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TitreDateDurée
Battlestar Galactica (de Ronald D. Moore)08 Nov 202400:04:25

©Sci-Fi Channel

On a toujours du mal (moi, du moins) à cerner les raisons de l’amour que nous portons aux êtres ; mais aussi de cette sorte d’amour que nous pouvons porter à des biens matériels ou encore, comme ici, à des oeuvres et créations humaines qui nous touchent particulièrement.

Je crois toutefois que ce qui me plaît, au fond, dans la série Battlestar Galactica (je veux parler du remake du début des années 2000), c’est l’idée, très banale et très tarte à la crème mais à laquelle je crois profondément, selon laquelle l’intuition, le coeur et les tripes sont de meilleurs guides que la raison, et que c’est seulement en allant au bout de l’incarnation, dans les affres du corps et de la chair, du désir et de la faiblesse, qu’on accède au spirituel, si ce n’est au divin. Ce qui me plaît et qui m’attire dans cette longue histoire d’une humanité réduite à quelques dizaines de milliers d’individus réfugiés dans des vaisseaux délabrés fuyant à travers l’espace, c’est l’espèce d’illustration de la pensée de Pascal contraposée, quelque chose comme : c’est en faisant la bête que souvent on fait l’ange.

Celles et ceux qui, dans ce récit, permettent à l’espoir de renaître sont ceux qui, faisant abstraction des règles, des frontières, des convenances et parfois de la raison, acceptent de suivre leur cœur et sortent transcendés, magnifiés, sanctifiés par cet abandon, qui leur ouvre des horizons insoupçonnés. Ils ne sont pas saints a priori, ils peuvent même être plutôt criminels et lâches comme Gaïus Baltar, qui est une des figures les plus détestables de la série mais, du fond de leur faiblesse, parce qu’ils la reconnaissent, parce qu’ils abdiquent de leurs prétentions, ils peuvent s’élever, transgresser et ouvrir de nouvelles voies.

Il y a de la rédemption, de la rédemption christique mais joyeuse dans cette approche, et le fait est que la série (c’est une des autres raisons qui la rendent passionnante) est un entrecroisement, un tissu de problématiques religieuses, mythologiques, politiques, philosophiques, psychologiques, sociales, un fourmillement de réflexions (ou plutôt de coups d’oeil) sur le pouvoir, la lutte des classes, la maladie, l’État, l’intelligence artificielle, l’individualisme, l’amour, la confiance, la mauvaise foi, l’altérité : c’est épais, jamais totalement clair, jamais totalement dénué d’arrière-pensées et de doubles-fonds mais c’est dans ce machin visqueux et dépourvu de certitudes qu’il faut plonger les mains et tenter d’avancer.

Il y a les personnages, qui au début simples, croissent en complexité, en contradictions, en humanité, y compris chez les Cylons, parce qu’ils grandissent de leurs échecs, de leurs abandons, de leurs deuils symboliques ; il y a la musique, obsédante, de Bear McCreary ; il y a les actrices et les acteurs, extraordinaires ; et il y a ce regard finalement optimiste porté sur nous autres, pauvres humains : c’est du fond de notre finitude et de notre imperfection que nous pouvons toucher l’universel.

En fond musical, le thème principal de la série puis un morceau particulier : The Battlestar Sonatica.

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Antidote au culte de la performance (d’Olivier Hamant)25 Oct 202400:04:07
Un Shetland

Une fois défini un indicateur à l’aune duquel mesurer le succès d’un dispositif ou d’une entreprise, quelle qu’elle soit, la performance consiste à faire en sorte de maximiser cet indicateur.

Mais la prémisse est très importante : la performance n’a de sens que pour les systèmes simples, monotâches ou monovalents. Dès lors que la complexité s’y mêle, que plusieurs rôles sont simultanément remplis, plusieurs objectifs suivis, considérer qu’il existe un indicateur unique au regard duquel il serait pertinent d’évaluer la performance n’est plus possible, ou du moins devient absurde.

Là n’est pas tout à fait l’angle retenu par Olivier Hamant, qui insiste plutôt sur la contradiction entre recherche de performance et robustesse : pour rendre plus performant, on optimise ; on optimise forcément au regard de l’objectif souhaité, ce qui revient à désoptimiser au regard d’autres objectifs imaginables : que les conditions changent un peu, qu’on ait besoin de réorienter l’action, et l’ex-optimisation deviendra un handicap : la performance n’est pas robuste au changement.

Dans les temps troublés, dans les périodes de bouleversement (plus encore que de réchauffement) climatique, géopolitique,  économique, comme celle que nous traversons, la performance est un mauvais cheval : ce ne sont pas des purs sangs spécialisés dans tel ou tel type de course, qu’il faut, mais de braves percherons, ou des Shetlands, capables de changer de terrain de jeu, d’affronter des situations inédites, de tenir bon dans l’adversité et la diversité. Dans ces temps là, la souplesse,  l’adaptabilité, la polyvalence valent mieux que la spécialisation et l’optimisation.

Mais il y a plus, au fond, beaucoup plus ; et je reviens ainsi à mon propos premier (premier mais pas unique, justement) : prétendre rendre performant un dispositif, un système, un individu, quoi que ce soit, c’est implicitement considérer qu’il a un objectif, une utilité unique, qu’il a une seule fonction, ce qui est simplement stupide : le vêtement n’est pas seulement fait pour tenir chaud mais pour se donner à voir et mettre en beauté ; nous ne marchons pas seulement pour aller d’un point à un autre mais pour voir des paysages, changer d’air, méditer au rythme de nos pas ; et le marché du village a peut-être moins comme fonction de nous permettre d’accéder à des biens divers que de nous donner l’occasion de croiser la crémière et son joli sourire : imaginer que les choses et les êtres, les projets et les systèmes sont univoques, faits pour ceci ou cela, et que c’est à cette seule aune qu’ils devraient être évalués, c’est faire preuve d’une incompréhension totale et délirante du monde.

Celles et ceux qui ne jurent que par la performance, qui font de celle-ci l’ultima ratio de leur conduite, non seulement se préparent, comme le dit Olivier Hamant, des lendemains désenchantés, mais ne comprennent rien, rien de rien, au monde et à son inépuisable débordement, à son incroyable trop-plein.

Ils passent à côté de tout.

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Le facteur K (d’Aurélien Barrau)17 May 202400:03:42
Mécanisme d’horloge
(Musée des arts décoratifs de Strasbourg)

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume technico-industriel dans lequel nous vivons, quelque chose de déréglé et de proliférant, que nous avons du mal à distinguer et à cerner car il émane de nos enfants les plus radieux, les plus doués et les plus prometteurs : la raison, la science, la technologie.

Quelque chose suinte et grossit, qui transforme progressivement nos victoires en défaites, nos progrès en régressions, et salit nos fiertés d’un motif de honte. Quelque part, on ne sait pas très bien comment ni pourquoi, quelque chose en nous s’est emballé, et la lumière qui nous guidait, qui éclairait le chemin en en chassant les ombres, est devenue aveuglante.

Quand avons-nous érigé la raison et l’analyse, dont les capacités à appréhender un visage du monde et à maîtriser la matière sont stupéfiantes et indéniables ; quand les avons nous érigées en façon de voir dominante et impérative, en clé unique à qui la tâche était légitimement confiée d’ouvrir, seule, toutes les portes, et de régir le monde, de l’asservir ? Quand avons nous vraiment commencé à croire que l’univers était une grande horloge, une grande machine dont les mouvements étaient décomposables et prédictibles à l’infini, que l’univers était cela, n’était rien d’autre que cela, et que la vérité des choses, leur sens, se trouvait au bout des rouages comme l’âme au bout du scalpel ?

Nous avons acquis, par la mathématique et l’ingénierie, une telle puissance, que nous en avons délaissé les autres arts libéraux,  oubliant que la décomposition analytique, l’observation fine des briques, des atomes, des quarks, des instants, ne permettait que très rarement, si ce n’est jamais, de saisir la substance du tout, le flux continu, insécable, irréversible, de l’écoulement du temps. Nous avons oublié que la machine, l’horloge, le mécanisme, était une métaphore, une modélisation, un proxy, qu’il n’était pas le monde dans son irréductible singularité.

Nous avons oublié que la science et la technologie n’étaient pas là pour enterrer, pour succéder à l’art et à la poésie ; qu’ils en étaient fondamentalement incapables, mais pour les accompagner, les enrichir, les inspirer. Et nous leur avons donné un pouvoir, une force délirante et destructrice  que nous n’osons réfréner car elles sont nos enfants, nos enfants chéries même si devenues prodigues et suicidaires.

C’est cette prolifération maladive, cette vibration cancéreuse d’une science qui, née d’une pulsion de vie, se retourne parfois, et de plus en plus souvent, en une pulsion de mort, que raconte Aurélien Barrau dans cet appel à la source, à la source poétique qui nous anime et qu’il faut retrouver derrière la pesanteur, l’encombrement des choses.

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Le mystère Augustin19 Mar 201700:06:06

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C’est un jeune étudiant de dix-sept ans, que ses études de rhétorique et de philosophie ont mené loin du domicile familial. Laissé seul à lui-même dans une ville étrangère, il court le jupon, enchaînant les liaisons éphémères, puis tombe amoureux d’une femme, dont on ignore le nom, qui lui donne un enfant, Adéodat.

Il vivra quinze ans avec elle, puis désireux, pour asseoir ses ambitions sociales, de se marier avec une femme de son rang, il la quittera. Et « cette femme », comme il l’appelle, lui laissera son enfant, leur enfant, qui est aussi le sien, avant de se retirer, loin de lui, après avoir fait le vœu de ne plus connaître d’homme.

Augustin a-t-il aimé cette femme dont il ne dit jamais le nom ? A-t-il aimé cette femme qui lui a tout donné, qu’il répudie pour les raisons les plus basses et qui s’en va, dans un doux silence, lui laissant une nouvelle fois par amour la chair de sa chair ?

« Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d’une blessure traînante de sang. » écrit-il. Puis il n’en parle plus.

Trente-trois ans ont passé depuis la naissance d’Adéodat, mort depuis lors, d’ailleurs, à dix-neuf ans ; dix-huit depuis sa séparation, volontaire et provoquée, d’avec cette femme. Et voici qu’Augustin, qui ne s’est pas marié, monte en chaire au temps pascal, et prononce, avec tous les trésors de son éloquence, cette homélie, parmi d’autres, sur la première épître de Saint-Jean.

Comment peut-il, dans ce long discours dont je n’ai enregistré qu’une partie, penser, écrire et dire les paroles qu’il prononce ? Comment, s’il a aimé, peut-il faire de l’amour un obstacle, un voile, un leurre, quand il est une porte et un tremplin ?

Ça n’est pas exactement ce qu’il dit là, il est vrai. Il y met les formes, devant ce public avec les habitudes duquel il doit composer. Mais c’est ce qu’il pense, et au gré de quoi lui-même il agit. Non en ayant répudié sa compagne – il ne s’agissait alors que d’avoir une épouse dont les origines favorisent sa carrière de haut fonctionnaire – mais en ne se mariant pas, ensuite, en faisant du célibat une vertu et en considérant l’amour du monde comme forcément inspiré par Satan.

Augustin tient ce propos de diverses manières : il le décrit en dépeignant ce vase qui doit être vidé de l’amour du monde pour pouvoir être rempli de l’amour de Dieu ; il en reparle en évoquant ce champ dont les taillis étouffent les jeunes pousses et qu’il faut débroussailler pour que les semences du vrai amour puissent y prospérer. Et puis il y a cette étrange parabole de la fiancée infidèle, de la jeune femme préférant sa bague de fiançailles à son fiancé :

« Supposez qu’un fiancé fasse pour sa fiancée un anneau et que celle-ci préfère l’anneau qu’elle a reçu au fiancé qui l’a façonné pour elle. N’est-il pas vrai qu’à propos de ce présent du fiancé, son âme serait surprise en flagrant délit d’adultère et cela tout en aimant le cadeau qu’il lui a donné ? Bien sûr, elle aimerait ce que lui a offert son fiancé. Cependant, si elle disait : « Cet anneau me suffit, et désormais, je ne veux plus voir le visage de cet homme !« , quelle femme serait-ce là ? Qui n’aurait en horreur une telle folie ? Qui ne dénoncerait chez cette femme une âme adultère ? »

Quel est ce Dieu jaloux, qui serait extérieur au monde, qui serait autre que le monde, et qui voudrait que grâces lui soient rendues, à lui, à lui seul ? Comment Augustin ne voit-il pas que l’amour pour un être est l’amour. Pas un amour mais l’amour ?

Cet homme est pour moi un mystère.

PS : Il reste que l’honnêteté d’Augustin est admirable. Comme le titrent justement certaines traductions, ses Confessions sont des Aveux.

PS2 : J’emprunte à François de Smet, qui en disait un mot l’autre jour sur France Culture, l’idée qu’Augustin ne serait peut-être pas devenu ce qu’il devint sans cette blessure.

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Créon et Antigone05 Mar 201700:35:33

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Antigone, décharnée et vêtue d’une robe rouge sang, jette de la terre sur le corps de Polynice, son frère, qui percé d’une lance et laissé sur le champ de bataille, se décompose sous la lune, proie des corbeaux.

Au coeur de la pièce de Jean Anouilh, le dialogue d’Antigone et Créon, qui est ici enregistré (Antigone est à gauche, Créon à droite) met en scène deux caractères et deux conceptions contraires de la vie et du monde.

Ces deux caractères sont propres à Anouilh. On ne les retrouve à l’identique ni dans l’Antigone de Sophocle, ni dans celle de Bauchau. Chaque réinvention du mythe est un récit fondé sur l’affrontement de ces deux personnages mais selon des angles d’attaque et des lignes de faille qui varient d’un auteur à l’autre.

Antigone, fille d’Oedipe et de Jocaste, qui a accompagné son père sur les routes après qu’il se fut crevé les yeux, est revenue à Thèbes où règne son frère Etéocle, qui a chassé du trône qu’il devait partager avec lui son frère Polynice. Mais voici que Polynice revient assiéger Thèbes à la tête des troupes d’Argos, où il s’était réfugié. Les deux frères meurent durant la bataille et le trône de Thèbes revient à Créon, frère de Jocaste, qui organise des funérailles splendides pour Etéocle et laisse pourrir sur le champ de bataille le cadavre de Polynice, qui a trahi Thèbes. Créon fait savoir que quiconque accomplira auprès de Polynice les rites funéraires exigés par les Dieux sera puni de mort. Cet interdit est bravé par Antigone qui, va se rendre, dans la nuit, auprès du corps de son frère. Elle est surprise par des gardes, arrêtée et conduite auprès de Créon.

Comme le dit le choeur :

« Et voilà. Maintenant, le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler tout seul. C’est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d’honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop que l’on se pose un soir… C’est tout. Après, on n’a plus qu’à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. »

Antigone et Créon se font face. Antigone, l’idéaliste et la pure, qui a fait, en dépit de la loi, ce qu’elle pensait être son devoir. Et face à elle, Créon, qu’Anouilh dépeint comme plutôt bonhomme et compréhensif, et qui va devoir choisir entre l’obéissance due à sa propre loi et la vie de sa nièce.

Le dialogue central, qui est lu ici, et la pièce tout entière, posent une nouvelle fois la question de la loi et de sa transgression. Ou, plus précisément et justement, comme c’était déjà le cas dans Eutyphron,  la question de l’affrontement des règles et des devoirs : que faire quand deux devoirs s’opposent, que la loi conduit vers un chemin et que la conscience, la piété, ou quoi que ce soit d’autre qui nous appelle et nous inspire, conduit sur une autre voie ? C’est à cette question que, chacun de son côté, Antigone et Créon vont devoir répondre.

Antigone est sans états d’âme : elle a choisi la piété – fraternelle plus que religieuse, chez Anouilh – et elle s’y tient sans en démordre. Créon est beaucoup moins sûr. Il entend défendre la loi mais est prêt à toutes les compromissions et l’on sent que si les apparences pouvaient être sauvées, il accepterait que sa loi ait été transgressée.

Tout en admirant Antigone et sa force morale, sa foi indomptable, j’ai toujours eu beaucoup plus de sympathie pour Créon. Il y a pour cela de mauvaises raisons : le monde de Créon, humain, trop humain, est évidemment plus confortable, moins exigeant que celui dans lequel vit Antigone, sorte de Pasionaria dont on imagine assez bien qu’elle pourrait, en d’autres circonstances, devenir une fanatique appelant à la mort et à la désolation. Les convictions de Créon, qui ont la rigidité du chamallow, sont évidemment plus faciles à vivre que celles d’Antigone, qui ont l’éclat et le tranchant du diamant.

Il y a aussi, découlant comme mécaniquement des conceptions de chacun, le caractère plus ou moins ouvert, plus ou moins englobant de leur univers : le monde de Créon est à l’image du polythéisme : Créon ne partage pas la vision et la foi d’Antigone mais il la comprend, la respecte, en sent la nécessité et pourrait l’accepter si elle ne faisait pas trop de vagues, à l’image de ces prêtres romains qui accueillaient de nouveaux dieux dans leurs panthéons. Rien de tel avec Antigone : elle est inflexible et exclusive, ne veut pas être tolérée mais reconnue, et sa foi est jalouse, comme celle de Polyeucte.

Mais alors même qu’il y a, chez Antigone, cette sorte d’intransigeance idéaliste qui lui donne les traits de certains héros des tragédies chrétiennes, il y a aussi chez elle ce qui apparaît comme un total mépris des autres, un total manque d’amour, un manque absolu de compassion et d’empathie, une certaine méchanceté. Antigone n’a pas lu Saint-Augustin : non seulement elle est cassante, dénuée de gentillesse, dénuée d’humour, mais elle n’aime pas ses ennemis ; elle n’aime pas vraiment ses amis ; et on peut au bout du compte se demander si elle s’aime elle-même. Elle se sacrifie mais son sacrifice ressemble plus à un cri d’orgueil qu’à un acte d’humilité.

Créon, humain, trop humain ; Antigone inhumaine.

… A ceci près, toutefois, qui n’est pas sans importance, qu’à la fin des fins, Antigone, qui ne voulait que jeter de la terre sur le corps de son frère, meurt, sur ordre de Créon. En dépit de sa méchanceté et de toute sa négativité, elle est donc la victime. Et Créon, le brave Créon, bonasse et bonhomme, un meurtrier. Dans l’action, les rôles se renversent, et puisque c’est dans leurs actes que se révèle la vérité des êtres, Antigone, de très loin, l’emporte sur Créon.

On pourra également se reporter à :

un épisode des Chemins de la philosophie : « L’engagement au risque de sa vie : Antigone et la justice« 

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L’âne de Buridan26 Feb 201700:07:56

http://aldoror.fr/wp-content/uploads/20170226buridan.mp3

« Connaissez-vous cette histoire frivole
D’un certain âne illustre dans l’école ? 

Dans l’écurie on vint lui présenter
Pour son diner deux mesures égales,
De même force, à pareils intervalles ;

Des deux côtés l’âne se vit tenter
Également, et, dressant ses oreilles,
Juste au milieu des deux formes pareilles,
De l’équilibre accomplissant les lois,
Mourut de faim, de peur de faire un choix.« 

L’histoire de l’âne qui, hésitant entre le boire et le manger, finit par mourir de faim et de soif, est contée ici par Voltaire mais elle est ordinairement prêtée à Buridan, philosophe du Moyen-Age qui fut le disciple de Guillaume d’Ockham – l’homme du rasoir.

Cette histoire, cette fable, ce paradoxe, je ne l’ai longtemps pas comprise. Ou plutôt : pas saisie. J’en comprenais le sens, mais non la portée. « Quel imbécile, que cet âne, me disais-je, et quel idiot il fait ! Mourir au milieu de ce dont on a besoin au motif qu’aucune raison ne nous porte à aller ici plutôt que là, ne rien prendre du simple fait qu’aucune préférence n’existe qui nous conduirait d’un côté plutôt que de l’autre, c’est vraiment ballot, et vraiment le fait d’un âne !« .

Mais il n’est évidemment pas plus âne que celui qui, croyant comprendre, ne comprend rien, ou que celui qui se moque de la paille ombrageant l’oeil du voisin quand lui-même est aveuglé par une poutre. Et pauvre animal, d’ailleurs, nous en parlions avec les enfants, qu’on a affligé, comme d’un bonnet, d’une si mauvaise réputation !

Mais revenons à Buridan, et à son âne, en faisant un petit détour.

Je devais hier, partant de mon domicile, faire diverses courses, dans deux magasins. Les unes étaient pour moi, à apporter chez moi ; les autres pour l’aimée, à apporter chez elle. Un petit problème du genre de celui des ponts de Königsberg : comment organiser l’itinéraire au mieux pour économiser son temps, sa peine ou sa marche. Un problème concret, dont on comprend vite les tenants et aboutissants, qui paraît très simple : quatre lieux à lier entre eux, ce qui n’est pas la mer à boire, et qui pourtant, parce qu’il n’est pas totalement trivial, est impossible à résoudre comme ça : valait-il mieux commencer par ici ou par là ? Faire étape avant de repartir ou essayer de tout organiser en une seule tournée ? Introduire le poids des courses dans les éléments de réflexion ou ne pas en tenir compte ?

Je me suis, pendant quelques secondes, deux vraies minutes, peut-être, posé ces questions, et d’autres, similaires. Puis j’ai soudain compris ce que Jean Buridan avait voulu dire et, ouvrant la porte, je suis parti sous le grand soleil.

Ce qui fait de l’âne de Buridan un âne – mettons un instant de côté l’injustice de cette représentation anthropomorphique – ce n’est pas qu’il pense mal ou de façon tordue ; c’est qu’il pense. Tout simplement. Qu’il pense quand il devrait agir. Qu’il pense quand la seule chose à faire est agir. Sa bêtise, qui va le tuer, n’est pas de mal penser, mais de penser mal à propos, sans percevoir qu’à ce moment précis, c’est la mécanique musculaire, qu’il faut mettre en oeuvre, et non la mécanique intellectuelle. Mais il pense, et donc il n’est plus.

Il y a des moments, qu’il faut apprendre à reconnaître et c’est parfois un long cheminement, où la pensée doit être mise de côté parce qu’elle entrave, parce qu’elle se substitue à l’action, qu’elle l’empêche, qu’elle la diffère, voire qu’elle est prétexte à ne pas agir.

C’est l’âne de Buridan que chacun d’entre nous a en lui qui parle, à ces moments là. Il faut savoir le reconnaitre, savoir le faire taire, et partir, sous le soleil ou sous la pluie, sans plus tergiverser, en appliquant ce que disait Bernard Grasset :

« Agir, c’est à chaque minute dégager de l’enchevêtrement des faits et des circonstances la question simple qu’on peut résoudre à cet instant-là. ».

PS : Nous avions croisé l’âne figurant sur la photo il y a quelques années, dans la superbe New Forest.

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Le retour de l’enfant prodigue (d’André Gide)11 Feb 201700:05:21

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André Gide reprend, dans Le retour de l’enfant prodigue, la parabole des Evangiles qui raconte comment est accueilli avec joie par son père et sa mère l’enfant qui était parti découvrir le monde car il se sentait à l’étroit chez lui, et la jalousie mauvaise qu’en ressent le fils aîné, qui trouve injuste qu’on paraisse préférer celui qui est parti à celui qui est resté.

Pourquoi le fils aîné ressent-il cette jalousie et cette colère ? Parce que le retour de l’enfant prodigue lui révèle brutalement une frustration qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentie, jamais connue. Il vivait tranquillement, probablement heureux, dans la maison de ses parents, estimant n’avoir rien sacrifié, estimant même peut-être avoir eu le meilleur sort d’entre les frères, mais le retour de son frère cadet parti à l’aventure lui ouvre les yeux. Et c’est là l’explication de son comportement : il en veut à son frère non pas d’être bien accueilli (comment pourrait-il lui en vouloir de cela ?) mais de lui avoir ouvert les yeux, de lui avoir montré que la vie qu’il menait n’était pas forcément la meilleure des vies imaginables. Il en veut à son frère d’avoir, par son depart puis son retour, brusquement mis en cause sa propre façon de vivre.

