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TitlePub. DateDuration
Une femme entre dans le champ, d’Emmanuelle Tornero30 Aug 202400:16:22

Une jeune femme part seule sur les routes avec son nourrisson. On suit son errance, sa vie quotidienne et domestique passée, à travers une narration éclatée en fragments répartis sur plusieurs années, organisés autour d’un jour J. Un parcours reconstitué dans le désordre d’épisodes plus ou moins longs. Le sens aigu de la composition de ce roman, accentué par la variété des formes du livre qui mêle le poétique au romanesque, permet de cerner la complexité du portrait kaléidoscopique de cette femme chamboulée par la naissance de son enfant, traversée par des émotions contradictoires qui amplifient son appréhension du monde, de la nature dont elle se sent proche, toute en la plongeant dans une profonde solitude. Une fugue en forme d’échappée belle.

Une femme entre dans le champ, Emmanuelle Tornero, Éditions Zoé, 2024

Signes des temps, de Christophe Manon16 Aug 202400:15:17

Signes des temps est un ensemble de proses de même dimension, qui forme une « autobiographie collective ». Écrits à partir de films collectés, archivés et diffusés sur le site de Ciclic Mémoire, ces poèmes cinématographiques, publiés en 2020 sous le titre Poèmes pour les temps présents, expliquent la technique du montage qui juxtapose des énoncés disparates où s’entrechoquent épiphanies et souvenirs, tribulations et déclarations d’amour, dans une succession de phrases courtes, inventaires, expressions populaires, « cortège de sensations, d’émotions, d’images, de fugaces présences. » Le lyrisme singulier de la prose de Christophe Manon parvient à exprimer la forme universelle d’un nous, un regard fraternel sur le chaos du monde, « un étroit passage entre jadis et maintenant. »

Signes des temps, Christophe Manon, Héros-Limite, 2024

Cent portraits vagues, de Milène Tournier12 Apr 202400:16:31

En une ou deux pages, parfois quelques lignes seulement, Milène Tournier parvient à dresser le portrait de femmes, d’hommes, d’âges et d’origines diverses, solitaires souvent, à un tournant de leur existence, avec une sensibilité bouleversante. Elle saisit l’essentielle d’une vie, d’un parcours, d’un moment, d’une personnalité, en allant droit au cœur de celle-ci, sans jamais les caricaturer, mais en rendant leur caractère au plus juste. On retrouve dans ce texte la maîtrise envoûtante de ses œuvres précédentes, entre poésie et théâtre, une voix singulière, un regard aiguisé sur le monde, à l’écoute de ses blessures, de son absurdité. Le vagues de ces portraits est moins indécision que mouvement répété des vagues qui revient sans cesse et finit par nous emporter.

Cent portraits vagues, Milène Tournier, Éditions Lurlure, 2024


Histoire du fils, de Marie-Hélène Lafon23 Oct 202000:08:21

Histoire du fils est la chronique d’une famille dans le Cantal  à travers quelques dates clés du siècle (de 1908 à 2008) qui servent de  fil conducteur à une filiation, récit d’une généalogie bouleversée.  Rencontre, deuil, accident, mariage, naissance, à chaque fois la famille  se retrouve. Les liens se renouent, poids des secrets et des silences.  Une narration sans dialogues, à la chronologie versatile, faite  d’aller-retour dans le temps, sur l’absence, la filiation, les secrets  de famille, le poids du passé qui ressurgit et qui trouble les cœurs si  on ne réussit pas à mettre des mots sur des non-dits.

Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, 2020.

Le grand vertige, de Pierre Ducrozet09 Oct 202000:08:52

Après s’être attaché dans son précédent roman, L’invention des corps,  à décrire les réseaux tentaculaires qui irriguent le contemporain, du  corps humain au Web, Pierre Ducrozet s’intéresse dans ce roman à  l’écologie et au changement climatique, à travers l’histoire de  Télémaque, un réseau indépendant constitué de personnalités  iconoclastes, en mission aux quatre coins du monde afin de récolter  informations, échantillons, témoignages, idées novatrices. La fable  écologique se transforme en roman noir mêlé d’espionnage, le tout  agrémenté de machinations politiques. L’auteur parvient à nous fait  réfléchir aux enjeux qui vont déterminer l’avenir de la planète et celui  des générations futures, dans un roman dense, ambitieux, foisonnant  d’idées, d’une écriture polyphonique qui parvient à restituer avec  justesse « des temps pulsionnels d’accélération. »

Le grand vertige, Pierre Ducrozet, Actes Sud, 2020.

Chavirer, de Lola Lafon25 Sep 202000:10:02

Lola Lafon évoque la plongée en enfer d’une jeune fille victime d’un  réseau pédophile, les différentes étapes du mécanisme pervers mis en  place par les pédophiles, séduisant jusqu’aux parents pour favoriser  leur aveuglément. Elle décrit également avec justesse le traumatisme  vécu par les adolescentes victimes, la dépression, le renversement de la  violence subie en sentiment de culpabilité. « Ce n’est pas ce à quoi on  nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous  ébrèche ; ces hontes minuscules, de consentir journellement à renforcer  ce qu’on dénonce. » Au-delà de l’histoire centrale autour du réseau, il y  a un travail autour des corps et de ce que la danse exige de ceux et  celles qui la pratiquent. Un livre incontournable sur le consentement,  les remords et le pardon.

Chavirer, Lola Lafon, Actes Sud, 2020.

