dans ce pays où elle vit depuis 2010 et travaille en qualité de correspondante permanente de nombreux médias. Pays de paradoxes et de contradictions, la Turquie ne se résume pas à sa religion majoritaire, l’islam ; il ne se réduit pas à ce que dit et fait son dirigeant ; quant à son avenir, il n’est pas tout entier contenu dans son passé. En 20 ans, le pays a connu de considérables évolutions. L’accession au statut d’Etat candidat à l’entrée dans l’Union européenne et l’ouverture des négociations d’adhésion ont permis des avancées démocratiques considérables, inédites depuis la fondation de la République en 1923 : l’armée renvoyée dans ses casernes, levée des tabous dont celui de 1915, l’ouverture de négociations avec les Kurdes et le dirigeant emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan, PKK. Parallèlement le pays a connu une période de stabilité et prospérité économique sans précédent. Le putsch raté du 16 juillet 2016 qui fit officiellement 290 morts et 1440 blessés, fut suivi de purges dans l’armée, la police, la justice, l’éducation et l’enseignement supérieur, la répression gagnant progressivement tous les secteurs de la société civile et de l’économie, même si le recul de la démocratie, l’évolution autocratique du régime et la rupture des négociations avec les Kurdes, avaient débuté bien avant le putsch. La dérive autoritaire d’Erdoğan s’est accompagnée de réformes constitutionnelles renforçant son pouvoir. Le Parti démocratique des peuples HDP (dont la percée électorale a fait perdre au dirigeant turc sa majorité absolue au Parlement, et dont le dirigeant Salahattin Demirtaş et nombre d’autres élus sont emprisonnés) est sous la menace d’une interdiction à l’approche des prochaines élections présidentielles et législatives qui doivent avoir lieu en même temps en 2023. Outre l’emprisonnement d’opposants politiques et de quelques-unes des grandes figures de la société civile (Osman Kavala pour ne citer que lui), la modification de la loi électorale suffira-t-elle à assurer un nouveau succès électoral au président Erdoğan, candidat à sa succession ? Le lien spécial qu’il s’est toujours vanté d’entretenir avec les électeurs le présentant comme « leader invincible » s’est-il érodé, usé par sa longévité au pouvoir ? Face à lui se dresse en tout cas une opposition qui s’est unie depuis 2017. Et si le Parti républicain du peuple, le CHP fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, a remporté entre autres les mairies d’Istanbul et d’Ankara, c’est grâce à la réalisation d’une alliance des oppositions entre notamment le CHP et le Bon Parti, parti ultranationaliste et laïc issu d’une scission avec le MHP, parti d’extrême droite, et grâce d’autre part au fait que le parti HDP n’a pas présenté de candidat. Le dirigeant turc qui s’est mué en autocrate et qui avait fondé une partie de sa légitimité sur sa capacité à élever le niveau de vie de ses concitoyens, n’est plus désormais en mesure de tenir sa promesse de prospérité, laquelle décline depuis 2010. La situation économique au bord du gouffre, la chute brutale de la livre turque, la paupérisation croissante d’une partie de la population sont de plus en plus perçues comme liées à la dérive autocratique du président. Et le retour de la démocratie est de plus en plus perçue comme une condition de l’amélioration de la situation économique et la stabilité. Ainsi, à l’approche des élections et du centenaire de la République, le président Erdoğan paraît plus fragile et l’opposition mieux mobilisée que jamais. Pourtant, souligne Anne Andlauer, la véritable inconnue de ce scrutin à venir pourrait bien résider dans ce que fera la jeunesse qui n’a connu qu’Erdoğan au pouvoir. Ira-t-elle voter et pour qui ? Jusqu’à présent la société turque, toutes appartenances politiques confondues, est très attachée au bon déroulement du processus électoral et le taux de participation aux scrutins atteint les 90%. L’abstention tentera-t-elle cette fois les jeunes générations, sachant qu’elles connaissent un taux de chômage de 25% et que l’âge médian de la population est de 33 ans. Le fait est que l’AKP et le CHP ont du mal à attirer dans leur giron l’électorat jeune. Les succès ou revers de la politique étrangère de la Turquie, membre de l’OTAN depuis 70 ans, auront-ils une influence sur l’issue du scrutin ? Au-delà des nombreuses fluctuations auxquelles elle fut sujette durant ces 20 dernières années, il est incontestable que le centenaire de la fondation de la République demeure un fil rouge pour comprendre à travers ces hésitations et oscillations sous Erdoğan le rôle que la Turquie entend jouer dans son environnement régional et international. Néo-ottomanisme et nostalgie d’empire ? Puissance géopolitique régionale passant de la diplomatie du zéro conflit avec ses voisins à la guerre sur plusieurs fronts, en Syrie, en Lybie, au Karabagh ? Puissance maritime avec un rôle accru en Méditerranée ou puissance continentale eurasienne ? Membre de l’Otan et alliée de la Russie ? Tropisme anti-occidental ou pro-européen ? La position de la Turquie dans le conflit qui oppose la Russie et l’Ukraine est à cet égard particulièrement intéressante. Si la Turquie a fermement condamné l’agression de la Russie contre l’Ukraine, elle n’applique pas le régime des sanctions imposées à la Russie par les États-Unis et l’Union européenne. Elle a des relations très étroites avec l’Ukraine dont elle a besoin pour fabriquer et coproduire ses très efficaces drones Bayraktar TB2, dont Kiev s’est d’ailleurs équipée et fait bon usage. Mais Ankara a également des relations très étroites avec Moscou dont elle est dépendante pour ses fournitures en gaz et en blé, mais aussi dans le cadre du conflit syrien, où la sécurisation de sa présence ainsi que ses opérations militaires, notamment contre les Kurdes dans le nord, sont totalement soumises au bon vouloir de la Russie. Ne pouvant renoncer ni à l’Ukraine ni à la Russie, la Turquie essaie de transformer cette position en avantage en sa faveur en proposant ses services en tant que puissance médiatrice. Elle a de fait obtenu l’accord des deux parties pour l’ouverture de négociations à Istanbul. Un succès diplomatique de la Turquie la légitimerait sur la scène internationale en tant qu’acteur de la paix et puissance géopolitique incontournable. Sur le plan intérieur, quel impact aurait ce succès sur un pouvoir qui apparaît de plus en plus en mode défensif, usé et répressif, refusant l’émergence de toute alternative ? La reconnaissance internationale de la place et du rôle de puissance géopolitique de la Turquie, profitera-t-elle suffisamment au dirigeant turc afin de lui permettre de remporter les échéances électorales de 2023 ? Quelles seraient les conséquences d’un échec diplomatique ? À l’oreille
