Mission encre noire – Détails, épisodes et analyse

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Mission encre noire

Mission encre noire

CHOQ.ca

Arts

Fréquence : 1 épisode/11j. Total Éps: 424

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 Mission encre noire parle de littérature tous les mardis soir en direct à 19h00 sur Choq.ca et vous donne l'envie de lire
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Émission du 27 juin 2023

mardi 27 juin 2023Durée 01:00:01

Mission encre noire Tome 38 Chapitre 412. Troubles, nos ombres un collectif dirigé par Jennifer Bélanger paru en 2023 aux éditions Triptyque dans la collection Queer. La colère ne se tarit pas dixit l’autrice. De l’élaboration de ce projet à l’été 2020, à son achèvement en 2022, Safia Nolin deviendra la bête noire des réseaux sociaux malgré son récit d’agressions subies de la part de Maripier Morin, la montée de la droite aux États-Unis et celles des conservatismes en général dans le monde, dès lors menace les droits fondamentaux des personnes minorisées. Les textes réunis ici par Jennifer Bélanger offre un espace sécuritaire à 11 artistes non seulement pour témoigner de l’urgence de dire les dangers qui guettent les personnes LGBTQ2IA+, mais également pour nous partager des récits de vie poignants. Qu’il s’agisse d’amitié, de rapports amoureux, de désirs, de colère, de résistance, Étienne Bergeron, Julie Bosman, Marilou Craft, Nicholas Dawson, Martine Delvaux, Sandrine Galand, Maude Lafleur, Mael Maréchal, Roxane Nadeau, Mélanie O’Bomsawin et Justina Uribe se réunissent sous l’ombre lumineuse et créatrice de Jennifer Bélanger, qui est mon invité, ce soir, à Mission encre noire.

Extrait: « Je m'appelle Roxane et j'ai 27 ans. 27 ans, c'est l'espérance de vie que la communauté trans s'attribue à cause d'une fausse statistique virale sur internet. J'ai, par le passé, cherché à en trouver l'origine, rencontrant différentes variations à chaque strate de mon excavation. Life expectancy of trans people is 27 years old. Life expectancy of trans women of color is 27 years old. Life expectancy of trans women who do sex work is 27 years old. Il se trouve que ce nombre vient d'un rapport de colloque citant l'approxima, soit l'estimation pessimiste d'une organisation d'Amérique latine à propos de l'âge moyen des femmes trans assassinées du secteur, souvent des travailleuses du sexe. Ce chiffre avait été généralisé à toutes les femmes trans des Américain.es qui y voyaient une occasion de mobilisation clé en main. Évidemment, une déconnexion avait été faite à partir de ce moment-là entre la réalité théorisée et celle, vécue, dans nos corps et devant nos yeux, coupant court à toute réponse organisée. Ce chiffre gonflé ne témoignait en rien des meurtres des femmes trans, d'où ils venaient et de ce qu'on ferait des prochains. Je m'appelle Roxanne et j'ai un âge de mort fantôme.»

La Sainte Paix par André Marois paru en 2023 aux éditions Héliotrope. Jacqueline a 74 ans, elle a mal partout c’est bien normal à son âge. Tandis que Tylenol et Advil se disputent le rôle du meilleur ami, elle observe une fois encore sa voisine, Mad Madeleine, aux jumelles. Les deux femmes se contentent de salutations polies depuis le décès de leurs maris. Rien de bien particulier les a maintenu éloignées cela dit. Chacune profite de son petit coin de paradis de part et d’autres de la Mastigouche. À ceci près que, le jour où Madeleine franchit le Rubicon qui sépare les deux propriétés, pour annoncer son intention de vendre sa maison, la donne change de main. Il s’agit d’une véritable déclaration de guerre. Qui va-donc déranger le climat si paisible de l’endroit? Une famille de citadin, avec parasol, barbecue, haut parleurs, badminton, spa, motocross et je ne sais quoi encore, pourrait débarquer subitement comme un chien dans un jeu de quille. Il n’en est pas question. Jamais. C’est juré craché estime Jacqueline. Quitte à passer sur le corps des autres. À la manière d’un Polar de type constricteur, La sainte paix bâtit avec élégance une intrigue qui peu à peu s’enroule autour du cou de son/sa lecteur/lectrice pour ne jamais le lâcher. Un brin pervers, après tout, qui peut bien penser que le meurtre fasse parti des activités de villégiature de nos aînées, quelques éclats de rire, des titres de chapitres hilarants, voici une bonne occasion de faire diversion avec vos activités quotidiennes harassantes. Je reçois, ce soir, à Mission encre noire, André Marois.

Extrait: « Jacqueline descend dans la cave et farfouille sur l'établi où sont en tassés les affaires de son défunt mari. Ghislain était maniaque des outils. Il adorait les essayer, les comparer, les choisir. Il passait des heures à la quincaillerie à discuter avec les préposés et n'achetait que les meilleurs instruments pour découper, serrer ou assembler...La plupart de ceux qui sont là n'ont pas servi plus qu'une fois. Mais il répétait qu'il faut être bien outillé pour bien travailler. Un bon ouvrier...La veuve tripote un marteau, des clés à tube, un lot de rabots qui n'ont pas été déballés...C'est un foutoir que Ghislain aurait détesté. Pour lui, chaque chose avait sa place, et il était capable de trouver en quelques secondes, les yeux fermés, la vis à bois dont il avait besoin pour réparer le barreau de la rampe de l'escalier. Depuis son décès, la section bricolage de la maison a pris des airs de capharnaüm. Un printemps, Ghislain s'est noyé dans un lac. Il était parti seul, en raquettes, pour une courte expédition. Le soleil brillait et la température flirtait avec le point de congélation, mais il connaissait les risques. Il était venu là avec Jacqueline à plusieurs reprises, alors que s'était-il passé ? Avait-il malgré tout tenté de traverser le lac dans sa longueur au lieu de le contourner en suivant la rive ? Tout ce qu'on sait, c'est que son corps flottait dans l'eau froide et qu'il lui manquait une raquette, qu'on n'a jamais retrouvée. Cette fois-là, sa femme, grippée, ne l'avait pas accompagné.»