Les Présents, d’Antonin Crenn 11 Sep 202000:12:09

Théo, un jeune homme qui a perdu son père lorsqu’il était enfant,  voit ce deuil refaire surface vingt ans plus tard, après le retour  inattendu d’une vieille connaissance, un ami perdu de vue avec lequel il  aimait se promener en ville. Après son premier roman édité par  Publie.net, L’épaisseur du trait où il envisageait la ville dans les deux dimensions du plan, Antonin  Crenn nous invite, avec délicatesse et sensibilité, à un voyage avec  Théo entre l’Est parisien et le Finistère, en quête de ses origines et  de son passé, « un passage dans le temps ou, mieux encore, un  empilement : plusieurs époques cohabitant dans un même espace. »

Les Présents, Antonin Crenn, Publie.net, 2020.

Les méduses, de Frédérique Clémençon31 Jul 202000:08:47

Les récits qui tissent le roman de Frédérique Clémençon, s’assemblent  dans une succession de nouvelles liées entre elles par la lumière des  lieux, la présence inquiétante d’animaux en bande (oiseaux, méduses) la  fragilité ou la force d’un personnage, cousus ensemble comme un  patchwork, et finissent par former une grande histoire débordante  d’humanité. Tous les personnages du livre se croisent dans un hôpital de  province, pas très loin de l’océan. Certains y travaillent, d’autres y  souffrent quand certains ne font qu’y passer. C’est là, entre la vie et  la mort, à l’endroit où leurs existences se révèlent les plus fragiles, fébriles, évanescentes, mais les plus vibrantes aussi, qu’ils vont se  retrouver.

Les méduses, Frédérique Clémençon, Flammarion, 2020.

Lecture de Pierre Ménard

L’exercice de la disparition, de Mathieu Brosseau24 Jul 202000:08:07

L’Exercice de la disparition de Mathieu Brosseau se développe  en deux temps. En écho et prolongement à un préambule, dont le texte  écrit en blanc sur fond noir comme un gant retourné en appelle à une libération de nos mythologies, faire sans pour faire sens,  les variations d’un ensemble de poèmes contrastés, de « paroles  traversantes », dont on saisit le cheminement et la pertinence au fil  des pages et qui nous incitent à voyager à travers « un temps formé  dont on ne sait l’origine et la fin, qui appelle la clairvoyance et qui  pourtant est plus mobile que la lumière. »

L’exercice de la disparition, Mathieu Brosseau (Dessins de Ena Lindenbaur), Le Castor Astral, 2020.

Lecture de Pierre Ménard

Les enténébrés, de Sarah Chiche17 Jul 202000:14:17

Alors que sa vie conjugale est bouleversée par l’arrivée d’un amant, une psychanalyste laisse resurgir son histoire familiale. Sarah Chiche  explore les failles de l’intime, de la famille, de nos héritages, et de  nos blessures enfantines. Une réflexion sombre et lucide sur l’amour qui  ne nie surtout pas le tragique de l’existence. Une plongée vertigineuse  dans toutes ces folies individuelles sur lesquelles l’immense folie de  l’humanité vient heurter, les guerres, la barbarie, la colonisation, les  migrations, les unes entrant en résonance avec les autres. Un roman  dense et troublant qui se lit comme l’assemblage d’un puzzle.

Les enténébrés, Sarah Chiche, Seuil, 2019.

Lecture de Pierre Ménard

Cosmétique du chaos, de Camille Espedite10 Jul 202000:11:38

Roman sombre inspiré de la littérature d'anticipation, Cosmétique du chaos pose la question de l'apparence normée et de l'appartenance à une société baignée par la surveillance de masse et la transparence. Le seul moyen de ne pas perdre son identité, dans le monde futur très proche du notre que décrit l'auteur, serait de dissimuler son visage. Pour décrire cette dictature du paraître qui s'enfonce dans la cruauté, la déshumanisation de notre société, l'auteur utilise un vocabulaire soutenu (adjectifs originaux, néologismes) qu'il enchevêtre et associe à la deuxième personne du singulier, qui transforme ce récit troublant en « prose du monde présent. »

Cosmétique du chaos, Camille Espedite, Actes Sud, Collection Un endroit où aller, 2020.

Lecture de Pierre Ménard

Le Scribe, de Célia Houdart03 Jul 202000:11:11

Un jeune scientifique indien ressemblant au scribe du Louvre, vient  étudier à Paris. Il apprend à déchiffrer la ville et découvre l’amour.  Le récit progresse en va-et-vient, entre sa découverte de la capitale  française et la vie de sa famille restée à Calcutta. Célia Houdart  saisit avec sensibilité et justesse, dans ce va-et-vient et les formes  de l’écriture qui s’inscrivent en filigrane (du logiciel LaTeX aux  graffitis de Restif de la Bretonne sur l’Ile-Saint-Louis ou la Place des  Vosges à Paris), la cohabitation de la beauté et de la violence du  monde (la pollution, l’inquiétude environnementale, le sexisme et les  violences faites aux femmes, les violences policières, la montée des  nationalismes).

Le Scribe, Célia Houdart, P.O.L., 2020.

Lecture de Pierre Ménard

J’entends des regards que vous croyez muets, d'Arnaud Cathrine26 Jun 202000:11:04

Une suite de soixante-cinq récits assez brefs, une série de croquis  saisis dans le quotidien à partir d’observations sur des inconnus  croisés au hasard à Paris ou en province. Tranches de vie, visages  volés, portraits drôles ou sombres d’inconnus se croisant et dévoilant à  leur insu des moments de leur intimité. Dans ce kaléidoscope de  sensations diverses, d’instants fugaces, un jeu de miroir vertigineux se  profile entre ces inconnus dont l’auteur devine l’histoire pour mieux  l’inventer et l’autoportrait en creux qu’il  dessine.