Anne Andlauer, La Turquie d’Erdoğan, éditions du Rocher, 2022 | |||
| #111 – La guerre de Poutine contre l’Ukraine (5) | 03 Apr 2022 | 01:05:56 | |
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Vladimir Fédorovski, influent diplomate sous Gorbatchev, porte-parole de la perestroïka, l’écrivain désormais français, de mère russe et de père ukrainien, publie L’Ukraine. Les faces cachées aux éditions Balland. ContexteAncien diplomate, Vladimir Fédorovski a fait partie de l’équipe de Gorbatchev ayant négocié la fin de la Guerre froide. Il observe avec consternation et horreur que tout le sens de sa vie diplomatique en tant que fossoyeur de la Guerre froide a été anéanti ! Qui plus est, ce gâchis diplomatique pourrait bien nous conduire à la troisième guerre mondiale, dit-il. Une occasion unique a été manquée de construire un vrai partenariat avec la Russie au sortir de la Guerre froide et de réorganiser un espace de paix et de sécurité de l’Atlantique à l’Oural. Les torts sont partagés de part et d’autre, convient-il, mais la plus grande erreur de l’Occident depuis Jésus Christ, c’est de ne pas avoir saisi cette chance historique d’arrimer la Russie au monde libre, et celle de l’Europe, en particulier, est, à ses yeux, d’avoir contribué, consciemment ou non, au projet américain qui visait en réalité non pas tant à la destruction du communisme qu’à l’affaiblissement de la Russie. La guerre en Ukraine est en train de consommer définitivement une rupture civilisationnelle entre l’Occident et la Russie. Les sanctions ne porteront les effets escomptés par les Européens et les Américains, car les Russes en souffriront certes, mais bien moins que ce qu’ils ont connu sous Eltsine lorsque l’inflation atteignait les 2500%, rappelle Vladimir Fédorovski. En revanche, les Européens vont connaître de graves détériorations de leurs conditions de vie avec la flambée du prix des hydrocarbures, l’inflation du cours des matières premières en général, un nouveau choc pétrolier, une insécurité alimentaire à l’échelle de la planète : ils seront dans cette histoire « les dindons de la farce », dit-il. On n’avait encore jamais atteint de tels excès de langage, une telle hystérie, dans les relations avec la Russie : vouloir mettre à genou la Russie ! La traiter comme un paria ! Ne plus écouter Tchaïkovski, ne plus lire Tolstoï et Dostoïevski ! Tant pis pour l’Occident, les Russes continueront de lire leur littérature et de jouer ou écouter les œuvres des leurs compositeurs russes ou russo-ukrainiens. Non seulement dans leur grande majorité, ils continueront de soutenir Poutine, mais ils se tourneront vers l’Asie, construiront une alliance avec la Chine, tournant le dos à une Europe sous influence américaine qui les a rejetés, ostracisés, une Europe condamnée, qui s’islamise, qui déclinera. La Chine ne souhaite-t-elle pas aussi l’affaiblissement de la Russie ? Serait-elle vraiment bénéficiaire du conflit en cours ? Pour le diplomate et écrivain, Vladimir Fédorovski c’est un effet de la propagande américaine que de croire que la Chine souhaite l’affaiblissement de la Russie, qu’elle prendra de plus en plus ses distances vis-à-vis de son partenaire russe, ou encore qu’il n’y aurait qu’un mariage de convenance entre les deux pays. Unis dans un front anti-occidental, les deux pays veulent ou peuvent incarner un autre versant de la mondialisation : avec l’Inde, avec le Brésil, avec des États d’Afrique. De même, c’est une vue de l’esprit que d’imaginer les oligarques se retourner contre Poutine ou que Poutine, c’est fini, car il s’est engagé dans la guerre de trop ! Vladimir Poutine, voilà un dirigeant qu’il a connu, et sur lequel il a beaucoup écrit. Parmi les différentes faces du leader russe, si on parle souvent de l’espion du KGB, on oublie celle de l’enfant meurtri qui a grandi dans les rues de Leningrad, ville alors tenue par la pègre dont il a intégré les règles : ne jamais pardonner à ceux qui les transgressent. On oublie aussi qu’il est un excellent judoka, sportif tacticien sachant se servir de la force de son adversaire pour le déstabiliser et le mettre à terre. Enfin, son ascension politique révèle le pragmatisme d’un homme politique blessé qui, choisi d’abord comme marionnette pour succéder à Eltsine, deviendra le marionnettiste, celui qui tire toutes les ficelles et auquel les oligarques feront allégeance. Enfin, l’homme a choisi l’ancrage historique dans lequel il veut inscrire son action, avec un droit d’inventaire, retenant Staline plutôt que Lénine, détestant Gorbatchev et Khroutchev pour leur faiblesse, renouant plus sûrement avec la figure fantasmée du Tsar dont la mission est de restaurer la grandeur perdue de la Russie impériale. Est-il trop tard pour renouer le dialogue avec la Russie ? Non, estime Vladimir Fédorovski qui se réjouit de la détermination du président Macron dans sa volonté de travailler à la désescalade et qui, dans cette perspective, a appelé 18 fois le président Poutine. Pour quel résultat ? Un corridor humanitaire à Marioupol sous protection de la Croix-Rouge internationale sans cesse reporté, les civils fuyant par leurs propres moyens dès qu’une possibilité s’offre à eux ? C’est à Istanbul que les négociations s’engagent sous l’égide du président Erdoğan, avec quelques avancées apparemment puisque le président Zelinsky aurait accepté une neutralité de l’Ukraine sous réserve de véritables garanties internationales, la signature du mémorandum de Budapest en 1994 n’ayant pas protégé l’Ukraine d’une remise en cause de son intégrité territoriale par la Russie. Sous l’impulsion de Volodymyr Zelinsky, l’Europe n’est-elle pas en train de repenser son architecture de sécurité ? Vladimir Fédorovski veut arrêter la guerre, en tant que combattant de la paix, lui dont le père ukrainien est un héros de la Grande Guerre patriotique. Pour cela, il faut se placer dans une perspective de gagnant/gagnant, en prenant en compte l’équilibre des intérêts. Mais encore ? Quels intérêts ? Sont-ils fixés de toute éternité ? Par qui et sur quelles bases ? Négocier, n’est-ce pas participer à la définition et l’élaboration d’intérêts mutuels et respectifs des humains et des peuples habitant l’espace de paix durable à construire ? À l’oreille