Émission du 6 juin 2023

mardi 6 juin 2023Durée 01:00:03

Mission encre noire Tome 38 Chapitre 411. Mise en forme par Mikella Nicol paru en 2023 aux éditions Le Cheval D’août. À la suite d’une rupture amoureuse encore fraîche et de l’aménagement en catastrophe chez un ami, la narratrice se jette à corps perdu dans l’entraînement physique. Malgré que son corps deviennent de plus en plus performant, la dépression gagne du terrain, il y a toujours quelque chose qui cloche. Ce qui s’impose très vite comme la seule activité encore valable à ses yeux va devenir un sujet de réflexion tenace. Et si, en dépit des injonctions bénéfiques assénées par les vidéos de fitness, les programmes de remises en forme n’étaient que la partie émergée d’une problématique plus vaste. Pour l’autrice l’idée jaillit en croisant un inconnu malveillant dans la rue. Le lien qui unit violence et beauté ne fait plus aucun doute. Ou comment l’industrie du fitness, entre autre, confirme la main mise d'une esthétique patriarcale, coloniale et fossile, sur le discours ambiant, dixit Paul B. Preciado. On peut se demander, ici, comment un tel système, qui vise la soumission collective totale des corps, se met-il en place ? Les femmes en particulier, tels des objets inoffensifs, se doivent de collaborer, bien entendu, à leur corps défendant, à des modèles hétérosexuels astreignants. Ce livre à mi-chemin de l’essai et du récit autobiographique laisse libre court à une parole qui refuse de rentrer dans le moule. J’accueille, ce soir, à Mission encre noire, Mikella Nicol.

Extrait: « Je choisis une vidéo. Cette fois, Anna a cédé la place à Anna Victoria, une grande poupée blonde à la voix aiguë, mais calme, assurée. Brittany est là aussi, elle se démène à l'arrière et je m'impatiente ; je ne l'ai jamais aimée. Le décor du studio d'enregistrement a changé : le mur du fond est parfaitement blanc et lisse, à l'exception de moulures élégantes qui le découpent. Les autres éléments du décor sont dépareillés : des fleurs sur les Leggings, des motifs psychédéliques sur les tapis. Je me fraie un chemin parmi mes objets, éparpillés dans la chambre. Mon tapis sert de radeau parmi les boites, pourtant je ne possède pas grand-chose : des livres, des plantes et un peu de vaisselle. « Engagez vos fessiers», dit Anna Victoria pour me rappeler à l'ordre. « Imaginez que vous tenez un sou entre vos fesses et que votre vie en dépend, OK ? C'est à ce point-là que vous devez les serrer.» Je pense fort à ce sou imaginaire, ce que je possède de plus précieux.»

Émission du 7 février 2023

mercredi 8 février 2023Durée 59:51

Mission encre noire tome 37 Chapitre 402. Cocorico, les gars, faut qu’on se parle par Mickael Bergeron paru en 2023 aux éditions Somme Toute. Il est plus que temps de reconnaître que rien n’est figé dans une société, que les choses bougent, que les comportement évoluent. Qui aurait cru, il y a 20 ans, qu’un mouvement social sans précédent allait naître via, notamment, les réseaux sociaux. En effet, la première campagne hashtag Mee Too en 2017 a changé la donne. De Balance ton porc à #MoiAussi, ces campagnes ont révélé l’ampleur systémique de la violence commises à l’égard des femmes. Dans cet essai édifiant à plus d’un titre, Mickael Bergeron se propose d’abattre l’arbre qui cache a forêt, de débroussailler quelques clichés au passage et de pénétrer dans l’antre de la bête: la masculinité toxique. Il est temps en effet de nous prendre en charge, nous les hommes, de se dire ça suffit; changeons de disque. Osons enfin, nous parler des affaires qui dérangent : l’image de la virilité, la paternité, l’idéal masculin dans le sport ou dans les forces armées, les attentes dans les relations amoureuses ou dans la sexualité, dans les rôles professionnels ou sociaux, les sujets ne manquent pas. Loin d’être donneur de leçon, l’essayiste se met lui-même à nu, en multipliant les anecdotes personnelles et se garde bien de juger. Il est plus que temps de faire notre juste part aux côtés des féministes, qui elles, ne nous ont pas attendu pour s’affirmer. «Vous n’êtes pas tannés, les gars, de tout ce bordel» est-il écrit en préambule ? J’accueille, ce soir, à Mission encre noire, Mickael Bergeron.

Extrait: « Cette virilité version 2023 fait aussi écho à toute sortes de sous-entendus: les femmes ne savent pas se contrôler, elles sont trop émotives, des fois même carrément «hystériques», etc. Les gars, faut arrêter avec nos rêves de pouvoir. On ne contrôle rien dans la vie. Ou si peu, tellement peu. On contrôle une partie de nos réactions, de nos comportements, pour le reste, on peut juste apprendre à jongler avec. Comme dirait Mylène Farmer, tout est chaos. Le contrôle est une illusion. C'est de la grosse bullshit. On peut apprendre à gérer nos émotions, mais on ne peut pas contrôler ce qui déclenche nos émotions. On ne décide pas si une chose nous bouleverse ou non, mais on peut apprendre à gérer les peines et les douleurs. On peut apprendre à ne pas virer fou quand on souffre. On peut apprendre à réfréner notre colère quand un truc nous fait chier. On peut apprendre à faire durer notre énergie quand on sent une explosion de joie monter en nous. Mais on ne pourra jamais contrôler ce qui, à la base, nous fait chier, ce qui nous rend heureux, ce qui nous fait mal. La méditation ne sert pas à ne plus souffrir, mais à apprendre à gérer nos souffrances. C'est une nuance importante.»

La vie fabuleuse des gens fabuleux par David Cloutier paru en 2022 aux éditions de la Maison en Feu. Que le rideau se lève sur Mado qui prend possession de la scène dans son célèbre cabaret à Montréal ! Elle regarde ce public d'hétéros de banlieue venu l’applaudir encore et encore. Pourtant, elle ne saurait dire, tant elle est célébrée dans son rond de lumière des spots, ce qui la rend triste ou heureuse ce soir là. Serait-ce l’absence subite de Léo, une jeune escorte survitaminée, celle de Mylène, cette comédienne qui aimerait vouloir danser seule comme ce voisin célibataire de son ancien quartier, ou peut-être est-ce la présence émotive de cette fille, Jessica, particulièrement éméchée, à la table près de la scène, qui semble toute retournée et perdue. Mado sourit. Après tout, comme disait Léo Ferré, le bonheur c’est du malheur qui se repose, alors il ne faut pas le réveiller. Pas sûr que la galerie de personnages qui inspire ce premier roman suivent ce conseil. L’auteur, nous régale de situations douces amères, de réflexions cocasses sur la vie des gens mornes, aligne les tirades sucrées salées. Notez toutefois que si ce livre n’est pas forcément destiné à un public facilement divertis et impressionnés du Québec et d’ailleurs(C’est dans le texte), un charme indicible nous ferre aux trajectoires, en apparence, banales de chaque protagoniste. Il se pourrait que ce premier roman puisse avoir l’effet de ces pilules du bonheur que s’enfile Léo, une sorte de béatitude qui peut parfois brûler l’estomac. J’accueille, ce soir, à Mission encre noire, David Cloutier.