Ce qu’il met ensuite en avant pour justifier son mauvais accueil : fidèle, il est moins bien récompensé, moins bien aimé, moins bien accueilli que le frère infidèle parti au loin en abandonnant ses parents, n’est qu’une ruse de l’esprit qui se tord et se démène pour trouver une justification à son malaise profond : la fidélité, en effet, n’a évidemment aucune raison d’être payée de quelque retour que ce soit, et le fils aîné doit bien le sentir, quand bien même il met ce mauvais argument en avant. Elle a encore moins de raison d’être payée de retour quand il s’agit de parents et d’enfants, car le souhait profond des vrais parents est que leurs enfants volent de leurs propres ailes et s’en aillent au loin. Il n’est pas qu’ils demeurent, infantilisés, à leurs côtés.

Et là est l’autre et terrible découverte du fils aîné : non seulement il a, d’une certaine façon, gâché sa vie en ne partant pas à la découverte du monde, en n’accomplissant pas ce dont il découvre que c’était peut-être son désir profond ; non seulement ses parents ne lui savent aucun gré de ce « sacrifice » (mot qu’il invente à l’instant car il n’a, subjectivement, jamais eu, jusqu’alors le sentiment de faire un sacrifice) ; mais l’enfant prodigue est, en partant loin de ses parents, resté au fond plus fidèle à ses parents dans son rôle d’enfant que lui-même qui est resté au logis.Tout  ça pour rien !

Le fils aîné est terriblement blessé de cette découverte qui, à la découverte de la frustration,  ajoute celle de l’inutilité de cette frustration.

Ce que dit cette histoire, c’est que la fidélité n’est pas un devoir qu’on s’impose car ainsi vécue elle ne vaut rien. La fidélité ne se revendique pas ; elle ne se fait pas payer ; elle se vit. On ne doit pas agir par fidélité ; on peut agir en fidélité ou de façon fidèle. On est fidèle dans son comportement, dans son action, naturellement, en aucun cas par contrainte, serait-elle de sa conscience : la fidélité se révèle ; elle ne doit pas guider. 

Elle dit aussi – l’aimée appréciera – que la vraie fidélité peut parfois emprunter des chemins détournés, qu’elle peut parfois paraître éloigner, mais que, dans ses tours et détours, elle se reconnaît pourtant. Car :

« C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source »,

 disait justement Jaurès.

PS : la photo montre Hauteluce,  petit village du Beaufort,  une soirée d’hiver. J’aime imaginer ainsi le village de l’enfant prodigue

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Beauté de l’incertitude05 Feb 201700:05:14

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Au tout début du premier tome de Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Vladimir Jankelevitch observe, interrogativement :

« Comment expliquer l’ironie passablement dérisoire de ce paradoxe : que le plus important, en toutes choses, soit précisément ce qui n’existe pas ou dont l’existence, à tout le moins, est le plus douteuse, amphibolique et controversable ? »

Il met ainsi le doigt sur une grande vérité, qui est aussi un grand mystère, une vérité mystérieuse mais patente : les choses les plus précieuses, dans tous les domaines, sont souvent celles qui ne se voient pas, ou plutôt celles dont l’existence, la pérennité, la réalité même, ne sont jamais totalement assurées : on croit comprendre mais on n’en est pas sûr ; il semblerait que mais le fait n’est pas totalement avéré ; c’est « comme si »  – mais jamais le « comme » ne se résorbe entièrement. Ou plutôt : il peut se résorber, mais non de lui-même ; c’est le spectateur, qui de spectateur devient acteur, qui, dans sa subjectivité, par un geste unilatéral de confiance, un saut de l’ange qui est geste de foi, donne assurance et solidité à ce qui est plus léger et plus indistinct que l’air, ineffable, incertain. Par sa confiance, qui est don de soi, il donne réalité et substance à ce qui n’aurait peut-être pas, sans cela, atteint ce degré d’être.

Simone Weil l’avait également noté dans ses Réflexions sur le bon usage des études scolaires :

« Les certitudes de cette espèce sont expérimentales. Mais si l’on n’y croit pas avant de les avoir éprouvées, si du moins on ne se conduit pas comme si l’on y croyait, on ne fera jamais l’expérience qui donne accès à de telles certitudes. Il y a là une espèce de contradiction. Il en est ainsi, à partir d’un certain niveau, pour toutes les connaissances utiles au progrès spirituel. Si on ne les adopte pas comme règle de conduite avant de les avoir vérifiées, si on n’y reste pas attaché pendant longtemps seulement par la foi, une foi d’abord ténébreuse et sans lumière, on ne les transformera jamais en certitudes. La foi est la condition indispensable. »

On sent au fond de soi que ce qui donne sa valeur aux choses est ce qui n’est pas totalement épuisable dans une définition, que les routes les plus belles et qui valent le plus d’être parcourues ne sont pas celles dont on trouve le tracé sur les cartes mais celles que notre foi, notre amour, extirpera de l’encore incréé, fera jaillir du vide, naître du néant.

Et c’est ainsi que nous avançons, dans une nuit que notre espérance seule éclaire, le long de chemins que nous croyons chercher mais qui ne sont pas encore tracés, avançant un pied après l’autre sur un sentier que nos pas font naître.

C’est notre certitude seule qui brise l’incertitude. Et elle seule peut le faire.

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Dénaturalisés (de Claire Zalc)29 Jan 201700:25:31

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La loi du 22 juillet 1940 comprend trois articles ainsi rédigés :

« Article premier : Il sera procédé à la révision de toutes les acquisitions de nationalité française intervenues depuis la promulgation de la loi du 10 août 1927 sur la nationalité.

Article 2 : Il est institué à cet effet une commission dont la composition et le mode de fonctionnement seront fixés par arrêté du garde des Sceaux.

Article 3 : Le retrait de la nationalité française sera, s’il y a lieu, prononcé par décret pris sur le rapport du garde des Sceaux et après avis de cette commission. Le décret fixera la date à laquelle remontera la perte de la qualité de Français. Cette mesure pourra être étendue à la femme et aux enfants de l’intéressé. »

C’est à cette loi, à son contexte, à ses modalités de mise en oeuvre, à la façon dont elle fut appliquée pendant quatre ans, aux critères qui furent utilisés par la commission pour confirmer ou infirmer les acquisitions de nationalité et aux conséquences qu’elle eut pour les quelques 15 000 personnes – sur près d’un million de dossiers étudiés – qui furent, de son fait, privées, en pleine guerre, de la nationalité française, que Claire Zalc consacre un livre : Dénaturalisés : les retraits de nationalité sous Vichy, tiré du mémoire qu’elle avait rédigé dans le cadre de son habilitation à diriger des recherches.

C’est un livre terrible et passionnant. On y découvre le fonctionnement administratif et bureaucratique d’une commission, composée essentiellement de magistrats, dans les méandres du travail de laquelle l’auteure nous fait entrer, nous guidant pas à pas dans les étapes de la décision, construite par succession de notes, d’enquêtes, de contre-enquêtes, de lettres, de requêtes, de recommandations qui s’accumulent en couches épaisses de papillons épinglés, d’avis, de griffonnages, qui finissent par constituer le dossier qui, après examen par la commission, conduira à la sentence – maintien ou retrait de la naturalisation  – sentence dont les conséquences, parfois, sont terribles, en ces temps de déportation.

Le passage que je lis –  que Claire Zalc me le pardonne – est le prologue du livre. Il dit et montre ce qui peut être relaté d’un dossier particulier mais banal, le dossier 535 52 X 28, numéro sous lequel furent enregistrés et suivis les membres de la famille de Georges Perec. C’est un dossier comme un autre, qui ne présente aucune singularité et qui n’est mis en avant que comme exemple de la démarche suivie, de la matière travaillée, et parce que Claire Zalc a établi, avec Georges Perec, à travers le temps, des liens, des correspondances, des résonances qui la touchent.

Le suivi, un peu précis, minutieux, méticuleux, « infra-ordinaire », diraient-ils tous deux, de ce dossier comme un autre permet d’entrer dans la vérité des choses, leur cheminement, leur lourde épaisseur, leur pesanteur, ce que Claire Zalc appelle le « cœur du sujet ».

C’est qu’il faut parfois, face à cette montagne de dossiers poussiéreux, oubliés dans des archives perdues, parsemés d’écritures fines et de traces de tampons, se rappeler la matérialité, la vérité des réalités qu’ils recouvrent. Derrière les papiers, les jugements, les enquêtes administratives, toute cette machinerie tournant et ronronnant dans les règles de l’art, des gens. Et se coltiner les dossiers, la matière brute, c’est affronter aussi la brutalité des choses, revenir à ce qu’aiment à répéter, je crois, Beate et Serge Klarsfeld, quelque chose comme : l’holocauste, ce n’est pas six millions de personnes ; c’est un plus un, plus un, etc., six millions de fois.

Car c’est de cela aussi qu’il fut au bout du compte question dans cette histoire de dénaturalisés de Vichy.

PS : On pourra également lire à ce sujet :

NB : la photo d’en-tête est reprise de la couverture du livre de Claire Zalc. Il s’agit de la carte d’identité de Hilda C., AD38 2973 W 1401 © Archives de l’Isère.

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Une vieille photo22 Jan 201700:05:10

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C’est une veille photo. Elle a été jaunie et rosie par le temps même si elle demeure d’une grande qualité et d’une grande précision dans les détails.  Elle a été tirée par l’atelier Henry Delgay, une maison familiale alors célèbre qui tenait boutique au 42, Allées Lafayette, à Toulouse (les actuelles Allées Jean Jaurès) et, étant donné à la fois la période d’activité de cet atelier photographique, l’habillement des personnages et le décor (notamment la voiture hippomobile, avec ses roues cerclées de fer), on peut penser que l’image a été prise au début du XXème siècle, avant la Première guerre mondiale.

Quand, exactement, l’image a-t-elle été prise ? Où exactement ? Qui sont, et que font ces dix hommes qui figurent sur la photo ? Je n’en sais rien.  Le lieu, cependant, est probablement Toulouse, non seulement à cause de l’adresse du photographe mais parce que les murs de briques couverts de torchis qu’on peut voir sur l’image, ainsi que les caniveaux de galets courant le long des murs sont typiques de l’architecture languedocienne et plus spécifiquement de celle de la Ville rose.

La photographie est collée sur un carton dont les quatre coins portent des traces de clous mais aucune indication n’y figure, que ce soit à son recto ou à son verso. C’est une image anonyme, à ceci près que, se trouvant dans un carton rempli de photos de famille, il y a certainement, parmi les personnages qu’on voit, un ou plusieurs de mes aïeux.

L’attitude des quatre hommes au premier rang : trois hommes jeunes entourant affectueusement un quatrième plus âgé, aux cheveux ras et blancs, me donne donne à penser qu’il s’agit d’un père et de ses trois fils. L’un tient son bras, l’autre entoure ses épaules, le troisième, qui porte une blouse, a sa main posée sur l’épaule du deuxième. Partagent-ils un air de famille ? Je ne saurais le dire. Mais ils paraissent proches l’un de l’autre,  même si le plus âgé paraît un peu mal à l’aise. Il faut dire que l’homme au canotier, à sa gauche, que je crois être un de ses fils, lui enserre le bras. Et il faut dire aussi qu’il tient quelque chose entre ses mains, on ne sait pas trop quoi : c’est blanc et effilé, on pourrait croire un cierge tendu au bout d’un chandelier, à moins que ce ne soit une dague, un stylet que le reflet de la lumière du ciel blanchirait, peut-être l’outil symbolisant sa profession.

Au deuxième étage de la photo, sont les fumeurs de pipes. Elégants avec leur canotier et leur nœud de cravate, un peu bohèmes, ils affichent une allure décontractée, aventurière. Peut-être des cousins revenus des Amériques après y avoir fait fortune et découvert le monde : mains dans les poches pour le premier, qui sourit à l’appareil, pose en tailleur pour le second, assis sur le toit de la voiture, le chapeau de travers et les yeux clairs, poète ou trappeur, à moins que ce ne soit l’un et l’autre.

Tout en haut, quatre hommes. Ils sont un peu hors champ, hors groupe. J’ai l’impression qu’ils ne constituent pas le sujet principal de la photographie et ils sont un peu flous.  D’ailleurs, à l’exception du troisième, ils ne regardent pas vraiment l’objectif mais quelque chose d’autre, légèrement sur sa droite. Ils sont à côté. Ils doivent travailler avec la famille réunie plus bas mais ne sont pas tout à fait dans le cercle des intimes. Des associés, peut-être, ou des employés. Le dernier, sur la droite, cigarette au bec, tient à la main ce que je pense être un fouet ou une cravache d’attelage.

L’image dégage un certain bonheur, une certaine joie de vivre.  Tous ces hommes ont l’air heureux, paisibles, tranquilles. Contents d’être là, ensemble, contents de montrer leur mine, leurs habits, leur bien-être, leurs attitudes

Ils sont tous morts aujourd’hui, et largement. Mais aucune tristesse, aucune nostalgie, aucune mélancolie ne se dégage de cette image, qui reste fraîche et vivante. Vivace et souriante.

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Simone Weil : propos sur l’amitié14 Jan 201700:18:11

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Simone Weil, dans l’essai intitulé Formes de l’Amour implicite de Dieu, consacre quelques belles pages à l’amitié, cet « amour personnel et humain qui est pur et qui enferme un pressentiment et un reflet de l’amour divin. » Ce sont ces pages que je lis.

Pour Simone Weil, l’amitié a ceci de miraculeux qu’elle dépasse, transcende, abolit, l’ordinaire mouvement qui transforme les attachements fondés sur la recherche d’un bien en attachements visant à  satisfaire ce qui est devenu un besoin. On fume d’abord de l’opium parce qu’on y trouve un agrément ; on finit par le fumer parce qu’il nous est devenu indispensable et qu’on ne peut plus s’en passer. On aime d’abord une personne parce qu’on se sent bien avec elle, mais l’attachement mêlé d’habitude peut venir et avec eux la transformation – dégradation serait plus juste – du plaisir en besoin. Dégradation, car :

« Quand l’attachement d’un être humain à un autre est constitué par le besoin seul, c’est une chose atroce. Peu de choses au monde peuvent atteindre ce degré de laideur et d’horreur. Il y a toujours quelque chose d’horrible dans toutes les circonstances où un être humain cherche le bien et trouve seulement la nécessité.« 

Au fondement de l’amitié, il y a cet équilibre, si fragile, si extraordinaire, dans lequel on aime sans vouloir dévorer, comme dirait Lytta Basset, ce que Simone Weil exprime ainsi :

« Les deux amis acceptent complètement d’être deux et non pas un, ils respectent la distance que met entre eux le fait d’être deux créatures distinctes. […] L’amitié est le miracle par lequel un être humain accepte de regarder à  distance et sans s’approcher l’être même qui lui est nécessaire comme une nourriture.« 

L’amitié est donc respect. Respect de la distance. Respect de l’altérité. Respect fondamental, en cela, de la liberté de l’autre et de la sienne propre, respect qui disparaît, selon Simone Weil, dès lors que l’amitié n’est pas tout à  fait amitié :

« Quand les liens d’affection et de nécessité entre êtres humains ne sont pas surnaturellement transformés en amitié, non seulement l’affection est impure et basse mais aussi elle se mélange de haine et de répulsion. Cela apparaît très bien dans L’Ecole des femmes et dans Phèdre. Le mécanisme est le même dans les mécanismes autres que l’amour charnel. Il est facile à  comprendre. Nous haïssons ce dont nous dépendons. Nous prenons en dégoût ce qui dépend de nous. »

Dans l’amitié, au contraire, toute dépendance est absente, ainsi que tout désir de plaire, ce qui fait que l’amitié n’entame pas l’impartialité. Et en cela, elle a, pour Simone Weil,  une dimension divine, en cela qu’elle est une manifestation particulière de l’amour divin, de l’αγαπη, comme dit l’aimée :

« L’amitié pure est une image de l’amitié originelle et parfaite qui est celle de la Trinité et qui est l’essence même de Dieu. Il est impossible que deux êtres humains soient un, et cependant respectent scrupuleusement la distance qui les sépare, si Dieu n’est pas présent en chacun d’eux. »

C’est un texte beau et plein de belles choses. Il donne indiscutablement à réfléchir sur les relations que nous entretenons avec les êtres que nous aimons : comment les aimons-nous,  et pourquoi ? Mais que ce beau discours paraît froid et livresque ! Qu’il manque. .. d’amour, justement, de vrai amour ! Simone Weil s’y montre tellement intellectuelle ! tellement théoricienne ! Tellement géomètre dans sa façon de traiter de choses si éloignées de la géométrie…

Et que ses propos sur l’amour charnel sont noirs, négatifs, blessés !  Qu’a-t-elle vécu pour parler ainsi ? Qu’a-t-elle connu ?

Je ne suis pas sûr qu’elle ait connu l’amour.

PS : « Formes de l’Amour implicite de Dieu » est une des lettres regroupées dans le recueil Attente de Dieu.

Autres PS :

  • L’aimée me fait remarquer que c’est peut-être beaucoup s’avancer que de prétendre savoir ou deviner ce que Simone Weil éprouvait vraiment. Dont acte.
  • J’ai dit ailleurs ce qui au fond, je crois me gène : une sorte de manque de foi ; ce qui m’apparaît comme une pensée mécanique, un esprit de géométrie.
  • On trouvera sur le Blog de Diotime (de l’association Présence philosophique au Puy) une analyse fouillée de la philosophie de l’amour chez Simone Weil. Pour Diotime, qui se fonde notamment sur la lecture du journal tenu par Simone Weil, la conception de l’amour de la jeune philosophe est fondée sur une vision extrêmement exigeant. Mais il fait le lien à la fois avec les idées exprimées par Rainer Maria Rilke dans sa « lettre sur l’amour » et avec la pensée de Simone Weil sur l’attention. Effectivement, cela forme un tout assez cohérent.
  • On trouvera également une intéressante analyse de l’amour chez Simone Weil sur le site des monastères bénédictins de Belloc et Urt. Elle est rédigée par Micheline Mazeau, qui a consacré sa thèse au Sentiment de l’amour dans la vie et l’oeuvre de Simone Weil.

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Nouveau départ 14 Jan 201700:02:31

Fut-ce piratage ou négligence ? Mon blog s’est bloqué : impossible d’ajouter de nouveaux articles ; impossible d’intégrer de nouvelles images et de nouveaux enregistrements. Pour le débloquer et lui rendre vie,  il a fallu tout réinitialiser, tout reprendre à zéro. Si un avais été plus prévoyant ou plus savant,  j’aurais probablement pu me débrouiller autrement, mais ce qui est fait est fait.

J’ai des archives, quelque part, mais elles ne sont pas utilisables telles quelles.  Je les remettrai en ligne peu à peu. On doit également trouver des articles en ligne sur Paperblog et peut-être des enregistrements sur Itunes ou Blubbry mais je crains, pour ces derniers, qu’ils ne disparaissent vite…

Allez ! Foin de tout cela ! Repartons gaillardement !

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Les « commandements » de Gurdjieff07 Jan 201700:07:32

Alexandro Jodorowsky, dans une sorte d’autobiographie romancée et fantastique intitulée Mu, le maître et les magiciennes, raconte sa rencontre avec Reyna d’Assia, qui se présente un jour à  lui à  Mexico comme la fille de Georges Gurdjieff.

Leurs débats et ébats sont extraordinaires car elle sait bien des choses, et voici qu’à l’issue d’une nuit délicieuse et éprouvante, une discussion s’engage entre Reyna et Alexandro, portant sur les enseignements de Georges Gurdjieff, les bases de sa conception des choses.

Reyna évoque alors les immenses possibilités et pouvoirs ouverts à  ceux qui, dépassant l’individu qui est en eux, transcendant leurs finalités personnelles, savent se fondre dans le tout, dans l’humanité, dans Dieu. Et Alexandro  étant sceptique sur ces pouvoirs magiques, surhumains, divins, évoqués par Reyna comme étant accessibles à  tous dès lors qu’on s’en donnerait la peine, il explose :

« Conte de fées, Reyna ! Finalités cent pour cent utopiques ! Et si c’était des vérités, quel est le premier pas qu’il faudrait faire pour y parvenir ?« 

Et Reyna de répondre alors :

« Celui qui désire atteindre le but suprême doit d’abord changer ses habitudes, vaincre la paresse, devenir un homme moral. Pour être fort dans les grandes choses, il faut l’être aussi dans les petites. […] On nous a mal éduqués. Nous vivons dans un monde compétitif où l’honnêteté est synonyme de naïveté. Nous devons développer de bonnes habitudes. Certaines d’entre elles paraissent simples, mais elles sont très difficiles à  réaliser. Les croyant insignifiantes, nous ne nous rendons pas compte qu’elles sont la clé de la conscience immortelle. Je vais te dicter les commandements que mon saint père m’a enseignés« .

Suivent 82 préceptes (certains les ont comptés) qui ne présentent aucun caractère mystérieux, ésotérique ou occulte mais dessinent une façon de se comporter avec soi-même et les autres, un hygiènee de vie et de pensée à  laquelle on ne peut que souscrire. On y retrouve de nombreuses idées déjà  prônées par diverses philosophies, sagesses, religions ; on retrouvera ça et là  des conseils qu’on pourrait trouver sous la plume de Sénèque, Marc-Aurèle ou Kipling, mais l’ensemble forme un corpus cohérent dont le format ramassé et synthétique séduit.

Ce sont ces règles qui sont lues dans l’enregistrement.

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Le problème à trois corps (de Liu Cixin)01 Apr 202400:04:09

Il y avait l’autre jour à l’INALCO une conférence sur la guerre cognitive, et plus précisément sur la théorisation, par l’armée de la République populaire de Chine, de la guerre cognitive.

Ceux qui ont lu Le problème à trois corps (les deux premiers tomes sont passionnants, le troisième m’est tombé des mains) savent que cette question de la guerre cognitive est au coeur du roman de Liu Cixin, qui dépeint un conflit, un long avant-conflit, plutôt, une guerre psychologique de plusieurs siècles, entre humains et habitants d’une lointaine planète, Trisolaris, qui veulent quitter leur monde car celui-ci est rendu chaotique et donc inhabitable par les forces gravitationnelles imprévisibles qu’y exercent trois soleils.

Les Trisolariens ont décidé de rechercher une planète plus viable que la leur ; grâce à nos diverses émissions, ils ont repéré la Terre et ont jeté sur elle leur dévolu. Ils tentent ensuite, dans la perspective d’une invasion qui ne pourra se produire que dans plusieurs centaines d’années car Trisolaris est loin et les vaisseaux spatiaux pas si rapides que cela ; ils tentent ensuite d’affaiblir la capacité et la volonté de résistance des terriens en sapant leur confiance en la science et leur croyance en leur propre légitimité à habiter la planète bleue.

Mais, comme l’avaient déjà montré Goscinny et Uderzo dans La Zizanie, la guerre psychologique est chose vibrante et indéfiniment retournable. Si elle peut consister à démoraliser l’adversaire, elle peut également consister à lui donner faussement confiance, histoire de l’inciter à baisser la garde pour pouvoir plus facilement le manger tout cru. Le problème à trois corps est le récit de ces combats à trois, quatre ou dix-huit bandes, de ces retournements continuels de stratégies qui visent à susciter, chez les humains comme chez les trisolariens, une fausse appréciation des forces et faiblesses de l’autre, ou un comportement particulier qui, un jour, pourra être exploité contre lui.