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| #110 – Marchands de mort subite | 30 Mar 2022 | 01:03:06 | |
En plateau
Max Izambard, chargé de coopération internationale, a vécu plusieurs années en Ouganda, où il situe l’action de son premier roman, Marchands de mort subite, un polar géopolitique, paru en 2021 aux éditions du Rouergue. ContexteEt si le polar ne se contentait pas d’ausculter le corps malade de la société, ni même seulement de sonder les âmes, mais explorait aussi le vaste monde, nous invitant à décrypter la réalité géopolitique d’un monde globalisé en perpétuel mouvement ? Partons donc à l’aventure avec le polar géopolitique, loin des préjugés, et à rebours des stéréotypes et lieux communs dont est souvent accusé le genre. Pour cette deuxième émission consacrée au polar géopolitique, cap sur l’Afrique des Grands Lacs. Max Izambard nous transporte en Ouganda, dans une passionnante enquête sur les minerais du sang qui tient le lecteur en haleine de la première à la dernière page. Il nous fait découvrir un pays et sa jeunesse affamée de justice : 80% de la population a moins de 35 ans et n’a connu pour chef d’État que Yoweri Musevini, à la tête du pays depuis 1986. En novembre 2020, en pleine campagne présidentielle, 54 personnes ont trouvé la mort dans la répression d’un mouvement de révolte déclenché par l’arrestation du principal candidat de l’opposition, l’ancien chanteur Bobi Wine. Ce dernier est devenu l’icône d’une grande partie de la jeunesse urbaine et populaire de Kampala, la capitale de l’Ouganda. La réélection de l’inamovible président Musevini, qui briguant un sixième mandat fut élu avec 59% des voix, en janvier 2021, fut qualifiée de mascarade par l’opposition. Le régime ne cesse de se militariser et durcir, les militaires occupant une place de plus en plus importante dans l’appareil politique et technocratique du pays. Formés par des militaires français, ils sont par exemple déployés pour protéger les sites pétroliers, depuis la découverte de gisements en 2006. Les projets pétroliers de Total, notamment l’oléoduc Eacop, soutenus par la France, sont contestés par des paysans expropriés de leurs terre, menacés s’ils résistent, non indemnisés ou très peu. Les compensations financières sont sous-évaluées et les irrégularités des procédures d’expropriation multiples. Des militants environnementaux soucieux de préserver les parcs naturels et leur faune accusent en outre la multinationale de faire peu de cas de son devoir de vigilance. Être journaliste en Ouganda, c’est risquer sa peau. Les sujets tabous ne manquent pas : pétrole, trafics d’or, exploitation des ressources naturelles de l’est de la RDC et captation des richesses, corruption, dans un contexte économique dégradé, renforcé par la crise sanitaire et les attentats, arrestations arbitraires, centres de détention illégaux supervisés par l’Internal Secret Organisation, lieux de torture, etc. Anne Marlot, journaliste prometteuse et farouchement indépendante, figure centrale du polar de Max Izambard disparaît, alors qu’elle est partie en reportage dans l’est de la République démocratique du Congo. Quelle vérité dérangeante cherchait-elle à faire émerger ? Dans quelle enquête à haut risque s’est-elle engagée, alors que le pays est secoué par une insurrection étudiante et que Kampala est mis à feu et à sang ? Quelle est cette jeune génération qui se lève face à un pouvoir aux abois ? À l’oreille
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| #109 – La guerre de Poutine contre l’Ukraine (4) | 27 Mar 2022 | 01:12:52 | |
En plateau Iegor Gran, écrivain, auteur phare des éditions P. O. L., fils d’Andreï Siniavski, grande figure du monde intellectuel russe et soviétique, a publié en 2022 Le journal d’Alix et en 2020 Les services compétents. Il a également rédigé la préface d’André-la-Poisse, un conte fantastique écrit par son père, et réédité en 2021 aux éditions du Typhon. Contexte Quand on demande à Iegor Gran s’il prenait au sérieux les menaces et ultimatums de Poutine amassant ses troupes militaires sur les frontières nord, est et sud de l’Ukraine, il répond qu’il les a d’autant plus pris au sérieux que les États-Unis et les Européens n’ont cessé, durant des années, de conforter la vision de Poutine d’un Occident mou du genou, ne respectant pas les lignes rouges qu’il proclamait, abandonnant ses alliés sur le terrain, ayant peur de faire la guerre, incapable de la gagner, prêt à renier ses principes et capituler pour éviter de se battre, un Occident dépravé et décadent, aux mœurs dissolues, ayant tourné le dos à la religion et autorisant le mariage pour tous ! Depuis des années, Poutine a constaté les signes de la faiblesse occidentale : faibles réactions face aux empoisonnements de ses opposants (ou morts dans des circonstances douteuses) à l’étranger, émotions vite retombées, annexion éclair de la Crimée en 2014, suivant celle de 20% du territoire de la Géorgie à la suite de la guerre de 2008, renoncement à l’action après l’usage d’armes chimiques en Syrie, etc. Conséquence : Poutine a fait monter les enchères. Ce que l’Europe et les Etats-Unis présentent à leurs opinions publiques respectives comme « un dialogue exigeant » face à Poutine est perçu au Kremlin comme une pleutrerie occidentale, souligne Iegor Gran. Cette dernière a conduit à relativiser et minimiser dans l’analyse stratégique à la fois les expériences de guerre du dirigeant russe comme indicateurs de ses capacités destructrices – à Grozny (guerres de Tchétchénie) ou en Syrie (les bombardements d’Alep) – , ainsi que l’ampleur de ses capacités de nuisance dans divers foyers de crise internationale ou dans les conflits gelés, ou non, selon le bon vouloir de Moscou. Qu’est-ce qui, dans ces conditions, peut arrêter Vladimir Poutine dans sa soif militaire et l’empêcher d’en vouloir toujours davantage ? Peut-on raisonnablement se contenter d’espérer que ses difficultés sur le terrain opérationnel (révélant notamment l’ampleur de la corruption du régime où les détournements de fonds touchent aussi les armées, leurs équipements, la logistique, le ravitaillement en carburants et vivres, ainsi que l’ensemble du complexe militaro-industriel russe), lui fassent revoir à la baisse ses buts de guerre ? Qu’il