Extrait: « J'ai mal au ventre. Je ne sais pas si c'est parce que j'ai bu l'eau du robinet automatisé de la salle de bain. L'eau était tiède. Eurk. Tous les gens dans les clubs dansent les bras dans les airs en regardant en direction du DJ Markus chose-bine comme si c'était un dieu. Ça commence à sentir le dessous de bras, oui. C'est niaiseux, de la musique électronique. Mon ami gai gros me dit que c'est une forme d'art qui mérite le respect. Moi, je dis que ce n'est pas parce que c'est une forme d'art que ça mérite le respect. Tout dans la vie est une forme d'art. Je respecte seulement les formes d'art qui me divertissent et qui ne sont pas prétentieuses. Je ne sais pas si les gens ont du plaisir pour vrai ou s'ils font juste semblant, en ce moment. Peut-être que pendant qu'ils ont les bras dans les airs, ils pensent à plein de choses dans leur tête. Ou peut-être que non. Peut-être qu'ils sont capables de décrocher, eux. Peut-être que ça ne leur prend pas plus qu'une petite pilule et de la musique répétitive pour taire la petite voix dans leur tête. Ils sont chanceux

 

 

Émission du 16 juillet 2019

mardi 16 juillet 2019Durée 01:00:00

Mission encre noire Tome 26 Chapitre 315. Les derniers coureurs de Virginie Beauregard D. paru en 2018 aux éditions de l'Écrou. Les pensées de Virginie Beauregard D. lui viennent en laissant filer les mots sur ses cahiers, librement. Simplement, une pensée va enchaîner sur une autre, un détail va interpeller, comme un pied sur l'asphalte ou un sommeil d'enfant. Les coureurs qui inlassablement créent de la distance entre les lieux, les choses et les gens, poursuivent, parfois, ici, une quête impossible. De la course à l'écriture, il y a une forme d'énergie fascinante qui se dégage de ce magnifique recueil. Au fil des confidences, le long parcours qui déroule, se fait sonore, couleur ou esquisse. Si le mouvement est à la source de ce recueil, les mots qui dévorent le bitume ont des semelles de vent. Comme d'autres, vous tomberez sous le charme de ces lignes qui invitent à un voyage immobile, à la fois intime et tribal. Troisième recueil de poésie publié aux éditions de l'Écrou, après Les heures se trompent de but (2010) et D'une main sauvage (2014), Les derniers coureurs a été dans la liste préliminaire du prix des libraires 2019. Virginie Beauregard D. est notre invitée à Mission encre noire.

Extrait: « Tu tombes/de ton lit/comme je m'écarte/du sommeil/revenant d'un calvaire de chemins secrets/ça ne ressemble à rien/tu battais des pieds comme d'autres des ailes/c'est à se demander/si nous sommes ces athlètes essoufflés/ceux qui courent en meute/sur l'ellipse étincelante/des minutes et des saisons/d'un stade qui les connaît à peine.»

Je profite de cette dernière émission de la saison, avant de vous retrouver à la rentrée, pour vous suggérer une liste de lecture pour accompagner votre été les pieds dans l'eau. Vous trouverez au programme:

American Elsewhere de Robert Jackson Bennett traduit par Laurent philibert-Caillat paru en 2018 aux éditions Albin Michel.

Empire des chimères par Antoine Chainas paru en 2018 aux éditions Gallimard dans la collection Série noire.

Power de Michael Mention paru en 2018 aux éditions Stéphane Marsan.

Reporter criminel de James Ellroy traduit par Jean-paul Gratias paru en 2018 aux éditions Rivages noir.

Darktown de Thomas Mullen traduit par Anne-Marie Carrière paru en 2018 aux éditions Rivages noir.

L'usurpateur de Jorn Lier Horst traduit par Céline Romand-Monnier paru en 2019 aux éditions Gallimard dans la collection Série noire.

Né d'aucune femme de Franck Bouysse paru en 2018 aux éditions de la Manufacture de livres.

Je vous souhaite à toutes et à tous un bel été !

Émission du 9 juillet 2019

mardi 9 juillet 2019Durée 01:00:01

Mission encre noire Tome 26 Chapitre 314. Une sorte de lumière spéciale de Maude Veilleux paru en 2019 aux éditions de l'Écrou. Être née quelque part, en garder le goût weird sous les ongles, ce sont des mots comme cela, simplement, qui peuvent vous attraper au détour d'une lecture curieuse. Maude Veilleux fait parti de ces autrices dont la rencontre peut-être déterminante pour vous accrocher à un style, une langue, une voix. Originaire de la Beauce, montréalaise jusqu'au bout des ongles, depuis, l'autrice tente tout. Elle écrit sur tous les supports, roman, fanzine, revue, recueil de poésie, blog, web série...Les mots, les murmures dans l'oreille, le slang, le slam, les chemins étranges, la langue des ruelles, l'amitié, l'amour à marde, les lendemains de veille, il y a de tout ça dans ses recueils et plus. Une sorte de lumière spéciale pourrait sonner comme un rap américain, un flow soutenu entre colère et résignation. Si Maude Veilleux aligne les souvenirs c'est pour mieux appréhender le présent. Oui, l'autrice désire changer le monde, et alors ? Pas vous ? Il y a des rencontres de lecture qui peuvent être déterminantes, celle-ci en est une. Maude Veilleux est invitée à Mission encre noire.

Extrait: « écrire dans le noir/écrire dans mon appartement/écrire devant internet/écrire avec mon chat/écrire/you do you/je te crisse pas/j'aimerai inventer une forme/le poème rhétorique/celui qui règle les comptes/qui argumente/comme dans le rap américain/avec une crew et des lance-flammes/voici ma crew/c'est qui ma crew?»