J’entends des regards que vous croyez muets, Arnaud Cathrine, Verticales, 2019

Lecture de Pierre Ménard

Chambre distante, d’Emmanuel Laugier22 Mar 202400:12:23

Chambre distante se compose de 111 poèmes écrits à partir de 111 photographies. Le livre, qui offre une approche sensible de photographies très différentes, se présente également comme une histoire de la photographie du dix-neuvième siècle à aujourd’hui. Ces images ne sont pas visibles, ni décrites ni expliquées, parfois nous les reconnaissons, parfois le mystère reste entier. Ce sont les textes qui nous en révèlent l’essence, ce qui se dépose en nous. Leur auteur, leur titre, leur date figurent au recto de la page tandis que le poème se lit au verso. Les poèmes sont à la fois l’évocation et la trace d’un dialogue avec les œuvres et l’expérience d’une écriture : « la description comparative / de l’attente et du présent. »

Chambre distante, Emmanuel Laugier, Éditions Nous, collection disparate, 2024

La Fabrique du rouge, d'Ariane Jousse18 Jun 202000:10:44

Une forêt c'est ainsi qu’Ariane Jousse désigne son premier livre, La Fabrique du rouge, entre conte, prose poétique et roman. La force de ce texte est précisément dans cette volonté d'écrire un texte au-delà des genres, qui invente son propre territoire : un labyrinthe dans lequel s’égarer, perdre ses repères, dans des chemins qui se déplacent en même temps que la marche. Une série d’errances à travers la forêt qu’est devenu le monde. Un texte poétique sur les chemins du rêve et de l'exil.

La Fabrique du rouge, Ariane Jousse, Les éditions de l’Ogre, 2019.

Lecture de Pierre Ménard

La Maison indigène, de Claro12 Jun 202000:09:34

En 1930, l’architecte Léon Claro, grand-père de l’auteur, fait bâtir, au pied de la Casbah d’Alger, une maison indigène qui multiplie les emprunts à diverses esthétiques orientalistes pour  parvenir à un simulacre d’authenticité. Albert Camus en tire l’un de ses  premiers textes littéraires, La Maison mauresque. Dans ce récit  composite, foisonnant d’associations, de rebonds et de détours, Claro se  lance dans une enquête poétique où s’enchevêtrent coïncidences  historiques, artistiques et familiales. Dans « les plis du temps » et le  désordre des pièces de cette maison, la révélation « que notre cerveau  et notre mémoire en savent plus long que nous. »

La Maison indigène, Claro, Actes Sud, 2020.

Lecture de Pierre Ménard

Comme la chienne, de Louise Chennevière05 Jun 202000:11:48

Dans ce récit fragmenté, éclaté, polyphonique, des femmes prennent la  parole, dans un nous explosé. On entend leurs voix trop longtemps  détournées ou retenues, qui s’entremêlent, pour faire entrer par  effraction dans la parole ce qui en a été toujours exclu, dire l’immense  violence et les infimes douleurs. Et comment cet intime, le corps, le  désir, la honte, appartient toujours déjà au monde, par les fantasmes,  les discours et toutes les violences qui l’ont façonné et qui le  hantent.

Comme la chienne, Louise Chennevière, P.O.L., 2019.

Lecture de Pierre Ménard

À quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ? de Gaëlle Josse08 Mar 202400:12:41

Dans la nuit, des silhouettes évasives. Des femmes, des hommes, des enfants, se croisent, s’évitent, se perdent. Ils espèrent, ils attendent dans la nuit, la fin de la nuit. Ils s’aiment, se séparent, se retrouvent. Sous les draps d’un lit, dans une chambre d’hôtel, dans une salle de concert, un hôpital, un aéroport, ou au hasard des rues. Derrière les vitres de la fenêtre de leur appartement, ils observent la ville, le regard distrait. Points de départ, rendez-vous ratés, enlacements et séparations. « La nuit des abandons, la nuit des corps qui jouissent et des corps qui désirent. » Ces courtes histoires s’inscrivent au cœur de la nuit, ce moment où tout peut vaciller et chavirer en un éclair « à l’image de cet infime temps suspendu, à la fois dans le mouvement et en apesanteur. »

À quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ?, Gaëlle Josse, Les Éditions Noir sur blanc, collection Notabilia, 2024.

Sous la menace, de Vincent Almendros23 Feb 202400:11:38

Quentin, un adolescent obsédé par la mort de son père, disparu six ans plus tôt dans un mystérieux accident, accompagne sa mère et sa cousine de 11 ans, Chloé, chez ses grands-parents où il passe un week-end tendu et pesant. Exclu de son collège pour violence, mal dans sa peau, voyant son corps se transformer à cause de la puberté, le jeune garçon a l’impression de « devenir un monstre. » Dans cette réunion de famille qui paraît anodine, entre une mère tout le temps sur son dos, un grand-père amnésique, une grand-mère enfermée dans ses souvenirs et la petite Chloé que l’adolescent malmène, les tensions et les non-dits se révèlent peu à peu. La violence sourde et inquiétante de ce huis clos nous maintient sous la menace des secrets et des failles de cette famille.