L’attaque initiale des Trisolariens prend ainsi la forme d’une vague de suicides chez une partie de l’élite scientifique qui arrive à être convaincue que les fondements de la science sont faux, et que l’étudier est inutile. Parallèlement, cette même élite est incitée à jouer à un jeu en réseau dans lequel elle fait l’expérience de la vie chaotique des Trisolariens, apprend à les connaître et noue des relations avec certains d’entre eux. C’est par le biais de ce jeu que des informations sont communiquées d’un monde à l’autre et qu’une partie de la population décide de se mettre au service de Trisolaris. Les terriens ne sont pas en reste et mettent également en oeuvre des stratégies sophistiquées de dissimulation et de diffusion de fausses nouvelles si bien qu’on est rapidement perdu, sans plus savoir où est le vrai.

Ce qui est passionnant (j’en reviens ici à mon introduction), c’est la réflexion en abyme ouverte par le livre. On pourrait en effet considérer Le problème à trois corps, qui met constamment en scène l’armée chinoise se formant peu à peu à la guerre cognitive ; mais aussi le relais que lui donnent les Majors américaines du cinéma et de l’entertainment, comme une pièce, une pièce de jeu dans la guerre cognitive douce mais bien réelle que, par littérature, télévision ou réseaux sociaux interposés, se livreraient déjà certaines grandes puissances.

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Rainer Maria Rilke : lettre sur l’amour29 Dec 201600:12:42

La septième des Lettres à un jeune poète, qui est lue ici et qu’envoie, le 14 mai 1904, Rainer Maria Rilke à jeune cadet, Franz Gaver Kappus, qui lui a demandé conseil sur la poésie et sur sa vocation de poète, est consacrée à l’amour.

L’amour n’en est pas le premier sujet : le premier sujet est la solitude, dont le jeune poète s’est probablement plaint, et que Rilke défend en soulignant que la solitude est bonne, puisque elle est difficile et que (on croirait lire Simone Weil) :

« Il est pourtant clair que nous devons nous tenir au difficile. Tout ce qui vit s’y tient. Chaque être se développe et se défend selon son mode et tire de lui-même cette forme unique qui est son propre, à tout prix et contre tout obstacle. Nous savons peu de choses, mais qu’il faille nous tenir au difficile, c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. Il est bon d’être seul parce que la solitude est difficile. Qu’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir. »

C’est pour la même raison, poursuit Rainer Maria Rilke, que l’amour doit être recherché. Non comme on le dit ordinairement parce qu’il est beau et plaisant mais parce que l’amour est difficile :

« L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-même ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. ».

L’amour est difficile parce qu’il ne commence pas par l’union de deux être forcément incomplets, imprécis, inachevés mais par la solitude, la longue période d’apprentissage, de concentration d’approfondissement , au cours de laquelle l’amant – l’aimant plutôt – se prépare, grandit, se débarrasse du superflu :

« L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. »

Et c’est seulement au bout de ce long mûrissement, que vient l’union, qui est achèvement.

Faute de respecter ce temps long de la chrysalide, les jeunes gens bâclent leur amour, le sacrifient et finissent par le tuer, dans la désillusion, pour « trouver un refuge dans une de ces multiples conventions qui s’élèvent partout comme des abris le long d’un chemin périlleux. » Le mariage est une de ces conventions, l’infidélité en est une autre, tout est convention, dans ce paysage, à qui se perd « aux jeux faciles et frivoles qui permettent de se dérober à la gravité de l’existence« , à qui n’accepte pas de « subir l’amour comme un dur apprentissage« .

Mais à qui l’acceptera,

« L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Plus près de l’humain, il sera infiniment délicat et plein d’égards, bon et clair dans toutes les choses qu’il noue ou dénoue. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre. »

C’est le Michel Serres de l’Art des ponts, porte-parole bienveillant du respect que se doivent les amants, qu’on croirait lire ici. Son auteur n’a pourtant que 27 ans lorsqu’il rédige ce texte magnifique, sévère et inspiré.

Rainer Maria Rilke, dont la vie amoureuse a déjà été, à cet âge, si passionnée et si tumultueuse, si différente de la longue attente qu’il décrit ici dans une sorte de passion millénariste (la fin du texte est consacré un éloge de la femme, avenir de l’homme et de l’humain) est-il totalement sincère quand il l’écrit ?

Sans le moindre doute. Il sent profondément, en lui, cette dimension mystique et rédemptrice de l’amour, qui est comme une sorte d’étoile sur la lueur de laquelle l’homme doit se guider Mais il sait, mieux que quiconque, qu’il ne s’agit que d’un guide, d’un chemin à suivre.

Et l’amour réel, pourtant, l’amour des jeunes gens dont il a parlé avec tant de tristesse dans sa lettre et qui est celui qu’il a connu, qu’il connaît et qu’il connaîtra, n’est pas à rejeter, car il est une porte sur l’absolu, la seule peut-être qui nous soit donnée :

« ne croyez pas que l’amour que vous avez connu adolescent soit perdu. N’a-t-il pas fait germer en vous des aspirations riches et fortes, des projets dont vous vivez encore aujourd’hui ? Je crois bien que cet amour ne survit si fort et si puissant dans votre souvenir que parce qu’il a été pour vous la première occasion d’être seul au plus profond de vous- même, le premier effort intérieur que vous ayez tenté dans votre vie. »

PS :

  • Les Lettres à un jeune poète ont été traduites en français par Bernard Grasset, lui-même poète de l’action.
  • On pourra écouter l’enregistrement des Lettres par Georges Claisse, qui avait été diffusé par France-Culture en 2013. Il s’agit en fait plus d’une discussion touchant aux liens entre poésie et philosophie que d’une lecture,  les passages lus (excellemment lus) étant au bout du compte peu nombreux.

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Lettre du 24 août 1943 d’Etty Hillesum24 Dec 201600:43:11

Etty Hillesum, jeune femme hollandaise, juive, rejoint à  la fin de 1942 le camp de Westerbork, camp de transit où sont emprisonnés, avant leur déportation en Pologne, les juifs de Hollande. Elle-même prendra le 7 septembre 1943 un convoi pour Auschwitz, avec ses parents et son frère. Elle y mourra le 30 novembre.

Le destin d’Etty Hillesum est connu par son journal (qui a été édité sous le titre Une vie bouleversée) et ses Lettres  de Westerbork, qui ont été redécouverts et publiés au début des années 1980. Leur lecture a été pour moi un bouleversement. On y voit l’extraordinaire évolution spirituelle suivie, en trois ans, par une jeune femme qui, probablement du fait de son tempérament, mais aussi sous l’influence de son thérapeute, psychologue, ami et amant, Julius Spier, devient croyante, puis mystique, dans une approche d’ailleurs beaucoup plus inspirée par Saint-Augustin, les Evangiles et le christianisme que par son judaïsme d’origine.

On découvre, à travers son journal, le découverte, par cette femme que ses nombreuses aventures pourrait laisser croire frivole, de son amour pour Julius, son approfondissement puis sa transfiguration progressive en quelque chose d’autre qui englobe le premier mais s’en détache tout à  la fois : un amour pour Dieu et pour toutes choses, pour la vie, la création, qui émane d’abord de son amour pour Julius puis en devient complètement indépendant pour se muer en tout à  fait autre chose, une sorte d’aventure intérieure, de béatitude mystique, de rapport direct au monde, à  la nature, aux êtres, à  Dieu, qui lui donne une force extraordinaire et le don de comprendre, de percevoir intensément les hommes et les femmes qu’elle croise et qu’elle accompagne sur leur chemin, chemin qui est aussi le sien…

C’est portée par cette béatitude, cet amour, cet accomplissement, cette foi dont elle ne prononce jamais le nom mais qui l’habite, la mobilise et irradie d’elle, qu’elle part pour Westerbork. Elle va, pendant des mois, être une des lumières de ce camp qu’elle éclaire de sa joie, de sa bonne humeur, des efforts souriants qu’elle entreprend pour alléger, simplement alléger du mieux qu’elle peut, le fardeau de chacun –  sans jamais s’apitoyer sur le sort qui leur est réservé, à  elle comme aux autres, sans jamais sombrer dans la détresse :

« Je voulais seulement vous dire : oui, la détresse est grande, et pourtant il m’arrive souvent, le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d’un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon cœur – je n’y puis rien, c’est ainsi, cela vient d’une force élémentaire – la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande, après la guerre nous aurons à  construire un monde entièrement nouveau et, à  chaque nouvelle exaction, à  chaque nouvelle cruauté, nous devons opposer un petit supplément d’amour et de bonté à  conquérir sur nous-mêmes. Nous avons le droit de souffrir mais non de succomber à  la souffrance. Et si nous survivons à  cette époque indemnes de corps et d’âme, d’âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons aussi notre mot à  dire après la guerre. Je suis peut-être une femme ambitieuse : j’aimerais bien avoir un tout petit mot à  dire. »

Comme on pourra le constater en écoutant la lettre que je lis, qui est la plus longue envoyée de Westerbork, et qui est datée du 24 août, ce n’est pas l’ignorance, l’aveuglement ou l’inconscience qui justifient cette attitude : Etty Hillesum est parfaitement consciente de la tragédie qui se joue, elle distingue précisément les cruautés, les lâchetés, la noirceur de ce qui l’entoure ; elle sait, ou du moins devine, le sort qui lui est réservé, à  elle comme aux autres. Elle fait seulement preuve, dans ces circonstances, de cette forme extrême de courage qu’est la totale abnégation.

La lettre lue raconte, longuement, une nuit de départ de convoi, dans toute son horreur :

« Mais que se passe-t-il donc, quelles sont ces énigmes, de quel fatal mécanisme sommes-nous prisonniers ? »

C’était un 24, comme aujourd’hui. Et au spectacle des bébés et et des enfants réveillés au milieu de la nuit et hurlant, Etty songe au massacre des Innocents ordonné par Hérode quelques jours après Noël.

Notes

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La Parabole du Grand inquisiteur (de Dostoïevski)11 Dec 201600:48:33

Dostoïevski a placé, au cœur des Frères Karamazov, un conte philosophique et fantastique qu’on connaît ordinairement sous le nom de Parabole du Grand inquisiteur.

Ivan Karamazov fait à son frère Alexei, qui s’apprête à devenir moine, le récit imaginaire d’une visite du Christ sur terre, en Espagne, à l’époque de l’Inquisition. Le Christ arrive à Séville, au milieu des autodafés où brûlent les prétendus hérétiques, est reconnu par le peuple avant d’être arrêté par le Grand inquisiteur qui le jette en prison et lui explique qu’il ne veut pas de son retour car, l’Eglise ayant constaté que l’homme était trop faible pour porter le fardeau de sa liberté, elle a pris les choses en mains, a délibérément tourné le dos au message évangélique pour imposer sa propre volonté aux hommes et les rendre ainsi heureux.

Le conte consiste essentiellement en le long monologue explicatif que le Grand inquisiteur tient au Christ, qui ne parle pas mais sourit à son interlocuteur d’un sourire plein de compassion.

Le discours du Grand inquisiteur est une sorte de revisitation hallucinée de l’histoire humaine au travers de l’épisode des trois tentations du Christ, dans le désert : au Christ qui vient de jeûner quarante jours, Satan vient proposer, tour à tour, de transformer les pierres en pain pour nourrir le monde, de se jeter du haut du Temple pour voir si son père viendra le sauver avant qu’il ne heurte le sol et de se prosterner devant lui, le diable, pour acquérir pouvoir sur l’ensemble des peuples et des nations. Et à ces trois propositions, le Christ dit non, refusant ainsi de s’attacher les hommes par le recours au miracle, au mystère ou à l’autorité.

Aurait-il accepté l’une de ces solutions que ça n’est plus en toute liberté que les hommes l’auraient suivi : ils l’auraient suivi et aimé  sous l’emprise de la faim, de la magie, ou de la force. Or, c’est la liberté que le Christ est venu apporter, non l’esclavage ou l’obéissance, et c’est pourquoi il a refusé de marcher sur le chemin de la facilité que lui montrait le Tentateur.

Pour le Grand inquisiteur, pourtant, ce choix de la liberté n’est pas un choix aimant. Ce n’est pas le choix qu’aurait dû accomplir le Dieu rempli d’amour et de compassion envers les hommes. Si le Christ avait vraiment aimé les hommes, dit le Grand inquisiteur, il aurait su leur faiblesse, leur gaminerie, leur incapacité à se laisser guider par le seul bien. Sachant cela et les aimant, il ne leur aurait pas imposé une liberté dont ils souffrent au fond d’eux-mêmes, qui leur pèse et dont ils sont incapables de se dépêtrer.

Satan a donné à Jésus trois possibilités de guider les hommes vers la bonne voie sans leur imposer le poids du libre choix : leur garantir leur pain quotidien, accomplir devant eux des miracles, les gouverner. Le Christ a refusé ces trois choix, ces trois voies, pour laisser aux hommes leur libre-arbitre et ses affres.

Mais le fardeau étant trop lourd, l’Eglise, explique le Grand inquisiteur, a décidé d’en décharger les hommes. Elle l’a fait au IVème siècle, en unissant le trône de Pierre à la couronne des Césars. En acceptant de devenir pouvoir temporel, elle a accepté de prendre sur ses épaules le poids de la liberté, et d’en alléger les hommes qui ne sont désormais plus contraints à choisir, mais seulement à obéir : quelques dizaines ou centaines de milliers d’hommes, le Grand inquisiteur et ses semblables, assument désormais les choix de l’humanité entière, prenant seuls la responsabilité de la liberté pour ne laisser aux hommes que le confort de l’obéissance. Et c’est ainsi que, même s’ils protestent, comme le feraient des enfants, les hommes sont heureux.

A la fin de l’entretien, le Grand inquisiteur explique qu’en trahissant le message de l’Evangile et le Christ, il pense avoir agi comme il devait le faire, par amour vrai de l’humanité. Et que c’est pour cela qu’il condamnera le Christ à être brûlé vif, comme hérétique, quand une sentence lui sera demandée.

« S’étant tu, le Grand inquisiteur attendit une réaction de son prisonnier. Son silence lui pesait. Le captif s’était borné, pendant qu’il parlait, à fixer sur lui un regard doux et pénétrant, visiblement résolu à ne pas entrer en discussion. Le vieillard aurait préféré qu’il lui répondît quelque chose, fût-ce en lui disant des choses amères ou terribles. Sans prononcer un mot, il s’approcha soudain du vieillard et l’embrassa avec douceur sur ses lèvres exsangues de nonagénaire. Ce fut toute sa réponse. L’inquisiteur tressaille sous ce baiser, et quelque chose tremble aux coins de sa bouche. Il se dirige vers la porte, l’ouvre et lui dit :  »Va, maintenant, et ne reviens plus… plus du tout… plus jamais, jamais ! » »

 

_________________________

PS : la photographie représente une statue du Christ vue à la cathédrale de Segovie. J’en ai oublié l’auteur. Cette cathédrale est pleine de représentations très réalistes – sanglantes et sanguinolentes – de la passion

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Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu (Simone Weil)19 Nov 201600:23:08

Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’Amour de Dieu est un petit texte écrit par Simone Weil au début de la Deuxième guerre mondiale. Il est consacré à l’attention, faculté dont la formation « est le but véritable et presque l’unique intérêt des études », dit ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas, parle des nombreuses vertus, enfin, de son apprentissage. Pour Simone Weil, l’attention est faite de veille, de vigilance légère, de mise en alerte de l’esprit ; il est, en cela, une préparation à l’attente de Dieu que constitue, au fond, la prière.

L’attention n’est pas la concentration, avec laquelle elle est si souvent confondue. Elle est même, d’une certaine façon, son contraire : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même, à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. […] Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. ».

L’attention est disponibilité, ouverture : « Il y a pour chaque exercice scolaire une manière spécifique d’attendre la vérité avec désir et sans se permettre de la chercher. Une manière de faire attention aux données d’un problème de géométrie sans en chercher la solution, aux mots d’un texte latin ou grec sans en chercher le sens, d’attendre, quand on écrit, que le mot juste vienne de lui-même se placer sous la plume en repoussant seulement les mots insuffisants. ».

Ainsi entendue, l’attention est toujours bénéfique, et les efforts d’attention toujours récompensés : « Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. ».

Cette lumière dans l’âme, c’est la capacité de saisir les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on les pense, telles qu’elles existent et non telles qu’on les cherche ou qu’on les voudrait. Elle est, en cela, une forme de l’amour.

Et puis il y a ces deux phrases extraordinaires : « Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés mais attendus. Car l’homme ne peut pas les trouver par ses propres forces, et s’il se met à leur recherche, il trouvera à la place des faux biens dont il ne saura pas discerner la fausseté. ».

Liens :

PS : on l’aura compris : l’illustration est la démonstration graphique de la première identité remarquable : (a + b)² = a² + 2ab + b²

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Euthyphron, ou sur la piété : un dialogue de Platon12 Nov 201600:46:38

Euthyphron est un dialogue de Platon dont le sous-titre est Sur la piété. L’action prend place devant le portique royal d’Athènes, alors que Socrate se rend chez l’archonte-roi pour rendre compte de l’accusation d’impiété qui lui est faite par Meletos. C’est à  la suite de cette accusation qu’il sera condamné à  mort.

Tandis qu’il attend, il rencontre Euthyphron, un jeune devin, venu lui-même au tribunal pour accuser son propre père de meurtre. La démarche étonne Socrate qui va donc demander à  Eutyphron de lui dire s’il se sent assez sûr de l’accord et de la bénédiction des Dieux pour accomplir ainsi une démarche si choquante aux yeux des hommes. « Oui, sans le moindre doute« , répond en substance le jeune homme, et c’est à  la suite de cette réponse, péremptoire, que Socrate va presser son interlocuteur de définir ce qu’est la piété – puisque son interlocuteur se vante de le savoir.

Le dialogue, court et qui ne se conclut pas vraiment, va conduire Euthyphron à tenter trois définitions successives de la piété, définitions qui sont, l’une après l’autre, dénoncées par Socrate comme fausses ou insuffisantes. En cela, c’est un modèle de dialogue socratique et la façon dont Socrate se moque de la prétention de son interlocuteur est tout à  fait réjouissante.

Mais il y a autre chose. Il y a la question de savoir ce qu’est la piété et ce qu’elle ne saurait être, la question de savoir ce qui est dû, éventuellement, aux dieux et ce qui, même pour les dieux, ne saurait être fait. Il y a cette expression de l’asymétrie complète, absolue, entre le divin et l’humain : au divin, l’homme ne peut rien apporter ; du divin, il attend tout. Prétendre satisfaire les dieux, ou leur plaire, prétendre a fortiori gagner leur complaisance par son attitude ou son sacrifice est donc intrinsèquement impossible : on n’échange pas avec Dieu.

Et puis il y a cette idée que ce qui est aimé du divin l’est pour ses qualités propres et non pas parce qu’il est aimé du divin. Qu’il y a donc, au dessus du divin et d’une certaine façon avant lui, préexistant à  lui, des valeurs absolues, auxquelles même les dieux doivent rendre hommage. La justice est une de ces valeurs absolues : le juste n’est pas ce que les dieux veulent, c’est le juste, et l’injustice doit être punie :

« Car ni dieu, ni homme, n’oserait prétendre que celui qui fait une injustice ne doit pas en être puni. »

C’est précisément, je pense, dans cette affirmation qu’il existe des valeurs absolues indépendantes de ce que disent les dieux mais également de ce que disent les hommes et les puissances que réside ce que les juges athéniens considéraient comme l’impiété de Socrate.

C’est aussi là , sans doute, que prend sa source l’idée selon laquelle le philosophe serait, d’une certaine façon, le précurseur des grands monothéismes.

Je ne suis pas certain, pourtant, que les grands monothéismes échappent totalement, dans certaines de leur manifestations au moins, à  l’analyse de Socrate et à la radicalité de sa critique : c’est certes au sein du paganisme qu’Agamemnon se montre prêt, pour apaiser les dieux, à  immoler sa fille Iphigénie. Mais c’est pour obéir à  Yahvé, le dieu unique, qu’Abraham s’apprête à  sacrifier son fils Isaac, au nom de Jésus-Christ que les croisés passent au fil de l’épée les habitants des villes conquises et pour entrer au royaume des cieux que de jeunes djihadistes massacrent aujourd’hui hommes, femmes et enfants. De toute évidence, la leçon que donnait Socrate à  Euthyphron n’a pas encore été assimilée. Elle doit, encore et encore, être méditée.

Ce qu’elle dit, à  chacun d’entre nous, c’est qu’au-delà  de nos croyances, de nos religions, des lois qui nous gouvernent, des ordres que nous recevons, des passions qui nous entraînent, il existe du transcendant. Quelque chose, une ultima ratio, qui nous parle et que nous pouvons entendre si nous faisons silence. Cette voix, elle doit être la mesure de toutes choses et le guide en toutes choses. Appelons là Amour.

PS : l’enregistrement a été fait en stéréophonie et s’entend mieux ainsi, Eutyphron étant à  gauche, et Socrate à droite.

PS2 : France Culture a diffusé le 27 octobre (2016) une très intéressante conférence,  donnée en mai 2016 par Jean-Marie Frey, qui tournait autour de ses questions.

PS3 : On pourra lire la page que Wikipedia consacre au dilemme d’Euthyphron.

PS4 : une autre lecture du dialogue par Christian Dousset.

PS5 : une autre analyse du livre, par Myles F. Burnyeat, dans le cadre de l’article « Impiété de Socrate« , publié dans la livraison 1/2001 de la revue Methodos.

PS6 : à  la réflexion, je ne suis pas sûr de comprendre parfaitement, ou de partager, la pensée de Socrate sur l’existence d’une conscience universellement partagée du bien et du mal. Je m’en explique dans un autre blog/podcast.

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Attention et inattention30 Jul 201600:02:44
Essayant de me souvenir d’un propos que m’avait tenu K. au sujet d’une feuille à la forme curieuse qui lui avait été donnée, j’ai découvert que je me souvenais de notre conversation, du fait qu’elle m’avait parlé de cette feuille et me l’avait montrée mais que j’étais en revanche incapable de me rappeler le contenu de ses paroles. De la feuille elle-même, je me souviens. Je sais que ma représentation n’est pas tout à fait exacte mais je crois avoir su capter ce qui, à mes yeux, en était l’essentiel : sa couleur générale, sa forme, et les taches bleues qui apparaissaient ça et là, le long des nervures, dessinant comme un réseau urbain. De la feuille, de me souviens mais non des mots de l’aimée, alors que c’est à ces mots que je croyais accorder mon attention, beaucoup plus qu’à la feuille. Il y a quelque chose de mystérieux dans ce si peu de prise que nous avons – que j’ai, à tout le moins – sur cette faculté d’attention qui pourtant, parce qu’elle paraît toute mentale, semble être à notre main. « Soyez attentifs ! » passons-nous notre temps à dire à nos enfants, alors même que nous sommes, en cette matière, si peu maîtres de nous-mêmes… Connaissant (pour partie, dira K) mes défauts, j’essaie souvent d’être attentif, de me consacrer entièrement à ce que je fais, d’être, comme disait paraît-il Gurdjieff à sa fille, conscient à chaque instant de ce que je pense, sens, désire et fais. Mais je sais parfaitement que je n’y arrive pas. Une attention parfaite est constamment en éveil, toujours ouverte à l’irruption de l’instant nouveau ; la mienne, trop souvent, se répète qu’il faut rester attentif, agissant comme ce malheureux qui regarde le doigt quand le sage lui montre la lune. Et c’est ainsi que l’attention m’est connue. Par petits bouts. Par instants. Par petites îles isolées au milieu de l’océan. Par petits éclats qui, ça et là, sortent du magma de l’oubli, illuminant de loin en loin mon chemin – comme le feraient, sur une feuille à la forme bizarre, les taches bleues du souvenir.

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Le Minotaure27 Jul 201600:02:59

Certains hommes, par l’attitude qu’ils adoptent vis-à-vis des femmes, les questions qu’ils posent à leur propos, la façon dont ils les regardent, le retroussement de leurs narines, le mouvement de leurs yeux, font penser à des prédateurs cherchant une proie et préparant, sitôt trouvée, une manœuvre de conquête ou d’attaque. Rien de nécessairement déplacé ou grossier dans leurs gestes ou leurs paroles ; seulement leur façon de considérer les femmes, de les chosifier, de les réduire à un objet. J’en ai croisé un, il y a quelques jours, en Espagne, qui m’interrogeait sur l’Aimée. Il était assez remarquable dans son genre et je l’ai immédiatement détesté.