renonce en fin de compte à « la démilitarisation, la dénazification, la libération » de l’Ukraine et se satisfasse de la totalité de la province du Donbass et de la Crimée ? Pourquoi alors la Moldavie se sent-elle en danger ? Et pourquoi la Pologne et les Etats Baltes, pourtant tous quatre membres de l’OTAN, se sentent-ils aussi menacés dans leur sécurité ? Les sanctions internationales, l’accueil de réfugiés ukrainiens, les livraisons d’armes uniquement défensives sont-elles suffisantes pour renverser le rapport de forces et faire comprendre au dirigeant russe qu’il est désormais sur le point d’être en sa défaveur ? Comment répondre adéquatement à la menace de l’usage du nucléaire tactique ? En Russie, comment la rhétorique guerrière, la propagande, la réécriture de l’histoire, la soif militaire s’inscrivent-elles dans une soif de revanche reposant sur un narratif selon lequel la fin de l’URSS serait la plus grande catastrophe géopolitique de l’histoire du XXème siècle ayant permis à l’Occident d’humilier la Russie ? Est-ce le cas ? Dans quelle mesure cette représentation du monde manifesterait-elle plutôt un complexe d’infériorité ? Comment progressivement les espaces de libertés (civiles, politiques, de presse et d’information) se sont refermés, en Russie, durant les trente dernières années, depuis la fin de la Guerre froide ? Qu’est-ce qui différencie néanmoins la société d’aujourd’hui de celle de temps de l’homo soviéticus, à commencer par les moyens aujourd’hui disponibles afin de contourner la censure et s’informer chez soi davantage grâce à internet ? Comment analyser le fait qu’une majorité de Russes, environ 50%, soutient la guerre de Poutine contre l’Ukraine, ou du moins le disent ? Par crainte de la répression ? par apathie ? par conviction ? La majorité des Russes partage-t-elle la vision messianique de son dirigeant, pensant que la Russie est investie d’une mission historique et qu’il lui incombe par conséquent de restaurer, par la force, si besoin, la grandeur perdue de la Russie, trahie par une partie de ses élites trop occidentalisées ? D’où la forte nostalgie impériale et la tentative en cours de restaurer une hégémonie régionale. En outre, précise Iegor Gran, il importe de prendre en considération ce que représente l’Ukraine aux yeux du régime autocratique de Poutine : un danger, la crainte d’une contamination possible en Russie de la Révolution de la dignité par laquelle la société ukrainienne a fait le choix de tourner le dos à la Russie, à la corruption (et notamment l’achat de ses dirigeants, oligarques et députés par le pouvoir russe), préférant l’indépendance, la démocratie et la construction d’un Etat de droit. D’où la décision de Poutine de punir l’Ukraine, de la piller, de s’emparer de ses richesses, d’en faire une province russe. Or, c’est précisément ce refus d’une domination russe tout comme la décision de défendre leur choix de société progressivement mis en œuvre, qui motivent la très forte résistance des Ukrainiens, de son armée et de sa population civile, refusant de subir le sort des républiques autoproclamées de Louhansk et Donetsk depuis 2014 et 2015. Une résistance héroïque et efficiente que personne n’avait anticipée : ni la Russie, ni les États-Unis ni l’Union européenne. Ni les uns ni les autres n’avaient non plus imaginé qu’une telle résistance forcerait l’admiration des opinions publiques européennes, s’inscrivant d’ores et déjà dans l’histoire comme une nouvelle référence emblématique, un symbole vivant de la lutte pour la liberté émancipatrice et la démocratie. Pour mémoire, Iegor Gran né à Moscou, avait neuf mois quand son père, Andreï Siniavski fut arrêté par le KGB, après six longues années d’enquête et de traque afin de découvrir qui se cache derrière le pseudonyme d’Abram Tertz, l’écrivain ayant osé défier le pouvoir soviétique et publier en 1959, de l’autre côté du rideau de fer (en l’occurrence, en France, dans la revue Esprit dirigée alors par Jean-Marie Domenach), un article remettant en cause le réalisme socialiste comme cadre unique et imposé de la production artistique et littéraire en Union soviétique. Lequel Abram Tertz avait récidivé quelque temps plus tard en publiant cette fois un récit court relevant du réalisme fantastique. Son procès, en 1966, se tînt en même temps que celui de son ami l’écrivain Youli Daniel qui lui aussi avait publié sous pseudonyme des textes dans la revue Esprit. Procès retentissant. Andreï Siniavski fut condamné à 7 ans de camp, libéré un peu avant terme, en 1971, grâce notamment à une forte mobilisation de l’opinion publique internationale, et prié de quitter l’Union soviétique deux ans plus tard. Le procès acte la fin du dégel, le refroidissement brejnévien et l’acte de naissance de la dissidence en Union soviétique, même si Andreï Siniavski n’avait avec le régime que des divergences d’ordre esthétique, selon ses propres mots. À l’oreille
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| #108 – La France et le monde méditerranéen | 23 Mar 2022 | 01:02:19 | |
En plateau (ou presque)
Agnès Chablat-Beylot présente le Centre des Archives diplomatiques de Nantes (CADN). De création récente (1967), le Centre aménagé dans un premier temps pour répondre à un besoin de conservation et dépôt annexe, « est devenu au fil des années un service d’archives de plein exercice, dont les compétences s’exercent sur les archives diplomatiques rapatriées de l’étranger ». Relevant de la direction des Archives du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, il conserve les archives du réseau diplomatique français de la fin du XVIème siècle à nos jours (ambassades et légations, consulats, services culturels et de coopération) ainsi que les archives des protectorats français en Tunisie et au Maroc, et du mandat français en Syrie et au Liban. Ses fonds sont mis à disposition du public dans la salle de lecture du CADN. Quels sont les types de documents conservés ? La correspondance diplomatique, qui a évolué dans sa forme au cours des siècles, y tient une place considérable (dépêches et télégrammes), mais il existe aussi bien d’autres types de documents écrits ou figurés conservés (tels que cartes, plans, registres de passeport ou d’immatriculation, photographies, etc.). Ensemble, ils témoignent de la constitution et de l’expansion du réseau diplomatique français à l’étranger. Ils attestent également des jeux de puissance, précise Michel