Sous la menace, Vincent Almendros, Les Éditions de Minuit, 2024

L’appel des odeurs, de Ryōko Sekiguchi09 Feb 202400:13:04

La narratrice a une forme d’addiction pour les odeurs, elle les consigne depuis sa jeunesse dans un carnet, recopiant des extraits d’ouvrages ou des phrases entendues sur ce sujet, notant ses sensations sur les effluves, les émanations et les parfums tout autour d’elle, dans les jardins comme que dans les musées, dans les cuisines et les bibliothèques. Ses notes se transforment peu à peu en récits, au point où de se demander si elle n’invente pas toutes ces histoires. « Lorsqu’on dit sentir une présence, que sent-on en réalité ? » Les odeurs sont les personnages centraux du livre, dotées d’une présence, d’un langage. Elles se développent à travers différents lieux et des époques variées. « Il y a aussi les odeurs du passé, celui que l’on n’a pas connu. Celles d’un temps occupé par d’autres. »

L’appel des odeurs, Ryōko Sekiguchi, P.O.L., 2024

Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité, de Frédéric Forte26 Jan 202400:21:49

Dans ce livre, Frédéric Forte, membre de l’Oulipo, tente de donner un ordre lisible aux textes écrits dans cette forme de 99 notes préparatoires que l’auteur a inventé et qu’il produit depuis une dizaine d’années, des poèmes-essais explorant avec humour et sagacité, les potentialités d’un sujet par un jeu polyphonique, selon différents registres, à la fois sérieux et décalés. « Ce qui se rapproche le plus, en poésie, de la pensée. » Ces notes aux formes très variées se font écho, développant des motifs récurrents, s’entremêlant et se répondant à distance, produisant ainsi dans leur succession accélérée des effets de sens, poétique, narratif, réflexif. La structure du livre est basée sur celle du sonnet : 14 poèmes répartis en deux quatrains et deux tercets, avec un interlude au milieu.

Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité, Frédéric Forte, P.O.L., 2023

Les fleurs sauvages, de Célia Houdart12 Jan 202400:12:45

Ce livre croise les destins de plusieurs personnages d’une même famille. Au centre Milva, une adolescente dessine tout ce qui l’entoure. « Dans une ville tracée au cordeau, où toutes les rues se coupent à angle droit, c’est la seule à tracer des arabesques. » Son demi-frère Théo trempe dans des affaires plus ou moins louches. Depuis sa séparation avec Irène, la mère de Milva, Jacques vit seul avec sa fille. Il fréquente Louise, la mère de Sam, le meilleur ami de Milva. L’intrigue progresse d’un personnage à l’autre, comme autant d’esquisses du paysage, de part et d’autre des Alpes, entre Suisse et Provence, tissant entre eux un troublant réseau de correspondances faisant apparaître deux desseins qui s’opposent, entre violence et fragilité, que seul le regard qui révèle la complexité du monde parvient à réconcilier.

Les fleurs sauvages, Célia Houdart, P.O.L., 2024

Hêtre pourpre, de Kim de l’Horizon29 Dec 202300:14:40

Hêtre pourpre est un roman d’apprentissage qui mélange de manière tourbillonnante des formes et des récits divers, sur la vie sexuelle d’une jeune personne non binaire, une quête identitaire (de genre et de classe), ses souvenirs d’enfance, tout entremêlant l’histoire botanique du hêtre pourpre à celle des sorcières et de leurs combats. Roman qui joue avec les mots, les néologismes, l’inventivité de nappes successives de langues, de l’allemand au suisse-allemand, et leurs dialectes, en passant par l’anglais, en les imbriquant les unes aux autres pour se les approprier et nous les rendre audibles. Ce roman est une quête familiale en forme d’arbre généalogique sur les figures féminines qui constituent sa lignée maternelle, l’héritage d’un passé hétéronormé dont l’auteurǝ parvient à se libérer.

Hêtre pourpre, Kim de l’Horizon, traduit de l’allemand (Suisse) par Rose Labourie, Julliard, 2023

La dernière place, de Négar Djavadi15 Dec 202300:14:58

Le vol PS752 reliant Téhéran à Kiev s’écrase quelques minutes après son décollage, le 8 janvier 2020. La dernière place, c’est celle qu’a prise, en dernière minute, repoussant son départ initial, la cousine de l’autrice. Négar Djavadi propose une plongée lucide et saisissante dans la dictature iranienne, retraçant méticuleusement les événements à l’origine de ce drame : les tensions entre l’Iran et les États-Unis, les risques de représailles et d’escalade, puis les mensonges du gouvernement pour tenter de dissimuler la responsabilité iranienne d’un tir de missile. « C’est aussi là que naît l’écriture. Dans le désir de déceler la faille tapie sous l’opacité des mensonges. Essayer d’attraper le fil qui mène à cet instant qui dérange, où la décision est prise, où le crime s’est noué. »

La dernière place, Négar Djavadi, Stock, Collection Des nouvelles du réel, 2023

L’Alligator albinos, de Xavier Person01 Dec 202300:14:04

Récit personnel sur une histoire familiale complexe, ce livre est traversé de réflexions sur l’état du monde, le dérèglement climatique dont l’auteur décrit les signes inquiétants, de références à de nombreux auteurs et artistes dont il fait résonner les pensées en écho, comme celles de Walter Benjamin pour : « transformer intellectuellement ce qui a déjà eu lieu avec la rapidité et l’intensité du rêve, afin de faire l’expérience, sous la forme du monde éveillé, du présent auquel chaque rêve renvoie en dernière analyse. » Ce récit intime et mélancolique tente de faire le deuil du monde d’avant. Composé de fragments dont les sauts dans le temps et l’espace nous donnent le vertige, il nous révèle comment les douleurs personnelles se juxtaposent aux souffrances universelles.

L’Alligator albinos, Xavier Person, Verticales, 2023

À nos vies imparfaites, de Véronique Ovaldé02 Aug 202400:11:47

Les huit courtes nouvelles de Véronique Ovaldé, sont reliées par un discret fil rouge, sans se répondre tout à fait, elles se concentrent sur un personnage central qui devient secondaire dans le récit suivant. Cette galerie de portraits confronte des personnalités très différentes : un solitaire taciturne, une agente immobilière et mère célibataire, une veuve agressée chez elle, un misanthrope morose, un taxidermiste d’origine mexicaine, une mère dépressive, une adolescente traumatisée par une amitié brisée. L’enchâssement de ces histoires donne à ce livre un ton plaisant de légèreté et de fantaisie. L’autrice y porte un regard lucide et sensible sur la condition humaine dans le monde d’aujourd’hui.