A posteriori je m’en veux car il n’était, en agissant ainsi, que mon semblable, mon frère, un autre moi-même.

Je suis comme le Minotaure, moi aussi. Sur mon corps d’homme, vient parfois se greffer une tête d’animal et c’est cet animal qui alors me guide, me pousse à agir, oriente mes faits et gestes. Je ne peux, parfois, m’empêcher de faire le joli cœur, de chercher à regarder sous les jupes des filles, de vouloir faire le malin et le gracieux pour séduire la gente féminine. Et il y a quelque chose d’extraordinaire à constater, de moment en moment, d’année en année, de décennie en décennie, la prégnance de cet instinct et sa capacité à me mener, envers et contre tout, par le bout du nez.

Évidemment, la bride n’est jamais complètement lâchée et jamais le docteur que je ne suis pas ne se transforme en Mister DSK. Évidemment aussi, mieux vaut être guidé par cela – je veux dire : ses instincts et ses désirs – que par l’esprit dénaturé bouffi d’orgueil et de cruauté qui anime les assassins qu’on voit sévir ces derniers temps. Au pire, le minotaure agit comme une bête; il n’a pas la prétention d’être le bras de Dieu.

Il n’empêche : quand la prise de conscience se fait de cette propension, quand je me surprend – ce qui arrive tous les jours – à accélérer en vélo pour mieux suivre une robe qui passe, je reste pantois.

Pantois, surpris, amusé par la force de cette chose qui n’est pas même une émotion et qui plus qu’une émotion m’envahit.

NB : la mélodie jouée au piano est celle de Affair on 8th Avenue dont on trouvera ici une belle interprétation par Wallis et Marley Giunta, dont la voix  a quelques intonations de celle de Joan Baez. Le choix de cette interprétation – qui m’a été présentée par Lélius – n’est pas sans lien avec le sujet traité aujourd’hui.

L’enregistrement du piano et de ma voix a été fait sur un Tascam DR100 Mk2, avec un micro Rode NT1-A.

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Histoire de Charles-Roger21 Jun 201600:02:46

Lorsqu’elle avait une trentaine d’années, mon arrière grand-mère, Henriette, qui avait passé son enfance et sa jeunesse dans son Ariège natale puis qui, à 18 ans, avait émigré avec ses parents en Argentine, était revenue depuis peu en France et travaillait, comme couturière et un peu dame de compagnie, dans une grande famille dotée d’un grand nom.

Elle eut, probablement avec un des fils de cette famille, un enfant : Charles-Roger. Et soit qu’elle n’aimât pas son père, soit que ce père n’aimât pas Henriette, soit encore que les convenances et le milieu aient interdit que les choses n’aillent plus loin, le père ne reconnut pas l’enfant et Henriette, mon arrière grand-mère, confia son fils à l’Assistance publique.

Quelques années plus tard, mon arrière grand-mère se maria et eut deux enfants légitimes et reconnus : ma grand-mère et son frère.

Il m’est difficile d’imaginer la désolation qui devait régner dans le cœur de Charles-Roger, dont l’enfance et la jeunesse s’écoulèrent dans l’abandon, et qui ne connut que bien plus tard, et furtivement, sa mère, silhouette s’éloignant de la caserne où il séjournait.

Il m’est difficile d’imaginer le déchirement que dut vivre et porter, tout au long de sa vie, Henriette, mon arrière grand-mère, qui s’était séparée de son enfant premier et qui ne le revit jamais, sinon de loin.

Mais je me dis aussi que ce fut certainement une épreuve et un poids, une souffrance, pour ma grand-mère et son frère, que cette absence, ce manque, ce déchirement, qui devait grand béer dans le cœur de leur mère et qu’ils devaient certainement ressentir.

Ils étaient les légitimes, les enfants reconnus du couple, mais il devait y avoir, dans les yeux de leur mère, à chaque fois qu’ils se posaient sur eux, la trace d’un pincement, d’un regret, d’un remord, contre elle-même d’abord évidemment tourné mais qui probablement, devait parfois se muer en reproche et en accusation : qui étaient-ils, eux, les légitimes, pour avoir entièrement capté l’amour d’une mère, en dépouillant de cet amour leur frère, le premier, l’aîné, laissé seul au monde ?

Je suis certain que ma grand-mère et son frère ont, toute leur vie, ressenti ce lien brisé au fond d’eux-mêmes, qu’ils ont profondément souffert de la mise en cause radicale que devait susciter l’amour incomplet, cabossé, meurtri, de leur mère, et que, dans le silence des secrets de famille, ils ont transmis ce mal-être à leurs propres enfants.

Et sans doute ces enfants l’ont-ils transmis aux leurs.

Merci, Anne-Chantal, d’avoir levé le voile.

PS : Revenu aux documents, je corrige mon récit :

Henriette n’a pas confié son fils à l’Assistance publique. Elle l’a confié à sa mère, qui l’a elle-même confié à une nourrice, chez laquelle il a été élevé pendant quelques mois. Puis le paiement de la nourrice n’étant plus assuré, la nourrice l’a confié à l’Hospice Saint-Vincent de Paul. C’est alors qu’il prend le statut d’orphelin.

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Eve, première mortelle07 Jun 201600:11:54

http://aldoror.fr/wp-content/uploads/eve.mp3

Quelques strophes lues de Eve, première mortelle, cet immense et magnifique poème de Charles Péguy, qui dit la femme et sa grandeur, l’homme et sa chute, racontés au travers du destin d’Eve, première femme, qui, contrairement à tous et toutes les autres,  « a connu d’innover le malheur » :

Et moi je vous salue ô première pauvresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir innové.
Les autres n’ont connu qu’un plateau de détresse.
Vous savez ce que c’est que d’avoir inventé.

Seule vous avez pu faire la différence,
Mesurer l’Océan d’avec un pauvre port.
Il fallut demander à la jeune espérance
Ce qui jusqu’à ce jour était donné d’abord.

Les autres n’ont connu que d’être malheureux.
Vous avez innové d’entrer dans le malheur.
Les autres n’ont connu que d’être douloureux.
Vous avez inventé d’entrer dans la douleur.

Les autres n’ont connu que le commun niveau.
Mais vous avez connu le dénivellement.
Les autres n’ont connu qu’un pauvre caniveau.
Mais vous avez connu le grand ruissellement.

Les autres n’ont connu qu’un périssable sort.
Vous avez innové l’autel et l’hécatombe.
Les autres n’ont connu qu’une commune mort.
Vous avez inventé d’entrer dans cette tombe.

L’image représente la Vierge de Pitié des Recollets, une statue du début du XVIème siècle qui se trouve au Musée des Augustins, à Toulouse.

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Tintin au Tibet : un sage en action07 Feb 201600:03:46

J’ai longtemps lu (jusqu’à hier) Tintin au Tibet comme un album d’aventures prenant place au pays du Dalaï Lama, tirant profit de ses paysages grandioses et mettant en scène le bouddhisme et ses moines comme un décor, un élément de contexte. Le bouddhisme de Tintin au Tibet, il se résumait pour moi à l’image de Foudre bénie lévitant au dessus du sol et à cette page très drôle dans laquelle, voulant faire bien mais ignorant le titre qu’il faut lui donner, le capitaine Haddock s’adresse au « Grand précieux », le chef spirituel du monastère, sous des noms divers et plus saugrenus les uns que les autres.

C’est au retour d’une semaine passée à Hauteville que je prends enfin conscience de la façon beaucoup plus profonde, beaucoup plus totale, dont cet album est imprégné, sinon par le bouddhisme, du moins par une philosophie de l’action et de l’être qui lui en est très proche.

Du début jusqu’à la fin, le personnage de Tintin incarne, dans ce livre, l’être bienveillant, unifié, attentif, vigilant, qui sait ouvrir son cœur, l’entendre, le suivre, prendre des décisions claires et franches, et agir en conséquence, sans ambages et de façon juste parce que guidé par l’amour :

« Capitaine, je suis persuadé que Tchang est vivant. C’est peut-être stupide, mais c’est ainsi… Et comme je le crois vivant, je pars à sa recherche. »

Tintin n’est pas seulement, dans cet album, le jeune homme sympathique dont on avait fait la connaissance dans les autres épisodes. Il garde ici toutes ses qualités : finesse, intelligence, courage, honnêteté, gentillesse, humilité, mais elles sont comme sublimées par la parfaite équanimité dont il fait preuve qui lui permet d’accueillir sans colère toutes les décisions contraires à son entreprise, sachant instantanément s’y adapter :

« Oui, ce que dit Tharkey est juste. C’est vrai : je n’ai pas le droit de risquer ainsi plusieurs vies… Je partirai donc seul. »

Face à Tintin, le capitaine Haddock illustre l’homme normal, notre alter ego, l’individu divisé, soumis aux tentations et qui les subit, inattentif et maladroit, disant l’un et faisant l’autre. Mais si le Capitaine dit non, non et toujours non, il finit toujours cependant aussi par faire oui, démentant, par son action positive, les mots qui sortent de sa bouche. Il surmonte ainsi, dans ses actes, le refus que portent ses paroles et c’est pourquoi il est, au bout du compte, désigné :

« Et toi aussi, Tonnerre Grondant, sois béni car, malgré tout, tu as eu la foi qui transporte les montagnes.« 

Tchang est lui aussi élu. Non pour son action propre du moment mais parce qu’il su inspirer le dévouement et que cette capacité à inspirer les autres est conçue en soi comme une preuve d’élection. Mais on a appris, au début de l’album, que Tchang était un « coeur d’or », cela est confirmé, à la fin, par les propos qu’il tient sur le yéti, et il y a donc une convergence totale entre les diverses facettes du personnage qui reçoit parce qu’il a su donner.

Tintin au Tibet a toujours été mon album préféré. Je crois en avoir enfin découvert la raison. Elle n’est pas sans lien avec la sensibilité d’Hergé qui, recevant, à la fin des années 1970, son neveu chez lui lui conseillait de lire Les chemins de la sagesse, d’Arnaud Desjardins.

PS : A partir du 8 février 2016, France Culture diffusera en feuilletons l’enregistrement, réalisé avec la Comédie française et l’Orchestre national de France, de cinq albums de Tintin : du 8 au 12 février, ce seront Les cigares du pharaon.

http://www.franceculture.fr/emissions/fictions-le-feuilleton/les-cigares-du-pharaon-15-les-aventures-de-tintin

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Tous au Larzac19 Mar 202400:03:56

Le ciné-club de l’ENS projetait l’autre jour Tous au Larzac, un film réalisé en 2011 par Christian Rouaud.

Je ne connaissais pas ce film dont on sort heureux, confiant et ragaillardi, à la fois parce que la lutte qu’il raconte et son succès furent improbables, exemplaires et extraordinaires ; et parce que les témoins et acteurs qui les racontent, trente ou quarante ans après, sont emplis de gentillesse, de compréhension et d’émerveillement devant la tournure si singulière, si imprévue, que prit leur combat. Après tant de temps, ils ne sont toujours pas revenus de ces onze années folles, et ils sont, pour cela mais aussi pour leur sincérité, leur simplicité, leur bonté, adorables.

C’est l’improbabilité de tout ce qui se noua, de tout ce qui arriva à se nouer et à démentir tous les pronostics sérieux et rationnels qui pouvaient, qui avaient sans doute été faits sur le cours probable, raisonnable, des événements, qui étonne d’abord et rend joyeux parce que libéré du poids que fait ordinairement peser sur nos idées, sur nos projets, le réalisme, ce réalisme qui continuellement nous susurre que cela ne vaut pas la peine, que c’est perdu d’avance, que jamais on n’y arrivera.

La première improbabilité, que le film souligne, fut le choix initial des premiers mobilisés, ces 103 paysans du causse du Larzac, pour la plupart issus d’un milieu traditionnellement conservateur, de ne pas accepter la décision gouvernementale d’agrandir le camp militaire, de la contester et de se regrouper pour y faire obstacle. Comment, pourquoi, firent-ils le choix de l’insoumission, ces agriculteurs qui deux ans avant, en 68, ils le disent eux-mêmes, avaient majoritairement été du côté de l’ordre ? Quelle force les anima et les soutint pour qu’ils décident, à 103 sur les 108 dont les terres étaient menacées par l’extension du camp, pour qu’ils décident de faire front et de rester toujours unis dans une sorte de serment du jeu de paume ?

La deuxième improbabilité fut le soutien accordé à cette rébellion par deux forces localement puissantes et qui, elles aussi, jouaient à front renversé : le clergé catholique, dont certains membres épousèrent très vite la querelle des paysans, et la FDSEA, qui dans un premier temps (pas jusqu’à la fin) accompagna le mouvement et s’en fit le relais auprès de la très puissante FNSEA.

Il y eut ensuite l’extraordinaire convergence qui se fit entre ce mouvement paysan et plein de choses qui n’avaient au début rien à voir mais qui trouvèrent ensemble, au Larzac, un sens, une énergie communes : se rassemblèrent alors antimilitaristes, hippies, maoïstes, objecteurs de conscience, pacifistes, premiers écologistes, dans une configuration inattendue mais qui, miraculeusement, fonctionna parfaitement, dans un très long moment de grâce, permettant à la lutte de durer, de se renouveler, de grandir, de se faire connaître et reconnaître, en France comme à l’étranger, et finalement de triompher.

Une leçon d’optimisme.

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Au droit, je préfère le courbe24 Jan 201600:00:24

Au droit, je préfère le courbe,
Au carré l’arrondi.
La pudeur sensuelle des lignes qui se rapprochent :
Asymptotes et caresses ;
Le mouvement timide des lèvres qui se joignent,
L’amour que font des mains les doigts entrelacés,
La spirale, gracieuse et dansante,
Souple et mouvante comme la vie.

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Moucharabiehs18 Jan 201600:00:30

Dehors et dedans
Souvent s’entremêlent.
Il en naît des moucharabiehs
Dans les courbes desquels
J’aime vagabonder :
Intérieur/extérieur du ruban de Moebius,
Vide faisant tourner la roue au coeur de son moyeu ;
Absence qui surgit au coeur de la présence,
Présence qu’on perçoit au tréfonds de l’absence,
Et tes lèvres,
Qui sont le monde et qui sont toi.

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Le drapeau17 Jul 201500:01:02

Rue de Grenelle, ce matin,
Une culotte se dévoilait
Au bout de longues cuisses que découvrait le vent.

Sous la brise, la robe ondulait,
Bleue et mouvante comme une vague
Qu’emportait plus avant la houle des mollets
Montant et descendant au rythme des pédales.

En ce surlendemain de Quatorze juillet,
Les trois couleurs passaient devant les ministères :
Robe bleue, culotte blanche, vélo rouge.

Je préfère ce drapeau à ceux des défilés.

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Détour30 Apr 201500:02:10

C’était autour du Luxembourg (le jardin), dans ces deux tours hebdomadaires dont je me dis chaque fois qu’un jour viendra peut-être où ils deviendront trois mais qui sont pour le moment deux et aiment à le rester.

Je m’étais dit que je ne me ferais pas violence, que j’irais à mon rythme, sans chercher à le dépasser. C’est donc tranquillement que je courus, nonchalamment, attentif malgré tout aux fleurs qui venaient d’être plantées, aux massifs rajeunis qui faisaient éclater leurs couleurs sur mon passage.

Quand les deux tours se terminèrent, je regardai ma montre et constatai que j’avais été plus rapide qu’à l’ordinaire.

C’est la première fois que je vivais cette expérience qu’évoquent parfois les contes et dont l’aimée m’avait parlé : c’est souvent quand on ne cherche plus à être rapide qu’on l’est, c’est souvent quand on a abandonné un objectif qu’on l’atteint.

J’avais connu cela dans le domaine de la mémoire et de l’oubli : il faut souvent, pour se souvenir d’une chose, focaliser son attention non sur la chose elle-même mais sur un à-côté et laisser ensuite l’esprit rétablir seul les liaisons manquantes, achever seul le tableau laissé inachevé. Cette attention détournée est plus efficace que l’attention directe.

C’est la première fois, cependant, que j’expérimentais ce même phénomène dans mon corps. Et de façon si éloquente : c’est quand on ne poursuit plus un objectif qu’on l’atteint et, plus radicalement, quand on ne cherche plus qu’on trouve.

Ou pour dire les choses autrement : le détour est souvent le meilleur moyen d’arriver à bon port. Et c’est parfois le seul.

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Saut de l’ange19 Apr 201500:01:02

Ça n’est pas parce qu’il a des ailes,
Qui retiennent sa chute,
Que l’ange saute dans le vide.

C’est parce qu’il saute dans le vide,
Soutenu par sa seule foi,
Que l’homme devient ange.

Avec l’aimée, chaque jour je m’élance
Dans le vide, confiant en elle et en moi-même,
Sans garantie, sans assurance
Autre que mon amour, autre que mon « Je t’aime ».

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Amour sans loi03 Apr 201500:01:28

 J’accueille actuellement
(Très provisoirement)
Une chatte nommée Lune.
 
Quand vient la nuit et que nous nous couchons,
Lune se lève et vagabonde.
A pas de loup, dans tout l’appartement,
Elle se promène, calmement,
Passant de lit en lit,
Allant de couche de couche,
Venant lover son corps tantôt ici et tantôt là.
 
Quand Lune déambule, elle est sans attache et sans loi :
Venant et repartant au gré de ses désirs,
Elle vit, à tout instant, sa liberté,
Et c’est par pur plaisir qu’elle vient à mes côtés.
 
L’amour des chats est sans contrainte,
Sans discipline, sans habitude.
Il est, à chaque instant, reconduit ou détruit.
Et c’est pourquoi, dans sa fragilité,
Il nous est si précieux
Et nous rend si heureux.

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Walden (de Henry. D. Thoreau)22 Mar 201500:13:48

C’est après avoir vu Into the Wild, de Sean Penn, que l’envie m’est venue de lire Walden ou la vie dans les bois, ce livre de Henry David Thoreau que Christopher McCandless, le héros d’Into the Wild, emporte dans son périple.

Ce livre présente, plus qu’il ne raconte, les deux années passées par son auteur dans une cabane construite de ses mains, à proximité de l’étang de Walden et de la ville de Concord, dans le Massachusetts. Henry David Thoreau a alors 28 ans et il embrasse cette expérience pour diverses raisons : dénonciation de l’aliénation de l’homme par le travail, envie de renouer avec une vie plus proche de la nature, besoin de solitude, désir d’une existence débarrassée des superfluités de la modernité.

Le premier objectif de Thoreau, lorsqu’il décide de quitter la ville pour vivre dans les bois, c’est de s’affronter, seul, à la vie :

« Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait nécessaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression, et, si elle se découvrait mesquine, eh bien, alors ! en tirer l’entière, authentique mesquinerie, puis divulguer sa mesquinerie au monde ; ou si elle était sublime, le savoir par expérience, et pouvoir en rendre un compte fidèle dans ma suivante excursion. »

Le retour à la nature, pour Thoreau, est aussi une façon de rejeter une modernité qui s’est perdue dans une course sans fin à l’accroissement des vitesses, et à la multiplication des objets, qui s’est dissolue dans une matérialité et une vanité dans lesquelles l’homme a perdu son âme et le sens de son existence, au point que, croyant avoir asservi les choses, il est en fait asservi par elles :

« La nation elle-même, avec tous ses prétendus progrès intérieurs, lesquels, soit dit en passant, sont tous extérieurs et superficiels, n’est autre qu’un établissement pesant, démesuré, encombré de meubles et se prenant le pied dans ses propres frusques, ruiné par le luxe, comme par la dépense irréfléchie, par le manque de calcul et de visée respectable, à l’instar des millions de ménages que renferme le pays ; et l’unique remède pour elle comme pour eux consiste en une rigide économie, une simplicité de vie et une élévation de but rigoureuses et plus que spartiates. Elle vit trop vite. Les hommes croient essentiel que la Nation ait un commerce, exporte de la glace, cause par un télégraphe, et parcoure trente milles à l’heure, sans un doute, que ce soit eux-mêmes ou non qui le fassent ; mais que nous vivions comme des babouins ou comme des hommes, voilà qui est quelque peu incertain. Si au lieu de fabriquer des traverses, et de forger des rails, et de consacrer jours et nuits au travail, nous employons notre temps à battre sur l’enclume nos existences pour les rendre meilleures, qui donc construira des chemins de fer ? Et si l’on ne construit pas de chemins de fer, comment atteindrons-nous le ciel en temps ? Mais si nous restons chez nous à nous occuper de ce qui nous regarde, qui donc aura besoin de chemins de fer ? Ce n’est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. »

Vivre seul permet également à Thoreau de suivre sa misanthropie, dont il ne fait pas mystère, misanthropie à laquelle s’ajoute une sorte de refus de l’incarnation et de dégoût brutal (« immonde », écrit-il à son propos) du corps, notamment des fonctions digestives et sexuelles, qu’il englobe sous le nom de « sensualité ».  D’où cet éloge  de la pureté et de la chasteté, qui résonne étonnamment sous la plume de cet auteur ordinairement partisan d’une plus grande harmonie entre le corps et l’esprit :

« « Ce en quoi les hommes diffèrent de la brute », dit Mencius, « est quelque chose de fort insignifiant ; le commun troupeau ne tarde pas à le perdre ; les hommes supérieurs le conservent jalousement. » Qui sait le genre de vie qui résulterait pour nous du fait d’avoir atteint à la pureté ? Si je savais un homme assez sage pour m’enseigner la pureté, j’irais sur l’heure à sa recherche. « L’empire sur nos passions, et sur les sens extérieurs du corps, ainsi que les bonnes actions, sont déclarés par le Ved indispensables dans le rapprochement de l’âme vers Dieu. » Encore l’esprit peut-il avec le temps pénétrer et diriger chaque membre et fonction du corps, pour transformer en pureté et dévotion ce qui, en règle, est la plus grossière sensualité. L’énergie générative, qui, lorsque nous nous relâchons, nous dissipe et nous rend immondes, lorsque nous sommes continents nous fortifie et nous inspire. La chasteté est la fleuraison de l’homme ; et ce qui a nom Génie, Héroïsme, Sainteté, et le reste, n’est que les fruits variés qui s’ensuivent. Ouvert le canal de la pureté l’homme aussitôt s’épanche vers Dieu. Tour à tour notre pureté nous inspire et notre impureté nous abat. Béni l’homme assuré que l’animal en lui meurt et à mesure des jours, et que le divin s’établit. Peut-être n’en est-il d’autre que celui qui trouve dans la nature inférieure et bestiale à laquelle il est allié une cause de honte. Je crains que nous ne soyons dieux ou demi-dieux qu’en tant que faunes et satyres, le divin allié aux bêtes, les créatures de désir, et que, jusqu’à un certain point, notre vie même ne fasse notre malheur. »

Cette crainte morbide du corps, de la sensualité, de la sexualité ont leur contrepartie (leur explication ?) dans la proximité, la quasi-intimité qu’entretient Thoreau avec la nature qui prend, sous sa plume, des colorations organiques, le végétal étant décrit comme le reflet renversé et empli de sensualité de l’animal :