Catala soulignant l’importance de ces archives pour qui veut étudier la politique extérieure de la France. S’agissant des archives relatives à la France et au monde méditerranéen, Agnès Chablat-Beylot appelle notre attention sur la particularité de ce corpus : son ancienneté tout d’abord à l’image du réseau diplomatique français dans cette région du monde, sa diversité ensuite (archives des postes, des protectorats et du mandat) et sa richesse enfin puisque que ces fonds sont parmi les plus importants conservés par le CADN. Michel Catala souligne que ce corpus d’archives ancien, divers, considérable, atteste de l’enjeu méditerranéen pour la France. Il relève à cet égard l’importance des questions migratoires : la grande diversité de ses formes, l’omniprésence du fait migratoire dans l’histoire des sociétés méditerranéennes, l’intensité des liens tissés avec les espaces limitrophes repoussant pour ainsi dire les frontières du pourtour méditerranéen. La richesse des archives permet de penser les mobilités en termes de trajectoires collectives mais aussi individuelles. L’ensemble du corpus fait ainsi revivre des moments de l’histoire méditerranéenne de la France en mesure d’apporter des éclairages originaux sur les jeux de puissance, les circulations, les échanges et les coopérations. Citons par exemple certaines archives concernant Salonique (1916) et le cimetière de Zeitenlick, lieu de mémoire du front d’Orient, celles relatives à la diplomatie culturelle d’influence de la France en Méditerranée, au tournant des XIXème et XXème siècles, grâce notamment au développement des établissements d’enseignement religieux et au réseau des écoles françaises à l’étranger, ou bien encore celles relevant de la politique arabe de la France, après 1956, en Afrique du Nord, en Egypte, au Liban, et notamment le télégramme de Louis Delamarre, ambassadeur de la France au Liban (assassiné au volant de son véhicule près d’un barrage de l’armée syrienne à Beyrouth, le 4 septembre 1981), rendant compte au ministère de son entrevue en toute discrétion avec Yasser Arafat, le 21 avril 1980. À l’oreille
La France et le monde méditerranéen. Cinq siècles d’histoire vu par les Archives diplomatiques, ouvrage conçu et réalisé par le Centre des Archives diplomatiques de Nantes, avec ses partenaires universitaires dont Michel Catala, sous la direction d’Agnès Chablat-Beylot, Chef du CADN, Collection Histoire, éditions Autrement, 2022. Préface Jean-Yves Le Drian. Avant-propos Hélène Carrère d’Encausse. | |||
| #107 – La guerre de Poutine contre l’Ukraine (3) | 20 Mar 2022 | 01:07:38 | |
En plateau
Luba Jurgenson, Vice-présidente de l’association Mémorial-France, écrivain, professeur de littérature russe à Sorbonne-Université au département des études slaves, directrice du Centre de recherche Eur’Orbem (cultures et sociétés d’Europe orientale, balkanique et médiane). ContexteIl y a 30 ans, le 8 décembre 1991, les trois présidents russe (Boris Eltsine), biélorusse (Stanislaw Chouchkievitch) et ukrainien (Léonid Kravtchouk) cosignaient l’accord de Belojev, premier acte juridique marquant la dissolution de l’Union soviétique, un Etat fédéral composé de quinze républiques socialistes soviétiques. Le communiqué publié à l’issue de leur rencontre se terminait en ces termes : « L’Union des républiques socialistes soviétiques a cessé d’exister en tant que réalité géopolitique et en tant que sujet de droit international ». A cette date, la plupart des républiques fédérées ont déjà proclamé leur indépendance, à l’issue d’un referendum où le oui à l’indépendance, chaque fois, l’a massivement remporté, en 1990 et en 1991. Le Kazakhstan sera le dernier à proclamer son indépendance le 16 décembre 1991. L’accord de Belojev, acte de décès de l’Union soviétique, ne fait qu’entériner l’implosion de cette dernière. Il est signé dans une résidence officielle située à l’ouest de la Biélorussie, en plein cœur de la forêt de Belojev, forêt qui fut historiquement un lieu de violences dont elle garde les traces, précise Luba Jurgenson, spécialiste des violences, de la mémoire de ces violences et de la littérature de témoignage. Il clôt la période ouverte avec l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir qui lança, avec son équipe, à la fin des années 1980, une politique de réformes, résumée par les termes de perestroïka et de glasnost. Quelles que soient les considérations sur la possibilité ou non de réformer de l’intérieur l’Union soviétique, le fait est que ces réformes ouvrèrent un espace de liberté dans lequel la société civile va se former et s’organiser afin de sortir du mensonge de la propagande d’Etat, de briser bien des tabous notamment celui relatif au nombre de victimes de la répression politique, non seulement sous Staline mais jusqu’à Brejnev. Rappelé, à la fin de l’année 1986, par Gorbatchev, de son exil intérieur auquel le pouvoir l’avait condamné, l’académicien et dissident Andreï Sakharov fonde l’association Memorial-Moscou, en 1987, qui mènera de front, et dans le respect de la légalité, le combat pour la mémoire des victimes de la répression ainsi que le combat pour les droits humains. L’ONG Mémorial International lui succédera en 1992, ayant pour objet l’étude des répressions politiques en URSS, dans la Russie actuelle et les pays de l’ex-URSS et de l’ancien bloc de l’Est. Elle promeut aussi la réhabilitation morale et juridique des personnes soumises aux répressions politiques. Mémorial-France est fondé en 2020 afin de soutenir l’ONG, visée à Moscou par un arsenal législatif répressif faisant de ses membres des agents de l’étranger, et qui sera dissoute le 28 décembre 2021. Vice-présidente de Mémorial France, Luba Jurgenson explique comment, de façon horizontale, la société civile se met en quête de vérité et déconstruit les mensonges d’Etat. On découvre alors qu’une personne sur six a été victime de purges, d’exécutions, de déportation, d’exil, de relégation, de détention arbitraire, des famines, de mort en détention dans les camps soviétiques du Goulag ou de la Kolyma, etc. Le silence entretenu sur l’ampleur de la répression politique dans l’espace soviétique, sans compter la répression dans les démocraties populaires qui ne se résument pas à l’année 1956 en Hongrie et 1968 en Tchécoslovaquie, est levé grâce à l’ouverture des archives centrales de l’Etat conservées attestant du fait que la répression, loin de ne concerner que des cadres