À nos vies imparfaites, Véronique Ovaldé, Flammarion, 2024

Respire, de Marielle Macé17 Nov 202300:15:18

Dans ce vade-mecum aussi lucide et pertinent que pouvaient l’être Sidérer, considérer et Nos cabanes parus chez Verdier en 2017 et 2019, l’autrice analyse notre respiration et tout ce qui l’entrave. Pour respirer mieux, il faut conspirer (respirer ensemble) et retrouver le sens de la solidarité. Renouer avec le souffle de l’autre pour enfin pouvoir prendre une grande bouffée d’air frais. « L’essoufflement qui découle de nos "si violentes fatigues", la tête dans le guidon, et de ce que cela coûte de s’ajuster à un monde en surchauffe. Un monde où les crises se succèdent, roulent en avalanche sans laisser le temps de reprendre haleine et d’ouvrir franchement la fenêtre aux poumons. » Un livre incontournable et salutaire qui parle de nos asphyxies et de nos grands besoins d’air.

Respire, Marielle Macé, Verdier, 2023

L’échiquier, de Jean-Philippe Toussaint03 Nov 202300:16:40

Jean-Philippe Toussaint se déplace à travers les 64 courts chapitres de son livre comme sur les 64 cases de l’échiquier à la manière du Cavalier, sans suivre une ligne droite. L’occasion de se livrer, de confier son amour de la littérature et des événements qui ont décidé de sa vocation. L’auteur évoque son enfance, sa relation avec les échecs. Il déroule le fil de son passé par le biais de scènes (sa jeunesse à Bruxelles, ses amitiés adolescentes, les souvenirs de la maison familiale) en jouant avec l’espace-temps. « À travers les eaux troubles et indécises du souvenir, c’est le terme du voyage qui se profile et c’est le visage de ma propre mort que je risque d’apercevoir dessiné dans le sable. » Plus qu’une autobiographie, ce texte est une réflexion sur l’écriture et la littérature.

L’échiquier, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2023

Feu le vieux monde, de Sophie Vandeveugle20 Oct 202300:11:46

À une époque indéterminée très proche de la nôtre, lors d’un nouvel été caniculaire, d’effroyables incendies menacent la région de la petite ville de Bas-les-Monts. La mobilisation générale a été lancée pour tenter de lutter contre ces feux démesurés qui paraissent ne jamais devoir s’arrêter. De jeunes appelés, séparés de leurs familles, combattent sans relâche cet ennemi d’une rare violence, dont la ligne de front se déplace au gré des vents. Dans l’âpreté de leur combat, cette guerre contre les grands feux, ils apprennent à se connaître. Un premier roman qui parvient à évoquer avec force les catastrophiques conséquences du dérèglement climatique, en lançant un cri d’alerte qui est également un cri de révolte contre un monde qui doit évoluer s’il ne veut pas disparaître en fumée.

Feu le vieux monde, Sophie Vandeveugle, Denoël, 2023

Histoire de ma peau, de Sergio del Molino06 Oct 202300:15:41

Atteint de psoriasis chronique, Sergio del Molino s’adresse, à travers ce récit personnel et historique à la frontière de l’essai, à son fils qui lui soutient que « Les sorcières, ça n’eziste pas ! » Les monstres existent, il a l’impression d’en être un, lui avoue-t-il. L’auteur raconte ensuite la vie de diverses personnalités illustres (Joseph Staline, John Updike, Vladimir Nabokov, Cindy Lauper, Pablo Escobar, entre autre) en décrivant la manière avec laquelle les répercussions physiques de cette maladie influence la vision du monde, aussi bien dans l’exercice du pouvoir que dans l’acte créatif. Ce livre aborde la figure du monstre, la question du racisme également. Une réflexion profonde et sensible sur la peau.

Histoire de ma peau, Sergio del Molino, traduit de l’espagnol par Eric Reyes Roher, Éditions du sous-sol, 2023

Tantôt, tantôt, tantôt, de Virginie Poitrasson22 Sep 202300:14:18

Dans Tantôt, tantôt, tantôt, la peur est l’enjeu central et l’événement fondateur, le moteur et l’objet de l’écriture. « La peur a une allure plus qu’une forme, ou plutôt elle a des allures », écrit Virginie Poitrasson. Plusieurs types de textes structurent ce recueil poétique (litanies, fragments, rêves, incantations), entre poèmes et proses. Ces différentes approches du thème souligne avec leur ritournelle qui rythme le texte, comment la peur réorganise notre espace, nos gestes et notre quotidien, comment nous vivons au-dedans et au-dehors d’elle. Un livre qui cherche, dans l’hétérogénéité de registres épars, à se positionner par rapport à la peur, manière d’être, de penser et de ressentir le monde, pour « s’asseoir au bord de soi en attendant la catastrophe ».

Tantôt, tantôt, tantôt, Virginie Poitrasson, Éditions du Seuil, Collection Fiction & Cie, 2023

Shy, de Max Porter08 Sep 202300:14:06

En 1995, Shy, un adolescent de 15 ans, en décrochage scolaire, livré à lui-même, se retrouve dans une résidence pour mineurs délinquants implantée dans un manoir, dans la campagne anglaise : L’école de la dernière chance. Il s’en évade, laissant derrière lui cet endroit, ses compagnons d’infortune comme ses tortionnaires. Pendant sa fuite nocturne, Shy repense à ce qu’il a vécu, se confronte à ses démons intérieurs. Ce court roman mélange monologue intérieur et voix extérieures (parents, amis, proches), retours en arrière et souvenirs du passé, dans un récit déconstruit dont la forme des blocs de textes et les jeux typographiques alternent pour dresser le portrait lyrique d’une jeunesse en difficulté, restituer avec émotion et puissance une vie mise à l’épreuve.