Dire encore après...de Sylvain Campeau paru en 2019 aux éditions Triptyque dans la collection Poésie accompagné du CD de musique Havres. Uniquement disponible à partir du 07 août, l'objet est magnifique. Tandis que le recueil de poésie interroge la langue, notre histoire, débusque les mots dont nous sommes l'écho, le projet musical Havres se fait l'amant du livre. Avec les voix de José Acquelin, Sylvain Campeau, Catherine Kidd, Trina Stacey et Seaghan Mac An tSionnaigh, le montage sonore adaptant le poème Havres habille de façon magistrale un texte où s'entrechoquent les langues irlandaises et Mohawk, plongé au coeur de la forge vibrante modelée par Chantal Dumas. Auparavant, le recueil vous parlera de résistance, d'hommage aux disparus, d'identité, de langue, d'arbres encore et toujours. Sylvain Campeau nous exhorte au voyage et à sortir de l'époque pour nourrir d'autres rêves d'ici. Les mots s'écoutent jazzés par le poète ou blessés et pleurés dans les méandres d'un blues. Sylvain Campeau est à Mission encre noire, ce soir.

Extrait: « La vigie belle est affaire d'horizons qui/s'éloignent/visions d'un monde à ciel désastre/à forêts imbriquées en tourbes levées/J'arrive, blanc, assurément,/canadien déjà par l'aventure/de cette appellation qui n'a plus cours/quand suivie de la langue par français/Perdu le sort de ces ancêtres/dans un continent de batailles/et d'ententes avec les habitants du lieu.» 

Émission du 2 juillet 2019

mardi 2 juillet 2019Durée 01:00:00

Mission encre noire Tome 26 Chapitre 313. L'enlèvement de Damien Blass à paraître le 07 Août 2019 aux éditions Triptyque dans la collection satellite. Le visage d"André Lépine se reflète dans le miroir de la pharmacie de la salle de bain familiale située dans une agglomération morne de banlieue québécoise. Irrésistiblement son regard est happé par une lueur qui illumine un étroit passage. Osera-t-il la suivre ? De lourds nuages s'amoncellent autour de cette famille reconstituée, en route vers le sanctuaire de l'Église du souffle. André est accueilli par de jeunes chrétiens au ministère pour les adolescents. Alors que le générique de fin d'une vidéo sur les extraterrestres défile, l'attention d'André se détourne des ferveurs de la prière, son estomac contracté. Des enlèvements se produisent dans la communauté, des adolescents sont emportés par des «anges». Roman apocalyptique, conte fantastique, Sci-fi born again, rituels évangéliques, mythes ufologiques, ce premier roman, très réussi, est un miroir révélateur des peurs ancestrales qui peuplent notre imaginaire et celui de l'auteur. Je vous invite à réveiller la magie de l'enfant qui dort en vous, ce soir, j'accueille Damien Blass à Mission encre noire.

Extrait: « André retourna le cadeau entre ses doigts. La couverture en cuir brun était de bonne qualité. le marque page avait été placé au début du livre d'Ézéchiel. « ne lis pas tout de suite. Attends que je sois parti.» « Vous croyez vraiment que j'ai été enlevé par les anges ? » « Je ne sais pas si c'était des anges, mais je sais que tu as été enlevé. Quand ma fille est tombée malade, j'ai tellement prié que je n'avais plus d'espoir. J'ai cru que j'allais perdre la foi. C'est alors qu'ils sont arrivés avec une solution. Ils nous ont proposé un pacte. Je n'ai jamais hésité, tu sais. Je leur ai donné Dorothée pour la sauver.» David Salomon retroussa la jambe de son pantalon pour lui dévoiler sa jambe. Ils comparèrent leurs cicatrices: c'était la même. »

Le truc de l'oncle Henry par Alain Gagnon réédité en 2019 aux éditions Alias dans la collection Hors cadre. Alain Gagnon est décédé en 2017, son oeuvre possède une large bibliographie, une quarantaine d'ouvrages. Dans un prologue signé par son ami Yvon Paré, l'auteur a travaillé à rebaptiser son bout de pays. Il crée, pour cela, un territoire, l'Euxémie et des personnages récurrents dont Olaf Bégon, chef de la sûreté municipale de saint-Euxème, petit village exilé au milieu des murmures de la forêt. Des disparitions suspectes, des morts, et des attaques sauvages contre les travailleurs autour de la construction d'un barrage dans la gorge des Conscrits sème la panique. Un endroit connu depuis longtemps dans les légendes des amérindiens. et qu'eux-même jugent maudit. Olaf Bégon redoute le pire. Vous qui aimez l'univers décalé de Stephen King, les péripéties tumultueuses de Ville-Dieu de François Barcelo ou l'environnement des forêts obscures et menaçantes chez Andrée A. Michaud, Le truc de l'oncle henry, va vous surprendre. Cette réédition devrait charmer un nouveau public et devenir, qui sait, une référence culte SF, ici, au Québec.

Extrait: « Elle n'était ni folle ni hallucinée. La vidéo montrait et, surtout, laissait entendre...Ces sons horribles. De bêtes. De bêtes. De bêtes presque humaines. « J'ai entendu bien des histoires, des légendes, a commencé Olaf. La forêt qui encercle la ville, vous savez, si vous vous y perdez et si vous avez assez d'énergie, vous pouvez vous ramasser au pôle Nord. C'est vous dire comme c'est vaste et plein d'inconnu. Les Amérindiens, ils faisaient comme nous, ils longeaient les rives. Les rivières, c'étaient leurs chemins qui marchent. Il y a des milliers de kilomètres carrés où l'humain n'a jamais mis le pied. Alors les histoires, les légendes ont tout le territoire qu'il faut...»

Anatomie de l'horreur de Stephen King réédité en 2018 aux éditions Albin MichelÉtranger, pénètre ici à tes risques et périls: en ce lieu sont des tigres.» Ce sont par ces mots dédiés à six maîtres du macabre, malheureusement décédés aujourd'hui, que s'ouvre ce livre culte qui dessine les grandes lignes d'un univers envoûtant. Anatomie de l'horreur, publiée en français en 1995, est ici augmentée  de deux préfaces et de nombreuses références rassemblées dans un appendice très complet en fin d'ouvrage. L'auteur est pointilleux et documentés. Stephen King est intarissable, dans un style direct, un brin cynique, qu'on lui connaît bien. On peut facilement lui pardonner, autant l'horreur, au même titre que le fantastique ou le polar partagent encore trop souvent, à tort, une mauvaise réputation de sous-genre. Stephen King vous permet d'explorer les dessous d'une littérature qui a une formidable capacité d'invention. Il nous entraîne, au gré de son histoire, à redécouvrir des oeuvres majeures et autres cauchemars qui attendent de vous assaillir, tapis au coin des pages de cet essai. En maître des lieux, l'auteur américain, vous ouvre une porte, forcément grinçante, sur sa collection personnelle de références en tout genre. Les pages du livre auront la manie de se tourner toutes seules sous votre regard incrédule, sachez que le caractère horrible du propos est désamorcé par une bonne dose d'humour: l'horreur, suggère, c"est vous-même, qui l'a complété.