« Lorsque je vois d’un côté le remblai inerte – car le soleil ne commence son action que sur un seul côté – et de l’autre ce luxuriant feuillage, création d’une heure, j’éprouve en quelque sorte la sensation d’être dans l’atelier de l’Artiste qui fit le monde et moi – d’être venu là où il était encore à l’œuvre, en train de s’amuser sur ce talus et avec excès d’énergie de répandre partout ses frais dessins. Je me sens pour ainsi dire plus près des organes essentiels du globe, car cet épanchement sablonneux a quelque chose d’une masse foliacée comme les organes essentiels du corps animal. C’est ainsi que l’on trouve dans les sables eux-mêmes une promesse de la feuille végétale. Rien d’étonnant à ce que la terre s’exprime à l’extérieur en feuilles, elle qui travaille tant de l’idée à l’intérieur. Les atomes ont appris déjà cette loi, et s’en trouvent fécondés. La feuille suspendue là-haut voit ici son prototype. Intérieurement, soit dans le globe, soit dans le corps animal, c’est un lobe épais et moite, mot surtout applicable au foie, aux poumons et aux feuilles de graisse […] Les plumes et ailes des oiseaux sont des feuilles plus sèches et plus minces encore. C’est ainsi, également, que vous passez du pesant ver de terre au papillon aérien et voltigeant. Le globe lui-même sans arrêt se surpasse et se transforme, se fait ailé en son orbite. Il n’est pas jusqu’à la glace qui ne débute par de délicates feuilles de cristal, comme si elle avait coulé dans les moules que les frondes des plantes d’eau ont imprimés sur l’aquatique miroir. Tout l’arbre lui-même n’est qu’une feuille, et les rivières sont des feuilles encore plus larges, dont le parenchyme est la terre intermédiaire, et les villes et cités les œufs d’insectes en leurs aisselles. »

Comme dans Marcher, Thoreau explique, dans Walden, que vivre dans la nature, est, pour l’homme, renouer avec lui-même, renaître à lui-même, retrouver son innocence. Dans un passage d’une grande beauté,  il explique que la nature se re-crée continuellement, et que le grand cycle des saisons lui permet de chasser le passé et de vivre dans le présent  comme les hommes devraient le faire – et comme ils le font au travers du pardon :

« Il suffit d’une petite pluie pour rendre l’herbe de beaucoup de tons plus verte. Ainsi s’éclaircissent nos perspectives sous l’afflux de meilleures pensées. Bienheureux si nous vivions toujours dans le présent, et prenions avantage de chaque accident qui nous arrive, comme l’herbe qui confesse l’influence de la plus légère rosée tombée sur elle ; et ne perdions pas notre temps à expier la négligence des occasions passées, ce que nous appelons faire notre devoir. Nous nous attardons dans l’hiver quand c’est déjà le printemps. Dans un riant matin de printemps tous les péchés des hommes sont pardonnés. Ce jour-là est une trêve au vice. Tandis que ce soleil continue de brûler le plus vil des pécheurs peut revenir. À travers notre innocence recouvrée nous discernons celle de nos voisins. Il se peut qu’hier vous ayez connu votre voisin pour un voleur, un ivrogne, ou un sensuel, l’ayez simplement pris en pitié ou méprisé, désespérant du monde ; mais le soleil luit, brillant et chaud, en ce premier matin de printemps, re-créant le monde, et vous trouvez l’homme livré à quelque travail serein, vous voyez comment ses veines épuisées et débauchées se gonflent de joie silencieuse et bénissent le jour nouveau, sentent l’influence du printemps avec l’innocence du premier âge, et voilà toutes ses fautes oubliées. Ce n’est pas seulement d’une atmosphère de bon vouloir qu’il est entouré, mais mieux, d’un parfum de sainteté cherchant à s’exprimer, en aveugle, sans effet, peut-être, tel un instinct nouveau-né, et durant une heure le versant sud de la colline n’est l’écho de nulle vulgaire plaisanterie. Vous voyez de son écorce noueuse d’innocentes belles pousses se préparer à jaillir pour tenter l’essai d’une nouvelle année de vie, tendre et fraîche comme la plus jeune plante. Oui, le voilà entré dans la joie de son Seigneur. Qu’a donc le geôlier à ne laisser ouvertes ses portes de prison, – le juge à ne renvoyer l’accusé, – le prédicateur à ne congédier ses ouailles ! C’est qu’ils n’obéissent pas à l’avis qu’à demi-mot Dieu leur donne, ni n’acceptent le pardon que sans réserve Il offre à tous. »

Enfin, rebouclant dans sa conclusion avec le propos initial, Henry David Thoreau revient sur ce qui fut le fondement de son expérience : c’est dans le contact quotidien avec la nature et dans l’oubli de toutes les superficialités que l’homme peut construire ce qu’il y a de plus élevé en lui. Et quand cela sera construit, il sera facile de revenir ensuite vers la terre :

« Grâce à mon expérience, j’appris au moins que si l’on avance hardiment dans la direction de ses rêves, et s’efforce de vivre la vie qu’on s’est imaginée, on sera payé de succès inattendu en temps ordinaire. On laissera certaines choses en arrière, franchira une borne invisible ; des lois nouvelles, universelles, plus libérales, commenceront à s’établir autour et au dedans de nous ; ou les lois anciennes à s’élargir et s’interpréter en notre faveur dans un sens plus libéral, et on vivra en la licence d’un ordre d’êtres plus élevé. En proportion de la manière dont on simplifiera sa vie, les lois de l’univers paraîtront moins complexes, et la solitude ne sera pas solitude, ni la pauvreté, pauvreté, ni la faiblesse, faiblesse. Si vous avez bâti des châteaux dans les airs, votre travail n’aura pas à se trouver perdu ; c’est là qu’ils devaient être. Maintenant posez les fondations dessous. »

On trouve la traduction française (par Louis Fabulet) de Walden ou la vie dans les bois sur Wikisource.

Le livre,  dans cette traduction de 1922,  a fait l’objet d’une lecture complète (ce qui est un exploit  : 12 heures d’enregistrement !) par André Rannou et d’une autre, de même durée, par Christian Martin, d’Audiocité.

PS : Walden ou la vie dans les bois a fait l’objet de nombreuses analyses. On pourra notamment lire, en français :

On pourra également écouter plusieurs émissions de France Culture :

On pourra lire enfin, à propos des rapports qu’entretiennent Walden et Into the Wild un article de Mélodie Lucchesi : L’influence de Henry D. Thoreau sur le film « Into The Wild »

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Marcher (de Henry D. Thoreau)15 Mar 2015

En 1851 et dans les années qui suivirent, Henry David Thoreau donna une série de conférences consacrées à la marche (Walking).

 L’une de ces conférences fut publiée après sa mort, en 1862, et c’est elle qui est reprise par de nombreux éditeurs (et qui a été, il y a quelques mois, rééditée par L’Herne) sous le nom de Marcher.

Marcher, qui a été conçu tandis que son auteur, réfugié loin du monde dans sa cabane de Walden (expérience sur laquelle je reviendrai bientôt), partait chaque jour en de longues promenades, est un texte par moment très poétique, un hymne à la liberté de celui qui part et va de l’avant, à la découverte du monde et de soi. Il chante l’exploration, notamment vers l’Ouest puisque le soleil s’y couche, il chante aussi l’Amérique et ses grands espaces vierges :

« Nous allons vers l’est pour appréhender l’histoire et les œuvres de l’art et de la littérature, en remontant sur les traces de la race. Nous allons vers l’ouest comme on va vers le futur, dans un esprit d’entreprise et d’aventure ».

Il ne s’agit pas seulement d’aventure ; il s’agit de vie, d’exigence de la vie et de l’humanité :

« L’Ouest dont je parle n’est qu’un synonyme du terme « sauvage » et ce vers quoi tendent mes développements, c’est l’affirmation de ce que la sauvegarde du monde réside dans cette nature sauvage. Chaque fibre de chaque arbre s’élance à sa recherche, les villes l’emportent à prix d’or, les hommes labourent et naviguent pour elle. De la forêt et de la nature à l’état sauvage proviennent les toniques et les écorces qui revigorent l’humanité ».

La nature, pour Thoreau, est notamment ce qui permet à l’homme de ne pas s’engluer dans le faux savoir, « qui nous prive de notre ignorance positive », de ne pas s’engluer aussi dans le passé :

« Béni entre tous les mortels celui qui ne perd pas un instant de la vie qui passe à se souvenir du passé ! A moins que notre philosophie n’entende chanter le coq dans chaque cour de ferme de notre horizon, elle est dépassée. Un tel son nous rappelle généralement que nos activités et nos habitudes de pensées sont en train de devenir rouillées et obsolètes. Sa philosophie indique une heure plus récente que la nôtre. Il suggère un testament plus neuf, l’évangile selon l’instant présent. Il n’est pas demeuré en arrière, il s’est levé tôt et a conservé son avance, pour être là au moment opportun, à l’extrême pointe du temps. »

Partir permet ainsi de s’arracher à tout cet engluement et de reconquérir sa liberté. C’est ce Thoreau dit, dans un passage qui rappelle l’extraordinaire « Quand tu aimes il faut partir » de Blaise Cendrars. C’est ce passage qui est lu :

« Nos expéditions ne sont rien d’autre que des randonnées qui, chaque soir, nous ramènent à nouveau devant le même vieux coin de cheminée d’où nous sommes partis. La moitié de la promenade consiste à revenir sur nos pas. Nous devrons sans doute entreprendre jusqu’à la plus courte des marches dans un immortel esprit d’aventure, avec l’idée de ne revenir jamais, et préparés à ce qu’on renvoie nos cœurs embaumés, uniquement comme reliques, dans nos royaumes éplorés. Si vous êtes prêts à quitter père et mère, frère et sœur, femme, enfant et amis pour ne plus jamais les revoir, si vous avez effacé vos dettes, rédigé votre testament et réglé toutes vos affaires, si enfin vous êtes un homme libre, alors vous êtes prêt pour marcher. »

On pourra, sur ce livre, se reporter aux articles suivants :

PS : L’enregistrement a été remixé pour le podcast le 23 mars 2015.

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Leçons de vie du repassage13 Feb 201500:02:36

Longtemps, je n’ai pas repassé.

Puis on m’a convaincu de le faire et je m’y suis mis.

Je ne le regrette pas. Repasser n’est pas désagréable : la table grince et crie plus qu’il ne le faudrait mais on trouve, à faire glisser et tourner le fer avec attention, le plaisir des activités méticuleuses.

Et puis il y a autre chose : à repasser des pulls, des pantalons, des chemises et des T-shirts, tous ces objets textiles voués à englober trois dimensions, on apprend que c’est avec délicatesse et dans un mouvement de conciliation qu’il faut manier le fluide, le mouvant, l’aérien, car à vouloir lui appliquer des règles et des façons rigides, on ne gagne rien et risque de tout perdre.

Qui veut repasser proprement une chemise doit donc d’abord mettre de côté ses habitudes d’ordre, de symétrie, de hiérarchie, pour apprendre à suivre et épouser, avec douceur et empathie, éveil et ouverture, les formes rondes et molles du tissu. Il y faut de l’attention, une certaine forme de bienveillance, de la souplesse (du poignet comme de l’esprit), de la patience et de la maîtrise de soi car toute tentative visant à brusquer cette matière qui paraît pourtant si docile se paie d’un froncement sans retour. Aussi lourd, solide et massif que soit le fer comparé au tissu, il ne peut en effet rien faire contre lui et c’est forcément avec lui qu’il doit avancer et composer.

Loin de marquer l’écrasement brut du textile par le métal, le repassage est ainsi art de conciliation et d’accompagnement, de dialogue et d’échange.  Il ne s’agit ni d’affrontement ni de passage en force, il s’agit d’un mouvement de danse qui ne peut prospérer que dans un effort partagé et gracieux de compréhension mutuelle.

C’est une leçon de vie.

PS : cet article a été « podcastisé » le 25 mars 2015.

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Le salariat et le vol (ou encore : le travail ou la vie)25 Jan 201500:08:46

Voilà quelques années que les chefs d’entreprise dénoncent le coût trop élevé du travail : il est juste, expliquent-ils, que l’entreprise paie le travail fourni, mais non les coûts sociaux associés, c’est-à-dire ceux relatifs à l’homme plus qu’au travail lui-même.

Si ce raisonnement était suivi jusqu’à son terme, il conduirait à une grande révolution sociale. Ce qu’il met en cause, en effet, c’est le principe du contrat salarial, avec indivision de la rémunération du travail et de celle de l’individu ; ce qu’il suggère, c’est l’invention d’un nouveau système, dans lequel le travail seul serait rémunéré par l’entreprise, la collectivité se chargeant de la rémunération de la personne.

Pour mieux comprendre l’enjeu du débat, faisons un détour dans le temps et reportons-nous à ces siècles obscurs où les forêts étaient peuplées de brigands, trousseurs de grands chemins. Voici justement un cavalier qui passe, venu d’un pays lointain, et qui, soudain, est arrêté par un gredin qui lui tient le propos suivant :  » Seigneur, je te propose un contrat : si tu me donnes ta bourse, je te donne la vie sauve ; dans le cas contraire, je te la prends. Ma proposition est honnête : je n’y gagne que quelques pièces d’or et d’argent ; tu y gagnes ta vie. Comment pourrais-tu hésiter ? Le voyageur n’hésite pas. Il tend sa bourse au malandrin et poursuit son chemin jusqu’à l’auberge voisine.

Là, il relate sa rencontre, se vantant d’avoir réalisé une belle affaire. On rit, puis un homme s’approche de sa table et demande à lui parler : « Grand prince, lui dit-il, ne tirez pas fierté de votre aventure. Car vous avez été roulé, et je m’en vais vous le montrer. »
« Sachez d’abord, beau seigneur, que je suis magicien, et que j’ai pu, par la vertu de quelque élixir, me laisser porter par le fleuve du temps. J’ai vu des hommes qui ne sont pas encore nés ; j’ai lu des livres que nul encore n’a rédigés ; et j’ai pu apprendre les prolégomènes d’une science nommée économie qui, un jour, dominera le monde. Cette science dit qu’une transaction ne peut s’appeler contrat que si elle obéit à deux conditions : il faut qu’il y ait échange ; il faut que cet échange puisse être refusé. »
« Sans doute la première condition a-t-elle été, dans votre cas, respectée et c’est à raison que vous évaluez la vie qui vous fut laissée comme plus considérable que la bourse qui vous fut ôtée. Mais étiez-vous libre de refuser le contrat qui vous était offert ? Il aurait fallu, pour cela, que vous acceptiez de perdre la vie. Or, cela, vous ne le pouviez pas. Vous avez donc gagné au change mais ce change vous étant imposé, vous vous êtes plié à ce qui n’était contrat qu’en apparence. »
« Ces faux contrats, qu’on peut appeler contrats de brigandage, ont d’abord dominé le monde, mais l’effort des siècles a tendu à en limiter l’utilisation. Ainsi, dans le commerce, la règle s’est-elle établie de ne plus considérer comme contrats que ceux qui peuvent être refusés et d’interdire les transactions trop inégales. Si, comme prix d’un tapis, je ne demande qu’un peu d’eau, la maréchaussée future m’arrêtera pour cause de dumping ou de concurrence déloyale ; et si, pour ce même tapis, j’offre à mon client de ne pas brûler son échoppe ou de ne pas violer ses filles, les gendarmes me traqueront pour racket et atteinte à la liberté du commerce. Si, en échange de ce même tapis, le boutiquier ne me propose qu’une miche de pain, je passerai mon chemin ; s’il me propose la vie sauve, il sera poursuivi pour vol et extorsion. Progressivement, la règle ainsi s’établira selon laquelle le prix que je demande doit être à la mesure du bien que j’offre et le prix qu’on m’offre à la mesure du bien que je propose »

« Sachez que, pour les mêmes raisons, l’esclavage sera un jour aboli. On interdira qu’un homme doive, pour sauver sa vie, travailler pour un autre homme et l’on dira que les seuls contrats de travail valides sont ceux que le travailleur est libre de ne pas signer. Ce principe, à vrai dire, aura du mal à s’imposer : l’ouvrage étant abondant et la main d’œuvre rare, un système sera créé pour obliger les hommes, les femmes, les enfants même à travailler. Ce système, baptisé salariat, sera un avatar abâtardi de l’esclavage : aucune loi n’obligera personne à travailler mais nul ne pourra vivre sans le faire car c’est en travaillant que l’on gagnera sa vie. A celui qui travaille sera offert, outre le prix de son travail, le prix de la vie ; à celui qui ne travaille pas, la vie elle-même sera impossible. A l’instar de celui des brigands, le cri de ces tristes époques sera « le travail ou la vie ». »
« Sans doute certains salariés seront-ils satisfaits. Raisonnant comme vous le faisiez à l’instant, ils penseront faire une bonne affaire en échangeant quelques heures de travail quotidien contre un salaire qui leur permet non seulement de survivre mais de vivre, et de prendre leur part des plaisirs qu’offre le monde. Il jugeront que le travail qu’ils donnent vaut bien moins que la vie qu’on leur offre en retour, et que le gain de leur vie mérite la perte de leurs heures. Il faudra longtemps pour qu’émerge l’idée que tout cela n’est qu’une escroquerie et pour que le contrat de salariat soit reconnu pour ce qu’il est : un contrat de brigandage. Il faudra du temps, que l’ouvrage devienne rare et la main d’œuvre surabondante pour soit brisé un système qui oblige les hommes à travailler alors même que nul n’a que faire de leur travail. »

Voilà ce que contait le mage, il y a cinq siècles, au voyageur. Et peut-être les temps annoncés sont-ils arrivés. Peut-être l’heure a-t-elle sonné de dégager le travail de son carcan servile et d’instaurer la liberté de l’homme d’offrir ou non sa force de travail. Pour instaurer cette liberté, il faut et il suffit que le travail soit, à l’instar des autres biens, justement rémunéré, c’est-à-dire que son prix ne soit pas disproportionné. Il faut que celui qui travaille reçoive un revenu correspondant à ce travail et que celui qui ne travaille pas ne soit pénalisé que dans la mesure des richesses qu’il n’apporte pas. Il faut, en d’autres termes, qu’une scission soit opérée entre le revenu du travail proprement dit et le revenu social, délié de l’activité et versé à tout individu.

Cette scission est en phase avec une société dans laquelle la production de richesse est de plus en plus socialisée. Car si je produis de la richesse lorsque je travaille, j’en produis tout autant lorsque je ne travaille plus : les biens que je consomme alors, en effet, sont autant de richesses qui n’existeraient pas si je n’étais là pour en faire usage. Dans nos sociétés, de fait, la valeur d’un bien dépend moins du bien lui- même que du rapport entre son offre et sa demande. Nous aurions beau produire et produire encore, la richesse collective ne serait pas augmentée d’un iota si nul n’achetait la production mise sur le marché. Pour que des biens produits acquièrent de la valeur, il faut qu’ils soient consommés, et si nul ne consommait ce qui est produit, la production ne vaudrait rien.
Il découle de cela : qu’en termes de richesses, le consommateur est un acteur économique aussi important que le producteur ; que rémunérer la production de richesses exige donc qu’on rémunère à la fois la production et la consommation ; qu’il serait donc légitime de verser aux consommateurs une partie de la rémunération jusqu’ici allouée aux producteurs.

Cette affectation d’un revenu aux consommateurs était inutile tant que chaque consommateur se doublait d’un producteur. Mais tel n’est plus le cas. Par bonheur, le travail est moins nécessaire aujourd’hui qu’il ne l’était hier et il sera, demain, moins nécessaire encore. Par bonheur, la société s’enrichit alors que la quantité de travail décroît, et cette heureuse évolution ne nous paraît néfaste que dans la mesure où nous continuons à placer le travail au centre de toutes choses et à distribuer les revenus comme s’il n’était de richesse que fondée sur le travail. Tel n’est plus le cas. Le temps est sans doute venu d’en tirer les conséquences et d’instaurer un revenu social qui, équitablement versé à tous, se substitue, pour partie, aux revenus du travail.

L’image est sans rapport. Je l’ai prise à Vierville, avec ma bien aimée.

PS : cet article a été « podcastisé » le 28 mars 2015.

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Le matin des magiciens12 Mar 202400:03:49
Aurore à Porquerolles

C’est à ma mère, qui était très friande de ces choses-là, et qui fut l’une des premières abonnées à Planète, malgré un mari, mon père, qui était, lui, l’incarnation du rationalisme (mais cependant l’un et l’autre s’étaient rencontrés, plus et aimés, ce qui montre qu’ils n’étaient pas bornés mais au contraire conscients de leurs limites, curieux chacun de l’autre et heureux d’aller au-delà d’eux-mêmes) ; c’est à mère que je dois d’avoir précocement découvert, lu et aimé Le matin des magiciens, ce livre sulfureux publié en 1960 par Louis Pauwels et Jacques Bergier.

Sulfureux, il l’est devenu, à cause notamment du parcours de Louis Pauwels. Mais dès sa parution, ce livre débordant, qui nous promène des Mayas aux Rose-Croix, de la science soviétique aux monastères médiévaux, de la cybernétique aux nazis, et qui met continuellement en scène des personnages venus de tous les temps et de tous les lieux, dans un feu d’artifice permanent qui fait éclater tous les cadres, qui dissout toutes les frontières classiquement élevées entre la science et la magie, la chimie et l’alchimie, l’histoire et la fiction ; ce livre fut justement critiqué pour son manque de rigueur et de sérieux, l’utilisation superficielle et parfois malhonnête des faits, idées et citations exposées, ses tendances ésotériques et presque conspirationnistes avant l’heure.

Mais on éprouvait un immense plaisir, une immense joie, à le lire, à se plonger dans l’extraordinaire érudition de ses auteurs, qui connaissaient (mais comment avaient-ils  fait ?) des milliers d’anecdotes, de théories,  de personnalités oubliées, et savaient, avec grâce, humour et cette sorte de clin d’oeil de qui partage avec nous un secret ; savaient tisser entre toutes ces choses si éloignées, si différentes, si anachroniques, un chemin mystérieux et rempli de lumière, un fil d’Ariane qui donnait une apparence de sens au monde embrouillé. Et à suivre ce chemin, ces nouvelles rencontres avec des hommes remarquables (car Pauwels n’avait pas tout à fait oublié l’enseignement de Gurdjieff), on éprouvait le délicieux plaisir que devaient éprouver les servants des cultes à mystères, les initiés,  les éveillés.

Il était délicieux de dépasser les cadres traditionnels des disciplines et de la chronologie pour embrasser, comme un nouveau Pic de la Mirandole, une connaissance universelle des choses. Et même si les auteurs abusaient du raccourci, du cherry peeking, et du présupposé constant au gré duquel la vérité était ailleurs, on était ébloui par toutes les fenêtres que ce livre ouvrait sur le monde : les lignes de Nazca, la science-fiction, l’informatique, Oppenheimer, l’Atlantide, le culte du cargo, les livres de John Buchan, tout cela était pour la première fois exposé et rendu accessible.

Dans la France un peu coincée (certes moins qu’aujourd’hui) des années 1960, Le matin des magiciens, où se mêlaient mysticisme et   vénération de la science, antirationalisme et modernité, fut une bouffée d’air.

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L’art des ponts (de Michel Serres)23 Jan 201500:02:19

Dans L’art des ponts, Michel Serres dit la beauté, la force et la douceur des ponts qui relient, réunissent, traduisent, rapprochent les êtres et les choses sans toutefois chercher à les posséder ou à les transformer.

Les ponts, qui respectent les différences et les distances entre les rives, qui les marquent même, d’une certaine façon, par leur architecture altière, mais permettent cependant de les franchir, de les réduire, de les amoindrir sans les supprimer ni vouloir le faire. Car il ne s’agit pas de nier la différence ou de tenter de l’abolir mais de s’en affranchir, avec audace et générosité : faire se toucher et se comprendre ce qui est autre et séparé, ce qui demeurera autre, quoique plus proche, dans un geste emprunt à la fois d’empathie et de respect, de compréhension.

Cette approche : aimer sans posséder, c’est le miracle à chaque instant renouvelé de l’amour, et ce qui le rend si fragile.

C’est un beau texte, court et limpide, poétique, émouvant, drôle, intimiste et savant ; un moment de grâce.

C’est un livre pour celle que j’aime.

On trouvera un éclairage de ce texte, sous la plume de son auteur, dans les propos émus tenus par Michel Serres lors de l’assemblée générale de l’AIPC, le 28 juin 2007.

La photo a été prise sur le Forth Road Bridge, à la sortie d’Edimburg.

Cet article a été « podcastisé » le 29 mars 2015.