Shy, Max Porter (traduction de l’anglais par Charles Recoursé), Éditions du Sous-sol, 2023

L’invitée, d’Emma Cline25 Aug 202300:14:43

Axel, une jeune femme à la dérive, fuyant un homme auquel elle doit de l’argent à New York, doit abandonner le refuge trouvé chez Simon à Long Island, qui lui demande de partir. Elle préfère attendre son moment avant de revenir vers lui et laisse filer une semaine pendant laquelle elle saisit toutes les opportunités pour vivre aux crochets d’êtres superficiels, dans cette opulence qui la fascine et l’écœure, se laissant porter comme un corps flottant à la surface de l’eau qui finit par échouer sur le rivage. Emma Cline décrit avec une acuité troublante l’hypocrisie feutrée de la bourgeoisie américaine sur laquelle elle porte un regard critique, en révèle de l’intérieur le vide et l’avidité. Elle dissèque dans ce roman le va-et-vient entre des mondes qui se croisent sans jamais vraiment s’interpénétrer.


Chef d’œuvre, de Juan Tallón11 Aug 202300:14:03

Chef-d’œuvre décrit la disparition au Musée Reina Sofía de Madrid d’Equal Parallel/Guernica-Benghazi, une œuvre de 38 tonnes de l’artiste américain Richard Serra. Le livre comporte des personnages réels et d’autres inventés, du gardien de salle du musée à la ministre de la culture espagnole, du chauffeur de taxi de Richard Serra à Jean Nouvel ou Franck Gehry. L’auteur les fait tous parler à la première personne dans un désordre chronologique, une succession de soixante-dix monologues durant laquelle le lecteur est confronté à la variété de points de vue dont chaque facette infléchit le cours du récit sur cette étrange affaire qui a secoué l’Espagne en 2006. Un roman choral qui mélange avec brio reportage et fiction.

Chef d’œuvre, Juan Tallón (traduction de l’espagnol par Anne Plantagenet), Éditions Le bruit du monde, 2023

Sucre, journal d’une recherche, de Dorothée Elmiger28 Jul 202300:13:25

Dorothee Elmiger compose son récit par petits bouts sous la forme d’un journal de recherche d’une obsession, celle du sucre. Ces fragments provenant de différentes sources (citations, observations, réflexions, rêves, fiction biographique et faits historiques) sont agencés dans un apparent désordre, suivant un long cheminement de pensée et d’enquête, et selon des points de vue variés qui explorent le sujet sans jamais l’aborder frontalement, en se focalisant sur ce qu’il évoque ou provoque. Ce texte mélange des fragments hétéroclites dont le point commun est d’associer sucre et désir à notre histoire coloniale en révélant son enracinement profond dans notre société marchande.

Sucre, journal d’une recherche, Dorothée Elmiger (traduction de l’allemand par Marina Skalova et Camille Luscher), Éditions Zoé, 2023

Flirt avec elle, de Dominique Fourcade14 Jul 202300:14:29

Endeuillé par la mort d’un ami proche et par le déclenchement de la guerre en Ukraine, Dominique Fourcade se lance dans un projet d’écriture hors normes, une forme de journal de résistance. Des poèmes écrits au présent, dans un déferlement nourri de souvenirs, d’incises autobiographiques, se développant dans l’enchaînement de chants successifs (ce que l’auteur nomme des flirts), en référence à de nombreux artistes (Proust, Cézanne, Chardin, Kafka, Bach, Maillol, Uccello, Matisse) comme souvent dans ses textes. Elle, c’est à la fois le féminin de l’amour, de l’écriture et de la mort. Une poésie par temps de guerre en contact avec la réalité : « dans ce sentiment de fin du monde. règles du dénuement règles du dénouement ».

flirt avec elle, Dominique Fourcade, P.O.L., 2023

Camille s’en va, de Thomas Flahaut19 Jul 202400:15:35

Le parcours de trois personnes, Jérôme, architecte, Camille, militante politique et leur ami d’enfance Yvain. Ensemble, ils ont traversé toutes les étapes de la vie et toutes les luttes. De manifestations anticapitalistes en grèves du climat jusqu’à l’occupation d’une forêt mise en péril par l’exploitation outrancière de ses ressources afin d’empêcher la construction de panneaux photovoltaïques menaçant une espèce rare de scarabée. Camille disparaît brusquement. Jérôme s’exile à la mort de son père. Leur monde s’effondre. Pour se retrouver ils « bâtissent une fortesse imaginaire, perpétuellement sous les assauts conjoints du passé qui mord et de l’avenir qui regarde tout droit ». Un roman sur l’effondrement écologique et la violence de l’ordre établi, une tentative de sortir par la mélancolie, du « désespoir organisé », dans le « crépuscule du monde ».

Camille s’en va, Thomas Flahaut, L’Olivier, 2024

L’âge de détruire, de Pauline Peyrade30 Jun 202300:14:10

Elsa, une petite fille de 7 ans, vit seule avec sa mère qui n’accepte pas sa solitude. Elle s’accroche à sa fille pour s’empêcher de couler sans se rendre compte qu’elle l’entraîne peu à peu dans son naufrage. Malgré elle, la fillette reporte sur une amie de son âge, le comportement ambigu et déplacé de sa mère. Devenue adulte elle a bien du mal à se défaire de la relation toxique avec sa mère. Ce premier roman troublant de Pauline Peyrade décrit avec finesse, à travers le point de vue d’une enfant, un terrible secret familial qui se reproduit de génération en génération.