du PCUS (parti communiste de l’Union soviétique), a touché toutes les classes et segments de la société. De nombreux livres, témoignages de première main et journaux intimes sont alors publiés, soit qu’ils fussent restés cachés dans les tiroirs ou les greniers des particuliers, en raison de la peur de la censure, soit qu’ils aient été interdits de publication en URSS et confisqués, tel le roman Vie et destin de Vassili Grossman. En 1990, la responsabilité de l’URSS dans les massacres de Katyn est reconnue. Des débats ont lieu sur les causes des grandes famines ayant provoqué des millions des millions de morts, et les responsabilités des autorités. Parallèlement, un mouvement se développe en faveur de l’individualisation des victimes, dans une tentative de redonner un visage, un nom à chacune d’entre elles. La dimension patrimoniale de ce combat est notamment représentée par l’initiative « Dernière adresse » consistant à poser une plaque commémorative à la dernière adresse connue de chacune des victimes avant qu’elle ne soit arrêtée, disparaisse pour ne plus jamais revenir. L’espace de liberté qui s’est ouvert à la fin des années 1980 s’est progressivement refermé depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir. La dissolution de l’association Mémorial longtemps protégée par son prestige et son strict respect de la légalité semble clore une époque. L’année même où la statue de Dzerjinski, premier chef de la Tcheka (ancêtre du NKVD, du KGB, aujourd’hui FSB) était déboulonnée Place Loubianka, Poutine, alors lieutenant-colonel du KGB, commençait son irrésistible ascension. Ce dernier s’est-il donné comme mission de restaurer l’Union soviétique dont la disparition représente à ses yeux la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle ? S’agit-il de restaurer l’Union soviétique (la toute-puissance du FSB en lieu et place du parti communiste ?) ou bien de restaurer aussi l’Empire russe au nom d’une vision néo-impériale de l’histoire ? Le fait est, souligne Luba Jurgenson, que depuis l’invasion de l’Ukraine, le 24 février 2022, sur décision de Poutine, et la promulgation de la loi condamnant à 15 ans de prison toute personne osant qualifier de guerre les événements se déroulant en Ukraine, beaucoup ont le sentiment d’une terrible régression trente ans en arrière. Pour d’autres, il s’agit d’une régression soixante-dix ans en arrière. La peur est revenue, celle de parler au téléphone par exemple. S’opposer, manifester, résister devient de plus en plus difficile et risqué. Même s’il existe une contestation civile contre la guerre et contre le retour en arrière, il est encore trop tôt pour évaluer son ampleur et les formes qu’elle pourrait prendre. Luba Jurgenson évoque aussi le fait que beaucoup s’accommodent de cet état des choses. Non pas qu’ils croient nécessairement la propagande d’Etat, le discours officiel, mais échaudés en quelque sorte, ils ne croient plus à l’émergence possible de la vérité ou d’un discours de vérité, persuadés qu’il n’y a que des opinions, contradictoires, fruit de manipulations, dans le cadre d’une vision complotiste de l’histoire. Si le mythe de la Révolution et des lendemains qui chantent n’est plus fédérateur, le mythe de la Grande Guerre patriotique auquel se réfère Poutine les sensibilise-t-il davantage ? De quoi s’agit-il ? Sans remettre en cause l’importance considérable de l’effort de guerre consenti par l’ensemble des citoyens de toutes les républiques socialistes soviétiques, durant la Seconde guerre mondiale, et sans oublie les millions de victimes que fit la guerre en Union soviétique, il faut néanmoins distinguer les faits de leur instrumentalisation. La Grande Guerre patriotique commence le 22 juin 1941 avec l’opération Barbarossa, lancée par l’Allemagne nazie. Est ainsi omis dans ce cadre le pacte germano-soviétique de non-agression conclu par Molotov et Ribbentrop, le 23 août 1939, à Moscou, en présence de Staline, et son protocole secret partageant la Pologne et l’Europe orientale entre l’Allemagne et l’URSS. Le mythe insiste sur la grandeur de l’Union soviétique quand toutes les républiques sont unies dans leur lutte commune contre le nazisme, qu’elles se sacrifient et remportent ensemble la victoire, libérant Auschwitz, et marchant jusqu’à Berlin. Ce qui est incontestablement vrai, mais passe sous silence le rôle des Alliés, en guerre contre le nazisme depuis septembre 1939, dans la victoire de 1945. À l’oreille
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| #106 – Ovide, poète de l’amour et de l’exil | 16 Mar 2022 | 00:53:27 | |
En plateau (virtuel)
Danièle Robert, écrivain, critique et traductrice littéraire, a traduit l’ensemble des œuvres poétiques d’Ovide, traductions pour lesquelles elle a reçu le prix Laure-Bataillon classique et le prix Jules-Janin de l’Académie française. Les Héroïdes paraissent dans la collection de poche Babel. Elle a aussi traduit Paul Auster et Catulle ainsi qu’une traduction novatrice de La Divine Comédie aux éditions Actes Sud, à l’occasion du 700ème anniversaire de la mort de Dante. ContexteOvide est né en l’an 43 avant J.C. dans les Abruzzes, à une centaine de kilomètres de Rome. Il reçoit l’éducation d’un jeune aristocrate et suit les leçons des deux plus grands rhéteurs de l’époque. Au retour d’un voyage qui le conduit en Grèce et en Sicile, il entreprend une carrière juridique tout en fréquentant Horace, Tibulle et Properce qui deviendra son ami intime, avant de choisir définitivement la poésie. Il devient vite le poète favori de la haute société romaine. En l’an 8 de notre ère, célèbre et adulé de tous, il est forcé à l’exil dans le Pont-Euxin par l’empereur Auguste, qui frappe aussi ses écrits d’ostracisme. Il doit alors quitter sa famille, ses amis, ses biens, sa carrière de poète. Il ne le sait pas encore, mais il ne reviendra jamais à Rome. Les motifs de son bannissement restent peu clairs à ce jour : sa trop grande notoriété, l’érotisme de sa poésie élégiaque, sa liaison avec Julie, la fille de l’Empereur, des raisons d’ordre politique ? A la mort d’Auguste, son successeur Tibère ne l’autorise pas non plus à rentrer en Italie, malgré ses supplications. Ovide meurt à Tomes (Roumanie) et sa dépouille ne sera pas ramenée à Rome. Du statut de favori, il est passé du jour au lendemain à celui de poète déchu. L’éloignement de Rome sera une sentence d’autant plus violente qu’il avait choisi cette ville qui le