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Polyeucte (de Pierre Corneille)10 Dec 201400:03:22

Polyeucte, martyr, tragédie chrétienne est une pièce de Pierre Corneille.

François Guizot,  ce protestant sévère si apprécié de celle que j’aime, l’évoque en ces termes dans une lettre à sa fille Henriette (citée par Olivia Pfender dans son mémoire de maîtrise : Guizot et Henriette : Education, genre et protestantisme) :

‘Tu as bien raison de préférer Polyeucte à Martine. Les plaisirs qui élèvent l’âme sont très supérieurs à ceux qui l’égayent. La gaieté est très bonne ; elle peut être très honnête et très douce ; elle prend place très légitimement et convenablement dans les cœurs droits et sereins. Mais elle ne les fortifie pas ; elle ne les grandit pas. C’est un plaisir superficiel. Les vrais, les bons plaisirs sont ceux qui pénètrent jusqu’au fond du cœur, et nous donnent la conscience que nous valons plus et mieux après les avoir goûtés ».

« Elever l’âme » – comment aurais-je pu résister à un tel objectif ? Je me suis donc lancé dans Polyeucte, que je ne connaissais que par les deux vers malheureux qui font la joie de tous les collégiens :

« Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle,

Et le désir s’accroît quand l’effet se recule. »

Lu avec sérieux et dans son intégralité, Polyeucte est une œuvre terrible où l’on voit le héros éponyme, Polyeucte, noble arménien qui vient d’épouser une romaine, fille du gouverneur de la province, se convertir au christianisme et mourir en martyr, entraînant, par son martyre, dans le christianisme et le supplice, son épouse Pauline et son beau-père Félix.

Œuvre sans doute remplie de nobles sentiments mais non précisément de ceux que Pierre Corneille avait souhaité faire briller. Ça n’est plus la force du christianisme qui aujourd’hui nous émeut, dans cette œuvre, mais plutôt l’extraordinaire rigueur et honnêteté morale de Pauline, femme aimante, aimée et fidèle, au-delà même de la mort et de ce qui paraît être une trahison.

Mais ce qui frappe surtout – ce qui m’a surtout frappé – c’est, face à la grandeur et à la noblesse des personnages de Pauline et Sévère, la faiblesse, le manque de maturité, et la versatilité de Polyeucte. Jusqu’à sa condamnation, qui paraît le revêtir soudain de dignité,   Polyeucte agit comme un enfant, changeant constamment d’opinion et de décision, adoptant une conduite exagérée en tout, comme s’il errait, à la dérive, sans trop savoir à quoi se rattacher.

C’est cet être versatile et immature que la perspective de la mort va transfigurer.

PS : cet article a été « podcastisé » le 30 mars 2015.

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Parabole de la loi (dans Le Procès, de Franz Kafka)08 Dec 2014

Dans l’avant dernier chapitre du Procès, de Franz Kafka, figure une histoire que raconte l’abbé de la cathédrale au héros, K.

– C’est sur la justice que tu te méprends, lui dit l’abbé, et il est dit de cette erreur dans les écrits qui précèdent la Loi : « Une sentinelle se tient postée devant la Loi ; un homme vient un jour la trouver et lui demande la permission de pénétrer. Mais la sentinelle lui dit qu’elle ne peut pas le laisser entrer en ce moment. L’homme ce réfléchit et demande alors s’il pourra entrer plus tard. “ C’est possible, dit la sentinelle, mais pas maintenant. ” La sentinelle s’efface devant la porte, ouverte comme toujours, et l’homme se penche pour regarder à l’intérieur. La sentinelle, le voyant faire, rit et dit : “ Si tu en as tant envie essaie donc d’entrer malgré ma défense. Mais dis-toi bien que je suis puissant. Et je ne suis que la dernière des sentinelles. Tu trouveras à l’entrée de chaque salle des sentinelles, de plus en plus puissantes ; dès la troisième, même moi, je ne peux plus supporter leur vue. ” L’homme ne s’était pas attendu à de telles difficultés, il avait pensé que la Loi devait être accessible à tout le monde et en tout temps, mais maintenant, en observant mieux la sentinelle, son manteau de fourrure, son grand nez pointu et sa longue barbe rare et noire à la tartare, il se décide à attendre quand même jusqu’à ce qu’on lui permette d’entrer. La sentinelle lui donne un escabeau et le fait asseoir à côté de la porte. Il reste là de longues années. Il multiplie les tentatives pour qu’on lui permette d’entrer et fatigue la sentinelle de ses prières. La sentinelle lui fait subir parfois de petits interrogatoires, l’interroge sur son village et sur beaucoup d’autres sujets, mais ce ne sont que des questions indifférentes comme les posent les grands seigneurs et pour finir elle dit toujours qu’elle ne peut pas le laisser entrer. L’homme, qui s’est abondamment pourvu pour son voyage de toutes sortes de provisions, emploie tout, si précieux que ce soit, pour soudoyer la sentinelle. Et la sentinelle prend bien tout, mais en disant : “ Je n’accepte que pour que tu ne puisses pas penser que tu as négligé quelque chose. ” Pendant ses longues années d’attente, l’homme ne cesse presque jamais d’observer la sentinelle. Il en oublie les autres gardiens, il lui semble que le premier est le seul qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Et il maudit bruyamment la cruauté du hasard pendant les premières années ; plus tard, en devenant vieux, il ne fait plus que grommeler. Il retombe en enfance, et comme, au cours des longues années où il a étudié la sentinelle, il a fini par connaître jusqu’aux puces de son col de fourrure, il prie les puces elles-mêmes de l’aider à fléchir le gardien. Finalement, sa vue s’affaiblit et il ne sait si la nuit se fait vraiment autour de lui ou s’il est trompé par ses yeux. Mais maintenant il discerne dans l’ombre l’éclat d’une lumière qui brille à travers les portes de la Loi. Il n’a plus pour longtemps à vivre désormais. Avant sa mort, tous ses souvenirs viennent se presser dans son cerveau pour lui imposer une question qu’il n’a pas encore adressée. Et, ne pouvant redresser son corps raidi, il fait signe au gardien de venir. Le gardien se voit obligé de se pencher très bas sur lui, car la différence de leurs tailles s’est extrêmement modifiée. “ Que veux-tu donc encore savoir ? demande-t-il, tu es insatiable. – Si tout le monde cherche à connaître la Loi, dit l’homme, comment se fait-il que depuis si longtemps personne que moi ne t’ait demandé d’entrer ? ” Le gardien voit que l’homme est sur sa fin et, pour atteindre son tympan mort, il lui rugit à l’oreille : “ Personne que toi n’avait le droit d’entrer ici, car cette entrée n’était faite que pour toi, maintenant je pars, et je ferme. ”

 

La première interprétation de ce texte qui vienne à l’esprit est qu’il faut non pas, comme on le lit trop souvent, savoir braver les interdits, mais savoir les comprendre et les circonscrire. C’est « maintenant » que, à bien interpréter les paroles de la sentinelle, l’entrée de la loi est interdite et ce « maintenant » est localisé dans le temps ; il n’est pas un absolu. La porte de la loi, en fait, est généralement ouverte à l’homme de la parabole, et celui-ci a manqué de foi en lui-même en considérant qu’il ne pourrait jamais entrer, donnant ainsi aux paroles de la sentinelle une portée plus générale que celles qu’elles devaient avoir.

Mais il y a aussi, ensuite, une longue discussion entre l’abbé et K. K. considère et dit que la sentinelle a menti ; l’abbé défend la sentinelle. Puis une sorte de glose talmudique se construit pendant laquelle toutes les positions sont prises, toutes les interprétations défendues, sans qu’on puisse dire, au bout du compte, celle dans laquelle la vérité demeure.

Tout au long du Procès, K. se laisse distraire par les femmes. Il ne peut s’empêcher de les séduire ou de se laisser séduire par elles. Cela ne nuit peut-être pas à son procès mais détourne son attention comme l’attention du héros de la parabole est détournée de la poursuite de la loi par le personnage du gardien.

C’est dans l’espoir d’accélérer son procès qu’au début, K. se rapproche de Mlle Bürstner, de la blanchisseuse, et même peut-être de Léni, mais à chaque fois, très vite, c’est le contraire qui se produit et, en séduisant la femme, K. éloigne la solution de son procès.

De la même façon, c’est parce qu’il s’attache trop au gardien, qui n’est que le moyen attaché à la fin, parce qu’il se focalise trop sur lui, cherche trop à le séduire, lui, par ses cadeaux, que l’homme de la parabole perd de vue – avant de perdre tout court – le but qui était le sien.

On trouvera une intéressante analyse de cette célèbre parabole dans un article de Maria Tortajada : « Dispositif de vision et modèles de pouvoir : « Devant la loi », de Kafka« , publié par la Revue européenne des sciences sociales.

On pourra également lire un article de Michaël Löwy publié dans les Archives des sciences sociales des religions et intitulé « La Religion de la Liberté chez Franz Kafka: contre l’autorité des gardiens de la loi« . Avec cette phrase qui résume tout : « L’Angst de celui qui implore le droit d’entrer, c’est précisément ce qui donne au gardien la force de lui barrer la route. »

NB : Le procès a récemment été scénarisé, mis en scène et diffusé, en intégralité (dix épisodes), par France Culture Traduction et adaptation radiophonique de David Zane Mairowitz ; conseillères littéraires : Emmanuelle Chevrière et Katell Guillou ; réalisation  Michel Sidoroff

PS : Le site Open Culture a mis en ligne le court métrage réalisé par Orson Welles sur cette parabole.

PS : cet article a été « podcastisé » le 29 mars 2015.

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Irène Curie et Frédéric Joliot (à propos d’un portrait réalisé par Henri Cartier-Bresson)22 Mar 201400:01:32

Avec leurs habits noirs, leur tête penchée, leur mains refermées l’une sur l’autre, leurs yeux las, on croirait voir des paysans surpris dans la tristesse et le malaise d’un jour de deuil.

Mais il s’agit d’Irène Curie et de Frédéric Joliot. Dix ans avant, ils ont, l’un et l’autre, reçu le prix Nobel. Ils sont des savants mondialement célèbres et respectés, des gloires nationales. Et voilà qu’il affichent, devant l’appareil du photographe venu tirer leur portait, un visage et une attitude emplie de gène et d’humilité.

De centaines de photos exposées au fil des murs de l’exposition que le CNAC Georges Pompidou consacre actuellement à Henri Cartier-Bresson, c’est la seule qui m’ait touché. Mais elle illustre, à elle seule, le talent du photographe qui sut, d’un regard, capter tant d’émotion.

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La Sorcière (de Michelet)26 Dec 201300:02:15

Dans La sorcière (qu’on trouve sous plusieurs formats sur l’excellent site de l’Université du Québec à Chicoutimi), Jules Michelet se livre à une réinterprétation fantasmatique et hallucinée du Moyen-Age.

Dans cette période de mort, de noirceur et d’étouffement, dans cette époque écrasée sous le joug féodal et battue des fourches d’un christianisme qui, pour s’imposer, rejette tout ce qui lui résiste, la sorcière incarne la résistance et le refuge. Résistance de la nature et des cultes antiques, refuge des savoirs anciens, pérennité de l’amour et de la sexualité face à une société qui prétend fonder son avenir et bâtir sa régénérescence sur le culte morbide de la virginité.

La sorcière, qui est femme, belle et désirable, est, face à Marie, la réincarnation d’Eve. Elle est la tentation et la connaissance, le corps assumé, ce corps que symbolise, plus encore que le sein, la chevelure, chevelure qu’on dit folle mais qui n’est que libre et déliée, à l’image de celle qui la porte.

La sorcière est la liberté toujours mouvante, la passeuse qui se faufile, l’esprit souple qui se débat dans le carcan d’un monde que l’Église paraît rejeter pour mieux préserver l’Au-delà.

Elle est la vie affrontant une religion devenue apologie de la mort.

C’est comme guidé par l’intuition, par son ressenti plus que par sa compréhension du temps que Michelet semble écrire ce livre, qui est comme un long poème dédié à la femme.

PS : Quelques articles et blogs sur ce livre :

 PS : cet article a été « podcastisé » le 5 avril 2015.

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Eaux de l’Alhambra02 Nov 2013

C’était à Grenade,
Dans les jardins fleuris de L’Alhambra,
Par une douce après-midi de printemps.

Orangers et citronniers remplissaient l’air de leur parfum,
Mille roses tachaient de couleurs  le bleu sombre du ciel
Que venait souligner, comme un rimmel, le nacre de la Sierra Nevada.

De tous côtés, l’eau dispensait sa fraîcheur sonore,
Son murmure humide et revigorant.

 

PS : cet article a été « podcastisé » le 6 avril 2015.

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Courses de chevaux à Jersey30 Oct 201300:02:24

C’était à Jersey, le 14 juillet 2013.

C’était jour de courses, en ce « Bastille Day », et nous avions traversé l’île pour aller au champ de courses, aux Landes, entre la plage de Plemont et la baie de Saint-Ouen.

Entre les courses, les queues se formaient devant les guichets des divers bookmakers qui affichaient sur un tableau la cote changeante des différents chevaux. Pendant les courses, c’était le ton extraordinaire du commentateur qui faisait vibrer la foule.

PS : cet article a été « podcastisé » le 6 avril 2015.

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Bérénice : lecture de la nouvelle d’Edgar Allan Poe16 Dec 2012

Bérénice est une effrayante nouvelle d’Edgar Allan Poe, tirée des Nouvelles histoires extraordinaires (telles que traduites par Baudelaire).

Je l’ai lue à l’invitation de Christian Martin, des Editions de l’À Venir.

Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicæ visitarem, curas meas aliquantulum fore levatas.

Ebn Zaiat.

Le malheur est divers. La misère sur terre est multiforme. Dominant le vaste horizon comme l’arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi variées, — aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues. Dominant le vaste horizon comme l’arc-en-ciel ! Comment d’un exemple de beauté ai-je pu tirer un type de laideur ? du signe d’alliance et de paix une similitude de la douleur ? Mais, comme, en éthique, le mal est la conséquence du bien, de même, dans la réalité, c’est de la joie qu’est né le chagrin ; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l’angoisse d’aujourd’hui, soit que les agonies qui sont tirent leur origine des extases qui peuvent avoir été.

J’ai à raconter une histoire dont l’essence est pleine d’horreur. Je la supprimerais volontiers, si elle n’était pas une chronique de sensations plutôt que de faits.

Mon nom de baptême est Egæus ; mon nom de famille, je le tairai. Il n’y a pas de château dans le pays plus chargé de gloire et d’années que mon mélancolique et vieux manoir héréditaire. Dès longtemps, on appelait notre famille une race de visionnaires ; et le fait est que, dans plusieurs détails frappants, — dans le caractère de notre maison seigneuriale, — dans les fresques du grand salon, — dans les tapisseries des chambres à coucher, — dans les ciselures des piliers de la salle d’armes, — mais plus spécialement dans la galerie des vieux tableaux, — dans la physionomie de la bibliothèque, — et enfin dans la nature toute particulière du contenu de cette bibliothèque, — il y a surabondamment de quoi justifier cette croyance.

Le souvenir de mes premières années est lié intimement à cette salle et à ses volumes, — dont je ne dirai plus rien. C’est là que mourut ma mère. C’est là que je suis né. Mais il serait bien oiseux de dire que je n’ai pas vécu auparavant, — que l’âme n’a pas une existence antérieure. Vous le niez ? — ne disputons pas sur cette matière. Je suis convaincu et ne cherche point à convaincre. Il y a, d’ailleurs, une ressouvenance de formes aériennes, — d’yeux intellectuels et parlants, — de sons mélodieux mais mélancoliques ; — une ressouvenance qui ne veut pas s’en aller ; une sorte de mémoire semblable à une ombre, — vague, variable, indéfinie, vacillante ; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me défaire, tant que luira le soleil de ma raison.

C’est dans cette chambre que je suis né. Émergeant ainsi au milieu de la longue nuit qui semblait être, mais qui n’était pas la non-existence, pour tomber tout d’un coup dans un pays féerique, — dans un palais de fantaisie, — dans les étranges domaines de la pensée et de l’érudition monastiques, — il n’est pas singulier que j’aie contemplé autour de moi avec un œil effrayé et ardent, — que j’aie dépensé mon enfance dans les livres et prodigué ma jeunesse en rêveries ; mais ce qui est singulier, — les années ayant marché, et le midi de ma virilité m’ayant trouvé vivant encore dans le manoir de mes ancêtres, — ce qui est étrange, c’est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma vie, — c’est cette complète interversion qui s’opéra dans le caractère de mes pensées les plus ordinaires. Les réalités du monde m’affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière existence elle-même.

Bérénice et moi, nous étions cousins, et nous grandîmes ensemble dans le manoir paternel. Mais nous grandîmes différemment, — moi, maladif et enseveli dans ma mélancolie ; — elle, agile, gracieuse et débordante d’énergie ; à elle, le vagabondage sur la colline ; — à moi, les études du cloître ; moi, vivant dans mon propre cœur et me dévouant, corps et âme, à la plus intense et à la plus pénible méditation, — elle, errant insoucieuse à travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin ou à la fuite silencieuse des heures au noir plumage. Bérénice ! — j’invoque son nom, — Bérénice ! — et des ruines grises de ma mémoire se dressent à ce son mille souvenirs tumultueux ! Ah ! son image est là vivante devant moi, comme dans les premiers jours de son allégresse et sa joie ! Oh ! magnifique et pourtant fantastique beauté ! Oh ! sylphes parmi les bocages d’Arnheim ! Oh ! naïade parmi ses fontaines ! Et puis, — et puis tout est mystère et terreur, une histoire qui ne veut pas être racontée. Un mal, — un mal fatal s’abattit sur sa constitution comme le simoun ; et même, pendant que je la contemplais, l’esprit de métamorphose passait sur elle et l’enlevait, pénétrant son esprit, ses habitudes, son caractère, et, de la manière la plus subtile et la plus terrible, perturbant même son identité ! Hélas ! le destructeur venait et s’en allait ; — mais la victime, — la vraie Bérénice, — qu’est-elle devenue ? Je ne connaissais pas celle-ci, ou du moins je ne la reconnaissais plus comme Bérénice.

Parmi la nombreuse série de maladies amenées par cette fatale et principale attaque, qui opéra une si horrible révolution dans l’être physique et moral de ma cousine, il faut mentionner, comme la plus affligeante et la plus opiniâtre, une espèce d’épilepsie qui souvent se terminait en catalepsie, — catalepsie ressemblant parfaitement à la mort, et dont elle se réveillait, dans quelques cas, d’une manière tout à fait brusque et soudaine. En même temps, mon propre mal, — car on m’a dit que je ne pouvais pas l’appeler d’un autre nom, — mon propre mal grandissait rapidement, et, ses symptômes s’aggravant par un usage immodéré de l’opium, il prit finalement le caractère d’une monomanie d’une forme nouvelle et extraordinaire. D’heure en heure, de minute en minute, il gagnait de l’énergie, et à la longue il usurpa sur moi la plus singulière et la plus incompréhensible domination. Cette monomanie, s’il faut que je me serve de ce terme, consistait dans une irritabilité morbide des facultés de l’esprit que la langue philosophique comprend dans le mot « faculté d’attention ». Il est plus que probable que je ne suis pas compris ; mais je crains, en vérité, qu’il ne me soit absolument impossible de donner au commun des lecteurs une idée exacte de cette nerveuse intensité d’intérêt avec laquelle, dans mon cas, la faculté méditative, — pour éviter la langue technique, — s’appliquait et se plongeait dans la contemplation des objets les plus vulgaires du monde.

Réfléchir infatigablement de longues heures, l’attention rivée à quelque citation puérile sur la marge ou dans le texte d’un livre, — rester absorbé, la plus grande partie d’une journée d’été, dans une ombre bizarre s’allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le plancher, — m’oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite d’une lampe ou les braises du foyer, — rêver des jours entiers sur le parfum d’une fleur, — répéter, d’une manière monotone, quelque mot vulgaire, jusqu’à ce que le son, à force d’être répété, cessât de présenter à l’esprit une idée quelconque, — perdre tout sentiment de mouvement ou d’existence physique dans un repos absolu obstinément prolongé, — telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins pernicieuses aberrations de mes facultés mentales, aberrations qui sans doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui défient certainement toute explication et toute analyse.

Encore, je veux être bien compris. L’anormale, intense et morbide attention ainsi excitée par des objets frivoles en eux-mêmes est d’une nature qui ne doit pas être confondue avec ce penchant à la rêverie commun à toute l’humanité, et auquel se livrent surtout les personnes d’une imagination ardente. Non seulement elle n’était pas, comme on pourrait le supposer d’abord, un terme excessif et une exagération de ce penchant, mais encore elle en était originairement et essentiellement distincte. Dans l’un de ces cas, le rêveur, l’homme imaginatif, étant intéressé par un objet généralement non frivole, perd peu à peu son objet de vue à travers une immensité de déductions et de suggestions qui en jaillit, si bien qu’à la fin d’une de ces songeries souvent remplies de volupté, il trouve l’{Lang|code-la|texte=incitamentum}}, ou cause première de ses réflexions, entièrement évanoui et oublié. Dans mon cas, le point de départ était invariablement frivole, quoique revêtant, à travers le milieu de ma vision maladive, une importance imaginaire et de réfraction. Je faisais peu de déductions, — si toutefois j’en faisais ; et, dans ce cas, elles retournaient opiniâtrement à l’objet principe comme à un centre. Les méditations n’étaientjamais agréables ; et, à la fin de la rêverie, la cause première, bien loin d’être hors de vue, avait atteint cet intérêt surnaturellement exagéré qui était le trait dominant de mon mal. En un mot, la faculté de l’esprit plus particulièrement excitée en moi était, comme je l’ai dit, la faculté de l’attention, tandis que, chez le rêveur ordinaire, c’est celle de la méditation.

Mes livres, à cette époque, s’ils ne servaient pas positivement à irriter le mal, participaient largement, on doit le comprendre, par leur nature imaginative et irrationnelle, des qualités caractéristiques du mal lui-même. Je me rappelle fort bien, entre autres, le traité du noble italien Cœlius Secundus Curio, De amplitudine beati regni Dei ; le grand ouvrage de saint Augustin, la Cité de Dieu, et le De carne Christi, de Tertullien, de qui l’inintelligible pensée : — Mortuus est Dei Filius ; credibile est quia ineptum est ; et sepultus resurrexit, certum est quia impossibile est, — absorba exclusivement tout mon temps, pendant plusieurs semaines d’une laborieuse et infructueuse investigation.

On jugera sans doute que, dérangée de son équilibre par des choses insignifiantes, ma raison avait quelque ressemblance avec cette roche marine dont parle Ptolémée Héphestion, qui résistait immuablement à toutes les attaques des hommes et à la fureur plus terrible des eaux et des vents, et qui tremblait seulement au toucher de la fleur nommée asphodèle. À un penseur inattentif il paraîtra tout simple et hors de doute que la terrible altération produite dans la condition morale de Bérénice par sa déplorable maladie dût me fournir maint sujet d’exercer cette intense et anormale méditation dont j’ai eu quelque peine à expliquer la nature. Eh bien, il n’en était absolument rien. Dans les intervalles lucides de mon infirmité, son malheur me causait, il est vrai, du chagrin ; cette ruine totale de sa belle et douce vie me touchait profondément le cœur ; je méditais fréquemment et amèrement sur les voies mystérieuses et étonnantes par lesquelles une si étrange et si soudaine révolution avait pu se produire. Mais ces réflexions ne participaient pas de l’idiosyncrasie de mon mal, et étaient telles qu’elles se seraient offertes dans des circonstances analogues à la masse ordinaire des hommes. Quant à ma maladie, fidèle à son caractère propre, elle se faisait une pâture des changements moins importants, mais plus saisissants, qui se manifestaient dans le système physique de Bérénice, — dans la singulière et effrayante distorsion de son identité personnelle.