L’âge de détruire, Pauline Peyrade, Éditions de Minuit, 2023

Dysphoria mundi, de Paul B. Preciado16 Jun 202300:14:24

Dysphoria mundi repousse toute assignation à un genre littéraire, à la fois essai, journal intime et récit personnel. Paul B. Preciado envisage la dysphorie de genre et tente de la penser autrement, au-delà de l’écart qui existe à l’intérieur de l’individu mais plutôt comme une inadéquation politique et esthétique de celui-ci au régime de la différence sexuelle et de genre toujours en vigueur. Le philosophe en appelle à en finir avec ce qu’il nomme le « capitalisme pétro-sexo-racial » : « destruction des écosystèmes, violence sexuelle et raciale, consommation d’énergie fossile et carnivorisme industriel ». Un livre sur une révolution épistémologique de l’humanité qui propose une manière différente, radicale de voir le monde pour mieux le transformer.

Dysphoria mundi, Paul B. Preciado, Grasset, 2022

Le livre du large et du long, de Laura Vazquez02 Jun 202300:15:04

Ce livre est une épopée en cinq chants, une encyclopédie débridée et libre qui propose une lecture sensible du monde « et des signaux qui nous entourent. » Laura Vazquez cite Monique Wittig en exergue de son livre : « Il nous faut, à l’époque où les héros sont passés de mode, devenir héroïques dans la réalité, épiques dans les livres. » Avec le désir de comprendre le monde de l’intérieur, la narratrice trace sa voie en ligne droite. Elle ausculte l’univers jusqu’à faire corps avec les choses elles-mêmes. « J’aide les éléments par la pensée afin de les comprendre / par la manigance de mon esprit / et la manigance de ma présence / je parle à l’intérieur. » Une invitation à se laisser traverser par les pensées les plus folles. Une poésie pleine d’élan, toute en vivacité et frénésie.

Le livre du large et du long, Laura Vazquez, Éditions du sous-sol, 2023

Petite bande, de Charles Pennequin19 May 202300:16:25

Le livre de Charles Pennequin est constitué d’un ensemble de textes, de poèmes, de « dessins écriturés », de phrases écrites à la main, au feutre ou à l’encre, ou tapées à la machine, sur les doigts, les mains, les visages. « L’écrivain fait des pieds et des mains pour écrire. » Il est question de lumière, de formes, de l’écriture qui vient des dedans et des paroles qui viennent des dehors. « L’écrivain a plusieurs bouches à l’intérieur de ses mains. » Emportés par le flot de l’écriture, par le rythme et la respiration de la voix qui les profère, les formes graphiques du dessin qui les révèle, ces textes s’exposent et explosent dans leur « Énergie pensée parlée tracée ».

Petite bande, Charles Pennequin, P.O.L., 2023

Nos corps lumineux, d’Aliona Gloukhova05 May 202300:13:27

Le roman d’Aliona Gloukhova raconte l’errance émotionnelle d’une femme à l’annonce de son mari qu’il ne l’aime plus. Elle se sent vivre comme « suspendue », l’esprit parfois séparé du corps, en quête d’un impossible « chez soi ». Cette perte des repères quotidiens l’amène à réfléchir sur les lieux et les liens de son existence, revisitant son passé au fil de ses changements de résidences de Minsk à Barcelone en passant par Paris et Pau. Le récit est nourri d’éléments autobiographiques, porté par une écriture poétique et une construction en fragments qui apportent chacun leur éclat particulier à l’ensemble. Roman sur la fragilité des identités, la possibilité de se réinventer, et les liens qui relient en secret les êtres et les choses en « constellation de temporalités multiples ».

Nos corps lumineux, Aliona Gloukhova, Verticales, 2023

La chambre à brouillard, d'Éric Chevillard21 Apr 202300:12:52

La chambre à brouillard est un dispositif utilisé en physique pour visualiser les trajectoires des particules élémentaires. Elle fait apparaître des phénomènes dont l’existence ne saurait être prouvée autrement. Le roman d’Éric Chevillard mélange à loisir les fils d’un récit qui met en scène un personnage, universitaire ou écrivaillon, en quête de son sujet. « Un livre commence, je dois en connaître la fin, même un méchant petit roman. Je suis happé par tous les suspenses, et tout en ce monde est suspendu. » On retrouve dans ce récit d’Éric Chevillard la forme prosodique disparate de ses courts textes, qui fait le charme de son journal poétique de bord, l’autofictif. Un texte jubilatoire et nébuleux, qui oscille du roman noir au burlesque.

La chambre à brouillard, Éric Chevillard, Les éditions de Minuit, 2023

Totalement inconnu, de Gaëlle Obiégly07 Apr 202300:13:06

Gaëlle Obiégly met en scène une réceptionniste écrivaine qui, guidée par une mystérieuse voix intérieure, mène une enquête existentielle, qui prend le prétexte d’une conférence cocasse et excentrique sur le soldat inconnu : « Il loge en moi, c’est comme un implant, une grosse écharde. Il m’oblige à écrire, ce n’est pas tellement agréable. Mais je n’ai que ce moyen pour connaître mes pensées ». Ce monologue singulier, composé de digressions et d’association d’idées débridées, interroge à voix haute, avec humour et vivacité, la possibilité de connaître ce qu’on n’a pas encore vécu, l’insaisissable et la mort.