Extrait: « Psychose n'a jamais été diffusé à la télé à une heure de grande écoute, mais si on en ôtait les quarante-cinq secondes que dure cette scène, ce film pourrait passer pour un téléfilm (en termes de contenu, bien entendu ; son style le hausse à cent coudées au-dessus du téléfilm moyen). En fait, Hitchcock nous sert une bonne tranche de viande alors que son film a à peine entamé son deuxième quart. Ensuite, nous n'avons plus droit qu'au fumet. Et si on le prive de ces quarante-cinq secondes cruciales, le film devient complètement banal. en dépit de sa réputation, Psychose est une oeuvre d'une retenue admirable ; Hitchcock a même décidé de tourner son film en noir et blanc afin que le sang aperçu lors de la scène de la douche ne ressemble pas à du sang, et à croire une rumeur - presque certainement apocryphe -, il avait envisagé de le tourner en couleurs...à l'exception de cette fameuse scène, qui aurait été filmée en noir et blanc.»

Émission du 18 juin 2019

mardi 18 juin 2019Durée 01:04:11

Mission encre noire Tome 26 Chapitre 312. La Pomme et l'Étoile d'Étienne Beaulieu paru en 2019 aux éditions Varia. Alors que l'auteur médite sur la plage, en face de Provincetown, à Eastham Nord, il trace mentalement dans le sable une comédie automatiste que la mer vient balayer. Il songe à Paul-Émile Borduas et à sa peinture venu de nulle part, à l'étrangeté de la matière. Ou bien envisage-t-il sa maison de Sherbrooke, si proche en terme de distance, qui le relie plus volontiers au besoin d'enracinement d'un Ozias Leduc. Lui, qui avoue y avoir installé du bois de grange décoratif, sa manière d'établir, à la façon du peintre du Mont-Saint-Hilaire, un lieu d'enracinement. La pomme C'est Ozias Leduc. L'étoile, Paul-Émile Borduas. Ces deux peintres vont servir de carburant colérique, suite à son divorce, à l'écriture de cet essai littéraire sans pareil, qui poursuit l'objectif de «mettre des mots justes sur ce que vous ressentez depuis l'enfance sans trop y penser.» Le livre que vous tenez dans les mains va vous parler d'amour fou, de femmes, d'art et du Québec, vous faire traverser deux mondes, et faire naître un écrivain sous vos yeux ébahis. Pour René Girard, il y a trois personnes en amour comme en littérature, vous, le livre et l'auteur, Étienne Beaulieu est notre invité ce soir à Mission encre noire.  

Extrait: « Borduas semble avoir été fasciné par la puissance annonciatrice des départs. Une toile peinte au début des années 1930, La jeune fille au bouquet ou le départ, montre avec nostalgie cet engouement pour le moment sentimental et déchirant des adieux. Il peut s'agir bien sûr du départ de la France, que Borduas quitte alors avec beaucoup de regrets semble-t-il. Est-ce la fameuse Lulu que l'on voit apparaître dans le Journal que tient Borduas pendant son séjour d'un an en France ? Mais on peut voir dans cette étrange figure de jeune femme au regard perdu dans un bouquet de fleurs un départ plus fondamental, de nature ontologique: le départ vers une autre aventure que celle du réel.»

Moebius 161 est en librairie ! La citation-thème est une phrase choisie de l'Amèr ou le chapitre effrité de Nicole Brossard paru chez Typo en 2013: « La matière s'est, de tout temps, mise à bouger seule.» Ce numéro se veut exclusivement féminin, à part la présence de Marc-André Baron associé à Chloé Savoie-Bernard pour la direction littéraire. Nonobstant le somptueux objet livre mis en forme et en couleur par Julie Delporte, artiste en résidence, à découvrir, vous y trouverez des textes inédits de Lucile de Pesloüan, écrivaine en résidence, Mélodie Bujold, Marie-Hélène Constant, Mégane Desrosiers, Caroline Guindon, Mimi Haddam, Patricia Houle, Mélanie Landreville, Valérie Lefebvre-Faucher, Nancy Rivest, Sanna, Brigitte Vaillancourt, ainsi que Laurance Ouellet Tremblay dans la rubrique « Penser la création » et Daria Colonna qui écrit à la poète Emmanuelle Riendeau.

Extrait: « Je guette le bruit des gens qui tombent/acquiesce et redescends/traverse la route du dehors/mon terrain arrête ici/la maison a le toit défoncé/la neige entrée par la bouche/sous la langue/le silence.» Marie-Hélène Constant, Les arbres d'ornement.   Fracking de François Roux paru en 2019 aux éditions Albin Michel. Si ce roman se déroule en Amérique du nord, plus précisément dans les vastes plaines du Dakota, le couteau qui se plante en terre et qui intoxique les champs et les cours d'eau nous concerne toutes et tous. Fracking: Fracturation hydraulique qui permet de forer à la verticale puis à l'horizontale un puits d'acier, pour capturer les hydrocarbures emprisonnés en profondeur dans les pores de formations schisteuses, en provoquant une fissuration de la roche par une série d'explosions et libérer le pétrole qui s'écoule. Dans l'Amérique de Donald Trump, c'est toute une communauté locale du Dakota qui va devoir s'entre-déchirer, autour des ambitions extractrices de la compagnie pétrolière Global Ressource et des mouvements contestataires de Standing Rock. Au-dessus des nappes d'hydrocarbures flottent un parfum de désastre annoncé. C'est la débandade d'un rêve américain qui se liquéfie sous nos yeux. Dans le soleil couchant des vastes prairies du Dakota, aucun troupeau ni l'ombre d'un cow-boys couvrent l'horizon, seule demeure la silhouette mortifère du nouvel eldorado de l'or noir, des puits de pétrole.   Extrait: « Avec le fracking, le rêve éternel d'indépendance énergétique de l'Amérique allait enfin se réaliser. Les prévisions les moins optimistes tablaient sur douze millions de barils de pétrole par jour en 2020 - soit pratiquement deux fois plus qu'en 2006 - qui ferait des États-Unis le premier pays producteur au monde, loin devant l'Arabie saoudite. Au-delà des retombées économiques, les plus radicaux - et il y en avait quelques-uns dans le comté - y voyaient une revanche politico-stratégique sur ces États du Golfe qui, non contents d'imposer leurs vues au gouvernement le plus puissant de la planète, nourrissaient en leur sein d'effroyables terroristes dont l'imagination macabre paraissait n'avoir aucune limite.»  