Dans les jours les plus brillants de son incomparable beauté, très sûrement je ne l’avais jamais aimée. Dans l’étrange anomalie de mon existence, les sentiments ne me sont jamais venus du cœur, et mes passions sont toujours venues de l’esprit. À travers les blancheurs du crépuscule, — à midi, parmi les ombres treillissées de la forêt, — et la nuit dans le silence de ma bibliothèque, — elle avait traversé mes yeux, et je l’avais vue, — non comme la Bérénice vivante et respirante, mais comme la Bérénice d’un songe ; non comme un être de la terre, un être charnel, mais comme l’abstraction d’un tel être ; non comme une chose à admirer, mais à analyser ; non comme un objet d’amour, mais comme le thème d’une méditation aussi abstruse qu’irrégulière. Et maintenant, — maintenant, je frissonnais en sa présence, je pâlissais à son approche ; cependant, tout en me lamentant amèrement sur sa déplorable condition de déchéance, je me rappelai qu’elle m’avait longtemps aimé, et, dans un mauvais moment, je lui parlai de mariage.

Enfin l’époque fixée pour nos noces approchait, quand, dans une après-midi d’hiver, — dans une de ces journées intempestivement chaudes, calmes et brumeuses, qui sont les nourrices de la belle Halcyone, — je m’assis, me croyant seul, dans le cabinet de la bibliothèque. Mais, en levant les yeux, je vis Bérénice debout devant moi.

Fut-ce mon imagination surexcitée, — ou l’influence brumeuse de l’atmosphère, — ou le crépuscule incertain de la chambre, — ou le vêtement obscur qui enveloppait sa taille, qui lui prêta ce contour si tremblant et si indéfini ? Je ne pourrais le dire. Peut-être avait-elle grandi depuis sa maladie. Elle ne dit pas un mot ; et moi, pour rien au monde, je n’aurais prononcé une syllabe. Un frisson de glace parcourut mon corps : une sensation d’insupportable angoisse m’oppressait ; une dévorante curiosité pénétrait mon âme ; et, me renversant dans le fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les yeux cloués sur sa personne. Hélas ! son amaigrissement était excessif, et pas un vestige de l’être primitif n’avait survécu et ne s’était réfugié dans un seul contour. À la fin, mes regards tombèrent ardemment sur sa figure.

Le front était haut, très pâle et singulièrement placide ; et les cheveux, autrefois d’un noir de jais, le recouvraient en partie, et ombrageaient les tempes creuses d’innombrables boucles, actuellement d’un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et recroquevillées. Elles s’ouvrirent, et dans un sourire singulièrement significatif les dents de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les ayant regardées, je fusse mort !

Une porte en se fermant me troubla, et levant les yeux, je vis que ma cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon cerveau, le spectre blanc et terrible de ses dents ne l’avait pas quittée et n’en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur surface, — pas une nuance dans leur émail, — pas une pointe sur leurs arêtes que ce passager sourire n’ait suffi à imprimer dans ma mémoire ! Je les vis même alors plus distinctement que je ne les avais vues tout à l’heure. — Les dents ! — les dents ! — Elles étaient là, — et puis là, — et partout, — visibles, palpables devant moi ; longues, étroites et excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour, affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du monde extérieur, je n’avais de pensées que pour les dents. J’éprouvais à leur endroit un désir frénétique. Tous les autres sujets, tous les intérêts divers furent absorbés dans cette unique contemplation. Elles — elles seules — étaient présentes à l’œil de mon esprit, et leur individualité exclusive devint l’essence de ma vie intellectuelle. Je les regardais dans tous les jours. Je les tournais dans tous les sens. J’étudiais leur caractère. J’observais leurs marques particulières. Je méditais sur leur conformation. Je réfléchissais à l’altération de leur nature. Je frissonnais en leur attribuant dans mon imagination une faculté de sensation et de sentiment, et même, sans le secours des lèvres, une puissance d’expression morale. On a fort bien dit de Mlle Sallé que tous ses pas étaient des sentiments, et de Bérénice je croyais plus sérieusement que toutes les dents étaient des idées. Des idées ! — ah ! voilà la pensée absurde qui m’a perdu ! Des idées ! — ah ! voilà donc pourquoi je les convoitais si follement ! Je sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et rétablir ma raison.

Et le soir descendit ainsi sur moi, — et les ténèbres vinrent, s’installèrent, et puis s’en allèrent, — et un jour nouveau parut, — et les brumes d’une seconde nuit s’amoncelèrent autour de moi, — et toujours je restais immobile dans cette chambre solitaire, — toujours assis, toujours enseveli dans ma méditation, — et toujours le fantôme des dents maintenait son influence terrible au point qu’avec la plus vivante et la plus hideuse netteté il flottait çà et là à travers la lumière et les ombres changeantes de la chambre. Enfin, au milieu de mes rêves, éclata un grand cri d’horreur et d’épouvante, auquel succéda, après une pause, un bruit de voix désolées, entrecoupées par de sourds gémissements de douleur ou de deuil. Je me levai, et, ouvrant une des portes de la bibliothèque, je trouvai dans l’antichambre une domestique tout en larmes, qui me dit que Bérénice n’existait plus ! Elle avait été prise d’épilepsie dans la matinée ; et maintenant, à la tombée de la nuit, la fosse attendait sa future habitante, et tous les préparatifs de l’ensevelissement étaient terminés.

Le cœur plein d’angoisse, et oppressé par la crainte, je me dirigeai avec répugnance vers la chambre à coucher de la défunte. La chambre était vaste et très sombre, et à chaque pas je me heurtais contre les préparatifs de la sépulture. Les rideaux du lit, me dit un domestique, étaient fermés sur la bière, et dans cette bière, ajouta-t-il à voix basse, gisait tout ce qui restait de Bérénice.

Qui donc me demanda si je ne voulais pas voir le corps ? — Je ne vis remuer les lèvres de personne ; cependant, la question avait été bien faite, et l’écho des dernières syllabes traînait encore dans la chambre. Il était impossible de refuser, et, avec un sentiment d’oppression, je me traînai à côté du lit. Je soulevai doucement les sombres draperies des courtines ; mais, en les laissant retomber, elles descendirent sur mes épaules, et, me séparant du monde vivant, elles m’enfermèrent dans la plus étroite communion avec la défunte.

Toute l’atmosphère de la chambre sentait la mort ; mais l’air particulier de la bière me faisait mal, et je m’imaginais qu’une odeur délétère s’exhalait déjà du cadavre. J’aurais donné des mondes pour échapper, pour fuir la pernicieuse influence de la mortalité, pour respirer une fois encore l’air pur des cieux éternels. Mais je n’avais plus la puissance de bouger, mes genoux vacillaient sous moi, et j’avais pris racine dans le sol, regardant fixement le cadavre rigide étendu tout de son long dans la bière ouverte.

Dieu du ciel ! est-ce possible ? Mon cerveau s’est-il égaré ? ou le doigt de la défunte a-t-il remué dans la toile blanche qui l’enfermait ? Frissonnant d’une inexprimable crainte, je levai lentement les yeux pour voir la physionomie du cadavre. On avait mis un bandeau autour des mâchoires ; mais, je ne sais comment, il s’était dénoué. Les lèvres livides se tordaient en une espèce de sourire, et à travers leur cadre mélancolique les dents de Bérénice, blanches, luisantes, terribles, me regardaient encore avec une trop vivante réalité. Je m’arrachai convulsivement du lit, et, sans prononcer un mot, je m’élançai comme un maniaque hors de cette chambre de mystère, d’horreur et de mort.

Je me retrouvai dans la bibliothèque ; j’étais assis, j’étais seul. Il me semblait que je sortais d’un rêve confus et agité. Je m’aperçus qu’il était minuit, et j’avais bien pris mes précautions pour que Bérénice fût enterrée après le coucher du soleil ; mais je n’ai pas gardé une intelligence bien positive ni bien définie de ce qui s’est passé durant ce lugubre intervalle. Cependant, ma mémoire était pleine d’horreur, — horreur d’autant plus horrible qu’elle était plus vague, — d’une terreur que son ambiguïté rendait plus terrible. C’était comme une page effrayante du registre de mon existence écrite tout entière avec des souvenirs obscurs, hideux et inintelligibles. Je m’efforçai de les déchiffrer, mais en vain. De temps à autre, cependant, semblable à l’âme d’un son envolé, un cri grêle et perçant, — une voix de femme semblait tinter dans mes oreilles. J’avais accompli quelque chose ; — mais qu’était-ce donc ? Je m’adressais à moi-même la question à haute voix, et les échos de la chambre me chuchotaient en manière de réponse : — Qu’était-ce donc ?

Sur la table, à côté de moi, brûlait une lampe, et auprès était une petite boîte d’ébène. Ce n’était pas une boîte d’un style remarquable, et je l’avais déjà vue fréquemment, car elle appartenait au médecin de la famille ; mais comment était-elle venue là, sur ma table, et pourquoi frissonnai-je en la regardant ? C’étaient là des choses qui ne valaient pas la peine d’y prendre garde ; mais mes yeux tombèrent à la fin sur les pages ouvertes d’un livre, et sur une phrase soulignée. C’étaient les mots singuliers, mais fort simples, du poète Ebn Zaiat : Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicæ visitarem, curas meas aliquantulum fore levatas. — D’où vient donc qu’en les lisant mes cheveux se dressèrent sur ma tête et que mon sang se glaça dans mes veines ?

On frappa un léger coup à la porte de la bibliothèque, et, pâle comme un habitant de la tombe, un domestique entra sur la pointe du pied. Ses regards étaient égarés par la terreur, et il me parla d’une voix très basse, tremblante, étranglée. Que me dit-il ? — J’entendis quelques phrases par-ci par-là. Il me raconta, ce me semble, qu’un cri effroyable avait troublé le silence de la nuit, — que tous les domestiques s’étaient réunis, qu’on avait cherché dans la direction du son, — et enfin sa voix basse devint distincte à faire frémir quand il me parla d’une violation de sépulture, — d’un corps défiguré, dépouillé de son linceul, mais respirant encore, — palpitant encore, —encore vivant !

Il regarda mes vêtements ; ils étaient grumeleux de boue et de sang. Sans dire un mot, il me prit doucement par la main ; elle portait des stigmates d’ongles humains. Il dirigea mon attention vers un objet placé contre le mur. Je le regardai quelques minutes : c’était une bêche. Avec un cri je me jetai sur la table et me saisis de la boîte d’ébène. Mais je n’eus pas la force de l’ouvrir ; et, dans mon tremblement, elle m’échappa des mains, tomba lourdement et se brisa en morceaux ; et il s’en échappa, roulant avec un vacarme de ferraille, quelques instruments de chirurgie dentaire, et avec eux trente-deux petites choses blanches, semblables à de l’ivoire, qui s’éparpillèrent çà et là sur le plancher.

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Le bonhomme de pain d’épices04 Dec 201200:08:42

Le bonhomme de pain d’épices est un conte traditionnel anglais.

Il était une fois, une vieille femme qui était en train de faire du pain d’épice. Comme elle avait trop de pâte, elle décida qu’elle allait faire un bonhomme de pain d’épice pour son goûter. Elle lui mit des raisins secs pour faire les yeux, le nez, la bouche et les boutons de son habit.

Le four dégageait une bonne odeur de gâteau quand la vieille femme entendit tambouriner dans le four. Elle ouvrit la porte, et, d’un bond, le bonhomme de pain d’épice s’échappa. La femme lui dit : « Reviens ici tout de suite ! Je t’ai fait pour mon goûter ! ». Elle voulut l’attraper mais il s’enfuit. Le bonhomme lui dit : « Cours, cours, aussi vite que tu le peux ! Tu ne m’attraperas pas, je suis le bonhomme de pain d’épice ».

Alors, la femme se mit à courir.

La femme poursuivit le bonhomme dehors où son mari nourrissait les animaux. Il écarquilla les yeux en voyant passer le bonhomme de pain d’épice. Il fut encore plus surpris de voir sa femme courir après en criant : « Arrête ce bonhomme de pain d’épice ! Je l’ai fait pour mon goûter ! ».

Le vieil homme posa sa fourche et voulut le saisir mais le bonhomme de pain d’épice passa devant lui en lui criant : « Cours, cours, aussi vite que tu le peux ! Tu ne m’attraperas pas, je suis le bonhomme de pain d’épice ».

Alors, l’homme se mit à courir.

En arrivant sur la route, le bonhomme rencontra une vache. Celle-ci cria au bonhomme : « Arrête-toi ! Tu as l’air bon à manger ». Mais le bonhomme de pain d’épice cria par-dessus son épaule : « J’ai échappé à une vieille femme, j’ai échappé à un vieil homme. Cours, cours, aussi vite que tu le peux ! Tu ne m’attraperas pas, je suis le bonhomme de pain d’épice ».

Alors, la vache se mit à courir.

En traversant le pré, le bonhomme de pain d’épice rencontra un cheval. Celui-ci lui dit : « Arrête-toi, je voudrais te manger ! ». Mais le bonhomme de pain d’épice lui répondit : « J’ai échappé à une vieille femme, j’ai échappé à un vieil homme, j’ai échappé à une vache. Cours, cours, aussi vite que tu le peux ! Tu ne m’attraperas pas, je suis le bonhomme de pain d’épice ». Alors, le cheval se mit à courir.

En continuant sa course, le bonhomme de pain d’épice, poursuivi par la vieille femme, le vieil homme, la vache et le cheval tomba nez à nez avec des paysans qui travaillaient aux champs. Ceux-ci, fatigués par leur travail lui dirent : « Arrête-toi, bonhomme de pain d’épice, nous aimerions bien te manger ! ». Mais le bonhomme leur cria : « « J’ai échappé à une vieille femme, j’ai échappé à un vieil homme, j’ai échappé à une vache, j’ai échappé à un cheval. Courez, courez, aussi vite que vous le pouvez ! Vous ne m’attraperez pas, je suis le bonhomme de pain d’épice ».

Alors, ils se mirent à courir.

Puis, le bonhomme de pain d’épice rencontra un renard. Il lui dit : « Cours, cours, aussi vite que tu le peux ! Tu ne m’attraperas pas, je suis le bonhomme de pain d’épice ». Tout en pensant que ce bonhomme de pain d’épice avait une odeur délicieusement alléchante, le renard qui était rusé lui répondit : « Je n’ai pas envie de courir. Je n’ai pas non plus envie de t’attraper. Je ne mange jamais de pain d’épice, c’est mauvais pour les dents ».

Le bonhomme de pain d’épice continua donc sa course.

Quelques mètres plus loin, il arriva devant une rivière. Large et profonde. Le renard vit la vieille femme, le vieil homme, la vache, le cheval et les paysans qui poursuivaient le bonhomme de pain d’épice. Il lui proposa de l’aider à traverser la rivière. Mais le bonhomme se méfiait : « Est-ce bien sûr que tu ne me mangeras pas ? ». Le renard lui dit : « Monte sur ma queue, ainsi, je ne pourrai pas te manger ! ».

Alors le bonhomme monta sur sa queue et ils commencèrent à courir pour traverser.

Mais la rivière était de plus en plus profonde et la queue du renard était toute trempée. Le renard dit alors au bonhomme de pain d’épice : « Monte sur mon dos, ainsi, tu ne seras pas mouillé » alors le bonhomme avança sur son dos. Ils avancèrent encore mais plus ils avançaient, plus la rivière était profonde alors le renard dit au bonhomme de pain d’épice : « Monte sur ma tête, ainsi, tu ne seras pas mouillé ». Alors le bonhomme se mit sur la tête du renard. Ils avaient presque traversé mais le courant devint plus fort. Le bonhomme de pain d’épice était trempé. Le renard lui dit : « Monte sur mon museau, sinon tu risques de tomber à l’eau ». Alors le bonhomme de pain d’épice monta sur le museau du renard. Mais dès qu’il eut les pattes au sec, le renard ouvrit brusquement la gueule et, miam, happa le bonhomme de pain d’épice.

Le renard s’assit au bord de l’eau et regarda les paysans, le cheval, la vache, le vieil homme et la vieille femme et leur dit : « Courez, courez, aussi vite que vous le pouvez ! Si vous m’attrapez, vous aurez le bonhomme de pain d’épice ».

Car les renards sont intelligents. Ils savent bien qu’on n’attrape pas un bonhomme de pain d’épice en lui courant après et en lui criant qu’on veut le manger.

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Les couverts à chapeaux (épisode 4)11 Nov 201200:11:31

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Quatrième et dernier épisode

La scène m’avait marqué et m’avait incité, quelques semaines plus tard, à me rendre chez Hermès pour me faire présenter un modèle qui, exposé depuis peu dans la vitrine, avait attiré mes regards. Il était mis en scène d’une fort jolie façon, suspendu par des fils invisibles et comme flottant dans l’air au dessus d’un monticule qu’un œil averti devinait composé de lambeaux de couvre-chef : on y discernait des restes de casquettes et de panamas, des dépouilles de hauts de forme et de bérets, des fragments de casques et de bombes, des reliquats de toques et de bonnets : feutre, laine, paille, acier, plumes, cuir et matières plastiques se côtoyaient dans cet enchevêtrement hétéroclite et coloré qui, tel une allégorie, désignait au passant la fonction première des couverts à chapeaux : transformer la forme en informe, l’objet en son déchet, la chose en sa substance, et prêter ainsi main-forte au grand mouvement universel de l’entropie, au grand flux du pourrissement et de la mort dont les sages disent qu’il est aussi la source de la vie.

Je demeurai un moment sur le seuil, observant le défilé des clients, la ronde des vendeurs et des vendeuses, le subtil manège que dessinait, dans l’espace clos de la boutique, le tournoiement de ces êtres qu’on eut dit enivrés. Les vendeuses, surtout, me fascinaient : leur grâce, faite d’un mélange de hiératisme et de simplicité (cette simplicité sereine qu’il est permis d’arborer à qui sait être belle) parfumait l’air comme l’eut fait un parfum, embaumant leurs moindres gestes et suffisant à les habiller. Non qu’elles fussent en quoi que ce soit dénudées. Mais parce que quelque chose se rajoutait à leurs vêtements, un on-ne-sait-quoi fait de douceur hautaine qui laissait penser qu’en toutes situations, elles seraient plus à l’aise et plus naturelles que les clients balourds que nous étions, engoncés dans de larges draperies.

Ayant pénétré dans le magasin, je me dirigeai vers un comptoir et demandai à voir le modèle exposé en vitrine. La vendeuse acquiesça, partit et revint bientôt, tenant entre ses mains l’objet désigné, qu’elle posa sur le comptoir. Il était magnifique  : la corolle était en argent finement ciselé, les articulations des phalanstères, eux mêmes extensibles, montés sur rubis, et les bras périphériques et intérieurs, que tendaient des ressorts dissimulés à l’intérieur du socle, se déployaient et se refermaient sans le moindre à-coup, en dépit de l’extrême légèreté du mécanisme  : « Les couverts à chapeaux, m’expliqua ma belle vendeuse, sont ordinairement d’un maniement délicat qui requiert un long apprentissage. L’un des avantages de ce modèle, en revanche, est d’être entièrement automatique, ce qui rend son usage aisé  : deux petites caméras, situées de part et d’autre de la corolle, envoient à un microprocesseur dissimulé sous le plateau une image tridimensionnelle qui permet à l’appareil de reconnaître immédiatement les contours du couvre-chef et de s’y ajuster. Il peut donc, sans manipulation préalable, être utilisé aussi bien pour les casquettes que pour les hauts-de-forme, pour les chapeau-melon que pour les tricornes, pour les bérets que pour les cônes de clown blanc, l’adaptation étant immédiate et ne demandant aucun réglage manuel. Les instructions d’ores et déjà stockées dans les circuits électroniques de la machine, qui couvrent l’éventail des chapeaux connus à ce jour, peuvent au demeurant, et c’est la seconde caractéristique exceptionnelle de ce modèle, être enrichies par l’insertion de cartes à mémoire qui permettront, au fil du temps, d’élargir la reconnaissance automatique à tous les chapeaux susceptibles d’être inventés ou découverts. L’appareil est donc évolutif puisque outre les 15 000 types de galurins dont les caractéristiques sont d’ores et déjà stockées, et qui vont du bonnet de marin de Houat à la couronne de Charlemagne, il pourra s’adapter à l’évolution de la mode et à ses fantaisies, viendraient-elles de Mars, de Sirius ou d’Aldébaran. ».

Ayant manifesté mon intérêt mais déclaré aussi que, cet achat étant important, il me fallait, avant d’en décider, prendre le temps de la réflexion, je remerciai la vendeuse et quittai la boutique, impressionné par la beauté du mécanisme mais incapable de comprendre l’utilité finale que ces couverts à chapeaux pouvaient avoir.

Or, c’était de tels couverts, quoique d’un modèle moins sophistiqué que celui que j’avais pu voir rue du Faubourg, qu’on m’offrait aujourd’hui.

L’objet, à dire vrai, était admirable : il se composait d’un plateau circulaire en bois formant socle d’où surgissaient, diamétralement opposés, deux mats articulés portant des bras eux-mêmes articulés. Au bout d’un de ces bras se trouvait une fourchette ; un couteau se trouvait au bout de l’autre. Les tiges, les engrenages, les articulations étaient d’une délicatesse extrême, la lame du couteau un rasoir, les pointes de la fourchette des aiguilles fines et perçantes. Une fois mis sous tension, quelques voyants s’illuminaient, un bruit doux et rassurant de lampe cathodique chauffant se faisait entendre et, dans un élégant ballet de jambes d’acier virevoltant, les diverses pièces prenaient place, dans l’attente des instructions.

L’appareil était livré avec un chapeau melon voué à servir de terrain d’expérience. Je le plaçai sur le plateau et, suivant les consignes, indiquai que, partant d’un chapeau de taille 50, je souhaitais obtenir une poudre fine de granulométrie millimétrique.

Au son mat et léger de petits moteurs agissant et interagissant, deux demi cercles métalliques se soulevèrent du plateau pour venir enserrer, de l’intérieur, les parois du chapeau tandis que les bras aux couverts pivotaient et s’abaissaient pour s’immobiliser à quelques millimètres du sommet du melon.

Je pressai un nouveau bouton ; le dépeçage commença. C’était une destruction à la fois inattendue et méthodique, sauvage et maniérée, subtile et brutale. L’appareil connaissait parfaitement la forme de l’objet à détruire mais n’en montrait aucun respect. Il savait, du savoir implanté dans l’architecture de ses circuits de silicium, que l’objet de son découpage était un chapeau qui avait été conçu et réalisé de telle et telle manière mais il niait, dans sa façon de le détruire, qu’il eut connaissance de cette conception. Les bras procédaient pas à-coups, passant d’un bord à l’autre, de droite à gauche, de haut en bas, allant tantôt ici pour s’acharner ensuite là, selon un mouvement supérieurement efficace mais qui mettait le spectateur terriblement mal à l’aise car il semblait dépourvu de tout lien avec la forme originale de l’objet. Et à la fin du processus, quand les couverts, ayant terminé leur office, reprenaient leur place d’attente et qu’il ne restait plus, sur le plateau, qu’un monticule grisâtre, c’était véritablement et à tous points de vue la seule chose qui demeurât, car le chapeau avait été nié, comme sont parfois niés les sentiments par ceux qui ne les comprennent pas.

Et c’est alors que, quant à moi, je compris les propos de ma vieille dame. Il y avait, dans l’opération menée par les couverts à chapeaux, une barbarie absolue. Non dans la destruction elle-même mais dans la façon dont elle était conduite, qui rejetait dans le néant non pas seulement l’objet mais l’idée qu’on en avait eue, non pas seulement la chose mais qu’elle eut existé. Les couverts à chapeaux étaient des analystes : ils ne considéraient pas l’ensemble mais les détails, non pas le tout mais ses parties. Ils mettaient en œuvre un travail d’incompréhension consistant à séparer ce qui n’avait de sens et de raison que pris ensemble, ne voyant que feutre et soie là ou un haut de forme avait été créé, comme on pourrait ne voir que des mots qui se suivent dans une déclaration d’amour, comme on pourrait, d’une lettre qui dit l’immensité et la bénédiction, ne retenir qu’encre et papier.