Totalement inconnu, Gaëlle Obiégly, Christian Bourgois, 2022

La maison préservée, de Willem Frederik Hermans24 Mar 202300:12:31

Un partisan, au service de l’armée russe pendant la Seconde Guerre mondiale, se retrouve dans une ville délabrée. Il s’installe dans une maison abandonnée mystérieusement préservée. Le soldat s’y sent à l’abri. La seule chose qui lui rappelle la réalité, dans cet endroit où le temps semble s’être arrêté, ce sont les soldats allemands qui par erreur le prennent pour le propriétaire de la villa. L’absurde de la situation devient une normalité, avant que tout ne se dérègle et ne sombre dans la sauvagerie d’une farce macabre. Ce troisième roman de l’auteur traduit en français retrace le parcours d’un homme qui veut se tenir à l’écart du chaos mais finit par montrer son vrai visage, noir et cruel.

La maison préservée, Willem Frederik Hermans, traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Daniel Cunin, Gallimard, Collection Du monde entier, 2023

Touché, de Pascalle Monnier10 Mar 202300:14:42

Lorsqu’on est réduit à plusieurs mois d’immobilité forcée, la rééducation est nécessaire. Aussi bien physique que morale dans cet ouvrage où l’infinitif repousse l’injonction. Un programme libre réunissant une variété de pensées, de désirs, d’aveux, de souvenirs, de souhaits et de résolutions. « Accomplir chaque jour sa to-do list de la veille. Renoncer à l’espoir de n’éprouver ni remords ni regrets. Ne plus se mesurer à chaque personnage dont on lit la biographie. » Ce texte prend la forme d’une liste, rédigé à l’infinitif (un temps neutre, impersonnel, le temps de tout le monde) une manière de s’échapper du biographique et du psychologique, une introspection qui résonne en nous  tous. Touché, Pascalle Monnier, P.O.L., 2023

Le capital, c’est ta vie, d’Hugues Jallon24 Feb 202300:12:28

Hugues Jallon raconte l’effondrement psychique d’un personnage pris  entre des crises de panique et des accès de dépression, ravagé par  l’emprise destructrice des logiques de marché, du libre-échange, du capital. C’est dans sa forme poétique et diffractée que ce roman parvient à saisir et dénoncer cette crise générale que nous traversons, en l’abordant d’un point de vue intime, s’opposant à l’uniformisation de la prose du monde, à la standardisation à laquelle l’économie nous condamne. En déstructurant son récit en différents fragments qui se font  écho, Hugues Jallon parvient à le faire imploser de l’intérieur, par la  variété de ses formes, qui oscillent entre récit et vers libres, évocation historique et considérations économiques, jusqu’à l’explosion de la scène finale qui offre une perceptive radicale. Le Capital, c’est ta vie est un livre puissant qui propose un récit alternatif à la grande fiction que le néolibéralisme nous impose.

Le capital, c’est ta vie, Hugues Jallon, Verticales, 2023

Tout ce qui nous était à venir, de Jane Sautière05 Jul 202400:14:23

Jane Sautière aborde dans ce récit autobiographique les effets de l’âge, de la maladie, elle se fait la voix d’une génération qui vieillit (dans ses désirs, ses engagements sociaux et politiques et jusqu’à son langage). Elle décrit ce qui avant lui était possible et qui désormais lui échappe inexorablement. Une lente disparition qui prend la forme d’une depossession. « Nous ne savons plus comment rendre visible notre présence au monde, un déficit d’existence ». Le diagnostic de sa maladie dans les dernières pages du livre, déplace cette réflexion sur le vieillissement en précipitant l’imminence de la fin, dès lors c’est la question de sa mort qu’elle envisage comme une nouvelle expérience. « Notre passé est une constellation d’étoiles mortes dont la persistance de la lumière ne nous leurre pas ». Un texte puissant, lumineux, d’une beauté éclatante.

Tout ce qui nous était à venir, Jane Sautière, Éditions Verticales, 2024

Double V, de Laura Ulonati10 Feb 202300:15:21

Deux sœurs. Deux personnalités. Deux destins bien différents. Laura  Ulonati explore dans ce récit subjectif les multiples facettes de la relation entre sœurs et plus précisément, celle qui unissait Vanessa et Virginia Stephen, plus connues sous les noms de Vanessa Bell et Virginia  Woolf. Ce roman est centrée sur Vanessa, la peintre, la sœur ainée, sur sa difficulté à se faire une place et à la conserver auprès de Virginia Woolf qui va connaitre un succès grandissant. Vanessa connait en effet une carrière prolifique en tant que peintre et des débuts prometteurs mais tombe peu à peu dans l’oubli et surtout, dans l’ombre de sa cadette. Laura Ulonati met en perspective sa propre histoire et son lien particulier avec sa sœur pour faire résonner de manière sensible et troublante l’histoire de Vanessa et Virginia. Un récit polyphonique sous  la forme d’un portrait en diptyque de ces femmes, de ces sœurs aux liens ambigus, qui se confondent puis se distinguent.

Double V, Laura Ulonati, Actes Sud, 2023.

Une histoire du vertige, de Camille de Toledo27 Jan 202300:15:19

« Ce livre arpente le lieu d’une blessure entre nos vies narrées par les fictions, les langages, les codes humains, et le reste de la vie terrestre ». Né d’un cycle de conférences donné par Camille de Toledo à la Maison de la poésie en 2017, Une histoire du vertige entremêle les genres, entre théorie littéraire et récit philosophique, à partir d’œuvres qui ont traversé les siècles, aussi variées que celles de  Cervantès, d’Holbein ou d’Hitchcock, pour aborder, à l’aide de la notion de sentiment vertigineux, la crise écologique et politique que nous traversons. « Comme si, en contrepoint des fictions insensées de Sapiens narrans, au bout extrême d’une histoire de la coupure, pointait un autre horizon à partir de l’emmêlement du Je humain avec toutes les autres vies ». Un livre poétique et politique sur la façon dont nous habitons le monde.

Une histoire du vertige, Camille de Toledo, Verdier, 2023

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