Émission du 4 juin 2019

mardi 4 juin 2019Durée 59:28

Mission encre noire Tome 26 Chapitre 311. Dans L'ombre du brasier de Hervé Le Corre paru en 2019 aux éditions Rivages/Noir, Les effarés de Hervé Le Corre paru en 2019 (réédition) aux éditions L'Éveilleur. La parution du troisième roman, réédité aux éditions L'Éveilleur, ainsi que le succès grandissant de son immense dernier livre Dans l'ombre du brasier, nous donne l'occasion d'accueillir Hervé Le Corre à Mission encre noire pour une généreuse entrevue fleuve. Paris, pendant les dix derniers jours de la Commune et Bordeaux et ses quartiers populaires sont au coeur de cette rencontre. Dans l'ombre du brasier, un roman implacable, noir, sauvage comme l'a été cette semaine sanglante, l'aboutissement tragique de plus de deux mois d'insurection au sein de la capitale française en 1871. Henri Pujols, la silhouette menaçante qui se perd dans la foule des grands boulevards à la fin de L'homme aux lèvres de saphir (Rivages/Noir), psalmodiant à voix basse de longs passages des Chants de Maldoror, réapparaît assis dans un canapé de l'atelier d'un photographe pornographe pour lequel il travaille à kidnapper des jeunes femmes dans la rue. Paris est sous les bombes des versaillais et l'ennemi prussien patiente aux portes de la ville, que l'armée nettoie les immeubles et les trottoirs des bataillons débraillés des communards. Cet immense roman est un portrait sanglant du petit peuple parisien meurtrie, l'histoire vivante des luttes des quartiers de la capitale, des hommes et des femmes montés à l'assaut d'un idéal à l'agonie ; le peuple veut prendre en main sa destinée:« Le peuple, disait la révolutionnaire Louise Michel, n'obtient que ce qu'il prend. »

Extrait: «Dans une trouée, le soleil déjà bas les a éblouis de sa grande lueur cuivrée et ils ont rabattu les visières de leurs képis. Nicolas et le rouge sont redescendus vers la place où les hommes s'alignaient devant les cantines. Ils ont mangé un rata convenable préparé par deux femmes vêtues de noir, aux airs maussades, l'une petite et replète, l'autre élancée, presque maigre, qu a rappelé à Nicolas le soir de février où Caroline l'avait emmené écouter Louise Michel dans un club du XVIII ème. Était apparue à la tribune sa longue silhouette sombre et la salle avait explosé d,applaudissements joyeux que l'oratrice avait eu du mal à faire taire, un sourire timide aux lèvres, des yeux rieurs, qui, sitôt le silence revenu, avaient repris leur expression grave, leur acuité perçante.»

Dans une deuxième partie de l'entrevue, Hervé Le Corre revient sur le troisième volet de sa trilogie bordelaise, sa région natale. Les Effarés paru en 1996 dans la Série noire, trois jeunes désoeuvrés se réfugient au quatorzième étage d'un immeuble abandonné de la Cité lumineuse, surnommé le bunker, dans le quartier ouvrier de Bacalan. Des braqueurs de matériel hi-fi deviennent, malgré eux, des ennemis publics, sous un cagnard subsaharien. Marion Ducasse, une femme policière inspectrice, enquête sur le braquage d'un camion qui a tourné au meurtre. Lâchée au milieu d'une meute machiste, Ducasse va prendre en charge l'investigation, au centre de laquelle se dresse, inexorablement, la Cité lumineuse. Quelques années plus tard, en 2004, Hervé Le Corre publie L'homme aux lèvres de saphir, un premier tournant dans l'oeuvre, qui se déroule loin de la Gironde. L'auteur rend un dernier hommage à un bâtiment et un quartier, chers aux souvenirs de son enfance, et qui illustrent la disparition progressive des classes populaires dans la sphère des villes. Hervé Le Corre, tel un photographe au Noir, excelle dans l'art d'ajuster les contrastes et les luminosités pour jouer avec l'équilibre de nos nerfs.

Extrait: «L'homme frissonne. Il tire vainement sur le col de son tee-shirt. Les canettes vides roulent au fond de la coquille de noix à cause du clapot, et leurs chocs castagnent en écho dans sa cervelle congestionnée. Il cherche à tâtons s'il n'en resterait pas une, par hasard, qui aurait échappé à sa soif, parce qu'il sait de quoi il a besoin pour aller mieux. Tant pis. devant lui le pont d'Aquitaine tend son arc lumineux, où glisse un trafic permanent et silencieux. Tous ces cons qui roulent à cette heure. Même chose sur la rive droite, où la route est sur la berge. Il se rappelle qu'à l'époque où ils habitaient la Cité lumineuse, avant qu'on les vire, il passait des soirées à regarder la circulation des autos et des trains de l'autre côté, en bas des collines de Lormont. Il voyait luire les lueurs de la cimenterie de Poliet-et-Chausson, et flotter le panache grisâtre que crachait en permanence la grande cheminée. le fleuve était noir, et quand la marée montait, on entendait le remous rigoler doucement, et parfois un peu d'air plus frais, moins lourd que celui de la ville, accompagnant le mouvement.»