Les couverts à chapeaux ne se contentaient pas de détruire les assemblages ; ils niaient qu’il y ait eu assemblage et que l’esprit et la vie ait pu produire un au-delà de la matière.

Ils étaient des briseurs de rêves et, avec eux, des réalités que les rêves seuls permettent de construire.

Le lendemain, je les jetai.

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La rencontre (de Charles Pépin)23 Jan 202400:06:06

Dans la rencontre, par la rencontre, on devient. Cette rencontre peut être celle d’une personne, d’une œuvre, d’un voyage, d’une simple idée. Mais, de cette rencontre, on sort transformé.

C’est à cette transformation que Charles Pépin consacre son livre La rencontre, une philosophie, dont la lecture bouleversera moins qu’elle ne confirmera ou aidera à comprendre ce que ressentent, ou devinent, ceux qui ont eu le bonheur de rencontrer et la chance, le courage ou la simplicité de le reconnaître.

Car il ne suffit pas, pour rencontrer, pour rencontrer vraiment, de rencontrer. Il faut encore l’accepter, accepter le bouleversement que la vraie rencontre suscite, accepter ce bouleversement en tant que bouleversement et non en tant que contrecoup gênant dont il conviendrait d’apaiser les ondes de choc pour revenir au plus vite au statu quo ante. Il faut, pour rencontrer, accepter de faire le saut de l’ange.

Ce peut être une autrice : Etty Hillesum, Simone Weil ; ce peut être une œuvre : Le colosse de Maroussi, Belle du Seigneur, Les racines du ciel, L’idiot, L’art de la joie, Atlas shrugged, Zorba le Grec, Les misérables ; ce peut être un lieu, un camarade, une intuition soudaine ; ce peut être surtout une personne, une personne qu’on aime, et dont la rencontre va tout changer.

« Rencontrer quelqu’un, c’est être bousculé, troublé. Quelque chose se produit, que nous n’avons pas choisi, qui nous prend par surprise : c’est le choc de la rencontre. Le mot « rencontre » vient du vieux français « encontre » qui exprime « le fait de heurter quelqu’un sur son chemin ». Il renvoie donc à un choc avec l’altérité : deux êtres entrent en contact, se heurtent, et voient leurs trajectoires modifiées. Une singularité peut très bien en croiser une autre sans être troublée : c’est alors la preuve qu’il n’y a pas rencontre, mais simplement croisement. »

Dans la rencontre, on devient. On ne devient pas ce qu’on était, on ne devient pas ce que l’on devait être, on ne devient pas soi-même ; on devient un autre, un autre nouveau né de la rencontre avec cette autre qu’on a rencontrée. Cette autre aurait-elle été différente, nous l’aurions été aussi parce que la rencontre, lorsqu’elle est vraiment rencontre, n’est pas une stabilisation, une pérennisation de l’être, une façon de nous assurer de nous-mêmes mais une chute dans l’inconnu, l’embrassement de l’altérité. Les yeux de l’autre ne sont pas un miroir où nous mirons notre vanité ; ils sont un puits sombre et mystérieux au fond duquel nous distinguons peut-être notre reflet mais si lointain, si étrange, que nous ne pouvons être certain, franchissant la margelle, de pouvoir un jour nous retrouver. Mais nous nous en fichons car ce n’est pas de nous-mêmes que nous sommes alors en quête, et plongeons dans l’abîme avec frayeur et joie.

Qui ne cherche qu’à se retrouver jamais ne pourra se perdre. Mais qui refuse de se perdre jamais ne se retrouvera. Il faut, pour se retrouver au fond du puits, pour retrouver cet autre soi-même que la rencontre a bouleversé, accepter de se pencher, de perdre ses repères, de perdre son équilibre. Qui s’y refuse, par orgueil ou par crainte, s’attachant à se garder intacte, à se garder debout, à fuir tout déséquilibre, restera toujours seule avec soi-même, seule, intacte et figée au bord du puits.

Dans la rencontre, on devient. Dans l’entremêlement des corps et des esprits, par l’entremêlement des corps et des esprits, quelque chose s’abandonne, une barrière s’abaisse, une faille s’ouvre qui permet que quelque chose advienne, qui permet qu’on soit touché, maintenant et à jamais. Comme le chante Leonard Cohen, cité par Charles Pépin : « There is a crack in everything, that’s how the light gets in« .

Malheureuses celles et ceux qui, pour se protéger, pour ne pas se montrer vulnérables, passent leur vie à colmater cette possibilité de brèche.

En illustration sonore, Anthem, de Leonard Cohen.

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Les couverts à chapeaux (épisode 3)09 Nov 201200:08:49

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Troisième épisode du feuilleton

Je m’apprêtais à l’interrompre pour lui dire le bonheur qu’elle devait ressentir à vieillir ainsi, entourée de l’affection des siens lorsque, levant la main pour signifier que son propos n’était pas terminé, elle ajouta  : « Des couverts à chapeaux. Oui, Monsieur, des couverts à chapeaux ! Vous rendez-vous compte ? »

« J’entends bien, répondis-je, Madame la Comtesse, que ce présent soit peu courant et vous accorde volontiers que des chaussures, un sac, un collier ou quelque beau foulard vous auraient peut-être été plus agréables. Il faut toutefois que vous considériez les choses du bon côté. A cet égard, je suis certain qu’en vous offrant un gadget à la mode, et qu’on dit être fort onéreux, vos enfants ont voulu marquer la confiance qu’ils mettaient dans votre ouverture d’esprit et votre jeunesse de cœur, l’une et l’autre les incitant à penser que leur présent vous ferait plaisir. ».

« Mais Monsieur, rétorqua-t-elle, vous parlez comme la jeunesse, je veux dire sans savoir. Si les couverts à chapeaux n’étaient que l’objet inutile que vous semblez penser qu’ils sont, s’ils n’étaient que le fruit monstrueux de quelque imagination épuisée et n’avaient été conçus que pour le plaisir des yeux, comme l’ont dit joliment sur l’autre rive de la Méditerranée, je n’en éprouverais nul souci. Mais, croyez-moi, c’est de tout autre chose qu’il s’agit. Car les couverts à chapeaux ne sont pas l’œuvre des hommes ; ils sont l’œuvre du Malin. ».

Elle avait prononcé ces derniers mots dans un murmure, le buste tout entier penché vers moi, dans un déhanchement qui avait porté sa bouche à mon oreille  : « Le Maître, poursuivit-elle, d’une voix progressivement plus altérée, est plein de ruse ; il tire profit de tout  : de l’orgueil des hommes, de leur concupiscence, de leur lourdeur et de leur légèreté. Et quand l’occasion se présente de faire trébucher l’un d’entre nous, il l’utilise. Et quelle occasion que celle offerte, sur un plateau, par les couverts à chapeaux ! ».

Ayant aperçu la moue qui, à cet énoncé, avait envahi mon visage, elle marqua une pause puis reprit  : « Sans doute pensez-vous qu’il me faut, pour tenir de tels propos, avoir perdu la raison et être devenue une de ces vieilles folles qu’on voit rôder dans le quartier, faisant le tour des églises et des messes en s’accrochant aux basques des curetons. Détrompez-vous. Elles et moi ne sommes pas de la même engeance et j’éprouve à leur endroit si peu de sympathie que, lorsque l’ennui me gagne, c’est sur elles que j’aime à le passer.

Vous paraissez capable de garder un secret ; aussi vais-je vous en confier un. Vous avez certainement remarqué qu’en dépit du dédain qu’elles prétendent porter au monde, les tartufettes dont nous bavardons ont pour singulière habitude de venir, sur cette place, donner du pain aux pigeons. Sans doute éprouvent-elles quelque inavouable jouissance, une fois installée sur leur banc, à voir accourir, roucoulant, ces disgracieux volatiles, et prennent-elles plaisir à l’hommage qu’elles peuvent penser leur être ainsi rendu.

Mais le fait est que, pour ce qui me concerne, je tiens les pigeons en horreur. Et quand j’aperçois, de ma fenêtre qui donne sur la place, l’une de ces dames patronnesses assise sur le banc où nous sommes, distribuant des miettes de pain à ces troupeaux noirâtres comme d’autres le feraient de leur vertu, je me précipite hors de chez moi, descends l’escalier à toute berzingue, puis m’approche doucement, empruntant un chemin qui me permet de ne pas être vue. Arrivée à proximité immédiate du banc où se déroule l’orgie, je me laisse, comme par mégarde, emporter par une quinte de toux qui disperse les volatiles comme le ferait le fracas du fusil d’un chasseur.

Ordinairement, alors, la vieille chouette se retourne, affichant une mine courroucée, mais lorsqu’elle m’aperçoit, toute élégante et proprette, elle esquisse un sourire de compassion. Je fais alors un pas ou deux, feignant une grande fatigue, prend appui sur le dossier du banc et m’éclaircis la gorge comme pour prononcer une parole d’excuse ou de remerciement.

La grenouille de bénitier me fait alors les yeux doux et tend l’oreille, s’attendant à des propos aimables et mielleux. Et c’est alors que je lui jette, du ton le plus vulgaire qui soit  : « Casse-toi, salope, tu pues du cul ! ».

C’est alors une vraie jouissance  : le vieux débris, soudain, se ratatine, porte, dans un geste théâtral, sa main ridée à sa poitrine et ouvre une bouche immense comme si, brusquement, l’oxygène lui manquait. Poussant l’avantage, je m’assieds sur le banc, redresse le buste et lance à l’antiquité un  : « Dis donc, connasse, c’est la crasse dans les oreilles ou l’abus du godemichet qui te rend sourde ? Je t’ai demandé de te barrer. Tu me pompes l’air ! Du vent, du vent ! Fous le camp ! ». Et invariablement, elle se lève, s’éloignant à grandes enjambées tout en marmonnant dans sa moustache.

C’est un jeu puéril, je vous le concède bien volontiers, mais qui a l’heur de me distraire. Et quand, bien carrée sur mon banc, je vois le vieux machin prendre le large, haletant et rouge de honte, c’est un sentiment d’allégresse qui m’emporte, me submerge, me roule, comme le ferait une vague venant se briser sur la plage. »

« Ne croyez donc pas, jeune homme, que ce soit la bigoterie qui me fasse qualifier de diaboliques les couverts à chapeaux. Si j’en parle ainsi, c’est que les couverts à chapeaux… c’est que les couverts à chapeaux ne sont pas ce qu’on croit. ».

J’allais interroger mon interlocutrice sur ce que ces couverts étaient vraiment lorsque surgit le bus, depuis si longtemps attendu. Il me fallut prendre congé. « Au revoir, jeune homme, j’ai pris plaisir à bavarder avec vous.», me lança la vieille dame.

A suivre…

 

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Les couverts à chapeaux (épisode 2)07 Nov 201200:07:59

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Deuxième épisode du feuilleton

Des couverts à chapeaux ! C’était le nom d’un appareil étrange, né de l’imagination énervée de quelque industriel en quête d’idées nouvelles. Il était apparu dans les faubourgs crasseux de je-ne-sais quelle ville de l’Asie du sud-est, puis sa mode avait gagné Shanghai et Pékin, traversé la Mer du Japon, puis le Pacifique, envahi les Amériques, atteint l’Europe, enfin, où il était devenu, en quelque mois, le Must incontournable.

A proprement parler et pour autant que je le sache, les couverts à chapeaux ne servaient à rien ; ils se contentaient d’être et d’exprimer, par leur seule existence, le recul incessant des bornes entre lesquelles se déploie le génie de l’homme. Que ce génie fut employé à la réalisation minutieuse d’un on-ne-sait-quoi dépourvu de toute utilité n’était pas pour me déplaire  : il y avait au contraire, dans cet effort constant de mon espèce vers la découverte ou l’invention d’objets toujours plus insignifiants et plus abscons comme un élan éthéré et plein de grâce, une voltige d’autant plus admirable qu’elle ne répondait à aucun besoin. C’était de l’art pour l’art dans sa forme achevée et que la quête de l’inutile, la stérilité aient pu, à cause et en dépit d’elles-mêmes tout à la fois, devenir motrices et fécondes, me réjouissait infiniment.

Des souvenirs, peu à peu, me revenaient. Le plus vieux, et qui pourtant, certes, ne l’était guère, mettait en scène ce présentateur de journal télévisé qui, par un soir d’été, au moment de clore un journal trop évidemment dépourvu de nouvelles pour qu’il se donnât la peine de feindre quelque sérieux, avait, d’un ton moqueur, annoncé aux spectateurs avides de préoccupations et de motifs d’inquiétude, l’éclosion, sur les rivages de la mer de Chine, d’une mode nouvelle et pitoyable. Car, dans ce grand pays qui avait conçu la poudre à canon, le cerf-volant et les tamagoshis, la jeunesse dorée épuisait désormais ses nuits dans la manipulation effrénée et stérile de couverts à chapeaux dont nul adulte ne comprenait le sens. Quelques mois plus tard, ce même présentateur, revenu de sa condescendance, ayant invité le ministre de l’économie à prendre la parole au cours de son journal, avait pu, sans que le moindre sourire se dessine sur ses lèvres, écouter ce personnage empli de son importance plaider pour que les entreprises européennes, qui avaient déjà raté tant de coches, puissent cette fois-ci réunir leurs forces et leurs talents, dont on savait qu’ils étaient grands, pour développer, au niveau de l’Union, une puissante industrie du couvert à chapeaux, enjeu majeur de la technologie moderne !

Il y avait, enfin, cette scène étrange, cette presque aventure, dont j’avais été, il y a quelques mois, le témoin et l’acteur, et dont j’avais retiré ma première véritable curiosité vis-à-vis des couverts à chapeaux.

C’était durant l’automne, place Saint-Sulpice, à l’ombre de la fontaine des évêques, sur un banc où, alors que j’attendais le bus, était venue s’asseoir une vieille femme éplorée. Elle portait une robe légère et défraîchie. Une robe d’été où l’on voyait des fleurs blanches se jeter, comme d’un promontoire, dans le cours d’un fleuve tranquille dont le bleu, par endroits, se teignait de pousses vertes. On eut dit, si claire était l’image de ces lys flottant et tranquilles, un tableau fait pour relater le triste destin d’Ophélie.

Dans la fraîcheur qui commençait à tomber, mouillée de gouttelettes venues de la fontaine, la vieille femme frissonnait. Après n’avoir, de longues minutes durant, prêté d’attention qu’à son sac, petite poche de cuir damassé que rayaient, çà et là, des traces de griffures, elle parut s’apercevoir de ma présence. Se redressant, elle passa ses doigts dans les cheveux comme pour leur rendre une forme plus docile puis, ayant posé ses mains sur ses genoux et plongé ses yeux dans les miens, elle prit la parole  : « Comtesse de Duroc, née Raspoutine. Ravie de faire votre connaissance, Monsieur. ».

Qu’elle m’entreprît et me considérât si évidemment comme un gogo ne m’étonna pas. A peine ai-je quitté l’enfance que sont venus vers moi, dans quelque endroit que je me trouve, les fâcheux. Qu’un mendiant passe, qu’un ivrogne cherche à lier conversation, qu’une romanichelle veuille lire la vie figée au creux des mains, que, plus souvent encore, un escroc soit en quête d’une âme simple, je suis là, victime désignée et si vite reconnue qu’au milieu même de la foule la plus épaisse, c’est vers moi qu’immanquablement se dirige l’importun. Longtemps, j’ai souffert de cela. Puis, vieillissant, cette souffrance s’est muée en fierté  : j’ai plaisir à penser que se révèle, dans mon attitude, mon visage ou mon regard je-ne-sais-quelle faiblesse, naïveté ou fragilité dont la lumineuse présence éveille chez mes interlocuteurs l’instinct du chasseur et la certitude qu’il sera facile de m’abuser. Il me plaît d’imaginer que ma mine n’est pas tout à fait semblable au masque d’indifférence qu’affichent les femmes et les hommes que je croise dans la rue, que le souci avaricieux de tout garder pour soi et de ne rien laisser s’épancher y apparaît moins assuré, qu’une faille s’y laisse entrevoir, en forme de promesse.

« Monsieur, me dit-elle, quatre-vingt années ont passé depuis ma venue au monde, et j’ai moi-même donné naissance à cinq enfants. Je les ai nourris, élevés, éduqués, protégés, et pour qu’ils ne soient privés de rien, je me suis moi-même parfois privée. Et pourtant… Et pourtant, c’était hier mon anniversaire, et ils m’ont offert des couverts à chapeaux ».

A suivre…

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Les couverts à chapeaux (épisode 1)03 Nov 201200:09:50
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  Les couverts à chapeaux est une nouvelle que j’ai écrite il y a quelques années. Je l’avais enregistrée en 2012 mais cette lecture a disparu dans le crash de mon site à la fin de 2016. Je réinjecte les quatre épisodes à leur date initiale de diffusion mais après les avoir réenregistrés (la qualité de l’enregistrement initial était médiocre).   Premier épisode

Le 15 juillet dernier, j’ai fêté mon anniversaire. Toute la famille est venue à la maison, m’entourant de son affection ce jour où, devenant majeur, j’accède aux responsabilités de l’adulte. On ouvrit le champagne, on bavarda, on dansa, on tint de longs discours sur la jeunesse dont il fallait profiter mais qui devait passer, sur mes études, mon avenir, mes amours.

Au moment où la fatigue commençait à faire son apparition sur les visages, dans les bâillements retenus, dans les regards lancés furtivement à l’horloge du salon, Tante Elodie s’éloigna un instant pour aller fouiller dans un placard et en revenir bientôt, un sourire aux lèvres et un paquet à la main.

« – Voici ton cadeau, Jacques, me dit-elle. Nous nous sommes, tous ensemble, cotisés pour te l’offrir. J’espère que cela te plaira ».

C’était un gros paquet, enveloppé de papier bleu nuit qu’illuminaient des étoiles, des comètes et des croissants de lune. Un père Noël hilare s’y promenait, confortablement assis dans un traîneau que tiraient quatre rennes aux yeux de biche. Sous le papier, un carton montrait ses arêtes qui dessinaient un cube parfait.

Je n’ai jamais su ouvrir les cadeaux comme il me semble qu’on doit le faire. J’ai dans l’esprit l’image de ces enfants ravis et pleins de grâce dont jaillissent, comme naturellement, des cris de bonheur et de joie. Mais cette spontanéité m’est étrangère. J’aimerais pouvoir, lorsqu’un cadeau m’est offert, ouvrir de grands yeux et avancer des mains impatientes ; j’aimerais faire taire l’individu sage et circonspect pour laisser libre cours à l’émerveillement et au plaisir. Mais en dépit de mes efforts, je n’y arrive pas. Recevoir m’est difficile : j’allonge les bras, je tends les mains et je perçois, au moment même où mes membres ainsi se délient, accompagnés d’un sourire qui se fige, d’un remerciement qui se noie, l’artifice de mon personnage.

Ce fut donc avec une joie suspecte, un bonheur apprêté, une surprise feinte dont la conscience m’était pénible, que je m’avançai vers le paquet, sentant sur moi, qui convergeaient, tous les regards tournés. J’aurais voulu que mes yeux brillent, que mon cœur batte à toute vitesse, que mes mains tremblent sous l’émotion. Mais rien ne se passait de tel ; j’étais calme.

Il fallut défaire le ruban. Un beau ruban de satin rouge noué avec grâce et fermeté. Valait-il mieux que j’essaie de le défaire, montrant ainsi le respect que j’accordais au travail de celui ou celle qui l’avait fait, prouvant ainsi combien j’étais sensible à la joliesse de cet appareillage, ou fallait-il que, pour montrer mon impatience et signifier l’incapacité dans laquelle j’étais de la surmonter, j’agisse comme Alexandre, rompant ce ruban gordien d’un coup de ciseaux ou de couteau ? J’ai toujours connu ce dilemme et n’ai jamais su le résoudre : je crains que, prenant mon temps, on ne me reproche un calme, une tranquillité de mauvais aloi car susceptible d’être interprétée comme l’indice d’un désintérêt, le signe indubitable d’un manque d’entrain et d’une attitude blasée. Mais je sais aussi les périls que l’on rencontre à suivre l’autre voie : à agir dans la violence, à prendre les armes contre un ruban qui ne nécessite sans doute pas que soient utilisés de tels moyens contre lui, à endosser le rôle de l’impatient trop impatient pour respecter les étapes, je crains qu’on ne me considère comme un ignorant et un barbare, un être incapable de savourer les bienfaits de l’attente, le plaisir qu’il y a à prendre son temps pour déguster une joie promise. Indifférent dans un cas, brute dans l’autre, je n’ai jamais su quelle contenance adopter non plus que je n’ai su suivre les conseils d’un cœur dont je sais qu’il existe mais au propos duquel je reste désespérément sourd. Et que faire quand, cherchant à appliquer ce que vous dicte votre intuition, vous tendez l’oreille et n’entendez rien ?

Je pris en définitive la voie intermédiaire, ne cherchant pas à défaire le nœud mais ne le coupant pas non plus, tentant plutôt de déplacer le ruban de telle manière qu’il glisse et que franchissant l’une des arêtes du cube, il soit possible ensuite de l’en détacher. Je fis cela en grossissant mes gestes, dans un effort exagéré dont témoignait la langue que je laissais tirée hors de ma bouche, simulant ainsi l’extrême dextérité que m’imposait la délicatesse du travail.

Le moment vint bientôt du dénouement. Je posai le ruban à terre, gardant le paquet dans mes mains, et entrepris de déployer le papier qui, sans marquer de résistance, s’ouvrit comme un calice. Un carton apparut, dont la face supérieure était bloquée par une languette que je fis basculer.

Je ne vis tout d’abord que des boules de polystyrène. Je les ôtai à pleines poignées puis, pêchant à l’aveuglette, d’une main malhabile, je sentis sous mes doigts le contact luisant d’un papier de soie. J’agrippai le nœud qui, à son sommet, rassemblait les pans de ce qui semblait être une pyramide, et tirai. Les boules de plastique refluèrent, chutant du carton comme l’eau qui s’ébroue d’une cascade et, progressivement, parut au jour, retenu entre mon pouce et mon index, un large cône de papier noir dont la fragilité et la minceur soulignaient, par contraste, la pesanteur extrême de l’objet qui y était contenu.

Intrigué, je déchirai, sans plus faire de manières, la fine enveloppe, révélant un assemblage bizarre de mécaniques complexes, de rouages et d’articulations qui, brillant sous l’éclat vif de la lampe allumée alors par Elodie, paraissait fait d’argent.

A la vue de cet entrelacement hétéroclite, je restai coi. Mille souvenirs affluaient en moi que j’avais appelés à l’aide et que je rejetai, l’un après l’autre, parce qu’incapables de fournir l’assistance à laquelle je les avais convoqués. Du plus profond de ma mémoire, rien ne me revenait qui put, en quelque façon, donner identité à cette chose qui, sous mes yeux, se dévoilait. J’avais longtemps, pourtant, usé ma passion de l’horlogerie à la fréquentation tardive des musées où se révèlent, à l’abri de vitres épaisses dont le tic-tac lui-même a peine à s’échapper, des merveilles de montres, de réveils, de pendules. Je connaissais, pour en avoir longuement caressé les jointures, les diverses tentatives accomplies, tout au long des siècles, pour confiner le temps dans un ressort tendu. Ces souvenirs remontaient, sortant de l’engourdissement au fond duquel ma mémoire les avait enfouis, mais rien pourtant ne ressemblait au spectacle qu’il m’était maintenant donné de voir.

Sans doute ma surprise fut-elle visible. Car, dans le silence qui s’était établi tandis que je passais les diverses bornes établies, comme autant de barrages, entre le paquet joyeux qui m’avait été remis et l’objet singulier que je manipulais désormais, la voix de tante Elodie s’éleva : « Nous avons longuement hésité, Jacques ; puis nous avons choisi de t’offrir des couverts à chapeaux. ».

A suivre…

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