fascine pour y vivre et se consacrer à l’art poétique. Ovide est l’auteur des Métamorphoses (Babel n ° 1573). Les Héroïdes, œuvre de jeunesse, seront suivis d’Amours, Soins du visage, L’Art d’aimer, Remèdes à l’amour, tous rassemblés sous le titre Écrits érotiques (Actes Sud, collection “Thesaurus”). Les Tristes et Les Pontiques, sont écrits en exil (Babel n ° 1670). Danièle Robert présente Les Héroïdes, une œuvre de jeunesse du poète latin, composé de quinze lettres dont l’authenticité des quinze premières est attestée et celle de six autres, davantage problématique et, en tout état de cause, d’une rédaction plus tardive que les premières et s’en distinguant encore par le fait que les lettres d’Hélène, Héro et Cydippe sont accompagnées en retour des lettres de Pâris, Léandre et Acontius. A l’exception de Sappho, qui a réellement existé, les autres épistolières du recueil sont toutes des héroïnes de la mythologie (d’où le nom d’Héroïdes) qu’Ovide met en scène en leur attribuant des lettres imaginaires rédigées en distiques élégiaques. Elles ont en commun, souligne Danièle Robert, d’aimer à en mourir. « Qu’il soit partagé ou non, l’amour ici dépeint n’est en aucun cas un jeu badin ou superficiel ». « Les amoureuses qui se savent aimées ne supportent pas l’absence de l’être cher, la vie n’ayant de sens qu’auprès de leur amant, en totale fusion avec lui » : parmi elles, Pénélope, Hermione, Laodamie, Hypermnestre. « Quant aux femmes délaissées, trahies, abandonnées, toutes victimes de l’inconstance masculine, elles sombrent dans le désespoir le plus profond et, suivant leur personnalité, passent de la soumission à la révolte, des menaces aux supplications » : parmi elles, Phyllis, Briséis, Didon, Ariane, Médée, en proie à la jalousie. Et si la voix de Billie Holiday, de Jessye Norman, la musique de Monteverdi ou de Purcell nous aidaient à comprendre la passion amoureuse dépeinte par Ovide dans ses multiples variantes ? Qu’elle traduise le poète latin en respectant sa prosodie, qu’elle lise ou commente Les Héroïdes, Danièle Robert veut nous faire éprouver avec force la proximité littéraire, émotionnelle ou politique nous liant à ces figures de la mythologie revisitées par Ovide. À l’oreille
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| #105 – La guerre de Poutine contre l’Ukraine (2) | 13 Mar 2022 | 01:21:49 | |
En plateau
Masha Cerovic, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), membre du Centre d’études du monde russe, caucasien et centre européen (CERCEC), associée au Centre Marc Bloch à Berlin, a publié Les Enfants de Staline aux éditions du Seuil. Normalienne, ancienne directrice adjointe du Centre d’études franco-russe à Moscou, elle travaille sur les violences de guerre et la guerre irrégulière en Russie et en URSS. ContexteLa guerre de Poutine en Ukraine, déclenchée le 24 février 2022, ébranle aussi la communauté scientifique des chercheurs, liée par une coopération féconde, des échanges multiples menés dans un esprit de dialogue. Que se passe-t-il quand la guerre éclate dans l’un des espaces de la recherche européenne, ukrainienne, russe, centre européenne et internationale ? Masha Cerovic témoigne de la stupeur et sidération qu’elle partage avec ses collègues. Ses principaux terrains de recherche portent sur les guerres irrégulières (guerre de partisans en russe) et leurs acteurs dans l’espace impérial russe et post-impérial, de la fin du 19ème siècle aux années 1930, sur les années 1940 et la confrontation germano-soviétique, ainsi que sur l’utilisation de la guerre irrégulière comme instrument de la politique impériale sur les marges de l’Empire dans la longue durée. Pourquoi dit-on que la guerre en cours est une guerre fratricide ? Il existe une proximité forte, liée à l’histoire. Des relations complexes et étroites existent entre Ukrainiens et Russes. Elles sont d’ordre culturel, social, scientifique, familial. Onze millions de Russes auraient ainsi de la famille en Ukraine, sans compter la présence d’une communauté ukrainienne en Russie et russe en Ukraine. D’où l’expression de guerre fratricide qui renvoie à Abel et Caïn, mais qui néanmoins ne doit pas faire oublier que dans cette représentation de la relation dite fraternelle, le Russe est le grand frère et l’Ukrainien, le petit frère. Plus que jamais, il est indispensable de se plonger dans l’histoire pour être en mesure de la distinguer de son instrumentalisation. Car Poutine se présente aussi comme un historien de la Russie et de l’URSS. Il a écrit au sujet de l’unité historique des Russes et des Ukrainiens, thèse qu’il soutient et fait reposer sur le mythe de la Russie kiévienne, berceau de la civilisation russe et du monde slave. Qu’en est-il ? Un berceau ne peut-il accueillir plusieurs enfants ? Et comment Poutine justifie-t-il la guerre au nom de cette fraternité ? S’agissant des buts de guerre proclamés par Poutine (démilitarisation, dénazification, libération), que signifient-ils ? S’il demeure une grande part d’inconnu, il est en revanche manifeste que le dirigeant russe ancre sa guerre dans l’héritage de l’Europe de Yalta et celui de l’Allemagne nazie vaincue en 1945 quand les Alliés décidèrent de son sort. Par démilitarisation, il faut entendre destruction des infrastructures militaires ukrainiennes, de son armée, de son industrie d’armement, de ses entrepôts militaires, de ses services de renseignement, leur contrôle et la mainmise sur ces derniers par la Russie. Si l’objectif officiel proclamé reste celui de la « démilitarisation », le terme de « neutralité » est apparu récemment. D’une tout autre portée, il pourrait acter le refus de l’Otan d’intégrer l’Ukraine, et être acceptable pour les Ukrainiens. Le terme de « dénazification » renvoie quant à lui aux enquêtes et procès, auxquels furent soumis les anciens membres du Parti national-socialiste (afin de vérifier leur degré de renoncement au nazisme), et qui se poursuivirent jusque dans les années 1980, de l’autre côté du rideau de fer. Or, la lecture moscovite de l’Euromaïdan, appelée aussi la Révolution de la dignité (survenue en 2013 et 2014, en Ukraine, ayant provoqué la chute du président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovitch, le 22 février 2014), est celle d’une prise de pouvoir illégale par une « junte nazie », pilotée par des forces extérieures hostiles à la Russie. Pour mémoire, c’est le revirement de dernière minute et le refus du