Le chant de corbeau de Lee Maracle paru en 2019 aux éditions Mémoire d'encrier traduit par Joanie Demers. Ce livre est dédié «À toutes ces femmes qui ont combattu l'épidémie alors que le Canada ne se souciait pas de notre santé». Lee Maracle, qui est venu récemment à Montréal pour présenter cette première traduction de son livre en français, a mis trois jours à l'écrire pour participer à un concours. Depuis, le livre a connu un tout autre destin. Stacey, fille de Momma se rends régulièrement dans le monde des blancs pour étudier. Il ne lui reste que deux mois avant de diplômer, au prix de nombreuses brimades et sacrifices. Autant dire que l'épidémie de grippe asiatique qui décime son village tombe très mal. Nous sommes dans les années 50, en Colombie-Britannique, sur un île reliée au continent par un pont. Celia, la soeur de Stacey, voit d'un mauvais oeil cette nouvelle cette nouvelle contagion, elle, qui parle à Cèdre et Corbeau. Elle confirme une sombre prophétie: un monde s'apprête à être remplacer par un autre. Stacey va réapprendre les gestes et les coutumes qui, peu à peu, lui échappent, à fréquenter un monde qui l'isole et la rejette.  L'acculturation fait son chemin, malgré tout et le village du clan du loup n'y échappe pas. Ce roman est un bijou de sensibilité et de poésie. Il nous renseigne sur les conditions de vies difficiles des familles, qui pour beaucoup ont péri. L'accès fictionnel temporaire qui nous est donné à un territoire si fragile, en voie de disparaître est un trésor inestimable. La triste réalité des faits subsiste: l'autochtone reste considéré comme un immigrant sur ses propres terres. L'entendez-vous le chant de Corbeau ?

ExtraitStacey était exténuée et son bras lui faisait terriblement mal, mais elle se sentait pleine d'optimisme. L'avenir. Ses projets s'étalaient devant elle par-delà les repères des saisons auxquels se référait toujours le reste des villageois. Pour eux, les projets se limitaient à se préparer pour la migration du saumon, à économiser en vue d'acheter un fusil de chasse ou pour les conserves l'année suivante. personne ne planifiait sur un horizon de quatre ans: ils étaient trop occupés à survivre. Or, à présent, dans leur village à eux, il y avait une jeune fille de dix-sept ans assez intelligente pour penser à l'avenir. C'était extraordinaire.»

 

Émission du 14 mai 2019

mardi 14 mai 2019Durée 01:00:00

Mission encre noire Tome 26 Chapitre 310. Pour coeurs appauvris de Corinne Larochelle paru en 2019 aux éditions Cheval d'Août. « Non il n'y en aura pas d'autres. Je ne crois pas, moi que les gens soient interchangeables», déclare la narratrice de ce recueil de nouvelles, tout en notant dans un carnet bleu marine, à la couverture de cuir, made in italy,« Ne pas perdre ma solitude». En nomade assumée de l'amour, elle aime qu'on la frôle. Elle débusque ces regards affamés qui l'accrochent, pour combler l'urgence de s'enivrer de la tension si particulière des premiers moments. Et puis pour être franche, elle préfère tourner les talons à la lourdeur des ruptures qui taisent leur nom. Corinne Larochelle abreuve la soixantaine de tableaux vivants à même la source de son expérience amoureuse et de celles qui lui ont été rapportées. Cette femme célibataire raconte, de ses dix sept ans à sa quarantaine, ces hommes qui se sont mis à genoux, ceux qui ont tremblé, là où d'autres se sont parfois enfuit. L'amour a beau être parfois du cinéma, les blessures qu'il inflige sont quelquefois d'une cruelle douceur. Toutefois, le coeur en marais, c'est la pulsion de vie qui s'exprime ici. Ce judicieux recueil ludique et pernicieux ignore l'art perdu du secret et laisse glisser du vent sur la peau. Pour quelques volutes d'érotisme de plus dans un monde plein de ronces j'accueille Corinne Larochelle à Mission encre noire.

Extrait: «Je prends une douche, je passe le fer dans mes cheveux, je maquille mes yeux avec du khôl et du mascara, je me parfume, je choisis avec soin mon chandail, ma jupe, je prends le métro, je marche. Il a déjà commandé une bière lorsque j'arrive. Il commence, Ah au fait, je n'ai pas eu le temps de te le dire, mais j'ai cinquante-sept ans. Sur sa fiche, c'était inscrit quarante-sept. Pour moi, ce n'est pas important l'âge, ajoute-t-il, cherchant à minimiser l'impact de son aveu. Et si j'avais eu dix ans de plus, je suppose que ça ne t'aurait pas dérangé? Il rougit un peu, pas assez. Je tourne les talons.»

Freshkills, recycler la terre de Lucie Taïeb paru en 2019 aux éditions Varia collection Proses de combat. Freshkills, l'une des plus grandes décharge à ciel ouvert du monde de 1948 à 2001, située à Staten Islands, en face de Manhattan, occupe l'essentiel de ce surprenant essai. Interpellée par l'existence d'un tel phénomène à la lecture d'Outremonde de l'auteur américain Don Dellilo, l'autrice décide d'aller se rendre compte, sur place, de la transformation du site en l'un des futurs plus grand parc de New York. Lucie Taïeb prends les mesures du site, explore ses marges et ses recoins encore mal définis. Freshkills est un essai écologique documenté et inspiré qui dénonce les faux semblants d'une époque qui se plaît encore à cultiver une image lisse et policé dans un monde où la consommation de masse intoxique la terre et ses habitants. Freshkills est une remarquable radiographie d'un aveuglement collectif à l'échelle de la planête aujourd'hui. Lucie Taïeb nous rend visite à Mission encre noire.

Extrait: «Freshkills n'est pas une métaphore. C'est un épicentre. La grande négativité, le grand vide qui nous submerge, la vacuité, la vanité sans fin de nos existences protégées viennent de Freshkills et se propagent, comme une onde invisible, à l'infini, sur le territoire lisse et policé de la ville normalisée. Tout s'organise soudain et tout fait sens, comme une ligne, comme un fil rouge qui vient ceindre notre cou et serre: l'enfance quadrillée, surprotégée, domestiquée, l'exploitation d'une zone naturelle hybride, instable, impropre à tout, la destruction de toute vie sauvage, du braconnage comme fragment organique, dynamique et en perpétuelle métamorphose, l'avènement d'un espace de loisir conforme, en attendant le retour des promoteurs, et la recréation simulée d'un paysage à l'identique, mais sans errance, sans déviance, sans liberté - cela fait sens, et même système.»

Émission du 30 avril 2019

mardi 30 avril 2019Durée 01:00:00

Mission encre noire Tome 25 Chapitre 309. Oyana par Éric Plamondon paru en 2019 aux éditions Quidam éditeur. Oyana a grandi à Ciboure jusqu'en 1995, dans un lieu magnifique, entre mer et montagne. Elle se tient là en haut des marches, au bord de la plage, à quelques encablures du port. Elle n'ose pas encore franchir le pont qui enjambe la Nivelle et la sépare de son passé. Devant la rade, l'émotion l'a saisie, le ballet des hameçons, la pêche au thon, la baleine échouée sur la grève, les éclaboussures de sang sur les plats-bords des bateaux, la menace des bombes, les descentes de flic, l'ETA, la fuite, le Mexique, Montréal. Oyana ne s'attendait pas à tout ça, si vite. L'ETA, l'organisation socialiste révolutionnaire basque de libération nationale, Euskadi Ta Askatasuna annonce sa dissolution le 3 mai 2018. Oyana Etchebaster dit Nahia Sanchez ne peut plus mentir. Surtout pas à Xavier Langlois, sa terre d'accueil, au Québec, depuis 23 ans. Elle lui doit la vérité, sa vérité, elle se raconte. Oyana décide de s'échapper de nouveau, même si elle ne sait pas dire adieu. Éric Plamondon s'éprends de ce paysage du Pays basque qu'il connait si bien. Une violence minutieuse se pose sur les souvenirs d'Oyana, à la joie du retour se mélange le désarroi d'avoir tout perdu. Éric Plamondon surfe parfaitement sur les vagues du Golfe de Gascogne alors qu'un monde militant s'écroule. De Terre-Neuve à Biarritz, les pêcheries de la baleine et des morues réaniment les braises et les plaies des origines. Éric Plamondon est notre invité à Mission encre noire.

Extrait: «J'ai coupé tous les ponts, je ne connais plus personne. Pourtant, quelque chose me pousse à revoir ces lieux, comme si cela pouvait répondre à des questions que je n'arrive pas à formuler. Tu disais souvent à la blague, en parlant de ta vie à Montréal et ta jeunesse dans la ville de Québec: on peut sortir un gars de Québec mais on ne peut pas sortir Québec d'un gars! Je ne pouvais m'empêcher de ne pas être d'accord. C'était tout l'inverse de ma vie. Je m'étais arrachée de l'intérieur tout ce qui pouvait me lier au Pays basque. Je faisais un rejet complet de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à des histoires de régionalisme, nationalisme, isme, isme, isme. Ce n'était pas par conception politique, c'était une expérience personnelle. Tu peux le comprendre maintenant. Je ne pouvais pas me définir par ce type d'appartenance même si j'ai toujours adoré le Québec. Une fois que l'on s'est arraché à la géographie d'un lieu, on doit s'accrocher à son pays intérieur. C'est en soi que se joue la vraie guerre d'indépendance.»

Dirty Week-end de Helen Zahavi paru en 2019 aux éditions Libretto, traduit par Jean Esch. Réfléchissez. Bella lève sa tasse pour porter un toast au cadavre de Timothy. Bella sirote son thé en regardant son corps disloqué. Elle n'éprouve rien et cela l'effraie. Réfléchissez. Bella ne supportait plus ce voisin voyeur qui menaçait de lui faire mal. Elle, la fille dont on oublie le nom, celle qu'on espionne, celle qu'on humilie. Dans son demi sous-sol de Brighton, elle voulait seulement profiter de ses fenêtres ouvertes les nuits d'été. Sans la peur du noir, de l'agresseur. Alors d'autres suivront, proches, patron, médecin, fêtard du samedi soir, à l'inconnu dans la rue, puisque personne ne les a prévenu que les règles ont changé. Bella va opposer son désir de vengeance. Elle va désapprendre à ne pas se battre. Dirty Week-end fait mouche dès sa sortie en Angleterre en 1991. Ce roman contemporain du Baise-moi de Virginie Despentes et de Thelma et Louise va être le dernier livre à faire l'objet d'une demande d'interdiction pour immoralisme à la Chambre des lords. Roman impitoyable, il l'est, dans un style vibrant autant que radical, Helen Zahavi vous offre une perspective différente et salutaire.

Extrait: «Elle se laissa tomber à genoux ; des éclats, des torrents de rire incontrôlables et interminables jaillissaient de sa gorge. Elle se tenait les côtes et se balançait d'avant en arrière, des larmes de joie coulaient sur ses joues. Elle rit, et son rire était un péché terrible. C'était un rire de pécheresse. Il ne faut jamais rire. Quoi qu'ils fassent, ne riez pas. Quoi qu'ils ne fassent pas, ne riez pas. Et surtout, ne riez jamais quand vous êtes dans une chambre d'hôtel avec un inconnu. Même un inconnu cultivé, avec de petits pieds et des hanches larges. Quoi que vous fassiez, ne riez pas. À moins d'être Bella.»

La cabane du métayer de Jim Thompson paru en 2019 aux éditions Rivages/Noir, traduit par Hubert Tézenas. Cropper's Cabin est un classique datant de 1952 et enfin retraduit comme la plupart des autres oeuvres de ce fils d'un shérif de l'Oklahoma né en 1906 et décédé en 1977. Bon nombre de ses scénarios ont été adaptés au cinéma par Stanley Kubrick, Stephen Frears ou Bertrand Tavernier pour ne citer qu'eux. La famille de Tommy Carver, 19 ans, vit et exploite les terres de Matthew Ontime, riche héritiers amérindien faisant parti des Cinq tribus - Creeks, Choctaws, Chickasaws, Cherokees et Séminoles à s'être implantées ici, en Oklahoma. L'arrivée des prospecteurs de compagnies pétrolières, avides de mettre la main sur les richesses des sous-sols, va lézarder l'équilibre social et familial de la communauté. Voici une magnifique replongée dans l'univers du roman noir de Jim Thompson. Tommy est le héros Thompsonnien par excellence. Un jeune homme ordinaire devient le jouet d'une société dont le portrait au noir de l'auteur est sans concession. La cabane du métayer est un classique que je vous recommande chaudement, la vie parfois réclame une seconde chance qui se mérite.

Extrait: «Quelquefois, quand je suis dehors, disons en train de marcher dans un champ, ce vide que je sens dans mes mains me pèse tellement que je dois ramasser des mottes de terre ou cueillir des graines de coton. Il me semble que je vais devenir dingue si je ne trouve pas quelque chose à me mettre entre les doigts, n'importe quoi qui me donne l'impression de pouvoir m'y raccrocher. Je sors mon vieux canif de ma poche, je l'aiguise contre une de mes semelles et je commence à tailler un bout de bois. Ce n'est pas un bon couteau, il s'émousse en un rien de temps, mais c'est toujours ça de pris pour mes mains. J'essaie de deviner, en grande partie pour éviter de penser à autre chose, où est passé mon super canif d'avant.»


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