président Ianoukovitch (en échange d’une offre financière russe) de signer l’Accord d’association, négocié durant 5 ans, avec l’Union européenne, qui a provoqué la mobilisation historique de la population contre le pouvoir en place et sa corruption, Place Maïdan. Bien entendu, l’Ukraine n’est pas dirigée depuis 2014 par des nazis. S’il existe une extrême droite en Ukraine, entretenant du reste des liens avec l’extrême droite russe, elle ne dépasse pas les 5% aux élections, soit un score bien plus faible que celui de l’extrême droite dans plusieurs des Etats membres de l’Union européenne. Quand Poutine parle de dénazifier l’Ukraine, il cherche par conséquent à justifier son agression et sa politique expansionniste, en mobilisant la mémoire vive de la Grande Guerre patriotique, en interne surtout et à l’international, en réveillant certains préjugés anti-ukrainiens, et en réduisant l’aspiration nationale des Ukrainiens à un nationalisme fasciste et fascisant qui a existé, à un certain moment de l’histoire. Mais, Poutine ne voit pas ou ne veut pas voir l’évolution du pays depuis son indépendance retrouvée en 1991, les profondes mutations de la société, ses aspirations démocratiques et plurielles, explicites depuis la révolution du Maïdan. Si, en Ukraine comme en Russie, on a par exemple conservé vive la mémoire de la Grande Guerre patriotique, cela n’empêche pas les Ukrainiens de se souvenir aussi de la violence de la soviétisation de leur pays dans les années 1920 et au-delà, et de commémorer la résistance à l’occupation soviétique de 1944 aux années 1950. Quelle serait alors l’ampleur de la « dénazification » à laquelle Poutine souhaiterait procéder en Ukraine ? Changement de gouvernement, changement de régime, assurément, mais aussi des purges et une répression politique : jusqu’où ? Quels territoires enfin sont supposés être libérés dans cette guerre ? Le terme de « libération », troisième but de guerre proclamé par Poutine, est une allusion claire aux démocraties populaires qui furent libérées de l’occupant nazi. Quels territoires sont visés par Poutine ? Il a reconnu, le 21 février 2022, l’indépendance des républiques séparatistes pro-russes de Louhansk et Donetsk. L’ensemble du bassin minier du Donbass? Il a annexé la Crimée en 2014. Vise-t-il tout le sud de l’Ukraine jusqu’à Odessa ? Ou jusqu’à la Transnistrie et la Moldavie ? Assiste-t-on à la mise en place d’une « Nouvelle Russie » qui pourrait laisser subsister un Etat croupion ukrainien autour de Lviv ? Lviv, une ville qui n’a fait jusqu’à présent l’objet d’aucun bombardement, où se sont réfugiées les ambassades étrangères quittant Kiev bombardée et assiégée, et qui n’a jamais fait partie de l’Empire russe ? Odes. Odesa. Odessa. Trois noms, yiddish, ukrainien et russe, pour désigner une ville mythique, un port légendaire, une ville fondée par Catherine II de Russie pour ouvrir l’Empire russe sur la mer Noire, après la conquête de la région sur l’Empire ottoman. Un Français, le duc de Richelieu, nommé gouverneur de la ville en 1803, fut l’artisan du développement spectaculaire d’Odessa qui, en retour, lui érige une statue, tout en haut du célèbre escalier dominant le port. Odessa, un monde cosmopolite et exubérant d’écrivains, de poètes, de marins, de voleurs et de trafiquants, où se déroulèrent pourtant les pires pogroms perpétrés contre les juifs dans l’Empire russe. La révolution de 1905. La révolte du Cuirassé Potemkine. Les 192 marches de l’escalier filmées par Eisenstein. Odessa la Rouge. Odessa dont la communauté juive fut anéantie durant la Shoah par la puissance occupante d’alors, la Roumanie alliée de l’Allemagne nazie. Odessa, ville emblématique à plus d’un égard de la fragilité du patrimoine commun de l’humanité, d’un héritage universel, de la puissance des associations émotionnelles partagées, survivra-t-elle à l’impensable, sa destruction par la guerre de Poutine ? À l’oreille
Masha Cerovic, Les enfants de Staline. La guerre des partisans soviétiques (1941-1944), Seuil, 2018 | |||
| #104 – Le murmure des âmes perdues | 09 Mar 2022 | 01:03:18 | |
En plateau
Georges Salinas, contrôleur général, ancien chef adjoint de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), durant les attentats de 2015 à Paris, directeur de la sécurité de la Présidence de la République et Chef du Groupe de Sécurité du Président de la République (GSPR), publie Le murmure des âmes perdues aux éditions Mareuil. ContexteEt si le polar ne se contentait pas d’ausculter le corps malade de la société, ni même seulement de sonder les âmes, mais explorait aussi le vaste monde, nous invitant à décrypter la réalité géopolitique d’un monde globalisé en perpétuel mouvement ? Partons donc à l’aventure avec le polar géopolitique, loin des préjugés, et à rebours des stéréotypes et lieux communs dont est souvent accusé le genre. Georges Salinas publie Le murmure des âmes perdues aux éditions Mareuil. Un polar haletant, comme il se doit, mais aussi décapant, plein d’émotion contenue, de grandeur et d’humanité, dans lequel le commissaire François Delarocha, chef de la brigade de répression du proxénétisme au 36, quai des orfèvres, s’intéresse à une bien étrange affaire, qui sur fond de trafic humain, de drogue et de terrorisme, va le mener sur les traces de son père, « le chat d’Oran », de son histoire familiale, mais aussi de l’histoire mondiale du XXème, de la décolonisation au 11 septembre. Qu’est-ce qui pousse Georges Salinas, ancien chef adjoint de la BRI (l’antigang) durant les attentats de 2015, et qui dirige depuis août 2021 la sécurité de la Présidence de la République, à écrire des polars ? Il a toujours écrit, fait-il observer. Mais encore ? Une façon de mettre à distance ses activités professionnelles ou bien, au contraire, une façon de réfléchir sa pratique ? Une volonté, un besoin de transmettre ? Dans la peau d’un grand flic qui pense en homme d’action et agit en homme de pensée, mais pour qui la vie est une ruse (qui rusera vivra, dit le proverbe), quels sont les craintes, les doutes, les espoirs, les déceptions du commissaire François Delarocha ? Quel type de relation entre celui qui est désigné comme l’ennemi et celui qui le traque ? « On combat des ennemis et le jour où on apprend à les connaître, on s’aperçoit qu’ils sont comme toi et moi, des êtres humains ». Ruse de l’histoire ? Ruse de la raison ? À l’oreille
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